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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 14:33

Un ministère à la dérive

Avant-propos

Ce livre ne doit rien à la direction du Quai d'Orsay. Au contraire.

Au début, la réaction du ministère a été des plus courtoises : « Une enquête sur notre maison ? Quelle bonne idée ! Nos portes vous sont grandes ouvertes. » Pourtant, dès que le cabinet de Laurent Fabius a compris qu'il ne s'agissait pas de brosser un panégyrique de cette prestigieuse institution mais d'en comprendre les rouages secrets, ni d'en admirer les lambris dorés mais de regarder sous le tapis, il a pris peur. Peur de ce que je pouvais découvrir derrière les apparences si bien entretenues : cette face cachée du Quai que la haute hiérarchie de la maison dissimule avec tant de soin, depuis si longtemps. Alors les portes officielles se sont brutalement refermées.

Mais voilà : au ministère des Affaires étrangères, l'insatisfaction et la colère sont si grandes que près d'une centaine de diplomates en activité ou à la retraite – une tribu que je côtoie depuis quinze ans comme grand reporter au Nouvel Observateur, devenu L'Obs – ont accepté de briser l'omerta. De me parler on et off. De me confier des documents confidentiels. De raconter les coulisses de ce haut lieu de pouvoir, gardien de la grandeur de la France, du moins en théorie. Bref, de sortir les « cadavres » des placards.

Après deux ans d'enquête, le constat est sévère, bien plus que je ne l'imaginais en commençant. Le succès des négociations sur le climat en décembre 2015, cette COP21 dont Laurent Fabius ne voulait pas, est l'arbre qui cache la forêt. L'organisation réussie de cet événement mondial pourrait bien être le chant du cygne d'un Quai d'Orsay quatre fois centenaire et aujourd'hui en plein déclin.

Minée par le copinage, paralysée par le conservatisme, cette institution majeure de la République initiée en 1547, puis refondée en 1789, traverse la plus grave crise de son histoire. Servie par des fonctionnaires souvent compétents, c'est une administration opaque, davantage obnubilée par son budget que par les intérêts de la France. Un ministère dirigé au doigt mouillé, maltraité par le pouvoir politique sous Sarkozy comme sous Hollande, qui, depuis dix ans, ne sait plus où il va, ni à quoi il sert, si ce n'est à maintenir son pré carré au cœur de l'État.

 Certaines découvertes m'ont sidéré : l'impunité quasi totale dont jouissent encore les ambassadeurs malgré les scandales qui s'accumulent ; le montant de leurs revenus réels, que l'administration s'emploie toujours à cacher avec énergie ; les privilèges de la nomenklatura diplomatique qui, jusqu'à l'année dernière, logeait pour presque rien dans un immeuble ultrachic, propriété du ministère ; le pantouflage croissant dans le privé des plus importants diplomates au mépris des règles de déontologie ; ou encore l'étendue des malversations et du laisser-aller qui règnent dans certains consulats.

J'ai eu d'autres surprises : le poids de plusieurs multinationales dans le Quai d'Orsay, qui vit désormais à leurs crochets ; la vente à la va-vite d'ambassades, de résidences ou d'instituts culturels, joyaux du patrimoine national à l'étranger, pour boucler les fins de mois du ministère ; le coût réel de notre siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU) ; la puissance d'un réseau de hauts diplomates, surnommé « la secte », qui dans l'ombre influence les choix diplomatiques de la France ; la quantité de matériels d'écoutes installés par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), sur le toit de nos ambassades et le nombre d'espions sous couverture diplomatique...

Puisse ce tableau, dressé sans concession mais sans acrimonie, encourager nos gouvernants, d'aujourd'hui et de demain, à réformer en profondeur ce ministère régalien, dont le rôle, à l'heure de la mondialisation, n'a jamais été aussi précieux.

Quelques extraits suivront :

- le Golden Boy de Madrid 1 & 2

- linge sale des Ambassades 1 & 2

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 14:24

Allusions « malsaines »

En matière de sanctions, l'histoire récente du Quai est également marquée par l'affaire Dahan. Pour comprendre son importance, il faut rappeler qu'au ministère des Affaires étrangères les commissions de discipline se réunissent par grades : secrétaires, conseillers, etc. Et aussi incroyable que cela paraisse, la commission de discipline des ministres plénipotentiaires – niveau le plus élevé dans la hiérarchie des diplomates – ne s'est réunie qu'une seule fois : le 7 décembre 2010, et justement au sujet de l'ambassadeur Paul Dahan, représentant de la France auprès du Conseil de l'Europe, à Strasbourg. Celui-ci est ministre plénipotentiaire de deuxième classe mais – est-ce un hasard ? – pas énarque. Quand l'affaire débute, il est en poste depuis un an.

Jusque-là, il a fait une carrière plus qu'honorable, puisqu'il a été conseiller diplomatique du premier patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI13), Bernard Squarcini. Mais son passé dans la police ne le protège pas. À l'évidence, il est allé trop loin. Une élève de l'ENA, qui faisait son stage à la représentation à Strasbourg, l'accuse par écrit de harcèlement moral. Alertés par la missive, les inspecteurs collectent sur place plusieurs témoignages accablants.

Dans leur rapport du 20 septembre 201014, ils affirment que l'ambassadeur Dahan aurait multiplié, et depuis longtemps, les blagues et les allusions « malsaines ». « Le face-à-face entre le diplomate et la stagiaire de l'ENA durant la commission de discipline était particulièrement pénible15 », témoigne l'un des participants. « Je ne comprends pas pourquoi elle ment16 », assure Paul Dahan, qui reconnaît l'avoir « engueulée pendant une demi-heure pour avoir mal rédigé un télégramme, mais rien de plus ».

À l'unanimité, la commission de discipline, présidée par le directeur général de l'administration, Stéphane Romatet – futur conseiller diplomatique de Manuel Valls à Matignon –, décide que ce comportement, « gravement fautif, altère sérieusement la réputation du corps des hauts fonctionnaires auquel [Paul Dahan] appartient ». Elle estime qu'« une sanction exceptionnelle doit être prononcée ». Comme l'ambassadeur a soixante-deux ans, elle propose sa mise à la retraite d'office, condamnation la plus grave après la révocation. C'est chose faite par décision du Conseil des ministres, le 10 septembre 2010.

Dans la foulée, Paul Dahan est remplacé par un ancien conseiller de Paris un temps impliqué dans l'affaire des faux électeurs du IIIe arrondissement17, Laurent Dominati, que Nicolas Sarkozy avait exfiltré comme ambassadeur au Honduras et qui, après trois ans d'exil, était impatient de retrouver la France. Après

Allusions « malsaines »

En matière de sanctions, l'histoire récente du Quai est également marquée par l'affaire Dahan. Pour comprendre son importance, il faut rappeler qu'au ministère des Affaires étrangères les commissions de discipline se réunissent par grades : secrétaires, conseillers, etc. Et aussi incroyable que cela paraisse, la commission de discipline des ministres plénipotentiaires – niveau le plus élevé dans la hiérarchie des diplomates – ne s'est réunie qu'une seule fois : le 7 décembre 2010, et justement au sujet de l'ambassadeur Paul Dahan, représentant de la France auprès du Conseil de l'Europe, à Strasbourg. Celui-ci est ministre plénipotentiaire de deuxième classe mais – est-ce un hasard ? – pas énarque. Quand l'affaire débute, il est en poste depuis un an.

Jusque-là, il a fait une carrière plus qu'honorable, puisqu'il a été conseiller diplomatique du premier patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI13), Bernard Squarcini. Mais son passé dans la police ne le protège pas. À l'évidence, il est allé trop loin. Une élève de l'ENA, qui faisait son stage à la représentation à Strasbourg, l'accuse par écrit de harcèlement moral. Alertés par la missive, les inspecteurs collectent sur place plusieurs témoignages accablants.

Dans leur rapport du 20 septembre 201014, ils affirment que l'ambassadeur Dahan aurait multiplié, et depuis longtemps, les blagues et les allusions « malsaines ». « Le face-à-face entre le diplomate et la stagiaire de l'ENA durant la commission de discipline était particulièrement pénible15 », témoigne l'un des participants. « Je ne comprends pas pourquoi elle ment16 », assure Paul Dahan, qui reconnaît l'avoir « engueulée pendant une demi-heure pour avoir mal rédigé un télégramme, mais rien de plus ».

À l'unanimité, la commission de discipline, présidée par le directeur général de l'administration, Stéphane Romatet – futur conseiller diplomatique de Manuel Valls à Matignon –, décide que ce comportement, « gravement fautif, altère sérieusement la réputation du corps des hauts fonctionnaires auquel [Paul Dahan] appartient ». Elle estime qu'« une sanction exceptionnelle doit être prononcée ». Comme l'ambassadeur a soixante-deux ans, elle propose sa mise à la retraite d'office, condamnation la plus grave après la révocation. C'est chose faite par décision du Conseil des ministres, le 10 septembre 2010.

Dans la foulée, Paul Dahan est remplacé par un ancien conseiller de Paris un temps impliqué dans l'affaire des faux électeurs du IIIe arrondissement17, Laurent Dominati, que Nicolas Sarkozy avait exfiltré comme ambassadeur au Honduras et qui, après trois ans d'exil, était impatient de retrouver la France. Après

quoi, en vertu de l'article 40 du Code de procédure pénale, le Quai d'Orsay dénonce Paul Dahan au procureur de la République, le 20 octobre 2010. En octobre 2012, l'ex-ambassadeur est mis en examen pour « harcèlement moral ». Il attend son jugement.

 Épouses tyranniques

Cette affaire a marqué le début d'un changement d'attitude du ministère à l'égard du harcèlement. « Parfois on découvre des chefs de poste complètement dingues, qui traitent leurs collaborateurs n'importe comment, raconte un ancien inspecteur. Souvent ils ne font que reproduire ce qu'ils ont subi d'un patron tyrannique18. » Là encore l'administration a longtemps fermé les yeux. Et puis la loi sur le harcèlement a changé et a durci les peines, en France comme dans beaucoup de pays. Si bien que ce type de déviance peut désormais coûter très cher au harceleur et à son employeur, le ministère des Affaires étrangères. C'est pourquoi le Quai scrute désormais avec attention le comportement des ambassadeurs mais aussi celui de leur... conjoint.

Ces dernières années, plusieurs ont été rappelés à Paris et mis au placard – au moins pour un temps – à cause du style tyrannique ou déplacé de leurs femmes. Dans un pays d'Europe, l'épouse d'un chef de poste jetait régulièrement de la vaisselle à la tête du cuisinier et de l'intendant. Le couple a été rapatrié. Autre cas, qui concerne un diplomate de droite, énarque et toujours très en vue : à peine arrivée dans une nouvelle résidence, son épouse a pris l'habitude de faire licencier la moitié du personnel de maison, recruté localement, même ceux qui sont là depuis des décennies. À la troisième incartade, en 2014, l'ambassadeur en question a été discrètement alerté par l'un de ses collègues : sa carrière risquait de souffrir du comportement tyrannique de sa chère et tendre. À ce jour, la dame n'a pas changé ses manières.

Ces affaires de harcèlement sont si menaçantes pour la réputation et les finances du Quai d'Orsay que Laurent Fabius a décidé de nommer un médiateur, chargé de recueillir les plaintes et de déminer les dossiers le plus tôt possible. ...

La face cachée du Quai d'Orsay de Vincent Jauvert ( Robert Laffont 2016)

 

 

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 14:21

La tricherie continue

En 1999, le ministre Hubert Védrine entreprend d'assainir le système. Il s'occupe d'abord des alcools, source première de fraude. Les ambassadeurs sont désormais priés d'acheter sur leurs propres deniers leur vin et leur champagne, qui leur sont remboursés sur facture. Pour le reste, la nourriture, les extras, les fleurs, le remboursement se fera au forfait. Mais ce contrôle n'est pas suffisant, la tricherie continue. Alors, en 2012, le Quai décide,

afin d'éviter toute tentation, que les alcools seront achetés et payés directement par le service comptable de l'ambassade, et non plus par le chef de poste. Enfin, à la suite de l'affaire Terral, les ambassadeurs sont tenus d'ouvrir un compte en banque dédié aux seuls frais de représentation, afin que ceux-ci ne soient pas noyés dans la comptabilité générale. « Il est toujours possible de frauder, mais c'est plus visible8 », confesse un inspecteur. La confiance règne...

Aucun ambassadeur, à notre connaissance, n'a été poursuivi pour ce type de pratiques. Même impunité pour les « disparitions » d'objets de valeur dans les représentations diplomatiques. Là encore, des diplomates de haut rang sont régulièrement accusés par la rumeur publique de quitter leur poste en emportant quelques « souvenirs » – sans qu'aucun, selon nos informations, ait été puni par l'administration, et encore moins amené devant les tribunaux pour ces faits. Pourtant, c'est parfois plus qu'une simple rumeur.

 

En juin 2014, le sénateur Roland Du Luart remet un rapport9 accablant sur la gestion des œuvres d'art en dépôt dans les représentations diplomatiques françaises. Il s'agit là d'un patrimoine considérable : 18 000 objets – tableaux, tapisseries, vases... –, parfois de grande valeur. Or, selon les derniers relevés, 1 011 sont considérés comme « non vus », un euphémisme pour dire « présumés détruits ou volés ». 1 011 ! Et encore ce chiffre n'intègre pas « les céramiques de Sèvres, ce qui l'aurait rendu beaucoup plus élevé », dénonce le sénateur, sidéré par un tel laxisme.

Même quand ils sont pris sur le fait, les diplomates énarques risquent moins qu'un citoyen lambda. Marc Fonbaustier est nommé consul général à Hongkong en 2009. Un an plus tard, en novembre 2010, il est rappelé à Paris. Les autorités chinoises l'accusent d'avoir dérobé plusieurs bouteilles de vin extrêmement chères dans plusieurs clubs et restaurants huppés de la ville. Des vidéos de surveillance ont enregistré ses agissements. Les consuls ne bénéficiant pas des mêmes immunités que les ambassadeurs, ils peuvent être arrêtés et emprisonnés par les autorités du pays d'accueil. Ne voulant pas créer d'incident diplomatique avec Paris, les Chinois ont donné quarante-huit heures au consul pour quitter la ville. Il ne s'est pas fait prier.

 

Le Quai décide de ne pas déposer plainte contre lui. Mais, l'affaire ayant fait la une des journaux10, en Chine, le ministère n'a pas d'autre choix que de punir Marc Fonbaustier, qui, ironie de l'histoire, a été décoré de l'ordre du Mérite quelques semaines auparavant. Il est suspendu pendant six mois, sans salaire. Mais à son retour, il est étonnamment bien traité. En 2010, il intègre le centre de crise du Quai d'Orsay comme sous-directeur. Et, en

2014, Laurent Fabius le nomme ambassadeur au Togo, au grand dam des médias locaux11 informés de l'affaire de Hongkong. Pourquoi une telle mansuétude, alors qu'un grand nombre de diplomates irréprochables attendent une affectation depuis des mois, parfois des années ? Est-il protégé par ses nombreux amis bien placés, notamment ses anciens camarades de promotion à l'ENA, en poste à l'Élysée ou à la direction du Quai ? Beaucoup en sont convaincus.

Un pédophile impuni

Depuis quelques années, les affaires de pédophilie sont, elles, traitées avec moins de légèreté. « Longtemps, la maison ne disait rien, voire laissait partir des diplomates suspects de pédophilie dans des pays où les enfants étaient des proies faciles, révèle une ancienne cadre du service du personnel. C'est beaucoup moins le cas aujourd'hui12. » Plusieurs diplomates importants, mais jamais des ambassadeurs, ont été radiés puis traînés devant les tribunaux pour de tels actes. À l'image d'un consul général à Tamatave (Madagascar), condamné en 1997 ; ou d'un consul d'Alexandrie (Égypte), condamné en 2008 à six mois de prison ferme pour avoir agressé sexuellement un garçon de treize ans.

Il reste encore des cas d'impunité. Ainsi ce jeune diplomate détaché récemment du Quai d'Orsay au siège des Nations unies à New York. Comme il n'a été ni condamné ni officiellement sanctionné, on ne peut pas citer son nom. M. X ne sort pas de l'ENA mais il est diplômé d'une prestigieuse école. Un jour de 2013, le FBI monte une opération anti-pédophilie. Parmi les numéros de téléphone des prédateurs, il déniche celui d'un officiel de l'ONU : M. X. L'homme est immédiatement démis de ses fonctions par Ban Ki-moon, le secrétaire général de l'organisation.

Le Quai pourrait remettre le jeune homme à la justice américaine. Mais il veut protéger l'image de la France, ternie après l'affaire DSK, autant que la réputation de la maison. M. X est simplement rappelé. Comme il n'est pas sûr que son immunité diplomatique couvre de tels faits et qu'il a encore en mémoire l'arrestation de l'ancien patron du FMI sur le tarmac de l'aéroport Kennedy, il se rend discrètement en voiture à Montréal, d'où il s'envole vers Paris.

Au Quai, on le prévient qu'il ne sera plus jamais affecté à l'étranger. Mais on ne le poursuit pas et on ne le renvoie pas. On lui confie même un drôle de placard pour un prédateur sexuel utilisant Internet pour assouvir ses pulsions : gérer les réseaux sociaux d'une direction de la maison ! Il y demeure quelques mois. Puis un ancien diplomate de haut rang reconverti dans une prestigieuse banque d'affaires le recrute. Mais il n'est pas rayé pour autant des cadres du ministère. La preuve : en septembre 2015, M. X a pris part à la conférence des ambassadeurs et, simple négligence ou volonté de passer l'éponge, son nom apparaît dans un jury de concours interne au Quai d'Orsay...

 

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 14:19

2

Linge sale

Le Quai rechigne – c'est le moins que l'on puisse dire – à sanctionner ses énarques. « On lave notre linge sale en famille1 », se gausse l'un d'entre eux. Et pour cause ! La haute hiérarchie est le plus souvent issue de la prestigieuse école, dont les diplômés disposent d'un puissant syndicat maison, l'ADIENA2. Si bien que les affaires impliquant ambassadeurs ou consuls se retrouvent rarement exposées sur la place publique et encore moins devant les tribunaux, à la grande déception des « bœuf-carottes » qui les ont mises au jour.

Prenez cette histoire3 qui a fait éclater de rire le Quai, maison d'ordinaire si difficile à dérider. Début 2013, une mission d'inspection du ministère des Affaires étrangères est dépêchée au Luxembourg. Les « bœuf-carottes » ont reçu plusieurs plaintes concernant l'ambassadeur sur place, Jean-François Terral, et son épouse. Certaines dénonciations n'étaient pas anonymes. Un dirigeant de la chambre de commerce du Grand-Duché a pris la plume pour s'étonner de l'extrême médiocrité des repas servis à la table de Son Excellence l'ambassadeur de France. En octobre 2011, la directrice locale d'une compagnie d'assurances française s'est dite, elle, furieuse d'une « indélicatesse » plus grave. Elle aurait confié 1 500 euros au couple Terral afin qu'ils les remettent aux agents de l'ambassade qui l'avaient aidée à résoudre une affaire difficile et qu'elle tenait à remercier. Or les enveloppes n'auraient jamais été données aux intéressés... Bref, la probité du couple serait sérieusement mise en doute.

Jean-François Terral n'est pas un diplomate de seconde zone. Ancien élève de l'ENA, promotion Léon Blum – celle de Bruno Delaye... –, il a dirigé l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA). Pourtant, en épluchant son compte personnel et en interrogeant les employés de l'ambassade, les inspecteurs découvrent des pratiques de grippe-sous. On raconte même que les fleurs déposées le matin sur le monument aux morts de la ville... se seraient retrouvées le soir même en petits bouquets sur les tables de réception de l'ambassadeur !

 

Gratter sur tout

Selon le rapport des inspecteurs, les Terral « grattaient » sur tout. Et particulièrement sur les frais de représentation. La règle veut que, lorsqu'il reçoit des hôtes dans sa résidence, un ambassadeur avance de sa poche les dépenses liées à la réception. Pour se faire rembourser, il doit indiquer à Paris le nombre de convives. À part le vin et le champagne, le remboursement est forfaitaire : 15 euros par personne pour un cocktail et 35 pour un déjeuner ou un dîner. Selon une note de l'inspection datée du 19 mars 2013, les Terral auraient parfois servi de « la nourriture notoirement périmée », notamment celle qu'ils auraient rapportée

plusieurs années auparavant, de Serbie, leur précédent poste.

Selon les inspecteurs, ils auraient facturé souvent 35 euros un déjeuner pour le moins frugal, composé d'une salade et d'une tranche de jambon sous vide. Enfin, ils auraient gonflé le nombre d'hôtes lors de leurs lugubres pince-fesses. Quand ils avaient dix invités, ils auraient prétendu en avoir nourri le double. Cette dernière tricherie, la plus simple, leur aurait rapporté au moins 10 000 euros en trois ans, selon les calculs des inspecteurs.

Qu'est-il alors arrivé à l'ambassadeur Terral ? Rien de bien méchant. Il a été convoqué à Paris. Il a admis « quelques maladresses ». Le directeur général de l'administration lui a écrit une lettre bien sentie. Et c'est tout. « Comme il devait partir à la retraite quelques semaines plus tard, on l'a laissé terminer son mandat4 », explique un haut responsable du ministère. Sans sanction ni dépôt de plainte. On a bien imaginé lui faire rembourser à l'administration au moins les 10 000 euros correspondant à ses invités imaginaires. Selon le principal intéressé5, le Quai « n'est pas allé jusque-là » puisque « le dossier était totalement vide », l'affaire n'étant qu'une « cabale » contre lui. En tout cas, il est parti à la retraite s'occuper de ses vignes en Charente après avoir été discrètement remplacé au Luxembourg par un certain Guy Yelda, un diplomate désœuvré, qui avait connu François Hollande à l'ENA.

Pendant des décennies, le Quai d'Orsay a totalement fermé les yeux sur les petits arrangements avec les frais de représentation alloués aux ambassadeurs – frais qui atteignent aujourd'hui, selon les postes, entre 10 000 et 200 000 euros par an, le maximum étant réservé au représentant aux Nations unies à New York. Jusqu'en 1999, « il était on ne peut plus simple de grignoter quelques dizaines de milliers d'euros chaque année6 », confie un important diplomate. Le ministère versait la somme directement sur le compte personnel de l'ambassadeur, lequel n'avait jamais à justifier de son utilisation ! Les « indélicats » étaient donc libres de n'en dépenser qu'une partie dans le cadre de leurs fonctions et de garder la différence. « Il était de notoriété publique que certains, parfois très bien notés, profitaient du système pour servir de la piquette ou des frites surgelées à leurs invités, révèle un diplomate. C'était désastreux pour l'image de la France dans le pays hôte, mais pas interdit7. »

 

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 14:17

Le compte personnel de l'ambassadeur

Quand le pli anonyme arrive au Quai d'Orsay au début de l'été 2012, cela fait cinq ans que Bruno Delaye occupe avec faste la résidence de France à Madrid, magnifique propriété de 18 000 mètres carrés, située dans le quartier le plus chic de la ville. Avec sa piscine et ses tapisseries des Gobelins, c'est l'un des lieux les plus prisés de la capitale espagnole. Un palais magique pour organiser des réceptions. Pour la grandeur de la France mais pas seulement. L'ambassadeur ne rechigne pas non plus à louer le lieu. Et c'est là toute l'affaire.La trentaine de photocopies indique qu'il a facturé des sommes rondelettes à des firmes pour la mise à disposition de sa résidence. Cette activité lucrative est encouragée par Paris pourboucler les fins de mois du Quai d'Orsay. Seulement voilà : selon toutes les facturas5 photocopiées, l'argent a été versé directement à la Caixa, la caisse d'épargne catalane, sur le compte personnel de l'ambassadeur – et non sur un compte de l'ambassade !À peine a-t-elle ouvert le mystérieux colis, que sa destinataire, Nathalie Loiseau, la directrice générale de l'administration, comprend que l'affaire est politiquement très sensible. Elle sait que Delaye est un marquis de la Mitterrandie, dont Laurent Fabius, alors patron du Quai, est l'un des princes. Elle marche sur des œufs. D'autant plus qu'elle a été nommée par le ministre précédent, Alain Juppé, dont elle est proche. Et si ce colis était un piège ? Elle réunit ses proches collaborateurs. Ont-ils eu vent, dans le passé, d'irrégularités à Madrid ? « Oui, des trucs curieux », répond l'un d'eux. Elle respire et décide de transmettre la patate chaude à l'inspection générale du Quai, les « bœuf-carottes » des diplomates. Une saisine officielle.Le patron des inspecteurs s'appelle Xavier Driencourt. Ancien ambassadeur en Algérie, c'est un haut fonctionnaire gaulliste apparenté aux Debré. Un fidèle d'Alain Juppé, aussi. Que va-t-il faire de ce bâton de dynamite ? Comme tout le monde au Quai, il est intimidé par le passé et le réseau de Delaye. Et, pour l'instant, Fabius refuse de désavouer le camarade Bruno. Bien que Nathalie Loiseau l'ait informé des soupçons qui pèsent sur lui, le nouveau ministre a décidé de le nommer ambassadeur à Brasília. Après Athènes et Madrid, une troisième ambassade d'affilée, du jamais-vu. Décidément, l'ami Bruno est un cas à part. Le chef des « bœuf-carottes »6 décide de patienter avant de lancer une enquête.L'occasion d'agir se présente quelques mois plus tard, en décembre 2012. Delaye prend ses quartiers au pays de la samba. La voie est libre. En février 2013, une équipe d'inspecteurs déboule à l'ambassade de France à Madrid. Ils épluchent tous les comptes. Leurs soupçons s'alourdissent. Le 23 février 2013, Xavier Driencourt envoie à Laurent Fabius une note de synthèse confidentielle7. Il écrit que Bruno Delaye a, de juin 2008 à juin 2011, reçu sur son compte au moins 91 000 euros de grandes entreprises dans le cadre de la location de sa résidence. Or, ajoute-t-il dans ce texte, aucune facture ne justifie l'utilisation de ces sommes pour payer les frais de pince-fesses, tels que nourriture, boisson, décoration...

Le chef des inspecteurs s'étonne aussi que les sommes reçues par l'ambassadeur soient toujours des chiffres ronds : 6 000 euros de Marie Claire, 4 000 de L'Oréal, 3 000 de Kenzo, 5 000 de Citroën ou de Groupama. Par quel incroyable hasard le bilan comptable de ces soirées tombe-t-il toujours aussi juste ? Last but not least, contrairement aux règles en vigueur, l'ambassadeur n'a jamais informé le Quai d'Orsay de ces locations. « Ces éléments,conclut Xavier Driencourt dans sa missive à Laurent Fabius, ne constituent qu'un faisceau d'indices, de présomption, de détournement de fonds8. » Autrement dit, les inspecteurs soupçonnent Bruno Delaye de s'être discrètement mis dans la poche un droit d'entrée pour la location de la résidence de France, les entreprises achetant elles-mêmes tout ce dont elles avaient besoin pour leurs réceptions.

 Les deux lettres de l'intendant Quand il est informé des résultats de l'enquête, Bruno Delaye tente d'abord d'éteindre l'incendie, seul. Le 8 mars 2013, il fonce à Madrid et convoque Michel P.9, son ancien intendant à l'ambassade. Les deux hommes se retrouvent dans un restaurant. À la suite de quoi, Bruno Delaye remet aux inspecteurs une lettre tapée à la machine et signée par l'ex-intendant – une missive qui le disculpe... Michel P., qui d'ordinaire parle et écrit mal la langue de Molière, y affirme, dans un français châtié, que Delaye lui a confié les sommes données par les entreprises et qu'il s'en est servi pour acheter la nourriture et financer les décorations nécessaires aux soirées. Mais il ajoute que, comble de maladresse, lui, il n'a pas conservé toutes les factures des commerçants et autres fournisseurs !

Pas convaincus, les « bœuf-carottes » retournent à Madrid et interrogent l'intendant qui, d'une main tremblante, rédige une note, datée du 23 avril 201310, dans laquelle il reconnaît avoir menti : « Je n'ai jamais payé de factures pour des événements organisés à la résidence par des entreprises françaises ou locales. » Et il ajoute qu'en réalité tous les frais étaient engagés par les firmes elles-mêmes ; que Bruno Delaye ne lui a jamais remis les sommes en question. Autrement dit, l'ambassadeur aurait bien gardé les 91 000 euros pour lui.

 L'ancien golden boy, qui risque de fortes sanctions si le détournement de fonds est démontré, est immédiatement convoqué au Quai d'Orsay à Paris. Il est interrogé à plusieurs reprises par des hommes qu'il connaît bien, trois ex-ambassadeurs : l'inspecteur général Driencourt, Pierre Sellal, secrétaire général du Quai, et Yves Saint-Geours, directeur général du ministère. Les quatre hommes se tutoient mais l'interrogatoire est pénible. Delaye s'explique laborieusement, s'embrouille. Il argue que tout n'est qu'un problème comptable, mais ne convainc pas. On le laisse retrouver sa nouvelle ambassade, à Brasília.

En juillet 2013, il annonce qu'il doit quitter le Brésil. Pour « des raisons personnelles, à cause de sa vieille mère malade », assure-t-il à la presse. En réalité, il est rappelé par Laurent Fabius. L'affaire fuite dans Le Canard enchaîné11 qui écrit : « Les inspecteurs soupçonnent [Bruno Delaye] d'avoir quelque peu confondu la caisse de l'ambassade de Madrid et la sienne. » L'animal est atteint. Mais il n'est pas mort.

« Il est flamboyant, je suis gris »

Au cours de l'été, Delaye mobilise le Tout-Paris, récolte des soutiens dans tous les milieux. « Jack Lang, André Rossinot, Jean-Pierre Chevènement ou le très influent patron de la Compagnie des signaux [devenue Communication et Systèmes], Yazid Sabeg, interviennent au plus haut niveau en sa faveur12 », raconte un ancien haut responsable. Des artistes, des intellectuels, des politiques, des frères maçons font le siège du cabinet de Fabius, afin qu'il amende le rapport des inspecteurs. Au Quai aussi, certains collègues de gauche intriguent pour qu'il n'écope pas d'une sanction que les « bœuf-carottes » voudraient exemplaire.

Son plus grand soutien est... le directeur général de l'administration en personne, Yves Saint-Geours. Delaye a été son patron pendant trois ans à la direction de la coopération. Et il est issu de la même promotion de l'ENA que son grand frère Frédéric, l'un des dirigeants de Peugeot. Homme strict, Saint-Geours voue un véritable culte à l'extravagant Delaye. « Il est flamboyant, je suis gris13 », confesse ce protestant, sosie d'Alain Minc. Il ajoute : « Cette affaire a été une blessure pour moi. »

Le directeur général du Quai d'Orsay, qui conserve toujours le dossier « Delaye » dans son coffre, assure que, au cours de l'été 2013, Bruno Delaye est finalement parvenu à retrouver les factures de nourriture ou de décoration « qui avaient disparu ». Par quel miracle ? « Il a fait le tour des commerçants de Madrid qui lui ont donné des photocopies14 », affirme-t-il. « Oui, j'ai retrouvé les pièces et, en juillet 2013, je les lui ai remises15 », confirme l'intéressé. Sans préciser comment il a réussi un tel exploit pour les pièces remontant à 2008, c'est-à-dire cinq ans auparavant. Et la seconde lettre de l'intendant qui l'accuse ? Selon Bruno Delaye, « les inspecteurs l'ont forcé à écrire ce tissu de mensonges ». Son ami Saint-Geours ne dit pas cela, il assure seulement qu'à son avis l'ambassadeur « n'a pas détourné d'argent ». Et il précise : « Je le lui ai écrit. » Il admet toutefois que Delaye « n'a pas pu reconstituer les justificatifs de toutes les dépenses ». Et que « peut-être », lui, Yves Saint-Geours, « a été l'idiot utile de cette affaire ».

L'idiot de qui ? La découverte de ces vieilles factures arrange bien l'Élysée, où Bruno Delaye compte là aussi beaucoup d'amis. Le propre conseiller diplomatique du président de la République, Paul Jean-Ortiz, a été son adjoint à Madrid pendant trois ans. Le chef de l'État, lui-même, lui doit un service : début 2012, en pleine campagne électorale, François Hollande se rend à Madrid pour rencontrer le Premier ministre espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero. L'ambassadeur l'accompagne.

Colère de Sarkozy quand il découvre les images de l'entrevue... et la crinière de Delaye au journal télévisé. Jusque-là le président-candidat aimait bien ce diplomate fantasque qui avait réussi à le charmer en exposant dans sa résidence des toiles de son père Pal. « J'étais l'ambassadeur chouchou de Sarko16 », assure l'intéressé. Mais il a ouvertement pactisé avec l'ennemi. Le président décide d'annuler la nomination que Delaye attendait : à Rome et sa prestigieuse ambassade, le sublime palais Farnese. Quand Hollande apprend la nouvelle, il fait venir l'ami Bruno dans son bureau à l'Assemblée nationale. « Je suis désolé, s'excuse celui qui sera bientôt élu chef de l'État, je saurai te renvoyer l'ascenseur17. »

 Ceci explique-t-il cela ? François Hollande a-t-il protégé l'ami Bruno ? Une chose est sûre : le cas Delaye a été traité avec une grande mansuétude. De l'avis de plusieurs diplomates importants, il aurait au moins dû être interrogé par une commission paritaire disciplinaire. Une telle instance – qui se réunit par grade – a le pouvoir d'infliger des sanctions allant de la mise à pied à la radiation en passant par la mise en retraite anticipée. « Plusieurs agents d'ambassade ont été radiés pour avoir détourné quelques milliers d'euros18 », pointe un diplomate important. Mais, pour Delaye, la commission des ministres plénipotentiaires hors classe n'a même pas été réunie ! Il faut dire qu'en dehors du ministre, une seule personne a pouvoir de la convoquer : le directeur général de l'administration, un certain Yves Saint-Geours. « J'assume », clame ce dernier. Notons que dans ladite commission siège, au nom de la CFDT, un proche de François Hollande : Jean-Maurice Ripert, ambassadeur en Russie et ancien de la promotion Voltaire à l'ENA.

D'autres diplomates s'étonnent que les agissements de Bruno Delaye n'aient pas fait l'objet de l'article 40 du Code de procédure pénale, qui contraint tout fonctionnaire qui « acquiert la connaissance » d'un possible délit à en informer sans délai le procureur de la République. « Cela aurait permis, après enquête approfondie de la police, d'en avoir le cœur net et notamment d'interroger les entreprises qui ont versé de l'argent à Delaye, ce que les inspecteurs du ministère n'ont pas le pouvoir de faire », affirment plusieurs hauts responsables du Quai. Mais là encore l'usage veut que ce soit le directeur général de l'administration qui fasse une telle déclaration. Dans d'autres cas, il n'a pas hésité. Pour Delaye, il ne l'a pas jugé nécessaire. « J'assume », redit Yves Saint-Geours, qui jure n'avoir reçu aucune pression politique, ni de Laurent Fabius ni de l'Élysée. On n'est pas obligé de le croire ; d'autant moins que Bruno Delaye se serait personnellement entretenu de son affaire avec François Hollande et le chef de la diplomatie.

L'ex-golden boy s'en tire avec une simple égratignure.

Officiellement, l'administration lui reproche uniquement de ne pas avoir respecté une circulaire de 2007 qui oblige les ambassadeurs et les consuls à signer une convention avec les entreprises lors de la location de leurs résidences. Rien de plus. « Le ministre a décidé de vous infliger un blâme », lui écrit le secrétaire général du Quai d'Orsay, le 4 octobre 2013. Un blâme, comme à l'école ! « C'est plus qu'un avertissement », se défend Yves Saint-Geours, le plus sérieusement du monde. Et encore la sanction – qui sera effacée du dossier trois ans plus tard, c'est-à-dire le 4 octobre 2016 – n'est pas rendue publique. Si bien que Delaye peut agiter ses réseaux dans la presse et prétendre qu'il a été « blanchi19 ». Certes, on l'informe qu'il ne sera pas nommé dans une autre ambassade. Pas pour l'instant du moins. Il doit rester à Paris à lézarder pendant quelques semaines, et donc se contenter de toucher son traitement de base de ministre plénipotentiaire – 5 500 euros environ par mois –, ce qui n'est finalement pas si mal. Surtout que la Mitterrandie vient très vite à son secours.

Dîner d'État à l'Élysée

Deux mois après le blâme, en décembre 2013, Jacques Attali, le patron de PlaNet Finance, le recrute comme conseiller spécial20. Bruno Delaye reste toutefois diplomate. Puis, un an plus tard, il est nommé patron d'Entreprise et Diplomatie, une officine d'intelligence économique, dont l'État détient une minorité de blocage et qui possède un représentant du Quai d'Orsay au sein de son conseil d'administration. Il retrouve là un vieux collègue de la Mitterrandie : Jean-Claude Cousseran, ancien patron de la DGSE, qu'il a connu au cabinet de Claude Cheysson en 1982.

Sa mise à l'écart de la diplomatie française ne dure pas. Début juin 2015, il est convié à l'Élysée pour le dîner d'État en l'honneur du roi d'Espagne, Felipe VI. En septembre, il participe à la semaine des ambassadeurs qui réunit tous les plus hauts diplomates français. Et, fin octobre 2015, il est du voyage de François Hollande en Grèce21.

Notons enfin que le directeur général de l'administration, Yves Saint-Geours, celui qui vénère tant Bruno Delaye, sera nommé ambassadeur à Madrid. Depuis septembre 2015, il loge, donc, à son tour, dans la magnifique résidence, au cœur du quartier chic de la capitale, avec piscine et tapisseries des Gobelins. On ignore s'il la loue.

1. Archives personnelles de l'auteur.

2. Entretiens avec l'auteur, les 4 avril, 7 mai et 29 septembre 2015.

3. Entretien avec l'auteur, le 3 avril 2015.

4. Amours, ruptures et trahisons, Fayard, 2008.

5. Par exemple, la facture no A-28050359 de 4 000 euros en date du 19 février 2009, adressée à L'Oreal Espagne (département

activité cosmétique).

6. M. Driencourt refuse de parler en détail de l'affaire. Entretien avec l'auteur, le 3 février 2015.

7. Source confidentielle de l'auteur.

8. Note au ministre du 23 février 2013.

9. L'auteur préfère taire le nom de ce fonctionnaire modeste qui n'a joué qu'un rôle secondaire dans l'affaire.

10. Archives personnelles de l'auteur.

11. Le Canard enchaîné, 24 juillet 2013.

12. Entretien avec l'auteur, le 8 juin 2015.

13. Entretien avec l'auteur, le 11 mars 2015.

14. Ibid.

15. Entretien avec l'auteur, le 3 avril 2015.

16. Entretien avec l'auteur, le 3 avril 2015.

17. Citation de François Hollande rapportée à l'auteur par Bruno Delaye, le 3 avril 2015.

18. Entretien avec l'auteur, le 7 juillet 2015.

19. Le Nouvel Observateur, 24 octobre 2013. L'information sur le blâme « fuitera » cinq jours plus tard dans une lettre confidentielle (Le Bulletin quotidien, le 29 octobre 2013).

20. Les Échos, 18 décembre 2013.

21. Dossier de presse du déplacement de François Hollande en Grèce, les 22 et 23 octobre 2015.

 

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 14:15

La face cachée du Quai d'Orsay  (suite)

1

Un scandale étouffé

C'est l'affligeante histoire d'un ambassadeur de renom – et de gauche – soupçonné d'avoir confondu la caisse du Quai d'Orsay avec la sienne... et de l'inavouable mansuétude dont il a bénéficié de la part de François Hollande. Un dossier vite enterré parce qu'il révèle certaines pratiques détestables de l'establishment politico-diplomatique.

L'affaire commence au début de l'été 2012, quelques semaines après l'élection de François Hollande, quand un pli anonyme parvient au ministère des Affaires étrangères. Il est adressé à la direction générale de l'administration. Le paquet, dont l'expéditeur reste aujourd'hui encore inconnu, contient une liasse de documents comptables joints par un simple élastique. Il y a là une trentaine de photocopies de factures adressées à de grandes entreprises1 : L'Oréal, Vuitton, Kenzo, Ruinart, Balenciaga, Moët et Chandon, Rochas, Citroën, Relais et Châteaux... Des documents, remplis à la main, qui attestent la remise de confortables sommes – 3 000, 5 000 ou 7 000 euros... – à une seule et même personne : Bruno Delaye, ambassadeur de France à Madrid.

Delaye ? Au Quai d'Orsay, qui ne connaît pas sa crinière blanche, ses pochettes de soie et son teint éternellement hâlé ? Hâbleur, gouailleur, charmeur, ce sexagénaire est l'une des gloires de la maison depuis plus de trente ans. « Observez-le et faites comme lui ! » conseille un jour le publicitaire Jacques Séguéla à un parterre de diplomates agacés. Avec son rire tonitruant et son entregent d'animateur télé, ce renard argenté fascine et horripile. Il est drôle, brillant, bon vivant. Il aime le vin, les femmes et la corrida. Il adore s'afficher en saharienne sur de grosses motos, crinière au vent. C'est un flambeur, à l'aise partout. Il tutoie François Hollande et Carla Bruni. Il est l'ami prodigue d'une pléiade d'artistes, d'hommes d'affaires, de journalistes et d'hommes politiques de tous bords, qu'il reçoit avec faste et chaleur dans ses résidences officielles. Il les charme par sa joie de vivre, son entrain – et aussi par ses soirées légères qu'il organise régulièrement, ainsi qu'en attestent plusieurs de ses hôtes2.

Il est l'enfant chéri du Quai d'Orsay et de la Mitterrandie. Ministre plénipotentiaire hors classe – le grade le plus élevé pour un diplomate –, il maîtrise la machine des affaires étrangères comme personne. « J'ai grandi dans des ambassades3 », aime-t-il à répéter. Son père, Raoul, était lui aussi diplomate. Il l'a accompagné partout, de Bonn à Mogadiscio. En 1975, le jeune Bruno embrasse à son tour la Carrière. Il choisit le Quai à sa sortie de l'École nationale d'administration (ENA), où ses condisciples de la promotion Léon Blum s'appellent Martine Aubry, Alain Minc ou Bernard Bajolet, actuel patron de la DGSE.

À la différence de son père, il a le cœur et l'ambition à gauche. À l'ENA, il milite au Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste (Ceres) de Chevènement. En 1981, il s'introduit vite dans le cœur de la Mitterrandie. Claude Cheysson, premier patron du Quai d'Orsay après la victoire du 10 mai, le prend sous son aile. Il fait de lui un golden boy de la diplomatie française. À vingt-neuf ans, Delaye se retrouve conseiller au cabinet du ministre. À trente-neuf, il est bombardé ambassadeur, un record. Un an après, en 1992, il entre dans le saint des saints, à l'Élysée : François Mitterrand l'appelle à ses côtés pour remplacer son fils, Jean-Christophe, écarté à cause de ses relations d'affaires trop voyantes, à la tête de la sulfureuse « cellule Afrique » – une consécration.

Là, Bruno Delaye se lie d'amitié avec le secrétaire général, Hubert Védrine, avec lequel il gère le dossier empoisonné du Rwanda. Ils en partagent les secrets les plus sombres. Du coup, quand Védrine devient ministre des Affaires étrangères en 1997, il veut l'ami Bruno à ses côtés. Le fêtard coule alors des jours heureux à l'ambassade de France à Mexico, où, le soir, on croise à la fois des reines de beauté et le prix Nobel de littérature, Octavio Paz. Dans la capitale mexicaine, Bruno Delaye, roi des plaisirs, fascine. Il « assiste à des corridas en compagnie de l'actrice María Félix, écrit le journaliste Hubert Coudurier4, ou à des matches de boxe organisés par les gangs locaux qui le font applaudir quand il pénètre dans la salle ».

Son copain Hubert lui confie la puissante Direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID), en charge de sept mille personnes. Il relève le défi avec talent. Après la défaite de Lionel Jospin, retour à la dolce vita : Dominique de Villepin envoie Delaye, qu'il connaît depuis longtemps, dans une autre capitale joyeuse et ensoleillée, Athènes, où il fait merveille, puis à Madrid – autre paradis. Delaye adore l'Espagne, pays des couche-tard et des taureaux, où son père a lui-même représenté la France un quart de siècle plus tôt.

 

 

 
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14 avril 2017 5 14 /04 /avril /2017 14:03

« Beurk » : c’est par cette simple onomatopée que le Parisien a résumé son point de vue sur À bras ouverts, le nouveau film de Philippe de Chauveron, le cinéaste de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? Il est vrai que cette histoire d’un intellectuel de gauche à la BHL (à nouveau Christian Clavier, déjà “héros” du précédent film de Chauveron), pris au piège de ses postures généreuses et contraint d’accueillir chez lui une famille de Roms, a tout pour déplaire à la bien-pensance cultureuse. Intellos bobos hypocrites, Roms voleurs et profiteurs : le film assume sans complexe la caricature, sans peur de choquer les professeurs de morale ni finesse excessive. L’humour est assez convenu, et pas de la dernière subtilité, ce qui rendra la tâche d’autant plus facile à ses détracteurs. "Un film dangereux" et "inacceptable" pour Slate, "du racisme à haute dose" pour Le Monde, qui le juge "nauséabond". Des mois avant sa sortie, le film avait été obligé d'abandonner son titre initial, "Sivouplééé", jugé trop stigmatisant... Il est vrai que cette histoire d'un intellectuel de gauche, Jean Etienne Fougerole (Christian Clavier, déjà "héros" du précédent film de Chauveron), dont la chevelure flottante et la chemise ouverte font irrésistiblement penser à BHL, pris au piège de ses postures généreuses et contraint d'accueillir chez lui une famille de Roms, a tout pour déplaire à la bienpensance cultureuse. Mis au défi d'appliquer la morale généreuse qu'il prône à longueur de débat télé, en hébergeant dans sa vaste propriété quelques uns de ces roms qu'il reproche aux Français de rejeter, Fougerole s'y engage, croyant lancer l'une de ces paroles en lair dont il est coutumier. Mais le soir même, une famille Rom, à l'initiative de son chef Babik (Ary Abittan) flairant le bon coup, le prend au mot et menace de le dénoncer à la presse s'il ne tient pas parole...A bras ouverts

Dans sa description des Roms, "A bras ouverts" assume sans complexe la caricature, sans peur de choquer les professeurs de morale ni finesse excessive - le film, d'un humour prévisible et assez pataud, n'a rien d'un chef d'oeuvre. Dents en or, accent à couper au couteau entourés d'un invraisemblable maelström de poules et de cochons, Babik et sa famille cumulent toutes les tares abondamment prêtées à cette communauté par l'opinion populaire et les usagers de la ligne 1 du métro parisien? Sans être foncièrement mauvais ni même antipathiques (le seul vrai méchant est un Français de souche qui se fait passer pour un Rom pour profiter de la "générosité" de Fougerole), ils sont voleurs, paresseux, profiteurs, envahissants. Caricature à l'eau forte, donc, qui ne se soucie pas plus de nuance que, par exemple, le portrait des cathos coincés de "la Vie est un long fleuve tranquille".. Mais vis à vis de certaines communautés, caricaturer, c'est se moquer gentiment; à l'égard d'autres, ce ne saurait être que stigmatiser.

Bande annonce de A Bras Ouverts sur Allo Ciné

Mais est-ce là vraiment ce qui suscite l'ire de la critique ? Car la satire de la gauche caviar est plus féroce encore. Totalement hypocrite, Fougerole est sincèrement atterré de devoir accueillir ces Roms qu'il n'accepte qu'à la suite d'un chantage, et ne réussit à faire contre mauvaise fortune bon coeur que lorsqu'il comprend qu'adroitement médiatisé, l'épisode est susceptible de faire repartir en flèche les ventes de son livre. Artiste contemporaine inepte, son épouse (Elsa Zylberstein) a plus de mal à dissimuler les hauts-le-coeur que lui inspirent ses hôtes forcés et ses craintes pour ses précieux bibelots, serrés tous les soirs dans l'immense coffre-fort de la cave. Seul leur fils affiche un enthousiasme sincère, sans qu'on sache s'il est dû à son ingénuité ou à son attirance pour la fille de Babik, qu'il sera contraint à la fin d'épouser pour réparer l'honneur de celui-ci...au grand désespoir de Fougerole, secrètement effondré d'être ainsi lié pour la vie à cette famille de bons à rien. 

C'est sans doute, avant tout , cela qui focalisera l'indignation des bobos moralisateurs: leur renvoyer une image d'eux mêmes particulièrement ressemblante et pas franchement reluisante. Or, il n'est sans doute pas de milieu qui pratique autant l'entre soi, la bonne conscience sûre de son bon droit, le gauchisme mondain et le terrorisme intellectuel que celui du cinéma. Et beaucoup d'acteurs ou de cinéastes, prompts dans les médias à blâmer les Français pas assez enthousiastes à leurs yeux vis à vis des immigrés, pourront se sentir visés par le personnage de Fougerole. Comme le dit l'un des professionnels du cinéma que nous avons interrogés à l'occasion de cet article, qui ont tous exigé le plus strict anonymat ! "Donnez moi un exemple d'un acteur qui ait logé chez lui un réfugié ? Je n'en connais pas. Mais bien sûr, je ne connais pas tout le monde..."

Le milieu du cinéma est très en pointe dans ce combat, et pas d'aujourd'hui: on se souvient d'Emmanuelle Béart, en 1996, campant avec les clandestins qui occupaient l'église parisienne de Saint Bernard. Plus récemment en septembre 2015, des artistes conduits par le comédien Alex Lutz signaient un appel à la solidarité en faveur des migrants: Isabelle Adjani, Charles Berling, Dany Boon ou Lorant Deutsch figuraient parmi les signataire.

Le phénomène n'est pas exclusivement français, et partout dans le monde des people sont prêts à prêcher aux populations un accueil inconditionnel dont ils seront pourtant les derniers à devoir supporter les conséquences, protégés par un mode de vie bien éloigné des réalités quotidiennes de leur public: ainsi Jude Law s'est-il offert en février 2016 un joli coup de pub en allant visiter la "jungle" de Calais. Lui aussi étranger aux fins de mois difficiles, George Clooney, à la même époque, s'affichait à Berlin avec Angela Merkel et lançait lors d'une conférence de presse: "Et vous, vous faites quoi pour les réfugiés ?"

Sur les écrans français, on ne compte plus les films faisant l'éloge de la "diversité" (les récents Divines ou Bande de filles) ou l'apologie d'une immigration qui ne peut-être qu'une richesse - le titre de l'un d'entre eux, signé Philippe Lioret, résumant la position unanime du cinéma français sur la question: Welcome. D'autres s'attaquent de manière militante au rejet de l'autre, c'est le cas du récent Chez-nous , de Lucas Belvaux, qui visait explicitement, à quelques mois de la présidentielle, à mettre en garde les électeurs contre le Front National.

Malgré le peu d'efficacité de cette stratégie, la lutte contre le FN reste un marqueur indispensable pour qui veut afficher une belle âme de gauche. Lister les appels d'acteurs ou de cinéastes à faire barrage à Marine Le Pen, ou menaçant de quitter la France en cas de victoire du FN, suffirait à remplir un numéro de VA.

Preuve du décalage politique des célébrités du monde du spectacle avec la population française, une soixantaine d'entre elles se transformaient en novembre 2016 en ultime rustine d'un quinquennat en déroute, pour dire "stop au Hollande-bashing": parmi elles: Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Denis Podalydès ou Gérard Darmon... Le milieu des critiques et des attachés de presse n'est pas en reste: l'auteur de ces lignes en sait quelque chose, qui s'est vu bannir , à deux reprises , des listes de deux attachés de presse différents, qui lui reprochaient ses positions trop à droite...

Christian Clavier et Elsa Zylberstein sur France 5

Alors, tous de gauche dans le cinéma ?

Pas forcément mais comme l'explique un jeune cinéaste qui n'en est pas, "il n'y a que les gens de gauche qui peuvent parler; les gens de droite, on les reconnaît à ce qu'ils ne disent rien".

Ou alors c'est qu'ils n'ont vraiment plus rien à perdre, comme Brigitte Bardot. Mais l'exemple de Gérard Depardieu, pourtant le plus prestigieux des acteurs français en exercice violemment pris à partie après ses déclarations de soutien à Vladimir Poutine, a dû en  faire réfléchir plus d'un ....Comme celui de Guillaume Galienne, rappelé à l'ordre par le milieu pour s'être simplement au moment de l'attribution du César 2016 du meilleur film à Fatima, interrogé "sur le choix de la famille du cinéma français à vouloir tout le temps prôner la diversité". On se souvient d'un célèbre acteur que l'on interrogeait sur les intermittents du spectacle, soupçonnant fortement qu'il ne devait guère être favorable à leur agit-prop pas du tout intermittente: "Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Vous voulez que je me fasse crucifier ?"

Les plus courageux se contentent de critiquer les "intellichiants" (Christian Clavier)  ou de confesser un désamour avec une France " où tout est fliqué" (Gérard Lanvin). Seul à oser tacler la gauche et sa générosité en carton-pâte à longueur de spectacles, Fabrice Luchini prend bien soin de préciser qu'il n'est ni de droite ni de gauche: "Je ne suis pas de gauche parce que je pense que l'homme n'est pas de ce que les gens de gauche pensent qu'il est. Je n'aime pas dans la gauche l'angélisme, l'enthousiasme. je ne suis pas de droite parce qu'elle a oublié qu'il y eut une droite qui n'était pas affairiste, parce qu'elle a oublié les Hussards: Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent...."

Impossible de se dire de droite dans le milieu du cinéma, alors ceux qui le sont s'abritent derrière le qualificatif "anar", comme le réalisateur Pascal Thomas, qui pourtant ne mâchait pas ses mots dans une récente enquête de l'Express intitulée : " Pourquoi donc le cinéma français est-il de gauche ?": "les films réalisés par les gens dits "de gauche" sont le reflet d'une bien-pensance de nantis qui adoptent le style faux cul de la social-démocrassouille."

Mais, pour le milieu du cinéma, la gauche, c'est le camp du Bien, de la fraternité et de la générosité, la droite celui de l'égoïsme, de la haine et de l'exclusion. Il est donc proprement impensable que le monde de la culture abrite de "ces gens là". "Quand vous êtes à la même table qu'eux, nous explique un producteur, ils n'imaginent même pas que vous puissiez être de droite. je me souviens d'une soirée où des gens qui votent à droite se vantaient de voter à gauche. En fait, pour ce milieu, voter à gauche, c'est voter Mélenchon, voter à droite, c'est choisir Hamon..."

Le basculement, là comme ailleurs, s'est produit en 1968, le moment historique où il est devenu inavouable d'être de droite. C'est ainsi que Mai 68 a fourni aux cinéastes de la nouvelle vague, qui ont commencé très à droite, notamment en compagnonnant avec les Hussards Nimier, Laurent et Blondin dans des revues telles que ARTS ou LA PARISIENNE, l'occasion de se couler dans le moule idéologique dominant, seul Rohmer restant fidèle à ses convictions monarchistes: "En 68, analyse notre producteur, ils se sont déguisés, ils ont découvert la bonne conscience de gauche.". Et Truffaut, Godard, Lelouch interrompirent le Festival de Cannes par solidarité avec les ouvriers en grève....

Bonne conscience dont Cannes et les autres Festivals, où tout un milieu sursubventionné se réunit en tenue de soirée pour célébrer sur grand écran la misère du monde, fournissent une illustration caricaturale. A Berlin en 2016, un photo avait choqué: à l'invitation de l'artiste Ai Weiwei, , Charlize Theron entourée d'autres vedettes pareillement accoutrées, avait recouvert, le temps d'un selfie souriant, sa robe de soirée d'une couverture de survie, en solidarité avec les migrants....

Un geste "généreux" qui ne lui coûtait rien, au rebours des très dispendieux bijoux dont elle était parée. Exemple archétypal d'une militance qui vire à la plus atroce indécence.

Laurent DANDRIEU   in Valeurs Actuelles du 13 avril 2017

 

 

 

 

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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 20:27

PANCHITO Y EL DELFIN (1)

Angostura (2) no tiene cementerio, pero tiene una pequeña sepultura pintada de blanco y orientada hacia el mar. En ella reposa Panchito Barría, un chico fallecido a los once años. En todas partes se vive y se muere - como dice el tango " morir es una costumbre " -, pero el caso de Panchito es trágicamente especial, porque el niño murió de tristeza.
Antes de cumplir los tres años Panchito padeció de una poliomielitis (3) que lo dejó invalidó. Sus padres, pescadores de San Gregorio, en la Patagonia, cruzaban cada verano el estrecho para instalarse en Angostura. El niño viajaba con ellos, como un amoroso bulto (4) que permanecía acomodado sobre unas mantas, mirando el mar.
Hasta los cinco años Panchito Barría fue un niño triste, huraño (5), y casi no sabía hablar. Pero un buen día tuvo lugar uno de esos milagros acostumbrados en el sur del mundo : una formación de veinte o más delfínes australes aparecío frente a Angostura, desplazándose del Atlántico al Pacífico.
Los lugareños (6) que me contaron la historia de Panchito afirmaron que, apenas los vio, el chico dejó escapar un grito desgarrador (7) y que, a medida que los delfins desaparecieron, de la garganta del niño escapó un chillido agudo, una nota altísima que alarmó a los pescadores y espantó a los cormoranes, pero que hizo regresar (8) a uno de los delfines.
El delfín se acercó a la costa y empezó a dar saltos en el agua. Panchito lo animaba con las notas agudas que salían de su garganta. Todos entendieron que entre el niño y el cetáceo se había establecido un puente de comunicación que no requería de ninguna explicación. Se había dado porque así es la vida. Y punto.
El delfín permaneció frente a Angostura todo aquel verano. Y cuando la proximidad del invierno ordenó abandonar el lugar, los padres de Panchito y los demás pescadores comprobaron con asombro (9) que el niño no manifestó el menor asomo de pena. Con una seriedad inaudita para sus cinco años, declaró que su amigo el delfín tenía que marcharse, pues de otro modo lo atraparían los hielos (10), pero que al año siguiente regresaria.
Y el delfín regresó.
Panchito cambió, se tornó un chico locuaz, alegre, llegó a hacer bromas sobre su condición de inválido. Cambió radicalmente. Sus juegos con el delfín se repitieron durante seis veranos. Panchito aprendió a leer y a escribir, a dibujar a su amigo el delfín.
Colaboraba, como los demás chicos, en la reparación de las redes, preparaba lastres (11), secaba mariscos, siempre con su amigo el delfín saltando en el agua, realizando proezas sólo para él.
Una mañana del verano de 1990 el delfín no acudió a la cita (12) diaria. Alarmados, los pescadores lo buscaron, rastrearon (13) el estrecho de extremo a extremo. No lo encontraron, pero sí se toparon con un barco factoría (14) ruso, uno de los asesinos del mar, navegando muy cerca de la segunda angostura del estrecho.
A los dos meses Panchito Barría murió de tristezza. Se extinguió sin llorar, sin musitar una queja.
Yo visité su tumba, y dese allí miré el mar, el mar gris y agitado del invierno incipiente. El mar donde hasta hace poco retozaban (15) los delfines.

Luis SEPULVEDA, Patagonia Express - 1995

https://nounours36.wordpress.com/2015/01/07/le-neveu-damerique-de-luis-sepulveda/


(1) El delfín : le dauphin
(2) Angostura : pueblo de pescadores en el estrecho de Magallanes que separa la Patagonia de la Tierra del Fuego.
(3) Padeció de una poliomielitis : il fut atteint de poliomyélite.
(4) unbulto : un paquet, ici une masse inerte.
(5) Huraño : farouche, sauvage.
(6) Los lugareños : les villageois.
(7) Desgarrador : déchirant.
(8) Regresar : volver.
(9) Comprobar con asombro : constater avec étonnement.
(10) Los hielos : les glaces.
(11) El lastre : le lest
(12) La cita : le rendez-vous.
(13) Rastrear : faire des recherches, fouiller.
(14) Se toparon con un barco factoría : ils tombèrent sur un navire usine.
(15) Retozar : saltar con alegría.

Au nord de Manantiales, une localité pétrolière de la Terre de Feu, se dressent les douze ou quinze maisons d’un petit port de pêche appelé Angostura parce qu’il est situé en face du premier goulet du détroit de Magellan. Les maisons ne sont habitées que pendant le court été austral. Lorsque viennent le bref automne et l’interminable hiver elles ne sont plus qu’un élément du paysage.

Angostura n’a pas de cimetière mais une seule petite tombe peinte en blanc orientée vers la mer. C’est là que repose Panchito Barría, un gamin décédé à l’âge de onze ans. Partout on vit et on meurt – « mourir est une habitude » dit le tango – mais le cas de Panchito est 

particulièrement tragique, car il est mort de tristesse.

Avant d’atteindre l’âge de trois ans, Panchito fut frappé par une poliomyélite qui fit de lui un infirme. Ses parents, des pêcheurs de San Gregorio, en Patagonie, traversaient chaque été le détroit pour s’installer à Angostura. Ils emmenaient l’enfant avec eux, tel un précieux bagage, immobile sur des couvertures, face à la mer.

Jusqu’à l’âge de cinq ans, Panchito Barría fut un enfant triste, sauvage, qui ne parlait presque pas. Mais un beau jour eut lieu un de ces miracles qui surviennent au bout du monde : une bande d’une vingtaine de dauphins apparut devant Angostura, se déplaçant de l’Atlantique vers le Pacifique.

Les gens qui m’ont raconté l’histoire de Panchito affirmaient qu’à peine le gamin eut aperçu les dauphins, il laissa échapper 

un cri déchirant qui augmenta en volume et en désarroi à mesure qu’ils s’éloignaient. Enfin, lorsque les dauphins disparurent, un cri perçant jaillit de la gorge de l’enfant, une note très aiguë qui alarma les pêcheurs et effraya les cormorans, mais qui fit revenir un des dauphins.

Le dauphin s’approcha du rivage et se mit à faire des cabrioles dans l’eau. Panchito l’encourageait avec les notes aiguës qui sortaient de sa gorge. Les pêcheurs comprirent qu’entre le cétacé et l’enfant s’était établi une communication qui n’avait pas besoin d’explication. C’était ainsi parce que c’était la vie. Voilà tout.

Le dauphin demeura tout l’été dans les eaux d’Angostura. Et quand l’approche de l’hiver lui ordonna d’abandonner les parages, les parents de Panchito et des autres pêcheurs observèrent avec étonnement que l’enfant ne manifestait pas 

Inquiets, les pêcheurs partirent à sa recherche et explorèrent le détroit d’un bout à l’autre. Ils ne le trouvèrent pas, mais tombèrent en revanche sur un bateau-usine russe, un de ces assassins des mers, qui naviguait à proximité du deuxième goulet du détroit.

Deux mois plus tard, Panchito Barría mourut de tristesse. Il s’éteignit sans pleurer ni murmurer une plainte.

Je suis allé sur sa tombe, d’où j’ai regardé la mer, la mer grise et agitée des premiers jours d’hiver. La mer où il y a peu encore folâtraient les dauphins.

 

Luis SEPULVEDA - Le Neveu d'Amérique 1996

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 14:59

Pour une poétique de l'autobiographie de Jean Pierre CARON

Préface de Jacques GARELLI  Editions OYSIA/OUSIA

Cette approche phénoménologique de l’écriture autobiographique cherche à mettre en évidence les enjeux réels d'un genre littéraire qui, hors de toutes considérations structurelles ou stylistiques, pose en termes neufs le problème de l'identité personnelle. Dans quelle mesure le « je » qui s'exprime peut-il véritablement se retrouver dans le personnage "surgi" des mots, dans cette identité que Paul Ricoeur qualifie de narrative.

Au-delà de la traditionnelle question de la sincérité de l'intimiste, c'est-à-dire de l'affrontement binaire entre vérité et mensonge, réalité et fiction., le texte exprime toute la complexité des rapports de l'homme à lui-même et au monde qui l'héberge. Loin de se, réduire à la simple restitution d'une entité pré-existante, à la cristallisation langagière d'une singularité autosuffisante, l'écrit se déploie en monde, s'ouvre vers le fond abyssal qui recèle son: coeur l'énigme insondable de notre être. 

Jean-Pierre CARRON, né 'en 1963 à Amiens, possède une double -formation scientifique et philosophique. Auteur d'une thèse de Doctorat en Philosophie consacrée au problème  de l’ identité personnelle: dans l'écrit autobiographique,. il a publié de nombreux articles dans différentes revues, telles que "Critique", "les études philosophiques",ou "l'Art du comprendre".

PREFACE DE Jacques GARELLI

L'ouvrage de Jean-Pierre Carron mérite attention par la manière dont il unit une méditation
 philosophique sur le journal intime et le récit autobiographique à une enquête littéraire approfondie, où la part accordée à l'oeuvre de Kafka, de Gide, de Rousseau, plus proches de nous, de Primo Levi. de Jorge Semprun, de Paul Celan, d'Edgar Morin, nourrit sa réflexion d'analyses concrètes et minutieuses. D'emblée, l'auteur-précise une question de vocabulaire concernant les notions de carnets, de cahiers, de lettres, de journaux intimes, de moires autobiographiques, qui le conduit à entrer en dialogue avec les critiques littéraires et les philosophes contemporains, qui ont abordé ces problèmes, tels que Georges Gusdorf, Paul Ricœur, Michel Beaujour, Philippe Lejeune, Jean François Chiantaretto. Suit une discussion historique nuancée sur le point de départ de l'écrit autobiographique, dont l'origine est controversée. Les uns, d'une manière restreinte, la situant au XVIIIème siècle, d'autres, tels que Georges Gusdorf, Georg Misch la faisant remonter au Moyen âge et dès l'Antiquité. Selon cette dernière perspective, Jean-Pierre Carron se réfère aux Confessions de Saint Augustin, aux écrits de Guillaume d'Occam et de Maître Eckhart, au Journal de

bord de Christophe Colomb, aux Essais de Montaigne ainsi qu 'à l'influence prépondérante de Martin Luther dans la promotion de 1'« écriture de soi ». L'intérêt de ces références historiques est majeur pour les discussions concernant l'esprit de la « Contre-Réforme » avec Saint Ignace de Loyola, celles du jansénisme avec Pascal, qui enseigne que le « moi est haïssable » et la lutte de Bossuet à l'égard de toute complaisance concernant « analyse intérieure » de style « réformiste » protestant.

A l'horizon de ces premières investigations, se dégage une certaine constance selon laquelle le titulaire du « journal » ou du « récit auto- biographique » semble assuré d'une « identité à soi »

 

C’est ainsi que le Journal intime de Frantz Kafka,selon les analyses

approfondies auxquelles il est soumis (Du Judaïsme  ancestral( à Felice: exister par le journal.1,' année1911 vers un judaisme salvateur. Felice : ultime espoir,) constitue l’horizon indispensable à l’Approche kantienne du problème de I' l'identité personnelle

Le lecteur ne manquera pas d'admirer la clarté selon laquelle Jean Pierre Carron expose la distinction kantienne, ici nécessaire jamais  versée à ce débat, entre les jugements réfléchissants (caractéristiques de l’œuvre

d'art. Situation qui interdit de concevoir, sur le plan du recouvrement de l'identité objective, le discours sur la vie tel qu’il s’écrit

et celle-ci telle qu'elle est conduite.Discussions approfondies et nuancées qui dêbouchent sur une  conception non repré sentative de l'écrit journalier »•

C'est selon toute la complexité philosophique de cette situation que

Jean-Pierre Canon peut soulever désormais la question entrelacée de l'identité narrative et la problématique du langage, qui relève en fait du hiatus repéré par Kant entre jugements déterminants et jugements réfléchissants. L'originalité de la démarche de l'auteur se situe à ce ni-

veau, qui lui permet de jeter un regard neuf sur l'entreprise récente de Paul Ricœur concernant la question de identité personnelle  et de

l'« identité narrative », telles que le problème fut posé dans : Temps récit et dans : Soi-même comme un autre.

La nouveauté apparaît dans la part désormais majeure accordée au « faire » du langage, dans l'autobiographie. Sa dimension de « poieîn », en somme, qui confère au journal intime la situation paradoxale d'une « identité spécifique », « complexe » et d'une « contingence assumée », qui engendre une nouvelle conception de la mimèsis. Celle d'une « Bio-Graphie-Auto », où le renversement des termes n'obéit pas à un simple jeu de permutation à caractère sémiotique soucieux de procéder à quelque « effet de sens », Différemment c'est d'une mutation de la vie, opérée par la graphie qui conduit à une certaine part d'« autonomie » du journal intime, dont il est question, dans cette « réappropriation » de l'expérience de la mimèsis.

,

 

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 13:38

Extrait :

JEAN RASPAIL

PECHEUR DE LUNES  qui se souvient des Hommes ( paru en 1986 Robert Lafont).

On n'oubliera pas le dernier canot des Alakalufs disparaissant à jamais dans le labyrinthe du détroit de Magellan, emportant la mémoire d'un peuple qui venait de la nuit des temps...

Pêcheur de lunes est de la même veine. D'autres Hommes, d'autres peuples s'en vont et s'effacent du ciel de la mémoire comme une étoile qui s'éteint à des années-lumière... Ils ne vivent plus que dans la tête de Jean Raspail, et lui seul, avec ce livre, a le pouvoir d'entretenir la trace de leur passage sur cette terre.

Dans Pêcheur de lunes, il y a trente ans de voyages peut-être initiatiques. Une sorte d'errance inspirée, un jeu de pistes à travers le monde... et en France. Un livre très personnel, de ferveur et de foi, et alerte en même temps: "les mémoires romanesques" de Jean Raspail.

L'extrémité glacée de l'Amérique, c'est la Terre de Feu et les canaux chiliens de Patagonie, un des rares endroits du globe où les cartes marines les plus récentes se perdent encore en pointillés au fond de certains fjords désolés. Et là, une poignée de dolicho-céphales à crâne bas : les derniers Fuégiens. Des demi-dieux, eux aussi, héritiers des mêmes temps où la Lune, fille du ciel, commandait à tout l'univers avant la venue des hommes

Coeur de beauté

Lune au visage ample

Lune au visage brûlé

Visage coléreux!

Partons chez la fille du Ciel.

Extrait du rituel Ona,ou Selknam

Tout ce qu'il en restait, une chanson. Rien de plus émouvant que leur dernier recensement, en 1971, publié par la revue du musée de l'Homme. Alakalufs 47. Onas ou Selknams : 5. Yaghans ou Yama-nas ?

Le point d'interrogation, pour les Yaghans, c'est le mot disparu au fronton des monuments aux morts.

Celui qui apparaît sur les bilans funèbres : tant de morts, tant de disparus. L'espérance de revoir un disparu .ne survit que dans le coeur des siens, contre toute raison et puis tout s'efface. Yaghans : zéro. Le dernier des Yaghans , somme et fin de tout un peuple, vivait de charité à la mission de Navarino, sur le canal Beagle. Un jour il disparut, dans le vent et la pluie. Une barque manquait chez les marins-pêcheurs de l'île. L'homme était vieux. On ne l'a jamais revu.

Lune au visage brûlé

Coeur de beauté

Partons chez la fille du Ciel...

Lola est morte aveugle, dans une petite cabane en bois, sur la rive du lac Fagnano, au sud de la Terre de Feu. Ayant conduit sa vie avec courage jusqu'à son terme solitaire, elle était la dernière représentante de race pure des Onas. Elle avait eu quelques amis, sur la fin de sa vie, ethnologues pour la plupart. Comme son lointain cousin du rio Desaguadero, Manuel Inta, elle avait pu se raconter avant de mourir à plus de cent ans. je ne l'ai pas connue, sinon trop tard, en pèlerinage au lac Fagnano où mes compagnons et moi nous nous battions, àtravers la forêt pétrifiée, pour tenter de rallier Ushuaia en auto. Lola... J'ai seulement prié sur sa tombe et personne ne peut plus me dire, aujourd'hui, si cette tombe existe encore. Mais j'écoute souvent le son de sa voix.

Cela s'appelle SELK'NAM CHANTS OF TIERRA DEL FUEGO, ARGENTINA

(47 Shaman Chants and Laments) Coffret de deux disques 30 cm, 33 t. notice et analyse cantométrique Ethnie Folkways FE 4176, New York quelqu'un d'autre était arrivé à temps, Ann Chapmann, ethnologue, du coeur, de la tendresse, rigueur scientifique et analyse cantométrique comprises, voilà ! Mieux que rien. Et puis c'est bouleversant, une voix de mille ans. Les Laments dits par Jérémie! L'Evangile raconté par la bouche de saint jean! Cela me bouleverse... et cela m'horripile.

https://youtu.be/JjuE4LEsolE

Lola Kiepja (n. ? - m. 1966, en Tierra del Fuego) fue una chamana y cantante selk'nam argentina, conocida como " la última ona " o la " última selk'nam ", debido a que fue la última persona perteneciente a la cultura selk'nam (ona), en conocimiento directo de las tradiciones, cantos y artes de esa cultura milenaria de Tierra del Fuego, en el extremo sur del continente americano. En realidad, se he señalado que Lola Kiepja no fue en realidad la "última ona", y que esa condición podría caberle Angela Loij, fallecida en 1974.
La muerte de Lola Kiepja ha sido relacionada con el genocidio y la marginación sufridas por el pueblo selk'nam y otras culturas indígenas en América.

Lola Kiepja  1964Biografía

En 1964 la etnóloga francesa Anne Chapman para registrar las tradiciones y cantos selk'nam, según el testimonio de Lola Kiepja. Chapman ha relatado que la noción de que Lola Kiepja podía considerarse "la última ona", corresponde a la arqueóloga también francesa Anette Lamins, quien le transmitió a Chapman la importancia de registrar su testimonio.
Chapman registró los cantos de Lola Kiepja en un grabador magnetofónico y varios de esos registros fueron publicados en dos discos producidos por el Museo del Hombre de París, bajo el título Selk'nam chants of Tierra del Fuego, Argentina (Cantos selk'nam de Tierra del Fuego, Argentina).

Il y a quelque chose d'artificiel là-dedans. Le néolithique en coffret-cadeau! Le coffret, le prix marqué, le numéro de référence comme un matricule, la pochette couleur, l'électricité pour faire tourner le disque et le pétrole pour le fabriquer, le fauteuil trop confortable de mon salon, à Neuilly, si loin des tempêtes australes, et tout ce bazar de foire de hi-fi japonaise, c'est trop d'emballage discordant pour écouter l'éternité, cela casse le rêve. Le disque est devenu introuvable. Tant mieux. Va bientôt venir le temps d'en recueillir le dernier exemplaire, d'élever une stèle, au lac Fagnano, et de l'y sceller, près de la cabane où mourut Lola, ou sur sa tombe, si on la retrouve, puis de l'arroser de pisco, d'eau bénite, et d'allumer quatre bougies piquées sur deux chandeliers de fer-blanc, comme à Iru-Itu. Liturgiquement, surnaturellement, religieusement, bondieusement, comme on voudra, ainsi survivront les Onas. Mais pas à 33 tours-minute, 33 tours et puis s'en vont...

S'en sont allés aussi les Alakalufs que je vis disparaître avec leur barque, du pont de mon cargo, au détour du cap Tama, dans le canal austral désert qui longe l'île de la Désolation. Sous la pluie glaciale. Dans le vent. Il pleut trois cents jours par an dans les canaux patagons. Le vent y souffle en tempête la moitié de l'année. je ne connais rien de plus effrayant que ces montagnes opaques, gorgées d'eau ruisselante, qui forment à travers le déluge permanent une interminable succession de refuges inabordables. Un immense empire liquide où la terre et l'eau se fondent en un seul élément. Un univers de désespérance. En lisière de cet empire, sur la côte est de l'île Wellington, à mi-chemin du canal Messier, se trouve le poste de Puerto Eden : un môle, une station de radio, un sergent et deux hommes, quelques baraquements délabrés et vingt Alakalufs, les derniers des derniers. Les nomades de la mer ont renoncé à l'empire. Leurs canots pourris-sent sur la grève. Ils ne font rien. Ils regardent la pluie. Ils remâchent leurs souvenirs. Le gouvernement chilien les nourrit et les soigne, mais on ne peut plus rien faire pour eux. Le point de nonretour est dépassé. Ils meurent l'un après l'autre, dévorés par la syphilis, la tuberculose, la tristesse, l'inutilité, et surtout la conscience qu'ils ont de leur mort définitive. Les femmes sont devenues stériles. Les Alakalufs de Puerto Eden n'engendrent plus que des tombes. Les croix faites de deux planches clouées ne portent ni nom, ni date. A quoi bon ? Tout est accompli.

Enfin, il y a les Alakalufs fantômes. Ceux que j'ai vus s'éloigner, un matin de février, au-delà de la frontière invisible des dix mille années qui nous séparaient. En ce temps-là (le début des années cinquante), deux ou trois familles, une poignée d'hommes, de femmes, d'enfants refusaient encore de se fixer. Tout aussi malades et plus misérables encore que ceux de Puerto Eden, ils avaient au moins conservé le choix de leur mort. C'était une forme de liberté, la dernière dont ils pouvaient disposer à leur guise. De temps en temps, à bout de courage, ils se portaient au point de passage des rares navires qui se risquaient dans les canaux.

Silencieusement, ils entassaient sur leur barque tout ce qu'on leur jetait, vivres, hardes, tabac, boîtes de lait, toiles de tente, puis on ne les revoyait plus durant de longues périodes qui pouvaient aller jusqu'à plusieurs années. Ensuite, ils ne réapparurent qu'en de si rares occasions qui s'espaçaient de plus en plus, qu'à présent l'on peut supposer qu'ils ont définitivement disparu.

Cette disparition fascine un petit nombre d'explorateurs, de voyageurs et d'écrivains. J'ai connu naguère un Canadien qui avait passé dix ans de sa vie à les chercher sans succès, pour les apercevoir un matin, tout comme moi, à la sortie du canal Smith, qui fuyaient sous la tempête, dans leur barque.

L'amiral Barthes se souvient d'avoir repéré leurs tentes en peau de phoque au fond du canal Molyneux, sur l'îlot Vaudreuil. Le Français José Emperaire, ethnologue, est mort en explorant une grotte qui leur avait servi de refuge. je considère son unique livre, Les Nomades de la mer, comme la bible des Alakalufs, un chef-d'oeuvre que 'e conseille vainement aux éditions Gallimard de rééditer. La mort prend toujours son tribut : on m'a signalé, il y a trois ans, la disparition d'un jeune Français qui avait formé le projet de suivre la trace des Alakalufs en kayak. Il s'était enfoncé, seul , dans le dédale des fjords, et on ne l'a jamais revu. L'écrivain Saint-Loup, exilé en Argentine, a lui aussi hanté, c'est le mot - ce qu'il appelle les îles de la pluie. En cinq années, il n'a pas rencontré un seul Indien, mais de nombreux emplacements de camp, certains récents, éloignés parfois de plusieurs centaines de milles les uns des autres. Sa conclusion exprime la tristesse de ses chasses mystiques : " Les Indiens ont emporté

l'âme de la Cordillère australe et ce désert surnaturel représente pour nous le poids du péché... " Et cependant, il y a quelques mois seulement, un jeune Valaisan de mes amis qui nomadisait en bateau à voile dans les parages nord de Magellan, en a croisé deux, sur une grève, qui campaient près de leur minuscule canot. Ceux-là venaient de Puerto Eden dont ils fuyaient la torpeur mortelle, un peu comme des prisonniers évadés.

Ce fait exceptionnel ne m'a été signalé qu'une fois.

Car on m'écrit souvent, des confins de ces chemins parallèles, d'Ushuaia, de Punta Arenas, de Puerto Natales, de Puerto Montt, escales obligées de quelques petits navires à voile, menés par des équipages de rêveurs mythiques, qui s'enfoncent dans le labyrinthe patagon à la recherche des Alakalufs. Le plus souvent des Français, des Suisses, un ou deux Allemands, mais point d'Américains, faut-il en déduire un jugement ? Un autre Français, Jean Delaborde, ne vit, lui aussi, que pour cette chasse au fantôme. Officier de marine en retraite, il y consacre toutes ses ressources, qui sont modestes, s'embarquant pour Magellan dès qu'il déniche l'un des rares navires, le plus souvent au départ de Hambourg, à emprunter encore cette voie. En quinze ans, sa route a croisé trois fois celle des barques alakalufes nomades. C'est le champion de cette quête du Graal, le plus chanceux, si l'on peut dire, de nos chevaliers de la pluie. Chance ô combien mélancolique! Je le sais, puisqu'elle me fut donnée.

Plus qu'une rencontre, pour moi. Une vision, une apparition, une sorte de tragique miracle qui me rapprocha de Dieu plus qu'en toute autre circonstance de ma vie. J'ai déjà évoqué cette scène dans deux de mes romans. Kandall, le héros de Septentrion, la raconte à des enfants dans un train qui les emporte à travers la nuit des temps. C'est également à un enfant qu'un autre de mes personnages, le vieux monsieur du jeu du Roi 1, l'écrit pour l'initier au royaume et au mythe de la Patagonie. J'y fais aussi allusion dans l'avertissement aux lecteurs de qui se souvient des Hommes ... @ un livre que je portais en moi depuis trente-cinq ans et qui est un chant de vie et de mort à la mémoire des Alakalufs. C'est dire le long cheminement qui s'est fait depuis ce jour de février 1951 o˘ m'étaient apparus ces fils de Dieu dans leur misère et leur solitude.

Ils étaient six dans cette barque. Trois hommes, deux femmes et un enfant d'une huitaine d'années.

Ils ne venaient pas de Puerto Eden mais de " par là ", et ils montraient, derrière eux, le sombre décor d'où ils avaient surgi, le labyrinthe de l'Ultima Esperanza, un dédale de canaux obscurs qui s'ouvre au cap Tama. Et où allaient-ils? " Par là. " Par là, se dressait l'île de Santa Ifies, un massif montagneux inexploré, recouvert de glaciers, battu par le Pacifique qui s'y abat en vagues énormes, au sud du détroit de Magellan. Il était parfaitement inconcevable qu'une vie humaine pût s'y accrocher, et cependant, c'était bien cette masse blanc et noir, là-bas, qu'ils désignaient. Saint-Loup y avait d'ailleurs découvert, au péril de sa vie, plusieurs années auparavant, les traces inconstestables d'un bivouac.

1. Editions Robert Laffont, Paris, 1976.

2. Editions Robert Laffont, Paris, 1986.

 

L'enfant ne souriait pas. Tous avaient le regard mort, ils nous regardaient sans nous voir. Ils étaient d'une saleté repoussante, couverts de croûtes. L'un d'eux, blessé, avait le pied enveloppé dans des chiffons sanglants. Ils ne prononcèrent pas un mot de plus, tandis que le commandant faisait descendre le long du bord, au bout d'une corde, une palanquée de vivres et de vêtements qu'il avait rassemblés à la hâte. Tout cela ne dura pas plus de cinq minutes, car le navire, ayant stoppé, dérivait dangereusement vers des rochers.

je criai dans le vent pour savoir au moins leurs noms. Sans réponse. Une femme leva la tête vers moi. Elle avait les cheveux plaqués sur le visage par la pluie qui tombait à torrents. J'aperçus une épaule décharnée à travers un trou de la couverture trempée qui lui servait de vêtement et me souvins que les Alakalufs, jadis, vivaient nus par les froids les plus rigoureux. Accroupie au fond de la barque non pontée, l'autre femme écopait avec une boîte de conserve. Déjà, les hommes et l'enfant avaient empoigné les avirons. La barque déborda rapidement, s'éloignant du navire qui avait repris sa route.je fis un geste de la main, en adieu. La femme qui me regardait baissa aussitôt la tête. J'ai dit la conviction que j’avais que dix mille années nous séparaient. Il s'en ajouta une autre : ces malheureux le savaient aussi, écrasés par cet éloignement sidéral.

Sur l'autre rive d'un fossé de cent siècles, les derniers Alakalufs nomades s'enfuyaient encore plus loin, volontairement, dans le passé.

Transi, mouillé jusqu'à l'os, l'âme désolée, je regagnai ma cabine. Par le hublot, je ne vis plus rien que la pluie.

Allongé sur ma couchette, je repris la lecture de mon livre de chevet. C'était aussi, je l'ai appris plus tard, celui de Giono : les Instructions nautiques. Bien que ne quittant plus Manosque, Giono était un familier de la haute montagne et de la haute mer.

" Pour la montagne, écrivait-il, j'ai quelques poèmes tibétains; pour la mer, j'ai les Instructions nautiques. "

Nul besoin de battre le rappel de mes souvenirs. Il me suffit de relire l'étonnante litanie géographique qui scanda la route de mon cargo vers Punta Arenas, où je débarquai : le havre du Dernier-Espoir, le cap Anxieux, l'île de la Désolation, Port-Famine, les Furies orientales et les Furies occidentales, le récif des Rôdeurs, le cap des Veuves, semé d'épaves fracassées. Il n'y a pas de cap Alakaluf, de Port-Yaghan ou d'île des Fuégiens. Rien qui rappelle les pitoyables seigneurs de ces lieux dans la toponymie des Blancs. Trois hommes, deux femmes, un enfant, l'arche sous le déluge, sauvant la mort, et non la vie.

Ils furent partout. Ils sont nulle part.

Nos chandeliers de fer-blanc s'éteignent. La nuit est aveuglante...

C'est plus au sud, encore, que j'ai découvert le mot de la fin, au moins celui de ce chapitre. Voulant visiter d'autres îles au-delà du canal Beagle à la recherche des derniers Yaghans, j'avais embarqué sur une grande chaloupe à moteur appartenant à des prospecteurs yougoslaves émigrés en Terre de Feu.

Naturellement, je savais que je ne trouverais pas un Yaghan, mais peut-être au moins une trace de campement, un lieu où fermer les yeux, méditer, se laisser emporter par le silence qui ressuscite les peuples morts. Au lieu de cela, nous sommes tombés sur une ancienne base stratégique abandonnée depuis la fin de la guerre.

Tous les oiseaux qui avaient fui l'envahisseur, autrefois, les grands pétrels, les pingouins manchots, tous les lions de mer à crinière avaient repris possession de leur empire. Mes Yougoslaves et moi, nous nous sommes frayé un chemin à travers cette foule animale jusqu'aux baraquements abandonnés, et là, comment l'expliquer ? cette base morte s'est mise à vivre. Les chemins parallèles se sont peuplés.

L'impression était si forte que j'en ai fait beaucoup plus tard une courte scène du jeu du Roi. Il se passait quelque chose d'étonnant...

Cent portes battaient au vent, s'ouvraient, se fermaient. Poussée par le vent, une neige poudreuse glissait à toute vitesse sur le plancher. On la voyait se déplacer, grimper le long des couchettes, courir sur le bar de la salle à manger et recouvrir d'un tapis blanc tous les bureaux de l'état-major en épousant la forme des objets, téléphones, lampes et paniers à courrier. D'autres bruits se faufilaient à travers le vent, chocs sourds, plaintes, craquements. Une étagère s'écroula devant moi, laissant filer une pile de dossiers que la neige emporta. Tout était moisi, décomposé, rongé. Par une fenêtre, je vis un petit avion tout blanc se déplacer lentement sur la piste enneigée. Il avait rompu ses amarres rouillées et le vent le poussait. Il heurta un baril vide, puis un autre, avec un bruit de cloche, perdit son aile sous le choc, l'empennage de sa queue, son hélice, tout cela gangrené jusqu'au coeur de l'acier, puis s'agenouilla au bord de l'eau, ses roues ayant cédé. Dehors, il y avait aussi des machines étranges caparaçonnées de glace, sauterelles géantes en fil de verre qui avaient d˚ être des engins de levage. Elles tremblaient sur place, s'ébrouaient, sursautaient, et des milliers de cristaux de glace jonchaient le sol sous leurs pieds.

Photos Croisière NCL "Norwegian Sun" Janvier 2017 @pchevrel
Photos Croisière NCL "Norwegian Sun" Janvier 2017 @pchevrel
Photos Croisière NCL "Norwegian Sun" Janvier 2017 @pchevrel
Photos Croisière NCL "Norwegian Sun" Janvier 2017 @pchevrel
Photos Croisière NCL "Norwegian Sun" Janvier 2017 @pchevrel
Photos Croisière NCL "Norwegian Sun" Janvier 2017 @pchevrel
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