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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 14:46

PREMIERE PARTIE
Chapitre I — Départ pour l'Asie

Je montais la passerelle de « l'Athos II », perdu dans mes pensées. D'ici une heure le bateau allait appareiller pour un voyage d'un mois vers l'Extrême Orient, le Vietnam mon pays natal. Que me réservait le futur ? me demandai-je. Les vents de la guerre soufflaient en tornade autour de moi. « Les Allemands vont nous envahir » m'avait dit un voisin. « Nous allons tous être tués » se lamentaient mes grands-tantes. Je savais aussi que le Vietnam n'était pas un endroit sûr non plus. Selon ce que disaient les journaux, le Japon avait déjà envahi la Chine jusqu'aux confins du Vietnam et celui-ci pourrait devenir sa prochaine proie. Comme j'atteignais le pont, je me retournai et regardais la ville. J'aimais la terre de France, particulièrement ses bons plats, ses femmes. Tout m'émouvait. J'espérais bien y revenir. Mais quand ? C'était en décembre 1939 et j'avais 17 ans. En tant que membre de la famille Mai, je respectais les décisions de mes parents. Je savais que mon père, qui était resté au Vietnam, souhaitait que nous restions étudier à Paris mais ma mère avait décidé le contraire. Elle était désireuse de revenir pour veiller sur mon père car elle avait appris que pendant son absence il aurait été vu en compagnie d'une maîtresse.

Je jetais un coup d'oeil vers ma mère qui me sourit. «Aide tes frères et soeurs à porter leurs bagages » dit-elle de sa voix douce. Ma mère était jolie, l'air d'une française bien que seul son père fut français. Il était venu aux colonies en tant que soldat du corps expéditionnaire, à la suite d'un coup de tête. Rendu à la vie civile, sur place, il s'installa comme fournisseur en produits frais de l'Intendance aux Armées et avait épousé ma grand-mère qui l'assistait dans l'exercice de son commerce.

Mon frère Maurice et moi prîmes quelques-uns des bagages et descendîmes l'escalier menant vers nos cabines du pont inférieur. La cabine était très confortable, presque luxueuse car, dans la hiérarchie coloniale, mon père était assez haut placé pour nous assurer confort et qualité à notre « standing. »

Comme elle défaisait sa valise, le premier objet que ma mère en sortit fut un portrait de mon père et une photographie de la famille réunie. Je ris en mon for intérieur. Quand elle était auprès de lui, elle était souvent irritable et exigeante. Cependant elle lui était dévouée. Eh ! bien, un jour peut-être, je comprendrai ces choses. Je jetais un regard sur la photo de mon père. C'était un homme de taille moyenne, au visage mince portant de grosses lunettes d'écaille qui lui donnaient l'aspect d'un professeur, d'un docteur ou quelqu'un de cette sorte. Mais ce n'était pas du tout lui. En réalité c'était un homme d'affaires florissant, un de ces rares Vietnamiens qui avait été capable de devenir riche sous la domination française qui ne les encourageait pas à développer des affaires d'importance.

Comme je me laissais tomber sur ma couchette et fixais le plafond, ma mère me dit « tu as l'air pensif ! » et me sourit.

« Je préférerais être à Paris en train de faire du lèche-vitrines avec une de mes amies à Montmartre » répondis-je. Pourquoi cacher ce que je ressens  pensai-je. Qu'allait-il arriver à notre retour à Hanoi ? Peut-être allais-je enseigner comme instituteur suppléant pendant quelques mois ? Ou être enrôlé dans l'Armée française et combattre contre les Japonais puisque l'Allemagne avait annoncé la constitution de l'axe « Rome-Berlin-Tokyo » ? Je fis la grimace, drôle de perspective !

« Cc ne serait pas si mauvais » dit ma mère. « Tu seras avec ton père, il sera heureux de te revoir. »

C'est vrai, pensai-je en moi-même. Mon père a toujours été très pris par son travail, mais il prenait le temps de me parler, de me renseigner sur ma famille. Son père était un personnage très important, un haut mandarin et l'un des quatre Maréchaux du Vietnam, un poste d'honneur qui comportait un élément spirituel important. « Nous trouvons trace de nos ancêtres jusqu'à il y a quelques centaines d'années, à l'époque de l'Empereur Mai Hae De. Il parlait sérieusement.

Papa était en quelque sorte une énigme. Grâce à sa haute position, mon grand-père Mai Trung Cat avait reçu la proposition de faire éduquer son fils en France. Voyant le pouvoir des Français au Vietnam il savait qu'une éducation française aiderait mon père à réussir, il donna son accord à cette proposition. Comme cela peut arriver, mon père ne réussit pas au collège. Pour éviter l'humiliation de rentrer en disgrâce dans la maison de son père, il rejoignit l'armée au début de la première guerre mondiale. Il en sortit en héros et eut la bonne grâce de devenir citoyen français et de se joindre à l'Administration française. Peu de temps après, il rencontra et épousa ma mère, une Française. En réalité, elle était Eurasienne mais, dans l'esprit de mon grand-père vietnamien, elle était méprisable. Grand-père Mai Trung Cat rejeta cette alliance réduisant à néant le plan qu'il avait échafaudé le jour où il avait envoyé son fils en France pour y être éduqué.

Comme le bateau naviguait, je sortis sur le pont et regardais autour de moi. La plupart des passagers étaient des fonctionnaires français et leur famille retournant en Asie pendant qu'il en était encore temps. Je contemplais les eaux sombres de la Méditerranée et les cieux gris de l'hiver, réfléchissant et méditant. Qui suis-je ? Quels sont mes désirs ? Où vais-je ? me demandais-je. Je pensais au tableau de Gauguin « Noa Noa » et sa recherche de la compréhension de lui-même parmi les natifs de Tahiti. Je me moquais de moi-même. J'étais natif de l'Extrême Orient et je me voyais classé parmi les Européens. J'étais catholique par ma mère, cependant j'étais bouddhiste aussi par mon grand-père. Je parlais français avec aisance cependant mon père s'était attaché également â me faire apprendre et respecter la langue vietnamienne (comme aussi le chinois). Que va-t-il m'arriver pour m'aider à découvrir qui je suis, continuais-je à me demander. Comme j'étais assis sur un transat du pont, les nuages s'assombrirent et une légère pluie commença à tomber. Je serrais mon manteau autour de moi et me mis debout. Mon regard tomba sur plusieurs jeunes garçons jouant auprès d'un canot de sauvetage. Deux d'entre eux avaient la peau sombre, peut-être des natifs du Cambodge, un autre la peau claire, probablement un Européen. Ils jouaient ensemble amicalement, leur esprit apparemment libre de tout préjugé nu discrimination tant qu'ils n'auraient pas atteint l'Indochine. Je ressentis une douleur au creux de l'estomac comme mon esprit revenait au temps de ma propre enfance, aux railleries et aux taquineries de mes condisciples. « Métis. » J'entendais à nouveau les cris et les rires. « Il mange les chiens avec leurs poils. »

La pluie commençait à tomber dru et j'allais sous le couvert d'une porte. Irai-je à l'intérieur m'abriter où il faisait chaud ? Ou allais-je rester debout sous ce vent tourbillonnant au-dessus d'une mer démontée ?

Dans mon esprit, les événements de ma vie commençaient à se classer les uns après les autres.

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