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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 20:18

Un autre extrait révélateur du mundillo de notre présence extérieure. Ici Nicolas Fargues nous narre un cocktail à l'Ambassade de France à Moscou tel que l'aurait vécu son personnage un sociologue et écrivain français dans son dernier roman: "Au pays du p'tit" Ces choses vues en disent long sur le rayonnement réel de notre pays sous les auspices du Ministère des Affaires Etrangères, de la Coopération et du Développement.

Le conseiller culturel avait organisé une réception de clôture de la « Semaine française » dans les salons de la célèbre Maison Igoumnov, la résidence de l’ambassadeur de France. Je patientais dans la file des invités, mon carton d’invitation à la main. Dans le hall d’entrée, qui évoquait plutôt une sorte de crypte des Mille et Une Nuits, je reçus un SMS : N’oublie pas la photo de la maison (...)

On sait qu’aujourd’hui la France n’a, sur la planète, plus aucune influence économique, ni culturelle, ni scientifique. Même sa cuisine a cessé d’être innovante. Mais il lui reste sa diplomatie. Dans le domaine, on ne se

doute pas combien la nation a en partie dû ses succès au faste de ses acquisitions foncières. 162 ambassades dans le monde, dont les baux emphytéotiques des palais Farnese à Rome, Thott à Copenhague, Buquoy à Prague et de Santos à Lisbonne. Un parc d’eucalyptus de 43 hectares à Addis-Abeba. Le luxe de la Maison Igoumnov à Moscou pouvait entretenir le visiteur étranger dans le sentiment que les Français n’en auraient jamais tout à fait fini avec Versailles et leurs monarques. Ce qui, rappelons-le, n’est pas nécessairement condamnable du point de vue d’un non-Français, bien au contraire. Un Versailles néorusse de la fin du XIXe siècle avec, au rez-de-chaussée, ses terems, ses tours à chatior, ses faïences polychromes et ses colonnes renflées.

Je remis mon anorak au vestiaire, montai à l’étage et pénétrai dans un salon Louis XVI à lustres et moulures. Se rendre à une réception, c’est se préparer avec la même détermination que l’on pouvait mettre enfant à la perspective d’aller, mettons, à un goûter d’anniversaire. Sauf qu’il ne s’y passera rien. Un verre à la main, les

convives déjà présents évaluaient d’un œil rapide ceux qui arrivaient puis retournaient à des conversations qui, vues de loin seulement, semblaient intenses et enlevées. Dans un sens, il était rassurant de constater que, malgré la sophistication croissante des plaisirs qu’offrait la société moderne, rien n’était jamais parvenu à égaler celui, vieux comme le monde, de se comparer aux autres.

Le conseiller culturel ressemblait à Pierre Fresnay, l’intensité du regard en moins. Même trait de lèvres fines, même front haut. Sans fesses ni thorax, son maintien pouvait évoquer celui des modèles masculins des cabines d’essayage des années 1930, à qui les couturiers demandaient d’adopter, à quelques variantes près, les poses de leurs consœurs devant les clients. Malgré ses efforts pour se rendre disponible auprès de ses nombreux hôtes, il s’interrompait régulièrement pour aller parlementer avec anxiété avec un jeune homme de type maghrébin très bien habillé, affalé l’air boudeur dans une vaste bergère de velours. Ébranlé par son couple manifestement en crise, le diplomate se redressait

néanmoins chaque fois en affichant un sourire vaillant, puis repartait à l’assaut de nouvelles grappes d’invités.

Sur un plateau ambulant de petits-fours, j’attrapai au hasard une mousse sur canapé. Dès la première bouchée, je sentis que la préparation, un truc à base d’anchois probablement, était en train de me donner une haleine effroyable. Je me dirigeai aussitôt vers la table des desserts où, pour compenser, j’avalai tout rond un mini-chou à la crème. Je consolidai ma contre-attaque gustative par un ballon de vin rouge du Languedoc, une poignée de cacahuètes, quelques olives marinées ainsi qu’une verrine d’émulsion de fruits de saison. Je commençais à faire n’importe quoi, il était temps de partir.

Un bref signe de la main au linguiste hongrois qui était en train de tendre sa coupe à moitié pleine au barman chargé du champagne. Tout aussi encombré que moi par son isolement, il semblait y avoir trouvé un remède dans l’ivresse haut de gamme. Un sourire aux dames du personnel administratif de l’Institut français de Moscou qui m’avaient fait signer mon contrat le jour de mon arrivée. Mal assorties aux codes vestimentaires et langagiers de tous les professionnels de la culture présents dans la salle, elles demeuraient à l’écart dans une touchante solidarité de corps.

Je me préparais à gagner pour de bon le vestiaire lorsque le conseiller culturel se planta devant moi. La peau de son visage, qu’il devait régulièrement traiter au nettoyant désincrustant, était d’une propreté irréelle : « Vous partez déjà ? » Il y avait du ressentiment sous son air dégagé. Comme si, ayant omis de venir le saluer au cours de la soirée, il me faisait payer d’avoir eu à s’exécuter lui-même en premier. Je prétextai que les cocktails n’étaient pas mon fort mais que la réception était somptueuse, les amuse-gueules exquis et sa « Semaine française » très réussie.

« On n’est peut-être pas aussi bien que les Britanniques ou les Allemands, dit-il, mais il y a encore deux ou trois choses que l’on sait faire, en France. »

La perfidie m’était à l’évidence destinée. Je répondis

par un rire exagéré, tout en me déclarant flatté qu’il eût pris connaissance du sujet de mon livre et, surtout, de mon intervention au cours de ma dernière rencontre à la Maison centrale des Artistes. « On sait même donner une tribune à ceux qui la critiquent peut-être un peu injustement, la France et son action culturelle dans le monde », ajouta-t-il, ne prenant même plus la peine de maquiller ses sous-entendus. « Vous avez déjà vu ça ailleurs, vous ? »

Il jugeait contradictoire ma présence dans ce salon. À défaut d’une justification, il attendait au moins une forme de reconnaissance, des remerciements, des excuses. Je me demandais s’il fallait attribuer son agressivité à une aigreur d’artiste raté ou au différend qui l’opposait à son amant.

« Non, c’est vrai, je n’ai jamais vu ça ailleurs. »

Le temps d’apercevoir le jeune Arabe qui, depuis sa bergère, regardait dans notre direction avec le plus vif intérêt, je pris poliment congé du fonctionnaire et empruntai l’escalier.

Extrait de Au pays du p'tit" de Nicolas Fargues (POL) 2015

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