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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 18:00
LA FIN DU VOYAGE ET DES VOYAGEURS ?

LA FIN DU VOYAGE ET DES VOYAGEURS ?

Le discours de la « société ouverte » inspire le banal et monstrueux slogan : « le monde est à nous ». Décliné en cinq langues sur tous les murs de Venise, lors de l'America's Cup, en mai 2012, il prenait l'allure d'une déclaration de guerre. Quelle surprise ou quelle déception attendent sur les routes du monde celles et ceux qui croient vraiment que le monde leur appartient, que le monde s'ouvre devant eux, leurs bons sentiments, leur bonne volonté, et les intérêts qui les emploient ! Quels dégâts commettent ceux qui croient que le monde est à eux, qu'il se plie à leur intérêt, à leur fantaisie ou à leur caprice ! Ceux qui se lèvent chaque matin en voulant changer le monde feraient mieux de se recoucher — mais qui leur enseignera que la prudence, la retenue, la modestie sont les vertus des survivants ?

Il faut être à Manhattan ou à Venise, dans les bureaux de l'ONU ou de la Commission de Bruxelles, nanti d'un passeport diplomatique, ou bien dans les rédactions de journaux français, il faut servir des intérêts bien puissants et bien rémunérateurs pour affirmer que le monde est plat, que l'humanité est une grande famille et que les hommes se rapprochent ! Chaque passage aux scanners et aux fouilles des aéroports, chaque demande de visa dément l'affirmation naïve. Ils disent que le monde n'est pas ouvert, et que là où il s'ouvre, d'autres frontières, d'autres reliefs se mettent en place, qui recréent de l'écart, de l'éloignement et des limites. Ils rappellent que le mouvement des hommes à travers le monde, ce que nous appelons mondialisation, ce qui explique que des têtes gandhara du Takla-Makan portent des turbans hindous avec des traits chinois, ou que des dieux du nord de l'Inde aient le nez droit des Grecs, est toujours à la fois rapprochement et éloignement, confusion et séparation.

La plus commune aux facilités que les transports de masse donnent aux migrations. En 2012, en Chine, le mot d'ordre était : « secouer l'arbre pour que tombent les fruits pourris * — entendez : ces étrangers qui cherchent en Chine un mode de vie qu'ils ne trouvent pas chez eux —, mais les touristes peuvent désormais venir pour trois jours à Pékin sans visa ! La Russie n'est pas loin d'un mouvement analogue —touristes, bienvenue ; migrants, dehors ! —, une Russie où la langue russe chasse l'anglais dans les réunions et les conférences, où l'étranger est classé selon qu'il parle russe ou non. Il se pourrait que le retour de l'étranger comme ennemi et du voyageur comme suspect soit l'une des surprises les plus dérangeantes de ce début de XXIe siècle qui ne ressemble pas à celui qui était annoncé !

J'ai vécu les fêtes de villages africains où j'étais le seul Français de France parmi des amis africains, Français de la grande France comme nous la rêvions encore, sans penser un instant au rapt possible et à l'agression éventuelle. Blanc, le seul, parmi des Noirs. Nous étions ensemble, amis, et tout était dit. En 2015, dans combien de villages, du Niger au Mali, du Cameroun au Tchad et du Burkina à Madagascar, un Français pourra-t-il se fondre dans une fête locale ? Éric se souvient-il de la fête de la bière à Tuléar, de la chaleur torride des groupes qui se succédaient sur scène, sans que jamais les deux seuls Français présents se sentent étrangers, déplacés, ou menacés ? C'était en 2006, nous n'y serions plus aujourd'hui sans doute, et où serions-nous ailleurs dans la même fête, le même rythme et la même pulsion vitale qui unit ceux que tout sépare ? L'Afrique s'ouvre à la croissance, paraît-il, ses villes explosent et les avions se remplissent vers ses capitales, dans le même temps elle devient une mosaïque de partis, de milices et de clans, comme ce Nigeria que les affrontements religieux entre islamistes et chrétiens menacent de partition, comme cette Afrique du Sud dont il ne faut pas dire qu'elle est en décomposition, comme cette Afrique de l'Ouest qui plonge dans la violence et le désordre. Désert nigérian, villages dogons, tribus bamilékés... Le père de Foucauld Lyautey et le docteur Schweitzer... Figures du passé, celles-ci autant que celles-là. Leur avenir ne sera pas plus celui que nous avions imaginé pour elles qu'il n'a été celui qu'elles s'inventaient du temps des Empires africains... Et il se détourne de nous, du Nord, des anciens colons. Quand les sociétés de toute l'Afrique du Nord se réveillent, elles s'interrogent : l'avenir n'est-il pas du côté du Qatar, des Émirats arabes unis ou de la Turquie, l'avenir n'est-il pas dans le Sud profond de l'Afrique (…)

Aujourd’hui nos amis les touristes sont invités « à ne pas quitter les zones touristiques biens connues et très fréquentées, à ne pas sortir des quartiers d'intérêt historique ou touristique, à éviter toute manifestation et tout rassemblement local, à ne pas s'éloigner des grandes routes »... En bref, un touriste est un touriste, et un touriste n'est pas le bienvenu hors des sentiers battus. Ce n'est pas dû aux « indigènes », ni à l'insécurité, mais au système de séparation qui fait qu'un paysage n'est nulle part plus beau que derrière l'écran d'un appareil numérique et qu'un Claude Lévi-Strauss aurait peine aujourd'hui à adresser dans ses conférences un clin d'œil amusé au temps où l'ethnologue recevait de ses hôtes, chaque soir, une ravissante concubine pour partager son lit ! Rien ne serait plus faux que de considérer la séparation qui vient comme le fait de l'insécurité, comme une question que les forces de l'ordre, la bonne gouvernance, le développement peuvent régler ; ils ne sont pas la solution, ils sont le problème ! Il ne s'agit pas de ne pas passer les frontières, il ne faut pas nuire à l'industrie du tourisme. Il s'agit de ne pas pénétrer le pays, de rester à l'extérieur, derrière la vitrine de ce qu'il faut voir, de ce qu'il faut dire, de ce qu'il faut photographier. Le monde doit rester un catalogue de voyage. Et il s'agit de rester dans un monde pour guides touristiques, un monde où il ne se passe rien, où tous les peuples s'aiment, où tous les hommes sont les mêmes, où la diversité fait des clichés réussis et tellement pittoresques : promenade à pied dans la réserve ; rencontre avec les familles du village traditionnel ; rafraîchissement à l'étape ; pour ceux qui le veulent, initiation à l'artisanat local l'après-midi ; danses tribales pendant le dîner-buffet. Où est le monde ?

Plus les Français voyagent, plus ils parcourent le monde, moins ils le comprennent. C'est que le monde ne nous appartient pas. Il nous appartient moins encore qu'au temps de la colonisation, quand le progrès, s'avançant sur les ailes de la technique, devait apporter le salut aux hommes ! Moins qu'aux grands moments de la mondialisation, quand la planète financière était l'avant-poste du progrès et dessinait le contour du village mondial, en temps réel et en virtuel ! « Top à Wall Street » Il disait le pouls du monde. Le scénario n'est pas le bon. Le touriste paiera de plus en plus cher pour aller nulle part — nulle part qui soit ailleurs, nulle part où rencontrer les autres, d'autant plus désirés qu'ils sont détruits aussitôt qu'ils sont vus, d'autant plus éloignés qu'ils se sont faits invisibles, aux marges, aux banlieues, aux confins. Il lui sera de plus en plus coûteux, long, dangereux, et pour tout dire impossible, d'aller ailleurs qui soit vraiment ailleurs, impossible, sinon interdit, de sortir du monde parfait qui se prend pour le seul monde et qui ne se pense plus d'extérieur. Voici longtemps que les derniers voyageurs, que les anthropologues ou ethnologues qui les côtoient maquillent leurs destinations et truquent leurs récits pour ne pas donner d'idées aux voyeurs et aux agences de développement à l'affût de leurs dernières cibles humaines... Hommes peints d'Éthiopie, hommes-fleurs de Malaisie, guerriers papous aux armures de feuilles, statues humaines nubas à jamais figées par Leni Riefenstahl, hommes-araignées dénichant les nids d'hirondelles dans les grottes de Mulu Kalimantan, que demeure de la vérité humaine que vous déteniez ?

Extrait du livre La grande séparation de Hervé Juvin 23 septembre 2013 - Le Débat - Éditions Gallimard.

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