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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 19:22

Polémique

Adieu, Sciences Po ! PAR PIERRE BÉNICHOU

Chargé d'animer un séminaire sur "le récit journalistique", il a dû y renoncer.

C'est passé presque inaperçu. Un petit événement « en interne », comme on dit dans les entreprises bien gérées, mais dont la portée symbolique aurait pu alerter l'opinion. Est-ce parce qu'il a coïncidé avec ma propre mise à l'écart que je m'y suis, plus qu'un autre, inté­ressé ? La nouvelle tient en deux lignes : Sciences-Po a supprimé l'épreuve écrite de culture générale de son concours d'entrée. À quoi sert « la Princesse de Clèves » ? demandait Sarkozy il y a peu. L'Université lui répond : à rien. Eh quoi ?« Les Grecs [...1 vous donneront bientôt d'autres sujets de larmes » (Racine, « Andromaque »). Ce n'est pas le moment de sortir son mouchoir à tout bout de champ. Oui, mais voilà, ce petit événement, j'en ai été le témoin, un témoin privilégié si l'on peut dire.

Tout commence l'été dernier. Coup de téléphone d'un prof de Sciences-Po chargé d'organiser le département journalisme de l'Institut. Il se présente : « Jean-François Fogel, ancien journaliste. » Il me propose de conduire à la rentrée de novembre un séminaire sur « le récit journalistique ». Je n'ai pas le temps de lui dire ma surprise qu'il m'abreuve de compliments sur ma réputation dans le métier, mes quarante ans au « Nouvel Observateur », la reconnaissance, c'est lui qui parle, que me vouent de jeunes confrères devenus patrons de presse, etc., etc. L'embêtant avec les flatteurs, c'est qu'ils vous flattent, vous voyez ? Je réponds que ce temps-là est révolu, que le hasard a fait de moi un autre homme, un « humoriste » comme disent les amis bien intentionnés. Moi, je lui dis : « Un clown. » « Ne croyez pas ça, répond-il, vous avez été coopté. »Et il prononce cette phrase d'une élégance rare : « Prof de fac, ça sera bon pour votre ego. » Je n'ai pas raccroché. Comme la mère de Céline, il avait visé bas, il avait visé juste.

Quelques jours plus tard, lettre d'une responsable de ce fameux département journalisme, Mme Agnès Chauveau, ravissante jeune femme qui m'accueillera par ces mots : « Ils ne savent rien. » J'avais appris par sa lettre que mon rôle serait le suivant : « Tout en s'inspirant des différentes techniques narratives utilisées dans les récits de fiction comme de non-fiction, le cours : "Ecrire une histoire" vise à nourrir l'écriture des étudiants. »

Je me dis, à la lecture de ce galimatias, qu'il y aurait en effet du boulot. Mal payé. Mais quoi, l'ego triomphe, j'accepte la proposition (deux séries de six cours hebdomadaires de deux heures, de novembre à février) et me mets immédiatement en quête de « référents » à qui je propose de venir m'aider. Accueil plus qu'amical, enthousiaste, de Jean Daniel, Philippe Labro, Laurent Joffrin, Franz-Olivier Giesbert. Ils viendront m'épauler une heure chacun. L'ego est en pleine forme. Le Roy (Ladurie) n'est pas mon cousin. Je passe plusieurs jours à peaufiner une « leçon inau­gurale », comme on dit au Collège de France, où j'es­saie de réunir quelques définitions, beaucoup d'anec­dotes, pas mal de « trucs » - l'attaque d'un papier, « prendre le lecteur par les revers de sa veste et ne plus le laisser s'échapper » (Mauriac) - et la contradiction de ce métier où il faut être à la fois flic et poète.

Je propose surtout un programme de lectures com­mentées d'articles particulièrement réussis de confrères célèbres. Cela va, hormis mes référents, de Victor Hugo à Mona Ozouf, de Céline à Lucien Bodard, de Jean Cau à André Breton. Je m'efforce d'être le plus léger possible sans occulter la difficulté profonde de cette activité paradoxale qui consiste à raconter une histoire sans « raconter d'histoires », à écrire                  « naturellement », ce qui est un rêve, car, disait Sartre, « on parle sa langue maternelle, on écrit en lan­gue étrangère ».

Le grand jour arrive : quinze étudiants, sept gar­çons, huit filles, tous âgés de 21 à 22 ans, tous reçus avec mention « bien » (neuf d'entre eux) ou « très bien » (six) au baccalauréat, m'attendent dans une petite salle. Ils sont en deuxième année de Sciences-Po, après avoir fait deux ans d'université (bac +3 donc). Je commence mon laïus. Un désintérêt à peine poli accueille mes propos. De temps en temps, l'un d'eux note fébrilement une formule toute faite. Je m'étais promis de la jouer « interactif », je m'interromps donc souvent pour poser une question du genre : « Quels journaux lisez-vous ? », « Quel journa­liste aimeriez-vous être ? », « Quel est votre poète pré­féré ?» Pas de réponse. Si, à la dernière question, une jeune fille s'écrie : « "Paroles" de Jacques Prévert. »

J'apprendrai plus tard qu'ils ne lisent jamais aucun « journal papier » et qu'une revue de presse hebdomadaire sur le Net leur suffit. Quant aux noms de journalistes, ils n'en connaissent pas un seul. Je risque : « Plutôt Raymond Aron ou plutôt Delteil de Ton ? » Stupeur dans leur regard. La séance prend fin. Je rentre chez moi. Coup de téléphone du susnommé Fogel, il veut me voir d'urgence. Rendez-vous est pris chez moi pour le lendemain.

« Cher monsieur Benichou, je crois qu'on n'y est pas. Vous savez, les bruits vont vite. Ce sont tous des étudiants qui ont déjà un an d'école de journalisme. Ce qu'ils veulent, ce sont des conseils pratiques. Vous leur dites ce qu'ils savent déjà ».

- Mais ils ne savent rien.

MARC SOYEZ-AFP

Le Nouvel Observateur 12 JANVIER 2012 - 2462

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