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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 23:14
Le charme romanesque de James SALTER

Le charme romanesque de James SALTER par Frédéric Beigbeder et Eric Neuhoff invités de l'émission Répliques d'Alain Finkielkraut ( samedi 20 juillet 2014)
Il faut être tombé dans une irrémédiable mélancolie pour penser que la chair est triste et pour croire qu'on a lu tous les livres.Le plaisir charnel est une source sans cesse renouvelée d'émerveillement, quant à la lecture qui ne consiste pas à s'informer sur Internet et vous immunise à jamais contre l'ennui.Aussi lettré que vous soyez,la littérature mondiale, comme disait déjà Goethe,est infiniment plus vaste que votre vaste culture et aussi haut que vous mettiez la barre,tant et tant de chefs d’œuvres vous restent à découvrir.

A défaut d'être moi même très cultivé,je suis un lecteur insatiable mais c'est à l'âge canonique de 64 ans que j'ai lu pour la première fois James Salter.et il m'a tout de suite semblé que cet auteur rare méritait plus de lumière.
A l'occasion de la reparution aux Editions de l'Olivier d'"un bonheur parfait" r(2013),et d'"une vie à brûler"
Archiver le passé et éterniser l'éphémère dans une beauté et une exactitude de ses phrases à l'instar d'Isaac Babel (canari rouge) Nabokov, Colette sont pour Salter les stylistes les plus extraordinaires qu'il ait jamais lus et dont il se réclame comme idéal littéraire sensoriel.
"Un bonheur parfait" est un des plus beaux romans du monde, un roman qu'on a lu et relu , dont les pages sont cornées,un volume épais comme un mille feuille qu'on a ouvert des dizaines de fois, et il y a des gens qui ont de la chance de ne pas l'avoir encore lu" écrit Eric Neuhoff.
Dans un bonheur parfait on ne se souvient jamais des mêmes passages que l'on a lus. Exemple le chapitre très long où l'auteur va acheter des chemises à New York. et décrit avec précision l'acheteur et le vendeur avec une grande mélancolie et une tristesse farouche que l'on voit monter petit à petit..
Salter a un style éblouissant et jamais banal, c'est de la vraie poésie du quotidien avec un rythme, une lumière que l'on retrouve chez Simon & Garfunkel... Le titre "un bonheur parfait" est ironique bien sûr, car on n'a pas trouvé de traduction exacte pour "Light Years": années légères,et années lumières. Le projet sur le temps qui passe, est celui d'un couple : Monsieur est architecte,et sa femme dans une belle maison avec saynètes et détails,et progressivement on s'aperçoit que le temps va annuler tout cela. D'abord,sa femme trouve qu'un mec est très beau puis tous les petits signes arrivent les uns après les autres,et la menace pèse sur le couple et en même temps, on se dit que ces gens là on aurait aimé les rencontrer et on aurait envie de les connaître, ils méritent notre affection car ils ont l'air heureux, sympathiques, cultivés.Le portrait de la petite bourgeoisie de banlieue n'a rien de méchant d'ironique comme dans Desesperate House Wife. Il y a les oeufs de pâques pour les petites filles,dans le jardin, les cadeaux à Noël, l'alcool avec les amis: "ils avaient bu tout le vin et les restes des bouteilles avaient l'air des nefs des cathédrales"

Il s'agissait pour Salter de résumer la vie et le sentiment que le mariage dure trop longtemps. "les galets usés de la vie conjugale, tout ce qui est beau, tout ce qui est quelconque, tout ce qui nourrit ou fade les choses" C'est en effet une gageure de faire un roman sur l'usure dès lors que celle-ci n'a pas de courroie extérieure, on est vraiment dans le roman de l'imperfectible... Il y a un lien très fort entre les deux personnages mais qui se délite très vite et on ne sait pas pourquoi, sans doute à cause du temps tout bêtement.Il faut sauver ce qui peut l'être et page après page, on essaye de sauver ce qui était beau et de sauver le bonheur fugace.
"Il n'y a pas de plus grand bonheur que celui-ci,les matins tranquilles, la lumière du fleuve,la perspective d'un week-end,ils menaient une vie riche où toute où s'entremêlaient les événements, où les malheurs, l'échec, la maladie,de l'un d'eux les ébranlaient tous.Une vie belle à l'extérieur, chaude à l'intérieur,comme un vêtement".Magnifique description d'un certain bonheur conjugal qui évite le ridicule la mièvrerie et ce, malgré la menace, le malheur imminent et inéluctable.
Salter a écrit ce livre en pensant à une phrase de Jean Renoir : "L'important dans a vie ce sont les choses dont vous vous souvenez" et ce roman n'est pas sur le bonheur mais sur le souvenir du bonheur c'est le vrai secret proustien de ce livre. L'attention aux objets et aux choses:le couple ne se met pas face à face mais à angle droit."Ils divorcèrent à l'automne, je regrette que cela se soit passé ainsi" (p.253) Le soir du divorce ils écoutent Mendelssohn en buvant de l'ouzo et c'est très Fitzgeraldien comme dans Gatsby de raconter la scène comme s'il s'agissait d'un autre.
"l'été est le midi des familles unies,c'est l'heure silencieuse dont on entend que le cri des oiseaux de mer,les volets sont fermés,les voix murmurent,de temps en temps le tintement d'une fourchette.." On pense un peu à la fragilité et la beauté de saisir le moment comme chez Paul Jean Toulet.
"La vie c'est le temps qu'il fait, les repas,les déjeuners sur une nappe à carreaux bleus sur laquelle quelqu'un a renversé du sel" (Chap.V)
Salter a une grande sensualité et érotisme dans la description des femmes:

"Elle était de ces femmes qui lorsqu'on les aperçoit pour la première fois, transforment l'univers tout entier"

et sur une femme plus âgée :
"Sa femme vivait ses dernières années de jeunesse,elle était comme un bon dîner laissé sur la table, elle était somptueuse mais les invités étaient partis".
Salter n'a pas décidé de modeler le récit, les épisodes sont autonomes; le tailleur new yorkais ne réapparaitra pas, il est unique dans son épisode et ne jouera pas de rôle plus tard: l'amant de la femme, prêteur d'argent...
"Une chemise mal faite c'est comme une jolie fille qui tombe enceinte, ce n'est pas la fin du monde mais c'est ennuyeux".
Le lecteur est libre de combler les vides et les silences laissés par le narrateur qui avait opté au départ pour "Nedra et Viry". On pense à des tableaux de Hopper, Andrew Riot ou Bonnard qui sert de couverture à l'édition américaine.
C'est la femme qui part laissant le mari dévasté par le divorce, elle parle de la stupidité de ce genre de vie, de l'ennui et des disputes."Elle ne s'intéressait plus au mariage, il n'y avait rien d'autre à dire,c'était une prison. le mariage m'est devenu indifférent, j'en ai assez des couples heureux, je ne crois pas à leur bonheur, ces gens se racontent des histoires, Viry et moi sommes amis,de bons amis et je pense que nous le serons toujours,mais le reste le reste est mort, nous le savons tous les deux, ce n'est pas la peine de faire semblant, notre couple est pomponné comme un cadavre mais il est déjà pourri "
"Il y a des choses que j'aime dans le mariage, c'est son côté familier,c'est comme un tatouage, tu en as voulu un tu l'as eu, à présent il est gravé dans ta peau pour toujours, c'est à peine si tu en as encore conscience, je dois être très conformiste".
"Il était soudain coupé de sa propre vie, un espace fatal s'était créé comme celui qui sépare un paquebot du quai,devenu brusquement trop large pour traverser".

Le coeur du héros est brisé irrémédiablement. Ce roman est écrit comme une longue nouvelle concentrée,imagée, recentrée comme chez Babel ou Tchékov.
La maison joue un rôle énorme,cette maison au bord de l'Hudson qui s'abîme petit à petit,on la voit se détériorer, et quand il y retourne, les objets sont toujours là mais, la vie a disparu et c'est déchirant. C'est toujours lui l'homme de la maison .
Il y a des choses extraordinaires sur les enfants, l'amour des enfants: "les enfants sont notre récolte, nos champs, notre terre, ce sont des oiseaux lâchés dans l'obscurité,des erreurs renouvelées,néanmoins, ils sont la seule source d'où nous pouvons tirer une vie plus réussie, plus intelligente que la nôtre.D'une certaine façon ils feront un pas de plus, il percevront le sommet. Les enfants doivent mourir, c'est une idée que nous ne pouvons accepter". Viry est porteur de cette nostalgie du bonheur conjugal mais il sait que c'est derrière lui et que c'est déjà du passé.
Il y aussi dialogues très drôles et des histoires des deux ivrognes dans l'ascenseur qu'il amène de façon très habile.
Autrefois les parents seraient restés ensemble alors que là dans les années 70, ils se séparent, sans même faire l'effort de rester ensemble même s'il y a des enfants, une maison.Philip Roth dans "professeur de désir" a parlé du même sujet mais jamais avec autant de tendresse car il n'y a pas d'enfants et le héros ne vit pas le bonheur conjugal, il part avant d'y accéder.
Viry dit de Nedra: "Elle était devenue sa plus proche parente" c'est le destin terrible de nombreux couples, la triste gemellité.Viry rencontre une maîtresse dans son agence Gaïa mais sa femme Nedra le découvre et tout l'art de Salter est de nous le faire comprendre. Il s'est inspiré de personnages bien réels: ses voisins.
Viry part en Italie et se fait harponner par une femme qui jette son dévolu sur lui , il est alors dépassé par la situation et rentre aux États Unis.La fin est assez bizarre.
"Les femmes tombent amoureuses quand elles commencent à vous connaître, pour les hommes c'est exactement le contraire ,quand ils commencent à vous connaître ils sont prêts à vous quitter." Et pourtant le roman est la preuve inverse.L'amour personne ne saura vraiment ce que c'est.
* "Life is meals" Ephémérides d'une vie conjugale sur une année écrit par Salter et sa femme sur ce qu'il faut mange, boire avec ses amis, comment présenter sa table, faire ses courses,quels fruits offrir, quels alcools boire en toute circonstance..Gourmandise d'un américain raffiné et cultivé qui apprécie la vie française.
*la "Paris Review" réservée aux hédonistes américains qui aiment la bonne chère et la vie à la française.
A la question, "Pourquoi écrivez-vous", voici la réponse de James Salter :
"Parce-que tout ça va disparaître, la seule chose qui restera ce sera la prose et les poèmes, les livres, ce qui est couché sur le papier. L'homme a la chance d'avoir inventé le livre,sans ça le passé disparaîtrait complètement,nous serions laissés sans rien, nous serions nus sur terre."
"Le savoir ne vous protège pas, la vie méprise le savoir,elle le force à faire antichambre,à attendre dehors, la passion, l'énergie et le mensonge, voilà ce que la vie admire,néanmoins on est capable de supporter beaucoup de choses. Si l'humanité entière vous regarde,les martyrs sont là pour le prouver, nous vivons dans l'attention des autres". Quand bien même il s'agit de l'usure, dans un couple on n'est jamais à égalité comme la pierre et le ciseau: l'un doit briser l'autre, l'un d'eux contient le cœur. Est-ce Viry ?

James Salter with his wife Kay Eldredge in 2012-  Ebauche de titres pour Light Years - Tableau de Bonnard : Breakfast room
James Salter with his wife Kay Eldredge in 2012-  Ebauche de titres pour Light Years - Tableau de Bonnard : Breakfast room
James Salter with his wife Kay Eldredge in 2012-  Ebauche de titres pour Light Years - Tableau de Bonnard : Breakfast room

James Salter with his wife Kay Eldredge in 2012- Ebauche de titres pour Light Years - Tableau de Bonnard : Breakfast room

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