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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 15:41

Décrire l'amour comme la dépendance du système nerveux à l'égard de  l'action gratifiante  réalisée  grâce à  la présence d'un  autre  être  dans  notre espace,  est  sans doute  objectivement  vrai.  Inversement,  la  haine  ne prend-elle pas naissance quand  l'autre cesse de nous gratifier,  ou  que  l'on  s'empare  de  l'objet  de  nos désirs,  ou  que  l'on  s'insinue  dans  notre espace gratifiant  et  que  d'autres se  gratifient  avec  l'être  ou l'objet de notre gratification antérieure?
Mais  l'on  se demande  si  ces observations, qui  se voudraient  scientifiques,  objectives,  ont  quelque valeur devant la joie ineffable, cette réalité vécue, de l'amoureux.  La  décrire comme  nous  venons  de  le faire, n'est-ce pas ignorer la part humaine de l'amour,sa  dimension  imaginaire,  créatrice,  culturelle? 

Oui sans  doute  pour  l'amour  heureux. Mais  un  autre  l'a dit, il n'y a pas d'amour heureux. Il n'y a pas d'espace suffisamment  étroit,  suffisamment  clos,  pour enfermer toute une vie deux êtres à l'intérieur d'eux-mêmes.  Or,  dès  que cet  ensemble  s'ouvre  sur  le monde, celui-ci en se  refermant sur eux va,  comme les bras d'une pieuvre, s'infiltrer entre leurs relations privilégiées.  D'autres  objets  de  gratification,  et d'autres êtres gratifiants, vont entrer en relation avec chacun d'eux, en relation objective s'exprimant dansl'action. Alors, l'espace d'un être ne se limitera plus à l'espace de  l'autre. Le  territoire de  l'un peut  bien  se recouper  avec  le  territoire  de  l'autre, mais  ils  ne  se superposeront jamais  plus.  Le  seul  amour  qui  soit
vraiment  humain,  c'est  un  amour  imaginaire,  c'est celui après  lequel on court sa vie durant, qui trouve généralement son origine dans  l'être aimé, mais qui n'en  aura  bientôt  plus  ni la  taille,  ni la  forme palpable,  ni la  voix,  pour  devenir  une  véritable création,  une  image  sans  réalité. 

Alors,  il  ne  faut surtout  pas  essayer  de  faire coïncider  cette  image avec  l'être  qui lui  a  donné  naissance,  qui lui  n'est qu'un pauvre homme ou qu'une pauvre femme, qui a fort  à  faire avec  son  inconscient.  C'est  avec cet amour-là qu'il faut se gratifier, avec ce que l'on croit être et ce qui n'est pas,  avec  le désir  et non  avec  la connaissance. Il faut se fermer  les yeux, fuir  le réel.
Recréer le monde des dieux, de  la poésie et de  l'art,et  ne  jamais  utiliser  la clef  du  placard où  BarbeBleue enfermait les  cadavres  de  ses  femmes.  Car dans  la  prairie  qui  verdoie,  et  sur  la  route  qui poudroie, on ne verra jamais rien venir.
Si ce que je viens d'écrire contient une parcelle de vérité,  alors  je  suis  d'accord  avec ceux qui  pensent que  le  plaisir  sexuel  et l'imaginaire amoureux  sont deux  choses  différentes  qui  n'ont  pas  de  raison  a priori  de  dépendre  l'une  de  l'autre.
Malheureusement, l'être biologique qui nous gratifie sexuellement  et  que  l'on  tient  à conserver exclusivement  de  façon  à  «  réenforcer  »  notre gratification  par  sa  « possession  »,  coïncide généralement  avec celui  qui  est  à  l'origine  de l'imaginaire  heureux.  L'amoureux  est  un  artiste  qui ne peut plus se passer de son modèle, un artiste qui se  réjouit tant de  son oeuvre qu'il veut  conserver  la matière  qui l'a engendrée.  Supprimer  l'œuvre,  il  ne reste  plus  qu'un homme et  une  femme,  supprimer ceux-là, il n'y a plus d’œuvre. L'œuvre, quand elle a pris naissance, acquiert sa vie propre, une vie qui est du  domaine  de  l'imaginaire,  une  vie  qui  ne  vieillit pas, une vie en dehors du  temps et qui a de plus en plus de peine à cohabiter avec  l'être de chair,  inscrit dans  le  temps  et l'espace,  qui  nous  a  gratifiés biologiquement.  C'est  pourquoi il  ne  peut  pas  y avoir  d'amour  heureux,  si l'on veut  à  toute  force identifier l’œuvre et le modèle.
Cependant,  lorsque  l'amour  passe  d'un  rapport interindividuel unique à celui d'un groupe humain, il est  probable  qu'il  pourrait  s'humaniser,  en  ce  sens qu'il devient plus  l'amour d'un concept que celui de l'objet  gratifiant. L'Homme est  par  exemple  le  seul animal  à concevoir  la  patrie et  à  pouvoir  l'aimer.
Mais là encore il n'est pas possible de faire coïncider l'imaginaire amoureux  avec  le modèle  qui  en  est la cause. Le modèle est encore un modèle biologique,celui  de  l'ensemble  humain  peuplant  une  niche écologique,  avec  son histoire et les  caractéristiques comportementales  que cette  niche a conditionnées chez  lui.  Et  cet  ensemble  humain  jusqu'ici  s'est toujours  organisé  sous  tous  les  cieux  suivant  un
système hiérarchique de dominance et de soumission parce  que  les  motivations  des  individus  qui le composent  ont toujours  été  la  survie  organique,  la recherche  du  plaisir,  dont les  moyens  d'obtention passent  encore  par  la  possession  d'un  territoire individuel et des objets et des êtres qu'il contient. Si bien  que cet  amour réel  et  puissant  de  la  patrie,tardivement  conceptualisé  dans  l'histoire  de l'Homme, mais  qui  a,  jusqu'à  une époque  récente,animé  le  sacrifice  de  millions  d'hommes,  a également permis  l'exploitation de  leur sacrifice par les structures sociales  de  dominance  qui  en constituaient,  non  le corps mystique, mais  le corps biologique.  Les  dominants  ont toujours  utilise l'imaginaire  des  dominés  à  leur  profit.  Cela est d'autant  plus  facile  que  la  faculté  de création imaginaire que possède l'espèce humaine est la seule à  lui  permettre  la  fuite  gratifiante  d'une  objectivité douloureuse.  Cette  possibilité,  elle  la  doit  à l'existence d'un cortex associatif capable de créer de nouvelles structures,  de  nouvelles  relations abstraites,  entre  les  éléments  mémorisés  dans  le système  nerveux.  Mais  ces structures  imaginaires restent intimement  adhérentes  aux  faits mémorisés, aux modèles matériels  dont  elles sont issues. Or,  à l'échelon  socioculturel il  est  profitable;  pour  la structure  hiérarchique,  de  favoriser  l'amour  de l'artiste citoyen pour sa création imaginaire, la patrie,qui lui fait oublier  la  triste réalité du modèle social,artisan  de  son  aliénation. (...)

Eloge de la fuite (Henbri Laborit) Folio Essais - Gallimard

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