Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Seniors Dehors !
  • Seniors Dehors !
  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
  • Contact

Recherche

17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 20:22

Dans le livre de Henri DANGUY de 1929, il est question de la Plantation d'hévéas de Madame Jeannine BERTIN RIVIERE de la SOUCHERE  . 137MmeDeLaSouchiere.jpg

L'auteur offre une description saisissante de l'activité débordante de cette femme exceptionnelle qui adopta cinq enfants annamites et les ramena à la Seyne sur Mer (Var)  à partir de 1926. Elle mourut à Grasse en 1963.

Pour lire sa biographie suivre ce lien sur le site  Belle Indochine de François FIEVEZ

Pour lire le livre sur Gallica BNF  suivre ce lien  link

Une femme française
Le soir, dans la campagne où cent mille crapauds
narguent impunément les hauts crabiers blancs
endormis. Les laines fauves du crépuscule descen-
dent par écheveaux de tons dégradés. Elles inaugu-
rent la nuit. Le bal des batraciens rebondira bientôt.
Entre Thuduc et Bienhoa les rizières sont partagées en lots de fleurs. Au premier plan, parallèle à la route, une planche de verveines ; au delà des glycines ; ensuite des géraniums roses, des aubépines, des violettes. Les boqueteaux s'immobilisent.
Un ruban d'acier, reflet d'un jour sans force, se déroule sur le seuil de l'horizon.
Je vais à Long Tanh, chez cent ou deux cent mille hévéas. La route est plane. J'ai traversé Bienhoa, chef-lieu assis devant l'apéritif. Le Donaï charriait des vérité partielles, miettes de la vérité du travail : des jonques et des sampans. Thuduc avait été un bouquet de lumières ; Bienhoa fut une gerbe de nuit.
Virages, puis ligne droite. Les hameaux s'annoncent par des feux discrets ; quand on ne voit pas les feux, on devine les paillotes que l'odeur de leurcuisine trahit. La forêt succède à la rizière, une forêt bien sage où la géométrie nette des plantations est
encastrée dans la vapeur des lianes.
Quel pays !
Dans la Beauce, le regard du passant indiscret rade les champs de blé. Sa curiosité flotte précisément sur la mer des moissons prochaines.
Le passant indiscret peut ainsi jauger une fortune : tant d'hectares visibles, donc, tant de sacs d'écus. Essayez de faire le même calcul en Cochinchine
quand vous arrivez à l'orée d'un certain nombre de piastres en quinconces.
Combien ? Tout le problème est là. Vous ne le résoudrez pas tout seul. On n'éva-
lue pas ce qui est un mystère pour des sens bornés. Or, depuis la route, l'ombre des hévéas est un mystère. Dès les premiers de ces arbres elle s'épaissit.
Compter les fûts sans changer de place? Au quinzième les rangées se soudent les unes aux autres. A la deuxième rangée vous aviez perdu les cimes.
Cette impuissance vous fait glisser vers un total erroné et vertigineux. Vous supposez, en tâtant votre poche : « Si tout ceci m'appartenait, je le vendrais vite pour rentrer en France. Avec le change... »
Mais tout le monde ne rêve pas de convertir des arbres à lait en piastres, puis en château frais dans les environs de Nice. Pour a réaliser » il faut avoir travaillé. Le plafond des hévéas s'est élargi, élevé au-dessus des échines qui se courbaient, des épaules
qui descendaient.(...)

Le président du Conseil Colonial de la Cochinchine m'avait conseillé : « Ne manquez pas d'assister à la prochaine fête du domaine de la Souchère. »
S'il avait dit la « plantation » de Long Tanh ou de Binh Nham... Mais le « domaine de la Souchère » ! Un nom à faire rêver de la Normandie,de grasses plaines herbagères, des coiffes célèbres du pays de Caux. Entendre quelqu'un dire, à Saïgon, le « domaine » de la Souchère, quand on a lu, vingt-cinq ans plus tôt, les Mémoires d'un Ane
et les Malheurs de Sophie ! Transplanter la comtesse de Ségur,
née Rostopchine,des bords de la Seine sur les rives du Mékong !
Je demandai, ironique un peu : — Une occasion ?
— Une occasion. Vous pourrez constater l'affection qui rapproche les anciens colons français de ce pays et leurs collaborateurs indigènes. Mme de la Souchère est cette femme à qui son titre, sa distinction, sa beauté eussent assuré tous les triomphes dans
une ville et qui préféra déclarer la guerre à l'inextricable végétation tropicale.
La femme aux douces mains lança donc la cognée contre les colosses de la forêt dont les troncs mesuraient deux, parfois trois mètres de diamètre, jalons formidables du réseau de lianes, du fouillis de broussailles qui recouvraient les marécages. Ceux
qui l'avaient vue partir de Saïgon prophétisaient sa défaite.
Cependant le miracle s'accomplit.Par le fer et par le feu les gigantesques rideaux de verdure s'écroulèrent. Le soleil but toutes les pestilences du sol. Les tiges gracieuses des hévéas dont les premières feuilles ont des transparences blondes naquirent.
Mme de la Souchère construisit sa première maison.
— Depuis, elle vit heureuse ?
— Heureuse ! Je l'ai vue grelotter de fièvre,claquer des dents à la fin de ses journées de labeur.
Les colosses de la forêt vierge se vengeaient. Je l'ai vue, après les désertions de ses coolies que la malaria clairsemait. Calme et résolue, elle domptait son mal, renouvelait ses recrutements, continuait. Je l'ai vue, le matin, harassée par une nuit passée à guetter les fauves qui rôdaient autour de sa paillote et de son étable mal fortifiées. Je l'ai vue au lendemain de l'incendie qui anéantit les résultats de trois années de lutte. Une volonté masculine eût sombré.
Mme de la Souchère contempla sa ruine et stoïquement recommença de planter ses espoirs sur leurs décombres.
— Et maintenant ?
— Sa plantation est une des plus vastes. Le nom de la Souchère est vénéré par des centaines de familles annamites.
— « Çà » vous amuse, Monsieur ?
Si « çà » m'amuse ! Je regarde Mme de la Souchère qui s'enquiert de ma santé avec la même grâce qu'une maîtresse de maison assise douillettement devant un feu de bûches. Je la regarde, debout,droite, souriante ; un mince ruban rouge ennoblit sa longue redingote d'amazone. Les petits talons de ses bottes trient le gravier. Tous les horizons convergent vers elles. Un domestique annamite, qui courait, se remet au pas, joint les mains, se courbe... Et repart.
Il l'a saluée en passant.
Si « çà » m'amuse, moi, le citadin habitué aux incommodités du confort moderne dans des capitales irriguées et électrifiées, de voir, sur les anciennes pistes du tigre, des messieurs en smoking et des dames en décolleté? Le râteau du jardinier ramena dans son peigne les empreintes des fauves. Boum...Boum-boum-boum... Le gong cadence la joie.
« Çà »... Mme de la Souchère désigne probablement les guirlandes de fruits lumineux, suspendues par d'humbles mains aux arbres plantés par elle ; les lanternes confectionnées par les coolies dans le calme de leur traï : « A notre mère, « A
notre bienfaitrice », « Vive la France ».
Si « çà » m'amuse ? Mon auto fit son dernier virage dans une cour grande comme la moitié de la place de la Concorde, et déjà envahie par des autos d'où les pieds des chauffeurs ensommeillés émergeaient. J'ai envie de répondre que « çà » m'épate ; que je suis pas acclimaté ; qu'en fait de féeries je ne connaissais que celles du Châtelet ;
qu'en France, avant de monter dans un train omnibus, je bourrais une valise d'impedimenta vestimentaires, tandis que pour rouler, ce soir, pendant plusd'une heure à la vitesse d'un express, j'ai acheté simplement deux paquets de cigarettes.
« Çà »?...
Je m'incline en balbutiant jusqu'à cette main de femme qui renversa l'échafaudage formidable de plusieurs siècles d'incurie et sertit l'ordre dans le désordre.
Soudain la pétarade des grandes liesses asiatiques éclate. Précédées ? ou suivies ? ou flanquées ? d'un gong énergique, insatiable, lancinant, des clartés se meuvent, dont je ne saurais dire si elles sont portées ou suspendues. Le mystère bruyant, brillant et enfumée approche.
La houle est dans le corps de lueurs inachevées. Des détails saillent. Les crânes des porteurs de torches sont des effigies de cuivre rouge. Gong, cymbales, trompettes, pétards,explosions, halètements désespérément expressifs de sons crissants, métalliques,— ou lourds sourdement. La tête d'un monstre décapite le cortège.
« Le dragon ! Voilà le dragon ! » Les Européens se rangent pour lui faire place. « Le dragon ! » Les Annamites tendent le cou. « Voilà le dragon ! »
C'est le dragon. Il ondule entre les deux lignes cahotées de son escorte respectueuse. Il est satisfait : des urnes et des offrandes, fruits et fleurs,l'accompagnent. Il est furieux : une boîte de pétrole enflammé croise devant sa gueule. L'orgueuil le bouffit : les roulements du gong s'évaporent avec sa gloire. Il rutile ; il salue ; il se cabre ; il
proteste ; il remercie. Il dévisage la nuit et affronteles lumières. Ses yeux horribles refléchissent l'éclat des bijoux des belles invitées. Sa carcasse démesurée simule une reptation conquérante... Pétards, tintamarre, incohérence, éblouissement, incendie...
Un feu de Bengale vert étend sa mante limpide sur les épaules nues des femmes. Le dragon fait des layes interminables à la « patronne ». L'archet des grillons effleure le violoncelle de la forêt... Solo de langueur précieuse aux nerfs trop fins. Des volants
de robes frôlent des chaises. Les torches tremblent et le dragon attend. Nous sommes tous debout.

127terDelaSouchierePlantations.jpg
Alors, escorté de quelques coolies fiers de tenir un emploi de coadjuteur, le caporal-chef de la plantation avance. Il déroule un papier rouge et lit. Je suis trop loin pour entendre toutes ses paroles, mais par les bribes de syllabes saisies au vol je rétablis le sens de phrases.
Comme un leit-motiv cher à l'orateur revient la douce oraison brève : a Notre mère... vos enfants... notre maman. » Aux mots d'amour les mots de travail sont mêlés. Je demande
à mon voisin, administrateur-adjoint de la province de Bienhoa : — Pourquoi l'appellent-ils leur mère ?
— Parce qu'elle multiplie les preuves de son affection pour eux. Dernièrement encore elle a remis douze mille piastres au chef de la province, à charge par lui de faire construire un dispensaire et une maternité sur la plantation.
Mais Mme de la Souchère répond à son caporal-chef. Foin des convenances ; jouant des coudes je me place pour l'écouter. Elle dit :
« Il y a dix-huit ans que je suis ici. Je ne peux plus, comme autrefois, faire vingt kilomètres à cheval, chaque jour, pour visiter vos femmes et vos enfants. Vous savez que je ne vous néglige pas ;que je ne déserte pas ; que si je rentre en France bientôt, c'est pour me reposer et me soigner.
Obéissez bien à qui me remplacera. Je reviendrai,mes enfants. Je reviendrai parce que je ne pourrais plus vivre loin de vous, loin de cette terre qu'ensemble nous avons mise en valeur. Française par le coeur, je veux mourir ici. C'est ici, à Long Tanh,où j'ai souffert, lutté, que je dormirai de mon dernier sommeil.
« Vous savez que j'emmène en France un des vôtres, un jeune garçon. Ne croyez pas que je
veuille en faire un Français. Il restera Annamite et rentrera dans la maison de ses ancêtres. Mais il apprendra notre science et quand il reviendra parmi nous, il sera le vivant symbole de la collaboration franco-annamite bien comprise.
« Vous m'appelez « notre mère ». Je vous dis :
— Mes enfants, toutes les femmes françaises sont comme madame de La Souchère. Vous ne devez pas croire ceux qui prétendent le contraire. Vous êtes le nombre ; nous sommes la science, les capitaux, l'hygiène. Travaillons. »
La voix convaincue vibre encore au fond del'âme de tous les auditeurs quand M. Lam Van Hué, commis du gouvernement à l'Inspection de Bienhoa, déplie des feuilles légères et lit à son tour.
Quand il a terminé je l'aborde, le félicite, le prie de me laisser recopier son discours. Beaucoup plus aimable qu'un ministre à l'issue d'un comice agricole, M. Lam Van Hué se refuse à me voir travailler : — Je vous prie de me permettre de vous offrir ce texte.
J'ai lu :...
« Madame...
« Grande Française à la volonté tenace et à l'âme généreuse, vous avez accompli sous nos yeux, non seulement une oeuvre magnifique, en conquérant sur la brousse ce beau domaine de la Souchère,mais, en outre une oeuvre plus ignorée, celle de la conquête de coeurs dans votre entourage indigène.
« En vous montrant bonne et compatissante à l'égard de tous ; en vous penchant
sur toutes les misères, et en pénétrant nos sentiments intimes, vous avez fait de nous, du plus pauvre au plus riche,des amis dévoués et reconnaissants à votre personne
et à la France bienfaitrice que vous représentez si noblement.
« Vous n'avez pas voulu quitter ce pays sans assurer l'avenir de vos vieux serviteurs, sans doter notre centre d'une Maternité où les nouvelles générations rediront votre nom avec respect et amour,sans nous réunir pour nous donner une nouvelle preuve de sympathie et d'attachement.
« Croyez, Madame, qu'en ce jour, toute la popu-lation indigène de la Circonscription est, par la pensée, auprès de vous, regrette votre départ, souhaite votre prompt retour dans cette seconde Patrie qui est la vôtre, et vous exprime, par mon intermédiaire,
ses sentiments de fidèle et infinie gratitude.»SoucherePortrait.JPG
Etait-il minuit quand, à la lueur des flambeaux compatibles avec la gloire, madame de La Souchère fixa des décorations aux tuniques brodées de trois de ses serviteurs ?
Ce fut un spectacle émouvant que celui d'une femme remettant à des hommes les insignes consacrant leur courage et leur loyalisme. Ainsi, par une nuit emplie d'étoiles, devant le dragon traditionnel et en présence de hauts fonctionnaires annamites :
phu,doc phu, hûyen, une femme française remit le Sapèque d'argent de 1re classe à Tran Van Luong,huong ca du village Bertin de la Souchère ; Vo Van Cuan, huong than du même village ; Nguyen van Phan, caporal de la plantation.
— Que faites-vous donc ?
Le vieil Annamite que j'ai interpellé se présente et me rassure. Il est vêtu de soie noire.
Suspendue à un collier d'étroit galon rouge, la plaque du Kim Kanh brille sur sa poitrine.
— Je suis M. Nguyen duy Khiem, huyen honoraire. Je traduis les paroles de Mme de la Souchère pour qu'elles pénètrent le coeur de mes compatriotes.
La folie joyeuse a repris. Est-ce bien une folie ?
Quand ils s'amusent selon la tradition, les Annamites font beaucoup de bruit, mais une réserve grave subsiste dans leur maintien. Leurs yeux seulement reflètent la gaieté — une gaieté qui s'allume et décroît, comme celle des enfants, qui a besoin
sans cesse d'aliments nouveaux : ils aiment qu'on les amuse.
Le gong a frappé le réveil des bruits et des lumières. Une frémissement parcourt la colonne des porteurs de lanternes. Le dragon s'étire, chavire ses yeux, bâille, se décide, se contorsionne. Pétards,trompettes, pétrole, cymbales. Le monstre exige autant de bruit pour son départ que pour son arrivée.
Il ordonne : il est roi.
Et voici le défilé lent des merveilles construites par des artisans volontaires. Le bois et le carton en firent les frais. La faculté d'observation de la race annamite et l'habileté des doigts frêles réalisèrent ces petits chefs-d'oeuvres que leurs auteurs présentent timidement, dans l'attente des approbations et des applaudissements : animaux, lanternes, etc.. Les Européens complimentent ; les Annamites approuvent.
M.Nguyen duy Khiem veut bien me guider parmi les arcanes du vocabulaire annamite. Il a
gommé sa main gauche fermée à la paume de sa main droite, ouverte. Ses gestes, ainsi contenus, plus courts, mais doubles, soulignent les louables efforts
qu'il fait pour me sauver. Celui-ci est serviable comme tous les Annamites qui n'ont
pas dédaigné-les coutumes exquises de leur race. Il devine mes inquiétudes et devance mes questions.
Je voudrais lui faire plaisir à mon tour; lui rendre la monnaie de sa politesse. J'ai lu quelque part que les Annamites s'adonnent à de silencieuses spéculations philosophiques. Que dire à celui-ci ?
Quelle est la complémentaire de ses songes ? J'y suis : « L'hévéa, comme tous les végétaux, comme les animaux et l'Homme, se nourrit de la terre maternelle, mais plus il prend de forces et plus il s'en éloigne. L'ascension vers la lumière est le propre de la nature vivante. Toutefois l'Homme en s'élevant vers la lumière s'élève aussi vers Dieu. »
L' « ancien » ne crache pas devant moi, car il est poli. Seulement il joint encore ses mains, sourit et répond en saluant : — Oui, monsieur.
M'a-t-il compris ? Les merveilles défilent. Un char de feuillages, garni de musiciens accroupis, est l'émeraude d'un anneau de lanternes et de torches.
Un cerf est passé, chevauché par un chasseur qui brandissait un coutelas. Puis une plantation d'hévéas : de la graine au fumoir, le cycle du labeur de tous les jours se déroule. Sur tout autre arbre la saignée serait une lèpre; sur l'hévéa elle est un
chevron. Entre la pépinière et le camion de cinq tonnes l'intervalle est le même qu'entre l'espoir et la réalisation.
L' « ancien » explique... M'a-t-il compris? Je crois saisir que les Annamites n'expectorent pas leur philosophie; ils la ruminent. Sommés de parler ils se réfugient dans l'ambiguité.
Oh ! l'énigme de tous ces fronts derrière lesquels gravite la vision des pluies de fleurs ! de ces yeux que la tâche immédiate ne comble pas, et qui, au lieu de chercher un complément irréel dans les horizons, à la manière des yeux d'Occident, rétrécissent
leur champ visuel et contemplent l'éternité dans le provisoire d'une cour de pagode,
l'infini dans la convexité d'une fleur de lotus.
Cesse-t-on d'être un sage quand on regarde trop loin? Est-il stérile le silence du poète qui nie les limites? Le Dante a écrit : « Béatrice regardait en haut, et je regardais Béatrice. » Je retourne mon âme. Confucius n'avait pas prévu le Romantisme.
Ils ne conçoivent pas le bonheur comme nous. Ils se réjouiront tout à l'heure à une légende, à une page du passé impérial dont ils suivront avidement les filigranes à travers l'effigie superficielle d'un bouffon. Leurs petites chanteuses soulèvent leurs
robes de brocart et leurs visages peints accompagnent la descente rituelle de leurs mains pendant les layes qu'elles font, agenouillées. Leurs comédiens viennent aussi, bariolés sans ménagement. Ils se prosternent devant la « patronne » qui les reconnaît. Puis, celui-ci virevoltant, celui-là ouvrant et refermant un éventail, cet autre effilant les pointes de sa barbe à carcasse de fer, cet autre encore jon-
glant avec sa lance de bois, ils annoncent chacun son rôle par la mimique appropriée. Je suis avecles Annamites qu'ils amusent et contre ceux de Européens qu'ils ennuient.
Ils partent de leur côté; nous allons du nôtre.
J'aimerais me mêler à eux. Leurs dalmatiques d'argent et d'or sont montées sur une soie pâlie qui réclame le soleil. Ces gens de théâtre sont les officiants sans le savoir d'un rite moribond. Ils jouent la comédie à son chevet funèbre. Il marche si lentement, l'empereur, que ses bottes à bouts relevés gênent ! Ses comparses s'accordent à sa cadence.
La troupe des comédiens et des chanteuses s'incorpore aux lanternes qui les attendaient. Une cour:tiares, barbes, éventail, lance, plumes,va inoculer des globules anémiés de souvenir au nouveau visage de la Cochinchine.
Le visage a changé. Mais l'âme ?

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Pages

Catégories