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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 11:28

Quelle heure est-il à la Nation ?

Ce côté du monde, c'est mon centre, ma contrée intime, mon point de départ, ma respiration. Place de la Nation. C'est à partir de là que j'ai appris à regarder autrement la lumière des saisons, à lire les pierres, à surveiller les bourgeons, à guetter les merles, à toucher le bord des choses, à comprendre l'histoire, à entrer dans le temps, à bousculer les années sans demander la permission à personne, à modifier le sentiment de l'espace, à mettre de la musique et à danser, face aux grands arbres, aux passants et au ciel. À «retrouver » une liberté que je croyais connaître mais qu'en réalité je cherchais sans cesse, et que je cherche encore.

 

Je ne sais pas pourquoi j'aime autant cette ligne-frontière entre Paris et le Bois de Vincennes, ce Bois qui est pour tous les habitants du douzième une espèce de kiosque géant au fond du jardin, un privilège familial qu'on apprécie sans même avoir besoin d'y aller: savoir que le Bois tout entier appartient au douzième suffit à l'aimer et à en être fier. En revanche, savoir que seul le côté pair du Faubourg Saint-Antoine fait partie du douzième ne nous fait pas moins aimer son côté impair, qu'on regarde toutefois de loin, puisqu'on préfère ne jamais quitter le trottoir de gauche quand on s'aventure à pied, de la Nation à la Bastille et qu'on arpente les différents rythmes du Faubourg comme s'ils étaient les mouvements d'une symphonie.

L'horloge de la Nation a disparu pendant quelques jours après les grands cortèges du 1er mai. Dès le lendemain, j'ai buté sur le vide que son absence soulignait. J'ai cherché très vite tout autour, j'ai cru qu'on l'avait simplement déplacée: mais non, elle n'était vraiment plus là. J'étais perdue, j'avais peur qu'elle n'ait disparu pour toujours. Et quand elle a réapparu, quinze jours plus tard, elle était complètement désorientée: pour prévenir qu'il était midi elle disait trois heures vingt, ou cinq heures sept. L'heure était toujours incohérente sur chacun de ses cadrans, à la même seconde il était sept heures cinq, onze heures moins dix, huit heures vingt-cinq, alors qu'il était déjà neuf heures et que j'étais en retard. Elle aussi est devenue, peu à peu, ma boussole, ma confidente. Elle a été témoin de toutes mes attentes, mes joies, mes battements, mes inquiétudes. Un petit signe des yeux en passant — depuis vingt-cinq ans maintenant — et le monde pouvait se rythmer à nouveau.

Il y a dans chaque parcours du matin une série d'objets, d'ensei­gnes, de visages et de sons qui font partie du chant quotidien: la fontaine Wallace à l'entrée du Cours de Vincennes, les lettres de l'hôtel du Printemps, le nom des architectes sur les immeubles de l'Avenue Saint-Mandé et du Boulevard de Picpus, H. Bello, Frédé­ric Bertrand, Louis Grossard, Jean Falp, L Péchard; la mémoire de tous ces jours de sang Place de l'île de la Réunion, là où la guil­lotine avait été installée en 1794, du 14 juin au 27 juillet; sur ces pavés on assistait à la décapitation de 1 306 personnes qu'on transportait en charrettes, jour et nuit, jusqu'à la fosse commune, dans le jardin du couvent des religieuses de Picpus. Je lève la tête, je re­garde ces mots creusés dans la pierre et je ne comprends toujours pas comment ces scènes ont pu se passer là, dans l'angle de la rue des Colonnes du Trône et du Boulevard de Picpus. Juste au-dessus, sur un rebord de pierre, cinq pigeons dorment en plein midi, la tête enroulée sous les plumes. Au rez-de-chaussée, une fe­nêtre est ouverte, un rideau de tulle blanc passé bouge très lente­ment. Je n'ai jamais su qui habitait là, dans ces bâtiments fantômes de la Place de l'île de la Réunion.

La musique techno du manège, les joueurs de boules, les adoles­cents qui traînent devant le métro, les vendeurs de porte-monnaie, les jeunes Pakistanais qui tendent des bouquets de lavande sur le chemin en souriant et en répétant «Ci, ci, ci beaucoup». Ce sont toutes ces images vues en accéléré qui permettent de se préparer à regarder plus loin, vers la ville, la vraie, celle qui rayonne autour de la Place de la Nation, à partir de son faubourg, de ses boulevards, ses avenues et ses rues. La Nation est le résumé du monde. Les coulisses de Paris. On croirait que la ville tout entière se déplie d'un coup avec la présence de cette immense femme de bronze au centre de la Place. C'est elle qui donne l'élan, qui ouvre le rideau de Paris. Les plis de sa robe, la grâce du mouve­ment des hanches, l'ampleur de son geste, la main qui offre et décide en même temps. Elle désigne la marche vers la ville, une torche à la main, elle tourne le dos au Bois de Vincennes, elle re­garde déjà vers la Bastille et ce char qu'elle entraîne vers l'avant a l'air d'un jouet: Je vous présente Paris, que chacun trouve à partir d'ici sa fougue, entrez dans la danse, je suis celle qui vous ouvre le chemin, je suis l'ourlet de la ville, le bas de sa robe, je suis le tissu de cette frontière, je ne cesserai jamais de marcher avec vous.

C'est Marianne. Le Génie de la Liberté. Une jeune fille qui ressemble à la Gradiva, je cours avec elle, je l'aime depuis toujours, je cours encore, quelle heure est-il à la Nation ?

Elle aussi, comme l'horloge de la Place, est une espèce de boussole ou d'aimant qu'il me plait de saluer tous les jours, en prenant un café noisette chez Prosper ou au Dalou, en achetant le journal au kiosque devant le métro, ou en allant au cinéma, de l'autre côté du jardin, vers le Boulevard Diderot. Jules Dalou était l'ami de Rodin. C'est lui qui a sculpté cette immense scène du Triomphe de la République: il devait être par là le 19 novembre 1899 pour l'inauguration, en habit de cérémonie, légèrement déçu peut-être de ne pas avoir été choisi pour trôner Place de la République. L'enfant qui est assis près de Marianne et qui tient un livre, je n'ai jamais croisé son regard mais je sais qu'il tient un secret. Les crocodiles de fonte ont disparu. Le bassin aussi. Ils représentaient les ennemis de la République et les Allemands ont cru s'y reconnaître: ils ont aussitôt donné l'ordre de les faire fondre. Depuis, un jardin les a remplacés. Au fond de la nuit, autour des arbustes, rôdent des filles venues de Tirana, de la Sierra Leone, de Moscou ou de Budapest. Leurs visages sont régulièrement éclairés par les phares des voitures, ça ne dure que trois secondes et on ne les voit plus, on n'est même pas sûr de les avoir croisées.

 Les cloches de l'Immaculée Conception viennent de sonner. C'est dimanche dans la rue du Rendez-vous. C'est là que les hommes se réunissaient pour aller à la chasse. C'est par là aussi que passaient les bergers avec leurs moutons pour rejoindre Saint-Mandé ou Vincennes. Un orgue de Barbarie apparaît sous les fenê­tres du Boulevard de Picpus. Je jette une pièce de deux euros parce que je reconnais la mélodie: mon amant de Saint-Jean. La pâtisserie va bientôt entrer en scène, les tartes au chocolat sont éclatantes, comme tous les dimanches après la messe. Au bout de la rue, au coin de l'Avenue Arnold Netter, il y a toujours le même homme qui vend le Journal du Dimanche — je ne sais pas cc qu'il fait le reste de la semaine. Je file vers la boulangerie mer­veilleuse et prends place dans la queue. Les boutiques se succèdent dans la rue du Rendez-vous, elles ressemblent aux livres d'images que j'aimais découper en Tunisie, à plat ventre sur les mosaïques de ma chambre quand je découvrais la France à travers ces scènes où le fleuriste, le boulanger, l'épicier, le cordonnier, le libraire, le coiffeur, le poissonnier se partageaient la rue principale. Les pas­sants avaient des chapeaux noirs et des costumes de carton, les petites filles des robes brodées de coton rouge à col bateau, les charrettes de légumes et de fruits scandaient la rue et moi, j'imagi­nais les fanfares et les chorales de quartier.

Tout est intact dans la rue du Rendez-vous, en ce mois de juin 2002, comme dans ces premières lectures. Tout se déplie très lentement, le brocanteur, le pharmacien, le chocolatier, le traiteur vietnamien, le fromager, le charcutier, le marchand de chaussures, le marchand de vins, bref, c'est la fête dans le quartier: l'accordéoniste de la Nation est venu jouer sa Violetera jusqu'ici, des gitanes proposent des bouquets d'hortensias et le jeune fou au crâne rasé et béret de laine — celui que tout le monde protège et a vu grandir —, passe pour la quinzième fois devant le tabac en mar­monnant de grands raisonnements à mains hautes. Il est clair, pour tous ceux qui partagent cette rue du Rendez-vous, qu'elle porte toujours sur elle un air de fête, dans ce village qu'est encore Picpus; mais personne n'ose le dire. On se salue, on sourit, sans plus. Le fleuriste a sorti les géraniums, les capucines et les bou­quets de pivoines sur le trottoir, il y a même un olivier en pot qui me tente depuis quelques jours et, dans un jardinet de l'Ave­nue Saint-Mandé, tous les rosiers sont en fleurs.

De l'autre côté de la Place Courteline, juste après le jardin de Picpus, les hommes jouent à la pétanque et les clochards se sont aménagés un salon dans le kiosque à musique.

À la terrasse de chez Gudule, les lycéens commentent les sujets de philo: «Connaissons-nous mieux le présent que le passé?» De temps en temps, une mouette vient signer le ciel. C'est à elle que j'adresse à mon tour cette question.

Ce point du monde qu'est le douzième, c'est donc non seule­ment la Nation, Picpus, Bel-Air et Daumesnil mais Reuilly….La forme de son dessin est devenue mon paysage mental. Je m'explique. Pour raconter, j'ai toujours eu besoin de prendre appui sur les secondes du présent, sur tout ce que j'étais en train de vivre et qui battait la mesure. Elles vont fuir, ces secondes, mais je ne cherche pas à les rattraper; je connais un autre temps qui habite mes doigts, c'est simplement les faire entrer dans ma danse que je cherche.

Le douzième, cet arrondissement qui a été créé le Ier janvier 1860 et qui a été partagé en quatre quartiers, Bel-Air à l'Est, Bercy au Sud, Picpus au centre et les Quinze-Vingts à l'Ouest, a été le lieu de naissance de mon élan vers le roman. Il a signé cette envie qui surgit soudain de vouloir bâtir un livre entier, de recomposer sa propre histoire en une série de scènes, de faire de ces «secondes du présent » un motif irrégulier qui rassemblerait l'histoire plus lointaine, plus large, qui mettrait en scène d'autres pays, d'autres destins, qui croiserait sans cesse les temps, les visages, les corps et les lieux.

De la même façon qu'un fil invisible soutient tous les livres qu'on écrit, quelque chose de secret m'a conduite vers ce quartier pour pouvoir écrire. Comme un amour qu'on aurait croisé régulièrement sans jamais chercher à lui parler, sans même faire attention à la magie qui habitait déjà les corps. Et puis un jour, c'est l'évidence, on prend la route, on met la musique à tue-tête, on file vers la mer et on ne se quitte plus.

Je suis arrivée à Paris en septembre 1967 — mes frères m'attendaient au Train Bleu —, dans la Gare de Lyon: Tu vois comme c'est beau Paris, regarde là, du côté des rails, à cette table, venait dîner régulièrement Buñuel, c'est la plus belle salle à manger du monde, tu ne trouves pas ? J'étais tellement éblouie que j'ai cru deviner la mer en sortant sur l'Esplanade, je n'avais jamais vu une si grande horloge — au moins six mètres de diamètre et des aiguilles géantes — et en découvrant ce bas-relief, sous la loggia de la tour, qui montrait la Méditerranée avec des couleurs d'opérette. Le lien entre la Tunisie et la France était là, inscrit dans la pierre, depuis ce premier jour. Même s'il était logique que ce bas-relief soit présent, à cet endroit, puisque la Gare de Lyon a toujours été le grand lieu de rêverie du Sud, de la Méditerranée, de l'Italie. Paris, premier regard. Paris, première rencontre.

Et puis très vite, dans les semaines qui ont suivi, mes frères m'ont montré Montparnasse, le quartier latin, l'Olympia, les Grands Boulevards, la rue Mouffetard, Saint-Germain. Ils m'ont installée dans une chambre-alvéole que j'ai aimée passionnément, au carrefour de la Croix-Rouge, au numéro trois de la rue de Grenelle, ancienne adresse des Editions Gallimard — mais ça, je ne l'ai su que plus tard.

Je découvrais alors Paris sans me soucier de son découpage, tout ce que je voyais était différent, je ne voulais pas comprendre davantage: mes seuls repères étaient les cafés, les théâtres, les bibliothèques, les cinémas et mes cahiers d'écolier que je remplissais frénétiquement. Paris par écrit.

En avril 1968, je suis descendue à la Nation pour rejoindre un ami qui habitait rue Fabre-d' Eglantine et ce jour-là, je ne savais pas que j'étais en train de vivre une heure historique: la RATP avait choisi cette station pour faire des essais de « tourniquets ». Je suis restée longtemps à regarder les passants jouer aux tourniquets comme si c'était le Grand Huit, j'aimais faire partie des badauds, écouter les plaisanteries. Il y avait encore les poinçonneurs en uniforme, les femmes qui tricotaient, assises sur de minuscules sièges: quand on tendait le billet, elles posaient leur tricot sur les genoux, faisaient «clac clac » et prenaient la course des aiguilles.

Avec ces tourniquets, une note d'avant-garde avait inondé le métro. En quelques secondes, tout s'était métamorphosé. Il y avait dans l'air à la fois un goût de province sans temps bien défini, une odeur de pralines et de pain d'épices, signature de la Foire du Trône et une envie d'être déjà dans l'avenir: avec les images prophétiques du parc de Bercy, des arches du Ministère des Finan­ces, du train Meteor sans chauffeur, mais aussi de la Coulée Verte, de l'Opéra Bastille, des cafés branchés, des boutiques de créateurs, de toutes les inventions architecturales du quartier Montgallet ou de la rue Paul-Belmondo.

Ce jour-là, en sortant du métro, Place de la Nation, j'ai été prise de vertige, comme si j'avais vu, en accéléré, le dessin de ma vie future. Les tiges de fleurs sculptées par Guimard dans la fonte, m'ont paru, elles aussi, faire partie d'un monde enchanté. M, comme métro, disait le dessin. M, comme Marianne, préférais-je entendre. Tout à coup, ce cercle en forme de jardin au bout de la ville, cette gaieté soudaine, ces grands arbres, ces colonnes qui tra­çaient une frontière entre le dehors et le dedans de Paris, ces deux pavillons de Ledoux qui disaient bien qu'on avait rejoint la barrière de Paris, les lettres du Printemps suspendues dans le ciel, cette statue de Marianne que je découvrais, qui donnait la cadence et l'élan, comme dans un cours de danse, ces chevaux de bois qui tournaient devant le kiosque à journaux, cette odeur de pralines, tout m'entraînait confusément vers mes années d'enfance et vers mon avenir: quand j'irais, dix et quinze ans plus tard, le samedi, avec mes filles, au Guignol de Saint-Mandé — ballons, moulins à vent de plastique rouge et jaune, crochets de fer, queues de l'âne à saisir au vol, sucre glace et gaufres brûlantes teintées vanille chocolat... Bref, je ne savais plus si j'étais en 1670, au tout premier14 juillet, quand le Conseil Municipal de Paris l'avait baptisée Place de la Nation et que les fanfares résonnaient jusqu'à Bastille, ou encore en 1931, me faufilant d'un pays à l'autre dans l'Exposition Coloniale installée à Bel-Air, autour du lac Daumesnil: temple d'Angkor, pavillon de la Cochinchine, de la côte des Somalis, du Maroc, de l'Algérie, Porte d'Honneur. J'étais au cinéma. J'ai, en tout cas, reconnu ce plaisir particulier d'être à la fois très loin et très près, ce tremblement des choses qui vous font signe, qui vous demandent d'entrer, mais vous, vous n'avez pas le temps — s'il vous plaît, quelle heure est-il? Vous remarquez donc, pour la première fois, cette horloge à trois faces qui ressemble à celle des Fraises sauvages de Bergman, vous dites que vous êtes en retard, que vous repasserez et vous savez que vous dites vrai; vous regardez tout très vite et, par pudeur, vous oubliez la scène. Vous la résumez pourtant en une ligne de feu dans votre cahier bleu marine: La Nation, coup de foudre.

Je ne suis plus retournée dans le douzième jusqu'en 1976 où j'ai choisi de faire suivre ma première grossesse à l’Hôpital Saint-Antoine, pour pouvoir aller tous les mois rôder au marché Lenoir, Place d'Aligre, là où je savais que, chaque jour, on pouvait au même endroit faire ses courses, trouver de la petite brocante et se croire en vacances. Là encore, j'aimais les cadrans de l'horloge au milieu de la place, avec ce drôle de clocheton au-dessus. Aligre est devenu mon village pendant toute cette année, je retrouvais le vieux Paris que je n'avais pas connu et le marché couvert me conduisait, les yeux fermés, vers le Marché Central de Tunis. J'aimais les cafés, les saxophonistes, les conversations autour d'une minuscule table, avec à nos pieds tous les trésors qu'on se montrait: une opaline, une veste en cuir, des verres de bistrot, des fruits exotiques, un drap de lin brodé, des olives de Kalamata ou un vieux pull à torsades tricoté main qu'on avait trouvé au milieu d'une farandole de vieux foulards et de chemises en flanelle.

À l'hôpital Saint-Antoine, le jour où ma fille est née, une infirmière, très troublée, est venue me dire qu'une jeune fille venait d'accoucher et que son père — qui était le père du bébé — avait exigé qu'elle n'allaite pas, pour ne pas abîmer ses seins. Elle avait dix-huit ans. La jeune fille avait l'air heureuse; personne ne comprenait si c'était vrai ou faux.

Ma fille, que j'ai bien évidemment nommée aussitôt Marianne, est née à Saint-Antoine qui est resté pour moi le lieu le plus insolite et le plus miraculeux du douzième. Là où tout pouvait arriver, le lieu de création par excellence. Et puis, peut-être aussi parce que saint Antoine lui même, patron de l'arrondissement, avait le pouvoir de retrouver les objets perdus, j'ai cru être sous sa protection. Tout ce que je croyais perdu allait désormais pouvoir être retrouvé. En une semaine, alors que je prenais enfin conscience que je serais mère pour toujours, quelque chose s'est éclairé dans mes yeux, un nouveau défi, une certitude: j'écrirais un roman, un livre entier. Puisque j'avais été capable de créer un être à la fois fini et infini, un enfant qui aurait sa propre vie, je pourrais enfin voyager au-delà de mes cahiers et feuilles volantes.

La malice des rencontres a voulu que je visite, quelques mois plus tard, un appartement derrière la Nation et que je m'installe dans cet arrondissement, avec le sentiment de revenir dans mon pays de naissance ou plutôt de me créer un nouveau pays de naissance. Cette fois, au lieu de mosaïques et d'arabesques, des cheminées prussiennes, une façade 1900, un jardin municipal sous les yeux, scandé par de grands sophoras du japon sur tout le Boulevard. Et, par la fenêtre de la cuisine, si on se mettait à un point très précis, on pouvait voir une des Colonnes du Trône grimper vers le ciel. Depuis, Paris s'est confondu avec mon amour.

 

Colette Fellous Juin 2002

 

Née en 1950 à Tunis, Colette Fellous est productrice sur France Culture depuis 1980. Elle a dirigé de 1990 à 1999  Les Nuits Magnétiques - et est aujourd'hui productrice de «Carnet nomade».

Elle a publié ses deux premiers romans Roma (1982) et Calypso (1987) chez
Denoêl. Tous ses autres romans sont publiés chez Gallimard, comme Rosa Gallica (1989), Midi à Babylone (1995), Amor (1997), Le Petit Casino (1999) et Avenue de France (2001).

Paris par écrit    Vingt écrivains parlent de leur arrondissement

 Éditions L'Inventaire et la Maison des écrivains, Paris, 2002. ISBN 2-910-490-44-0

Table des chapitres

Guy Goffette, L'Amateur de passants                     11

Anne Weber, Le Client est roi                                15

Pierre Pachet, Temple                                            19

Michèle Gazier, La Revenante                                25

Arnaldo Calveyra, Parmi les villes de Paris...           31

Dominique Noguez, La République du VI`              37

Viviane Forrester, Quartier, paysage                       43

Philippe Vilain, De Paris et d'ailleurs                        47

Noëlle Châtelet, Définitions très subjectives             53

Maria Maïlat, La Puissance des ombres                   57

Jean-Noël Pancrazi, J'allais partir.                            65

Colette Fellous, Quelle heure est-il à la Nation ?       71

Dominique Buisset, PARIS (13 — 1) (XIII + I) = S   81

Jerome Charyn, La Schéhérazade de la 24` division  87

Magda Carneci, Paris. Le parc Georges Brassens     93

Nuno Judice, À la recherche du plan perdu               101

Brina Svit, La double vie de Guy et de Nissim          109

Nimrod, Passants célèbres de Montmartre               113

Tiphaine Samoyault, 67, rue de Flandre                    117

Michelle Grangaud, Paris vingtième                           123

Guy Goffette (1er), Anne Weber (2è) Pierre Pachet (3è),
Michèle Gazier (4e), Arnaldo Calveyra (5è`), Dominique Noguez (6e),
Viviane Forrester (7è) Philippe Vilain (8è) Noëlle Châtelet (9è),
Maria Maïlat   Jean-Noël Pancrazi (l0è), Colette Fellous (12%
Dominique Buisset (13è), Jerome Charyn (le), Madga Carneci (15%
Nuno Judice (le), Brina Svit (17`), Niinrod (18è)
Tiphaine Samoyault (19è), Michelle Grangaud (20°).

On ne traverse pas à grandes enjambées cette singulière " capitale des signes ", on l'habite, on la déchiffre et non seulement par les yeux, l'humeur de chaque jour, mais par les figures qu'on s'invente, les souvenirs dont on s'empare.

Respectant la règle du jeu, les auteurs de ces textes composent et proposent le portrait métaphorique d'un arrondissement de Paris qui leur est familier par le commerce des jours et de la mémoire. Ici, les voix se croisent, les perspectives se multiplient, les itinéraires bifurquent et s'évadent. Des constantes cependant, des concordances à tout le moins, se manifestent dans leurs parcours individuels.

Nos auteurs sont moins nomades qu'on pourrait le supposer... Oui, chacun, dans la Ville immense, est en quête d'un repos, d'un lieu qu'il ferait sien. Mais ces refuges sont un leurre auquel on fait semblant de croire. Et peut-être que l'écrivain, cheminant à travers les mots improbables, ne cherche inlassablement qu'une image de lui-même, celle qui se dérobe toujours.

Claude Esteban

 

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