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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 13:50

Voilà à quoi a dû ressembler mon histoire après mon abandon à la naissance à l'Hôtpital Trousseau dans le XVIIIè arrondissement à PARIS en ce mois de novembre 1948 .

Après le passage obligé au Foyer St Vincent de Paul de l'Assistance Publique à Denfert Rochereau, le triage a dû être différent pour moi,  mais contrairement à Hervé Villard je n'ai aucun souvenir jusqu'à mon adoption à Rouéssé Fontaines dans la Sarthe en 1951...

Voir mon récit dans "l'Affaire Charles Henri ou les aléas d'un généalogie franco-indochinoise"

Je ne sais pas très bien si je rêve

Ou si je me souviens

Si j’ai vécu ma vie

Ou si je l’ai rêvée

Eugène IONESCO

 

Je dors bien à Paris. Section poulbots de l'orphelinat Saint-Vincent-de-Paul. Derrière les marronniers, l'hospice et l'hôpital servent de mouroirs.

— Encore un qui crève !

Alors, douce, lente, la cloche du couvent se met à sonner. Les orphelins de la guerre grandissent ici, sous les barreaux, les branches, dans la Javel, les traces de merde du couloir de l'infirmerie. La République encourage les filles-mères à abandonner leurs enfants à l'hôpital. Dans la cour voisine, sous un carré de ciel, les filles crient, piaillent, les filles chantent. On entend les voitures remonter le boulevard. Il y a quelque chose au-delà des murs, au-delà des cloches. Je ne suis pas malheureux. Pas timide. Pas révolté. Pas meurtri. Je suis là.

La nuit, parfois, le cœur grandit entre les rangées de lits en fer blanc, un sentiment monte. On ne pense rien. On ne dit rien. Les sœurs ferment les portes en sortant une à une les clefs des poches profondes de leurs tabliers blancs. Et on veut. De toutes nos forces on veut un marron brillant sur le pavé, un verre d'eau, le tablier d'une lingère, l'amidon. Un geste de la main. On sourit et on attend. On a confiance. On est heureux dans l'odeur d'éther.

À la crèche, les jours de visites, il n'y a jamais personne pour René Villard. Ni à Pâques, ni à Noël, personne pour laisser un camion de pompiers rouge, mais le jeudi, quand j'ouvre mon placard, il y a des marrons, des papiers de bonbons et des boutons de tablier. Et puis, un jour, Josiane m'offre le camion de pompiers. Un jouet rouge. Le plus beau des rouges du monde. Il faudrait que les choses, les gens, leurs visages, les jouets, que tout soit à moi.

Je n'aime que ce rouge-là.

Les pions et les pionnes sont aux ordres d'infirmières gradées possédant le pouvoir absolu. Têtes hautes, trois étoiles au galon posé sur un voile bleu. Le dernier dimanche de chaque trimestre, deux infirmières-chefs déroulent une carte de France sur le mur verdâtre du réfectoire. C'est le signal des départs, demain. Alors, de rage, on jette la purée à travers le réfectoire.

—        Départ demain 7 heures... Marchais, Selim,vous êtes transférés à Gien. Duchaussoy... à Tours. Depuis l'âge de trois ans, j'attends. Et, chaque fois que tombe le dernier nom, je respire à nouveau. Mais, ce jour-là, mon nom résonne.

—        Villard, vous irez dans le Cher, à Saint-Amand-Montrond.

La baguette de la Bourseiller pointe le centre de la carte.

— Juste au milieu de la France, ajoute-elle avec sa froideur habituelle.

Je sais l'heure. Je sais compter jusqu'à cent. Et je ne chiale pas, jamais. Je m'appelle René. La dernière nuit est blanche sous la veilleuse violette.

On est ensemble, mais sans se tenir par la main, un groupe de petites capes bleu marine, serrées, en train de traverser Paris dans le fourgon de l'Assistance publique. C'est écrit si gros qu'on a honte, comme on a honte des «guêpes» qui nous dirigent pas à pas. « Vous, là»,

« Vous, là». On les appelle les guêpes parce qu'elles nous piquent tout le temps, à la seringue. À Denfert, on a testé des dizaines de vaccins.

Derrière, nous laissons l'avenue Denfert-Rochereau et puis des rues, des berges, des arbres, des gens.

Dans le hall de la gare d'Austerlitz, les convoyeurs nous attendent sur le quai. Leurs vêtements civils nous font voir l'autre monde, adieu les blouses blanches. On nous passe autour du cou un collier de perles de bois avec une médaille en laiton. Sur le col de mon chandail pend le matricule 764.

Il y a la gare et les bruits, les trains, toute cette grandeur du monde, mais, dans ma tête, ça tricote des sentiments, je pense à mes douces cheftaines, je ne leur ai pas dit au revoir. Ce jour-là, elles n'étaient pas de garde. C'est grave et ce n'est pas grave. Ça continue, la vie, les visages, et les inconnus. Les pas. Le train. Ça soulève le cœur, ça calme aussi. J'ai commencé à devenir quelqu'un là, entre les wagons, les capes, les coups de sifflets, moi dans cette vie qui va d'un point à un autre, toujours d'un point à un autre, par dizaines d'arrachements, partout chez lui, nulle part chez soi avec une mère, un père et des bras.

Le train roule en nous berçant. À chaque arrêt, ils appellent des matricules, et une partie de notre groupe s'éloigne en rangs par deux.

À Vierzon, on déjeune d'un casse-croûte. Le turbulent Duchaussoy lance : « C'est quoi ce bled paumé ?» Alors, Aziz, Adrien, on ne se reverra jamais? Dans la micheline jaune et rouge, il reste deux convoyeurs. Et moi. Un vent chaud fait tournoyer des plumes rousses. Elles doivent venir d'un panier d'osier dissimulé entre les pieds d'un voyageur.

—        Saint-Florent-sur-Cher. Une minute d'arrêt. Je bondis en croyant que c'est mon tour.

—        Rasseye-toi.

Le convoyeur continue de mâcher son chewing-gum. Une grosse citadelle surgit au sommet du village de Château-Neuf.

À Saint-Amand-Montrond-Orval, un convoyeur signe, vite, sans un au revoir, le bras passé par la vitre, mon bulletin de transfert. Le chef de gare crie, tout va vite, tout est comme avant et rien n'est comme avant, je ne suis jamais né, alors je survis à chaque instant. Ce qui va arriver, à chaque seconde, peut m'avaler, m'emporter. Et là, pour la première fois, je découvre un langage inconnu. Le chef de gare s'est mis à rouler les r. Des mots tout neufs, rentrés, mais vivants comme l'écorce, le français des Berrichons.

Les voyageurrres pour Montluçon, en voiturrre. Ferrmer les porrrtières... Attention au déparrrt.

C'est autre chose qu'à Paris. Au milieu du tumulte, il faut se cramponner à des détails, des petites choses bien à soi. La langue rauque de ces gens-là, grave et profonde, me paraît plus ridicule que moi.

Madame Robillat ne dit pas bonjour.

C'est donc toi, mon matricule 764.

Ma médaille, elle la fixe par-dessus ses lunettes. — Viens, nous allons bien nous amuser. Tu es ici pour aller à l'école.

Je suis venu de Paris jusqu'à Saint-Amand-Montrond pour aller à l'école ? Nous montons dans une deux-chevaux. Nous traversons une petite ville silencieuse. Au dernier feu, un cheval tourne son museau vers moi et me regarde. Au bout de la route, je crois qu'il y aura la mer, parce que c'est le début des vacances. Je sais attendre, ça m'oppresse, mais j'at­tends. On est sortis de la deux-chevaux et on m'a posé devant la porte d'un bureau, dans une grosse maison —la COTRELLE - le foyer de l'Aide sociale à l'enfance. Puis, dans sa grandeur, est apparue, avec son chignon rehaussé, madame Sabatier, sous-directrice.

René Villard, écoutez-moi.

Dans huit jours, elle dit que je rejoindrai mes parents nourriciers, à la campagne.

Moi, je veux voir la mer.

—        Taisez-vous, Villard, ici on n'est pas à Paris. Son vouvoiement me fait peur.

—        Et on ne répond pas à sa directrice.

Elle s'oblige à être froide, ils s'obligent tous à l'être, ce n'est pas naturel. Cette froideur, il faut la traverser, la transpercer. Chez madame Robillat comme chez toutes les femmes, il y a quelque chose de chaud et de tendre que je peux atteindre en souriant, en la fixant de mes yeux noirs. On peut obtenir la douceur, je le sais depuis l'orphelinat.

La cuisinière du foyer me tire par la main jusqu'à une chambre pour moi seul, au bout des parquets cirés.

Dans cette grosse maison du foyer de la COTRELLE il y a je ne sais pas combien de chambres, de lits. Je dois dormir là, demain je dormirai ailleurs. C'est la nuit, alors je compte sur mes doigts les souvenirs. Je ne sais pas bien ce que sont les hommes, je préfère les femmes, oui. Des hommes, je n'en ai connu qu'un, qui passait tard pour voir ma mère et qui au matin avait disparu. J'ai eu une maman dans une autre vie, toute petite, lointaine et poudrée, comme prise dans une boule à neige. Je compte sur mes doigts les souvenirs. Les gitans derrière chez nous. La caserne et les cours d'immeubles, les pièces de monnaie qu'on me lance, elles tintent, brillantes, parce que j'ai chanté Nez rouge encouragé par maman. Et quand je chante Nez rouge, la tête dressée vers les plus hautes fenêtres, ma mère est heureuse. Et puis c'est trouble. C'est la nuit, dans la rue. Ma mère n'est pas là, je ne sais pas. Je ne la vois

plus dans le noir. Où allais-je donc à cette heure tardive quand un homme aux yeux doux s'est penché vers moi sous un réverbère éteint?

Ma mère ne m'a pas abandonné. Elle m'a négligé. Une voisine jalouse l'a dénoncée aux services de l'enfance pour un amant qu'elles ne voulaient plus se partager.

Pour aller voir tantine Solaire à Villepinte, nous prenions le car bleu. Ses grands yeux gris, pareils à ceux de maman, devenaient méchants si je marchais pieds nus. Solaire retournait les cartes pour lire le bonheur ou le malheur d'une personne en visite. Un beau gitan aux cheveux longs venait le soir allumer un grand feu et jouer de la guitare dans le jardin du cabanon. J'ai toujours pensé qu'il était mon père.

«Mais je ne suis pas ton père », lâchait-il en palpant sa boucle d'or.

Je pataugeais dans le ruisseau à l'ombre d'un soleil brûlant quand maman m'a dit : « On ne fêtera pas tes quatre ans ensemble. Tu vas partir en colonie, notre pays est rempli de petits ruisseaux comme celui-là et tu verras comme c'est beau la mer

Mentir avec amour, c'est du talent gâché.

Nous sommes rentrés par le car bleu. Des perles d'eau coulaient sur ses taches de rousseur. Devant le

Sacré-Cceur, maman m'a lâché la main. Elle m'a recommandé de bien tenir celle d'une bonne soeur.

En la quittant sur l'escalier, une douleur m'a traversé la poitrine. Je crois que je n'ai pas pleuré. Sage, j'ai attendu que la mer tombe du ciel dans la cour pavée. Tous les jours, un drapeau bleu blanc rouge flottait sur le toit de la crèche où l'on me disait : «Tu appartiens à la République. Ce drapeau est le tien. Tu es un enfant bleu. »

— Alors, dis-moi, soeur Thérèse, je peux devenir rouge aussi, rouge comme un baiser de maman?

— Oui. C'est exactement ça. Ta mère est morte. Elle est partie au paradis sur un nuage blanc.

— Est-ce que tu m'aimes ?

Je demande ça à tout le monde dans la cour pavée.

Pendant les trois premières années de ma vie, rue de la République, à Montreuil, j'ai très peu vécu à la lumière du jour. Le soir descend, cette nuit-là mon ballon de foot part dans les chromes d'une voiture juste avant l'étoile de sang qui laissa à mon front cette cicatrice. La machine à coudre tourne derrière la porte vitrée de la loge de concierge où nous vivons. C'est flou, mais d'un coup je me souviens. Dans le métro, je ne veux pas des wagons verts, je veux le wagon rouge. Je cours, je monte, maman s'essouffle derrière moi, elle dit non, elle me tire vers le wagon d'à côté, les portières se referment sur sa jambe. Elle est blessée et j'ai de la peine. Nous ne passerons pas de la seconde à la première classe, et après ça on nous sépare. Pendant des milliers de jours, je ne reverrai pas maman parce qu'elle est morte. Maintenant c'est la nuit, ici, loin de Paris, et je vais m'endormir.

Au foyer saint-amandois — j'aime bien le mot la COTRELLE -, j'attends. Des inconnus me font des gentillesses. Comme à Paris, à Saint-Vincent-de-Paul où soeur Thérèse était douce. Elle bravait le règlement pour me pendre à son cou et refermer ses bras sur moi, je sentais ses joues, le bout de son nez.

«Non, René, pas : Je vous salue Marie pleine de crasse...» (comme beuglaient les grands au réfectoire) «... non, René : Je vous salue Marie pleine de grâce.» Et elle me soulevait dans ses bras religieux. Je n'en­tendrai plus les plaintes et les gémissements d'un «bleu» de Saint-Vincent, d'un arrivant au dortoir, sous les veilleuses violettes. Toute cette morve, ces tremblements, ces petits yeux torves noyés d'eau. Je ne pleurniche pas. Je ne veux pas partager les cauche­mars et les bruits de la nuit. Au matin, la cuisinière du foyer de Saint-Amand me fait, étonnée :

Au moins, toi, tu dors bien.

Je lui réclame encore mon image, celle de Jésus que soeur Thérèse m'a donnée à Paris. Et puis je suis devant un autre homme, au bout d'un couloir, monsieur Auffort, le grand directeur. Tout en noir, avec sa pochette jaune. Très grave, tranquille, sec et froid. Pour me parler, il me fixe, et toutes les rides de son front se plissent.

Je suis désormais ton tuteur, il faudra m'obéir, tu vas rejoindre dès maintenant tes parents nourriciers.

Je sais que je ne suis plus à Denfert. Je ne lui réponds pas. On ne répond pas à monsieur Auffort. Il se penche vers moi.

Et je te le promets, un jour, tu verras la mer.

Je suis assis sur une table, des sandales aux pieds. À côté de moi, on a posé le trousseau complet de l'Assistance, des vêtements neufs et rêches, culottes courtes, tablier de vichy bleu. Et puis on est partis.

Sur la route, dans la deux-chevaux, la Robillat me fait compter les voitures, un cheval, quatre bicy­clettes, sept charrettes... Et ça continue, c'est inter­minable. On laisse les maisons. Et tout au bout, perdu, enfoui sous le feuillage d'un chemin creux, c'est Le Rondet, chez les Auxiette.

Nous entrons à contre-jour dans la cour de la ferme. Juillet est doré, une ligne vert-de-gris dessine la forêt. Derrière je pense qu’il y a la mer. Une chienne poussiéreuse sort du tonneau.

-        Y a –t-il quelqu’un par ici ?

La chienne hurle.

-        tais toi Mirette ;

Du lavoir monte une petite femme derrière sa brouette ;

-        - Bon Diou, fait-y chaud, le soleil en a brûlé mes roses (...)

Extrait de : l'âme seule d' Hervé VILLARD ( Fayard - 2006)

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