Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Seniors Dehors !
  • Seniors Dehors !
  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
  • Contact

Recherche

20 octobre 2016 4 20 /10 /octobre /2016 20:31

Nous prîmes un bateau pour aller admirer le Perito Moreno de l'autre côté. Le trajet ne fut ni long ni chic. Il n'y avait pas d'espace VIP à bord. Nous fûmes un peu perdus. Michel et moi, pour des raisons incontournables que je révélerai bientôt, nous eûmes une conversation sur les enfants et sur la religion.(...)

Décidément, jamais le tourisme n'avait été honoré, lors d'un même voyage, d'autant de réflexions supérieures sur des thèmes cruciaux pour le futur de l'humanité. Un petit garçon commença à pleurer comme un possédé. Rien ne le consolait. Claudia était dehors, le long des rambardes, mitraillant le paysage avec son infatigable appareil photo numérique.

Les parents de l'enfant  essayaient de le réduire au silence de la façon la moins bruyante possible, conformément aux préceptes en vogue dans la culture occidentale, même au bout du monde. Ils voulaient éviter un scandale encore plus grand ou limiter les décibels des pleurs. Il était évident qu'ils avaient envie d'étouffer le petit ou, pour le moins, de le bâillonner. Ils en furent sans doute empêchés par le fait que les techniques pédagogiques les plus modernes ne recommandent aucune de ces deux alternatives pour maîtriser les enfants démoniaques. Du moins, selon ce que nous pouvons présager, devant un public instruit comme celui qui fait du tourisme en Patagonie, discute de l'existence de Dieu et de la différence entre les pingouins et les loups-marins. J'imaginais que Michel réfléchissait en effets néfastes de Mai 1968 sur l'éducation infantile. La mère décida de faire appel à la bonne humeur dans l'espoir de s'en tirer par l'application d'une pédagogie ludique et sans punition.

- Pourquoi tu ne te tais pas ? Demanda-t-elle, en provoquant le petit garçon avec une référence explicite à l'épisode encore récent et drôle du "Ferme-là" du roi d'Espagne à l'arrogant et bavard dictateur du Venezuela.

Le petit garçon ne se laissa pas impressionner. Soit il n'était pas au courant de cet épisode, simplement diffusé sur toutes les télévisions, y compris dans les programmes pour la jeunesse, et ne pouvait donc saisir l'intertextualité de la langue maternelle, soit il était favorable à Hugo Chavez, hypothèse qui me parut hautement probable dans la mesure où son braillement s'intensifia après cette question de la bien informée, bien que désespérée, femme de langue espagnole. En vérité les cris de l'enfant  commençaient à présenter un risque écologique, vu qu'ils pouvaient facilement provoquer une rupture dans la parie centrale du Perito Moreno. En outre, le nombre de petites détonations n'arrêtait pas d'augmenter et la tragédie était immense. Impuissante, la mère répéta et déclencha l'hilarité générale:

- Por que no te callas ?

Le diablotin passa immédiatement à vingt décibels environ. Rarement, sauf peut-être en écoutant Maria Callas, j'entendis un aigu aussi cristallin. Michel Houellebecq me fit signe de l'index pour que je m'approche de lui. Je m'exécutais immédiatement mais sans comprendre, car comme à son habitude, il parlait très doucement. Quand nos visages se touchèrent presque, il susurra le plus faiblement qu'il put, dans un filet de voix:

- Tu peux me rendre un service ? C'est seulement une question de volonté...

- Bien sûr. Que veux-tu ?

- Peux-tu jeter cet enfant à la mer ?

- Avec ou sans bouée ?

Mieux vaut sans. Sinon nous allons continuer à subir ces hurlements.

Malgré le bien fondé de sa demande et en accord certainement avec la majorité du bord, je refusai. Ce fut difficile. J'hésitai même. Je n'avais jamais rien refusé à MicheL (...)

Extrait de "En Patagonie avec Michel Houellebecq" de Juremir Machado Da Silva docteur en sociologie, écrivain, journaliste et professeur brésilien.Traducteur de Michel Houellebecq.

(CNRS Editions 2011 p. 183 à 185).

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Pages

Catégories