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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 15:01

Comme fils d'un mandarin de haut rang, et avec son consentement, je fus choisi par l'Administration Française pour aller étudier en France. C'était en 1901, je n'avais que sept ans, j'étais né le 23 août 1894 alors que mon père avait noté dans son journal personnel que j'étais venu au monde le septième mois de l'année du Dragon (Nam Thin) du calendrier lunaire, ce qui correspond plutôt à août 1892 du calendrier grégorien. C'est ainsi que je quittais le Vietnam avec un groupe de jeunes garçons Vietnamiens qui, eux aussi, devaient suivre leur scolarité en France : Ngyuen Van Xuan, Bach Thai Tong et son frère Toan, Tran Van Chuong, La Quy Loi et son frère Chuy. Ils venaient de familles riches. Nous fûmes inscrits au Lycée de la Belle de Mai à Marseille pendant la première année, puis nous avons été transférés au Lycée d'Alger, en Algérie, où le climat était jugé plus convenable pour les étudiants originaires des régions tropicales. Monsieur Granet, d'une banlieue de Marseille fut choisi pour me servir de correspondant en l'absence des parents. Il le resta jusqu'à la fin de mon séjour en France, en 1918.

En 1916, seuls Nguyen Van Xuan et Tran Van Chuong étaient bacheliers et admis à poursuivre leurs études supérieures. Comme tu le sais, Nguyen Van Xuan, diplômé de Polytechnique, est maintenant officier supérieur de l'Armée Française et Tran Van Chuong, avocat au barreau de Hanoi. Le reste d'entre nous devait être renvoyé à la maison. Je savais que mon père était sévère et n'admettrait pas que je lui revienne en « fruit sec », je décidais alors de ne pas rentrer chez moi. Je choisis de rejoindre Sidi-Bel-Abbes pour m'enrôler dans la Légion Etrangère pour la durée de la guerre. La France, en guerre contre l'Allemagne depuis 1914, avait besoin d'hommes.

Pendant deux ans je vécus dans les tranchées, prenant part à la bataille du Chemin des Dames, près de Verdun, où les canons faisaient rage comme les flammes de l'enfer. Puis en novembre 1918 la guerre s'acheva. J'en sortais avec le grade de sergent nommé au feu, avec la Croix de Guerre, la Médaille Militaire et la Croix de Combattant épinglées sur mon uniforme. Je pensais qu'il était temps de rentrer à la maison, je pouvais revenir, je n'avais pas les mains vides. J'avais le regret de ne pas avoir été un élève studieux et d'avoir passé mon temps à jouer au football, au tennis ou à faire de la boxe. Mais ce qui a été fait est fait !

De retour à la maison, je fus reçu en héros de guerre et continuais à servir dans l'Armée Française à Mon Cay, au nettoyage d'un territoire nommé « les Cent Mille Monts », le long de la frontière chinoise qui était infestée de pirates (parmi lesquels se mêlent des troupes chinoises déguisées), des trafiquants d'opium et d'autres envahisseurs. Après avoir été blessé à plusieurs reprises on me déchargea de cette mission et on m'offrit le choix, soit de rester citoyen vietnamien et être admis dans le cadre du mandarinat, comme mon père, soit de demander la citoyenneté française pour devenir fonctionnaire de l'Administration Coloniale.

J'optais pour la citoyenneté française malgré la désapprobation de mon père. Néanmoins il admit finalement que je n'avais pas tort de m'orienter dans ce sens, mon éducation au loin m'avait complètement changé. Je n'avais plus grand chose de l'Asiatique que j'étais dans mon comportement et j'aurais probablement choqué mes compatriotes si j'avais à travailler à leur côté. Mon père n'était pas heureux de perdre son fils aîné mais il me laissa partir avec sa bénédiction.

En 1919, je décidais de m'installer à Hanoi après ma rencontre avec ta mère Marie-Louise 0lléac, qui était fille d’Auguste, Alexandre 0lléac, colon de la première heure qui avait bâti une fortune en fournissant des vivres frais à l'Armée Française. Il était arrivé au Vietnam en 1892, en tant que soldat des troupes du Corps Expéditionnaire Français, après qu'il soit parti de chez lui à Toulouse à la suite d'une dispute avec son père. Il épousa une Vietnamienne et son seul enfant, ta mère, naquit en 1899. Mon père n'apprécia pas que sa future belle-fille fût française, et même pire, une métisse ! Cependant il accepta d'assister au mariage.

« Les choses en vinrent à leur point de rupture quand j'amenais ta mère en visite officielle dans la famille. La sixième concubine de mon père qui agissait comme si elle était une épouse légitime, me dit : « Alors tu amènes à ton père une jument métisse comme belle-fille ?» C'en était trop, j'éclatais de rage et la giflais. Elle se mit à hurler. Mon père se précipita en l'entendant crier et me dit sur un ton de colère : « Tu as dépassé les limites. Sors de ma maison et ne reviens jamais. » C'est ainsi que je fus chassé de ma propre famille.

Puis en 1932, quelques années avant sa retraite, mon père était sur le point de célébrer la concession en sa faveur par la Cour Impériale de plusieurs titres honorifiques de prestige. Il m'adressa un message pour me dire que je serais à nouveau le bienvenu si j'acceptais de me joindre à la famille.

Le moment venu, mon père me dit : « Je reconnais que tu mérites des félicitations. Tu as réalisé ta fortune sans aucune aide de ma part, ni appui de qui que ce soit. J'en suis fier et

voici mon présent. »

Il appela ses serviteurs et fit apporter le cadeau. C'était un panneau en bois sculpté, portant des sentences parallèles en idéogrammes sino-vietnamiens (nome) laqué noir et or. « Ce sont des sentences que j'ai composées à ton intention »,

il les cita en vietnamien

« Duy Thi Anh Hung » (Tu es un héros) « Nang Ban Sach » (Ce que tu as bâti)

« Thi Chan Tai Tu» (Ne peut être réalisé)

« Tu Phong Luu » (Que par quelqu'un de très doué)

« Maintenant, présente-moi tes enfants. »

A ce point de l'histoire, mon père cessa de tirer sur sa cigarette. Je me souviens très bien de cette présentation. Comme je me tenais, tête baissée, devant mon vieux grand-père vietnamien, il me remit un billet de cinq piastres.... une fortune. Que de bonbons et de chocolats en perspective avec ce billet ! Au déjeuner, comme « barbare », je fus admis à la table de cérémonie, avec les grandes personnes, avec une servante derrière ma chaise pour me servir.... y compris ce que je n'aimais pas. Mais je fis l'effort d'avaler tout cc qu'elle mettait dans mon assiette afin de ne pas la contrarier ni l'ennuyer.

Quand il eut fini sa cigarette, mon père continua son histoire. Les titres que mon père recevait de l'Empereur Mai Dinh étaient : Tien Binh Bo Thuong Thu Lanh (Ministre Honoraire de la Défense) ; Van Tan Tu Tuoc (Baron de VanTan) ; Thai Tu Thieu Bao (Prince Tuteur de la Couronne) ; Dong Cac Dai Hoc Sy, Tong Doc Bac Ninh (Grand Lettré, Colonne Est de la Cour et Gouverneur de Bac Ninh.)

Mon père me regarda : « Vois-tu où je veux en venir, Jean-Jacques ? » demanda-t-il. « Je crois que oui, Père » répondis-je. « Notre famille a une longue histoire et je dois veiller au maintien de son renom ». Mon père sourit et se leva de table sans ajouter un mot.

Après avoir terminé ma scolarité secondaire à l'école catholique des Frères de Hanoi, mon père décida de m'envoyer compléter mon éducation en France. J'étais avec ma ligne de vie est longue, ponctuée par beaucoup d'événements passionnants sur la paume de ma main gauche.

Mais quand je jette un regard sur l'autre, je me demande ce qu'elle a voulu me dire en y lisant les lignes car elle révèle mes racines les plus profondes qui s'étendent sur des dizaines de siècles. Je ne doute pas qu'elle ait voulu me prévenir de me sentir concerné par le futur révélé dans cette autre main, celle qui caresse l'autre femme de ma vie : le Vietnam.

Je suis maintenant un vieil homme approchant de ses soixante dix-sept ans. S'il y a encore un peu de tristesse dans mon coeur, c'est au sujet de mes enfants. Rémy, Dominique et Martial. Pendant toute ma vie j'ai agi le mieux que je pouvais pour eux.

Maintenant c'est à peine s'ils me parlent. Quand ils le font, c'est pour me reprocher d'avoir toujours été distant, autoritaire, froid et indifférent. Ces paroles me touchent comme des coups portés au coeur et me causent beaucoup de douleur. Je les ai élevés comme je l'avais été, tout comme mon père l'avait été, dans le respect du patriarche, à croire qu'il savait mieux, à suivre ses directives et à lui faire confiance.

Quand je regarde en arrière, je suis persuadé que j'ai fait ce que j'avais à faire. Ils réaliseront ce que j'ai fait pour eux... quand je serai parti. Je suis prêt à quitter ce monde à tout moment... à avoir mon âme aspirée par le trou noir de la galaxie d'où je sortirai pour être envoyé, peut-être dans une autre galaxie, sur une autre planète quelque part dans le cosmos... pour une autre vie matérielle. Si je devais revenir sur cette terre... Oh Dieu, s'il vous plaît, ne m'envoyez pas dans la peau d'un âne du Maghreb, car j'ai vu comment ce pauvre animal y est traité par ses Maîtres.

FIN

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