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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 19:29

- Bien sûr qu'ils ne savent rien, et alors ? Ils savent des choses que nous ne savons pas. Ils ont leur langage, leur culture. »

A ce mot, je me retiens pour ne pas sortir mon révolver, et je me retrouve à me justifier :

« Vous savez, je leur ai distribué trois textes très courts : l'un de Rimbaud, "le Dormeur du val" ; le deuxième de La Bruyère, "Vous vou­lez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : il pleut, il neige." ; le troisième, la fin du comice agricole dans "Madame Bovary"... S'ils ne les ont jamais lus, c'est une bonne occasion ; s'ils les ont lus, ils comprendront, et je les y aiderai, que ce sont là de parfaits récits journalistiques. Après tout, vous m'avez fait venir pour cela, non ? Montrer que le récit, romanesque, poétique ou journalistique, obéit à des règles communes, à une obligation d'intérêt, de surprise, de simplicité ; qu'il y a plus de critique sociale dans cette simple phrase de Flaubert : "Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servi­tude", que dans toutes les envolées révolutionnaires ; que les "deux trous rouges au côté droit" du "Dormeur" est une image plus efficace que tous les pamphlets antimilitaristes. Que pour faire du journalisme, il faut savoir cela. Au moins cela. »

Mon chef me laisse parler. Et conclut : « Ce n'est pas Sciences-Po. »

Parlons-en : c'est quoi, Sciences-Po ?

Historiquement, c'était un prolongement de la fac de droit où les jeunes bourgeois qui n'avaient pas eu la possibilité ou le désir d'intégrer une grande école venaient parfaire une éducation de bon aloi. Après la guerre, avec la fondation de l'ENA, en 1945, c'est devenu l'antichambre de l'antichambre du pouvoir. Dernièrement, avec l'ouverture facilitée aux élèves des classes défavorisées, cela voudrait être un laboratoire d'intégration, la Rolls de l'ascenseur social. A subsisté le respect du client. Tout se passe comme si le fait d'enseigner des rudiments de culture générale au plus grand nombre était devenu politiquement incorrect (on a vu cela sur les campus américains au cours des années soixante-dix), était une offense à leur culture.

« Vous les avez choqués ! Ils ont l'impression que vous méprisez leur culture. »

- Quelle culture ? Je veux bien leur parler en verlan.

- Fini le verlan. C'est plutôt le SMS.

- Et merde ! On ne doit donc pas parler d'Apollinaire à ces enfants perdus ? Les laisser à l'extérieur du monde de la pensée, de l'écriture, c'est cela le mépris ! Et en plus, ce sont les premiers de la classe !

- Vous ne m'avez pas compris. Quand vous commandez un article sur l'adultère en prenant l'affaire DSK comme point de départ, eh bien, ils se sentent, les filles surtout, offensés. Cette affaire DSK les a scandalisés. Qu'on puisse en parler comme d'une histoire banale, ce n'est pas eux, ça, pas du tout. »

J'avais en effet demandé à « mes » étudiants de faire une petite histoire de l'adultère qui commencerait avec le fameux « Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre » (Jésus exhortant les siens à ne pas lapider une femme adultère). En passant par le théâtre de boulevard : « Je t'aime, Maurice, mais physiquement je préfère ta femme » (« les Vignes du Seigneur »). En continuant par le sublime « Je la pris près de la rivière » (« la Femme adultère » de Federico Garcia Lorca). Et en finissant par ce fait divers stupéfiant qu'est l'affaire DSK. Un fait divers ! Appeler ainsi l'affaire DSK, peut-on faire plus politiquement incorrect ?

Revisite chez moi, le ton a un peu changé.

« Vous savez que vous devez les noter à la fin de votre cycle, mais les étudiants aussi vont vous noter. C'est ainsi dans toutes les universités.

- Et alors ?

- J'ai peur que vous n'ayez pas une bonne note et cela risque de nous retomber dessus à tous. »

Et il conclut :

« Nous allons essayer quelque chose de plus haut de gamme pour vous. Là, franchement, je crois que cela ne va pas le faire. »

Certaines expressions dépassent notre quota d'indulgence. Ce « ça ne va pas le faire » dans la bouche d'un recruteur de professeurs d'université me met hors de moi. Je claque la porte.

Qu'allais-je donc faire dans cette galère ? Un reportage ? Pourquoi pas, cela m'aurait rajeuni... Sincèrement, cette perspective d'intéresser de très jeunes gens à la magie de la communication, au mystère du langage, dont tout le monde sait aujourd'hui qu'il structure au moins autant le cerveau qu'il n'est inventé par lui, m'aurait passionné. De leur enseigner l'amour des mots. Il en a été décidé autrement.

Par qui ? Qui gouverne ce petit monde de Sciences-Po ?

D'où vient, coïncidant avec ma mésaventure, cette circulaire annonçant la suppression de l'épreuve écrite de culture générale ? De l'Éducation nationale ? Des « privés » du conseil d'administration ? Qui a voulu qu'au sortir du secondaire on refuse une dernière chance à ces jeunes gens ? Voilà une enquête que j'aimerais demander à « mes » étudiants. Qu'ils fassent vite. Demain, en juin prochain, ils quitteront l'école et s'installeront dans leur fauteuil. L'élite, c'est eux .   P. B.

Le Nouvel Observateur 12 JANVIER 2012 - N° 2462

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