Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Seniors Dehors !
  • Seniors Dehors !
  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
  • Contact

Recherche

13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 18:43

Extrait d'enjeux n°6  - Chapître V : l'insécurité linguistique

 

Chaque année, plus de 60 000 jeunes gens et jeunes filles de nationalité française sortent de notre système scolaire avec de sérieuses difficultés de lecture, une très médiocre capacité à mettre en mots écrits leur pensée et souvent une maîtrise toute relative de l’explication et de l’argumentation. À des degrés divers, ils sont tous en insécurité linguistique ; c’est-à-dire qu’ils ont noué tout au long de leur apprentissage de tels malentendus avec la langue orale et écrite que la lecture, l’écriture et la parole constituent pour eux des activités à risques, des épreuves douloureuses et redoutées.

 

Défaite de la langue, défaite de la pensée

En d’autres termes, plus d’un jeune français sur dix, après douze ans au moins passés dans les murs de l’école, se trouve dans une situation d’insécurité linguistique globale qui obscurcit sérieusement son horizon culturel et professionnel. Et que l’on ne vienne pas dire que faute d’être doués pour la littérature et la grammaire ils seront bons en mathématiques, en biologie ou bien encore en informatique. Non ! Ils ne seront bons en rien, car ils seront incapables de mettre leurs propres mots sur un savoir qui restera à jamais celui des autres.

 

Et que l’on ne vienne pas dire non plus que faute de devenir enseignants ou cadres supérieurs, ils feront d’excellents plombiers ou d’habiles mécaniciens. Aucune chance ! Car il n’existe pas aujourd’hui de métiers, aussi manuels qu’ils soient, qui n’exigent une solide maîtrise de la langue orale et écrite. Échec scolaire, errance sociale, voilà où conduit l’incapacité de mettre en mots sa pensée avec précision et de recevoir celle de l’Autre avec exigence. Pour tous ces jeunes gens et jeunes filles, la défaite de la langue c’est aussi la défaite de la pensée ; c’est devoir renoncer à agir utilement et pacifiquement sur le monde.

 

Que l’on ne se méprenne pas ! Je ne plaide pas pour une servile obéissance à une norme immuable ; je ne me lamente pas sur la pureté perdue d’une langue que tout changement pervertirait. Dénoncer l’insécurité linguistique, ce n’est pas stigmatiser les fautes d’orthographe et de grammaire en évoquant un temps rêvé où, passé le certificat d’études primaires, on n’en commettait plus ; en matière d’éducation, la nostalgie est toujours mauvaise conseillère. Ce que nous devons exiger de l’école d’aujourd’hui, c’est que la majorité des élèves qui lui sont confiés disposent de mots suffisamment précis, de structures grammaticales suffisamment efficaces et de formes d’argumentations suffisamment organisées pour imposer leur pensée au plus près de leurs intentions et pour accueillir celle des autres avec infiniment de lucidité et de vigilance.

 

Passer plus de douze années à l’école et ne pas maîtriser ce qui conditionne notre capacité à vivre ensemble, ce qui définit le plus justement notre spécificité humaine, tel est le sort injuste que subissent ces enfants qui sont aussi les nôtres. Comprendre ce qui les conduit à l’insécurité linguistique exige que l’on ne se jette pas dans la poursuite de boucs émissaires car en l’occurrence la responsabilité est collective : elle est la vôtre, elle est la mienne. Il nous faut au contraire faire preuve de lucidité sereine afin d’analyser sans complaisance mais sans parti pris comment se nouent les malentendus, comment surviennent les déchirures.

 

Du ghetto urbain au ghetto linguistique

Depuis plus de trente ans, nous avons accepté – et parfois aveuglément encouragé – le regroupement dans des lieux enclavés, de populations qui avaient en commun d’être pauvres et pour la plupart de venir d’un ailleurs estompé et confus. Ils se sont assemblés, sur ces territoires de plus en plus isolés, non pas pour ce qu’ils partageaient en termes d’héritage explicite et d’histoire transmise, mais au contraire parce que, année après année, ils savaient de moins en moins qui ils étaient, d’où ils venaient et où ils allaient.

 

Ces cités, peu à peu abandonnées, sont devenues des ghettos dans lesquels les liens sociaux sont très relâchés et la solidarité quasi inexistante. C’est ce qui les distingue des quartiers londoniens qui sont fondés sur une véritable communauté linguistique, culturelle et économique. Le chauffeur de bus en turban dont la tenue ne choque en rien ses passagers vit dans un quartier où l’on parle indi, où l’on mange indien, où l’on a fidèlement conservé modes de vie et croyances. On a choisi de vivre là et d’y fonder sa famille. Lorsque l’on en sort pour des besoins professionnels, administratifs ou autres, on a les moyens d’affronter la société élargie et on possède notamment le pouvoir linguistique d’y tenir son rôle, d’y négocier sa place. N’allez pas penser que je dresse naïvement un tableau idyllique de « china town » ou de « little India » ; je n’ignore pas les aspects obscurs et les effets pervers de ces regroupements. Mais il faut reconnaître que notre système d’intégration dit à la française a finalement engendré des lieux honteux de repliement et de relégation. Dans ces cités d’enfermement que l’on a baptisé « quartiers », espérant ainsi leur passer un coup de badigeon culturel, on vit parce qu’on y est né et l’on reste parce que l’école, elle-même enclavée, n’y donne pas les moyens d’en sortir.

 

Quelle langue parle-t-on en ces lieux confinés ? Qu’est au juste cette langue dite des banlieues, ces cités ou… des « jeunes »[1] ?... Contrairement à ce que certains démagogues laissent entendre en vantant son expressivité décapante et sa puissance créatrice, il s’agit en fait d’une langue réduite dans ses ambitions et dans ses moyens. Les mécanismes qui conduisent à ce « rétrécissement » sont assez simples à décrire. Il s’agit tout simplement de ce que l’on appelle le phénomène « d’économie linguistique ». Le terme « économie » ne signifiant pas ici « faire des économies » mais « ajuster ses dépenses linguistiques aux exigences d’une situation spécifique de communication ». Plus on connaît quelqu’un, plus on a de choses en commun avec lui et moins on aura besoin des mots pour communiquer ensemble. En bref, si je m’adresse à un individu qui vit comme moi, qui croit dans le même dieu que moi, qui a les mêmes soucis et la même absence de perspectives sociales, cela « ira sans dire ». Je n’aurai pas besoin de mettre en mots précis et soigneusement organisés ma pensée parce que nous partageons tellement de choses, nous subissons tellement de contraintes et de frustrations identiques que l’imprécision devient la règle d’un jeu linguistique socialement perverti.

 

Des mots qui ne veulent plus rien dire

La ghettoïsation sociale induit un tel degré de proximité et de connivence que la réduction des moyens linguistiques utilisés apparaît comme une juste adaptation du poids des mots au choc amorti de photos mille fois vues. Ces mots nouveaux, ou plutôt recyclés, sont toujours porteurs d’un sens exagérément élargi et par conséquent d’une information d’autant plus imprécise. Prenons l’exemple souvent vanté du mot « bouffon ». Bernard Pivot se réjouit de constater que ce mot ancien, tombé en désuétude, se trouve remis au goût du jour par les jeunes des banlieues qui lui donnent une deuxième jeunesse. En fait, ce que l’on constate, c’est que le sens premier de « bouffon » dans le « bouffon du roi » portait une information précise et forte qui faisait que lorsque l’on recevait ce mot, on n’avait aucun doute sur ce qu’il évoquait. L’utilisation de « bouffon » pour qualifier un individu comme dans « ce kum, c’est un bouffon ! » ouvre un champ de signification infiniment plus étendu : il sert à donner une appréciation négative sur quelqu’un, quels que soient les critères qui la fondent et quelle que soit la nature du lien qui nous lie à cette personne… En d’autres termes, tout individu dont le comportement ne nous convient pas est un « bouffon ».

 

On voit donc bien comment ce mot recyclé est devenu une sorte de « baudruche sémantique » gonflée à l’extrême, ballottée à tous vents, prêt à tous les compromis contextuels. Car si n’importe qui, à n’importe quelle occasion peut être appelé « bouffon », ce mot n’a quasiment plus de sens, de même que souffrent de la même anémie sémantique « cool », « grave », « niqué »… Si ce langage fonctionne – et il fonctionne –, c’est parce qu’il a été forgé dans et pour un contexte social rétréci où la connivence compense l’imprécision des mots. Lorsque le nombre de choses à dire est réduit, lorsque le nombre de gens à qui l’on s’adresse est faible, l’approximation n’empêche pas la communication. Mais hors du ghetto, lorsque l’on doit s’adresser à des gens que l’on ne connaît pas, lorsque ces gens ne savent pas à l’avance ce qu’on va leur dire, cela devient alors un tout autre défi. Un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne donnent pas la moindre chance de le relever. La ghettoïsation sociale engendre l’insécurité linguistique qui ferme à double tour les portes du ghetto : cycle infernal qu’une école elle-même enclavée, se révèle incapable de briser.



[1] Ce qui laisserait supposer qu’il existe une langue des vieux !...

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Pages

Catégories