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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 18:32
Les Briérons et la Brière
Les Briérons et la Brière

Largement épaulée par le Sillon-de-Bretagne, qui lui sert d'échine, la Brière s'étend dans cette cuvette géographique qui conduit insensiblement vers le fleuve : la Loire, puis l'Océan. Quand on l'aborde soudain, le paysage change. Sur un horizon plat, frémit la houle des roseaux ponctués de bosquets verts et roux. A perte de vue, 20.000 hectares de marais se referment sur le silence et le mystère. On n'en finira sans doute jamais de cerner le charme de ces lieux magiques. Certes, viscéralement, les hommes préfèrent se colleter avec les forces des quatre éléments, sans mélange. Dès lors, on s'interroge sur le fait étonnant de l'implantation de groupes ethniques en des lieux dangereux où s'affron­tent et se mêlent, par exemple, la terre et le feu - les pays volcaniques. la terre et l'eau - les marécages. Jung aurait eu, probablement. son mot à dire sur ce fait.
On s'étonne donc de la présence en Brière d'une ethnie dont on sait encore peu de chose. Mais il est sûr que le Briéron appartient à un type humain particulièrement original. Les menaces sournoises de l'eau, la précarité d'un sol qui se dérobe, les pièges d'un réseau ramifié de chemins d'eau, les séductions des automnes brumeux, la désolation des hivers sans fin ont
contraint les autochtones à une lutte acharnée. Cette empoignade avec les forces hostiles a affirmé les tempéraments : la rudesse aiguise la dignité. La fascination des étendues silencieuses a nourri la méditation. L'intimité avec les plantes et les bêtes a ouvert l'esprit et l'âme à la connaissance des puissances invisibles. Il suffirait de peu pour qu'on dise le Briéron mystique. Il est sûr, en tout cas. qu'il tire une fierté légitime de cette dure vie endurée en ces lieuxdésolés. Terrien, il l'est par son attachement à sa terre, la tourbe, sa richesse; marin, il l'est par l'appel du large; îlien, enfin, il l'est par ce caprice de la nature qui fit de la Brièreune étendue ponctuée d'îles longtemps isolées, six mois de l'année,

On comprend et partage la passion éprouvée par des chercheurs pour ce pays unique. Autour de ['Abbé A. Vince, une petite équipe s'est constituée et nous livre ici le fruit de ses travaux, fruit d'une qualité exceptionnelle puisque le tour de force consiste à unir les méthodes d'investigation scientifiques les plus rigoureuses (dépouillement d'archives, ana­ lyses de statistiques, de recensements, enquêtes et témoignages directs) à un pouvoir d'évocation profondément poétique.
L'Abbé Vince, historien et géographe, parle. en même temps, avec son cœur et sa mémoire de briéron. Il nous offre ici des pages vibrantes sous forme de récits conçus comme des «documentaires» où revivent ses propres ancêtres.
Il fallait une ethnologue de race pour faire apparaitre les mécanismes compliqués de cette société. La famille briéronne est un élément fondamental de durée et de stabilité.
Farouchement repliée sur quelques patronymes très connus, elle a pratiqué l'endogamie(cette endogamie si cruellement évoquée naguère par Alphonse de Châteaubriant). Madame Sylvie Postel-Vinay, avec un talent et une humanité hors pair, a essentiellement étudié les généalogies. En outre la présentation du tourbage et de la batellerie abordés
sous l'angle technique et humain est un modèle du genre.
A Madame Claude Gracineau-Alasseur était départi le soin de montrer l'évolution de la population active depuis un siècle, un siècle et demi. Cette spécialiste des sciences écono­miques et sociales déploie une virtuosité élégante dans le dépouillement de nature austère des statistiques et recensements. A travers chiffres et tableaux, elle a le don de restituer la vie et l'évolution des communes de Brière. Ces pages fourmillent de détails passionnants sur la dure et parfois terrible condition de ces gens qui, de l'adolescence à la vieillesse, avec une dignité et un acharnement bouleversants, s'épuisaient au travail.
Tout imprégnés de science cynégétique, Paul Martel et son fils Jacques nous proposent une étonnante évocation poétique de la chasse dans «cette terre des eaux, terre des oiseaux», patrie de ces hommes qui, traquant le gibier, participent, ainsi, en fin de
compte, à un rite immémorial.
Assurément ce travail collectif fera date. Certes, la mode est à l'étude socio-historique des pays et régions. Mais ici, cette approche prend un relief particulier, d'abord, parce que ce XIXème siècle fut, pour la Brière, qui n'avait pas changé de vie depuis des siècles, un moment-clé : le choc de la Révolution dans un pays profondément attaché aux traditions chrétiennes continuera de retentir jusqu'au milieu du XXème siècle. A la différence des autres provinces, la Brière connaissait un statut social original, puisque les Briérons «maîtres chez eux», ont vécu une vie communautaire fondée sur l'exploitation indivise du marais.
Or, comme le souligne !'Abbé Vince, «issu de la Révolution, des idées de J.J.Rousseau en particulier, le code napoléonien prônait les droits de l'individu, incitant chacun à avoir sa part de marais». Par chance et par instinct de conservation, les Briérons surent partiellement échapper à cette parcellisation qui leur eût été fatale. La Brière est toujours là avec ses 6.700 hectares indivis.
L'autre choc fut l'irruption de l'industrialisation dans une société rurale puissamment organisée à partir de ses structures d'exploitation (tourbage, pacage, pêche, chasse). «La mutation se produis1t lors de l'apparition de la construction navale à St-Nazaire et de la fonderie de Trignac en 1880». On en verra les conséquences. Mais. en dépit de l'éclatement des traditions qu'elle engendra. il semble bien que les habitants soient toujours restés des «Briérons dans l'âme». Il faudrait même souligner la réputation d'ignorance et de sauva­gerie qu'ils entretinrent longtemps pour s'opposer, en fait, avec une extrême habileté, à toute
ingérence de «l'étranger», en particulier, de l'administration. A travers ce siècle décisif. les Briérons, farouchement jaloux de leur originalité, ne se soumettront ni à l'influence du clergé, ni à la protection des notables, ni à l'autorité des pouvoirs publics...
Qu'en est-il aujourd'hui ?


Pour parachever la qualité de cet ouvrage, outre le soin parfait que l'éditeur a mis pour réaliser un beau livre. le texte est ponctué d'illustrations passionnantes. Aux photos et documents judicieusement choisis se mêlent des dessins combien poétiques de l'admirable sculpteur de Batz-sur-Mer, Jean Fréour, de l'imprimeur Jean Le Fur et de Guy Gourdin. Une réussite.
donc. qui fait honneur à la Brière et aux Briérons «ces seigneurs du pays noir»...

Yves COSSON de l'Académie de Bretagne

Yves Cosson (1919-2012) fut mon professeur de Poésie et Littérature puis collègue à l'Université de Nantes avec Daniel Briolet (1933-2003) et Christian Robin

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