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De Romain Gary à Emile Ajar...

Le double, le pseudo: entre ressemblances et faux semblants. Romain GARY versus Emile AJAR (3/5)

Emission enregistrée dans le cadre du Festival Cité Philo à LILLE -en direct du Grand auditorium du Palais des Beaux arts de Lille -13 Novembre 2013
Troisième temps de notre semaine consacrée au thème du double et du pseudo, entre ressemblances et faux semblants.
Nous accueillons aujourd’hui Paul Audi qui vient nous embarquer dans une histoire délirante, une histoire de mue, de changement de peau, d’impuissance cosmétique pour camoufler une détresse tragique qui s’accroche à la littérature comme à un boa de sauvetage : ou comment Romain Gary devint Emile Ajar.
Paul Audi et Adèle Van Reeth GMS © Radio France

On pensait qu' Emile Ajar était le pseudonyme du neveu de Romain Gary: Paul Pavlevitch.

AJAR signifie entr'ouvert mais aussi porte à faux .
le 2 décembre 1980 Romain Gary se tirait une balle dans la gorge et par le même geste Emile Ajar s'était suicidé lui aussi.
" Il n'y a pas de commencement, j'ai été engendré, chacun son tour, et depuis c'est l'appartenance,j'ai tout essayé pour me soustraire mais personne n'est arrivé,on est tous des additionnés.J'avais pourtant élaboré un système de défense très au point, devenu connu dans le jeu de l'échec sous mon nom,la défense Ajar. Alors je deviens un python, une souris blanche,un bon chien, n'importe quoi pourvu que je n'ai aucun rapport d'où internements en thérapeutique en vue de normalisation, je persévère, je saute ailleurs, je débine, cendrier, coupe papier,objet inanimé, n'importe quoi de non coupable.Vous appelez ça folie, vous ? pas moi.J'appelle ça légitime défense. Emile AJAR
Paul AUDI "je me suis toujours été un autre "et "la fin de l'impossible" (Christian Bourgois) Les Cahiers de l'Herne sur Romain GARY.
De quoi se protégeait Emile AJAR ?
Il se protégeait précisément de ne pas avoir d'identité et d'être du côté du rien d'identifiable.C'est tout le problème de cette pseudo pseudonymie.Romain GARY est déjà un pseudonyme de Roman Katsef invente d'autres pseudonymes: Fosco Sinibaldi pour publier l'Homme à la colombe à la fin des années 50,puis à la fin des années 60 Chatan Boggat mais très vite il avait décidé de révéler que Romain GARY était derrière ces noms là. Emile AJAR arrive comme un troisième pseudonyme,mais il a gardé le secret jusqu'au bout et l'a même emporté avec lui dans sa tombe,et ce n'est que de nombreux mois plus tard, que d'abord son neveu (qui incarnait aux yeux des journalistes, l'auteur Emile Ajar) Paul Pavlovitch écrit un livre après le mort de Gary,qui s'appelle "l'Homme que l'on croyait" et quelques semaines plus tard Gallimard publie "Vie et mort d'Emile Ajar" le dernier texte de Romain Gary dans lequel lui même exprime sa vérité de cette histoire,à la fois rocambolesque, folle,parce qu'elle les a menés Paul Pavlovitch et lui jusqu'à une sorte de schizophrénie paroxystique où les identités étaient complètement dissolues,et c'est ce livre qui aura attesté que Gary était l'auteur des livres signés Emile Ajar.
Romain Gary avait déjà reçu le Prix Goncourt pour "les racines du Ciel" et c'est Emile Ajar qui reçoit le Prix Goncourt et il faut bien que quelqu'un aille pour recevoir ce prix. Et c'est le neveu Paul Pavlovic qui va jouer ce rôle à sa place, se faire prendre en photo et répondre aux questions et donc se prendre au jeu.C'est alors que la relation entre l'oncle et le neveu va s'envenimer jusqu'à la mort de Romain Gary. Il avait tranféré sur quelqu'un d'autre la difficulté d'être lui même.
Toute l'oeuvre de Romain GARY tourne autour de cette question: comment être soi même ? Qu'est-ce que c'est que ce "moi même moimêmisant" comme il disait ? C'est à dire celui qui cherche à s'identifier à quelque chose, et en même temps dans le processus même de l'identification,à réduire et même à annuler toutes les possibilités de vie qui lui sont offertes, précisément parce qu'il n'y a pas d'origine, pas de commencement.
Nous sommes tous des "additionnés" et il faudrait que l'addition soit la plus longue possible,pour ne pas mourir de la soustraction. Nous sommes faits de plusieurs appartenances,accumulées, nous sommes sans cesse en train d'ajouter un masque à un autre masque,sur une absence de visage pour nous donner précisément un visage.
La force de Romain GARY est d'avoir eu cette difficulté d'être lui même, de s'indexer sous une seule identité,de manière non simplement existentielle,c'était une vraie détresse pour lui cette souffrance,mais également littéraire, on le voit avec l'invention de ce pseudonyme,comme moyen de la conjurer. C'est ce qu'il dit en 1969 dans un entretien avec André Bourin:
AB: Vous avez déjà changé de peau souvent : vous avez été officier,écrivain cinéaste,etc... Est-ce que vous envisagez une fois encore de changer de peau ?
RG: "Sûrement, absolument, et certainement d'ailleurs,j'ai remarqué une certaine chose, c'est que je suis pratiquement exilé, je ne vis plus en France,je vis dans une petite île méditerranéenne et je me suis aperçu, coïncidence extrêmement curieuse,que je tends à changer maintenant beaucoup plus de costume que de peau.Je me demande si ce n'est pas la forme d'une certaine résignation,devant le fait qu'il me reste extrêmement peu de peaux que je pourrais adopter, je ne veux pas dire au point de vue temps qui me reste, je n'en sais rien,mais je n'ai plus tellement dans l'imagination,de formes d'existence auxquelles j'aurais voulu goûter en devenant un autre personnage.J'ai quand même fait le tour, parce que vous avez cité certaines de mes professions,mais il faut bien dire que le personnage que j'ai été ne se résume pas à la profession,il y en a eu de multiples, il a eu les femmes,les femmes vous font changer de peau à chaque fois,il y a eu des amitiés,j'ai laissé tomber à peu près tous mes amis,ou je me suis détaché d'eux, ou ils se sont détachés de moi,j'ai des fréquentations, j'ai des rapports aimables,mais je reste absolument sans amis,et j'ai une maison que j'aime beaucoup, j'ai changé de maisons,en plus de ça j'ai eu un très grand nombre d'aventures, certaines sont écrites ou seront publiées dans cinquante ans, mais, finalement qu'est-ce que ça veut dire changer de personnage,cela veut dire vouloir goûter la vie d'une façon que vous ne pouvez faire en étant ce que vous êtes: diplomate,ou ceci ou cela..."
Extrait de Gros Câlin le boa de 1974: "le lendemain Gros Câlin commença sa nuit.Il a déjà changé deux fois de peau...." Le narrateur va peu à peu s'identifier à ce boa jusqu'à le devenir lui même.
Cette histoire de peau est très importante chez Romain GARY et peut-être que pour mieux la comprendre, je citerai cette phrase formidable de lui : "Un homme qui est bien dans sa peau,est ou bien un inconscient ou bien un salaud.
Personne n'est dans sa peau sans être aussi dans la peau des autres et cela devrait tout de même poser quelques problèmes, non ?
".
C'est ça qui est en jeu dans l'identité, c'est l'exclusion de l'autre au nom de l'un, au nom du soi,et cette exclusion est fausse,parce que le soi est déjà quelque chose qui intègre les autres,nous sommes toujours un peu dans la peau des autres et les autres sont aussi dans notre peau et nous portons cela comme une charge.
A partir de là, une oeuvre peut se construire,et l'oeuvre de Romain Gary c'est construite sur cette base là.

Qu'est-ce que c'est finalement que d'être dans la peau des autres?

Il se trouve qu'un romancier est particulièrement disposé à entrer dans la peau des autres,mais nous qui ne sommes pas romanciers,nous entrons aussi dans la peau des autres par empathie,par sympathie, par affection,comme dit souvent Romain Gary: "je me lie facilement", je suis toujours déjà lié aux autres.Et ce sont ces liens ou cette ligature qui est à la base de son oeuvre.
D'ailleurs le gros câlin , cet immense python de 2m20 se love autour de lui, l'embrasse et c'est la figure même de cette peau des autres qui en permanence nous enveloppe.
Qu'est-ce que l"on fait avec cela. Toute la question est de savoir si on peut l'accepter et l'accepter veut aussi dire s'accepter soi même.
Comment fait-on pour s'accepter soi même ?
Toutes les phrases de Romain Gary, toutes ses prises de position, tous ses livres,sont empreints d'un mélange ou de noeuds indissolubles entre un désespoir : "je ne suis que moi même" et une sorte d'appétit de tout ce qu'il n'est pas. Et cette tension est caractéristique de son oeuvre, il la porte de bout en bout.Il la portera aussi bien dans l'oeuvre signée Emile Ajar,qui est véritablement une oeuvre de Romain GARY mais qui a aussi des conditions de vie particulières.
La seule façon de s'accepter dit-il est de "s'accepter à perte de vue"c'est à dire jusqu'à la disparition pure de soi dans les autres.
Le désespoir ne vient pas de sa frustration de vivre mais de celle de ne pas pouvoir vivre plus que sa propre vie, d'où ici le désir d'écrire et de se mettre dans la peau des autres, dans "une fringale de vie". Ce vide contient son corolaire, la vie ne lui suffit pas puisque la vie est ailleurs.Il faut voler des morceaux de vie que l'on s'invente en même temps.Il a multiplié les visages, les fonctions,les identités, mais toujours pour mieux s'accepter. Ce n'est pas pour se complaire dans son désespoir mais c'est précisément pour en sortir. C'est la seule façon de s'accepter que de précisément s'additionner par des vies multiples.
La littérature offre un levier tout à fait extraordinaire et conséquent dans cette quête qui n'est pas une quête d'identité à proprement parler,mais qui est une quête par désidentification par multiplication d'identités.
Extrait de "Vie et mort d'Emile Ajar"_"Je me suis toujours été un autre"lue par Georges Claisse.Testament paru après sa mort du 2 décembre 1980.Ce n'est pas un jeu entre le réel et l'apparence, le vrai et le faux,entre la fiction et la vie,ce qui s'est joué c'est vraiment un jeu entre la vie et la mort et les conditions de survie, et c'est très différent que de réduire ça à une affaire d'apparence ou de personnage "qui vient jouer le rôle de" ou "qui vient tenir le jeu de " et donc il faut tout de suite écarter l'enjeu de supercherie littéraire, ce n'est pas l'enjeu de cette affaire Emile AJAR .
"Nombreux sont ceux qui vivent en nous,si je pense, si je ressens,j'ignore qui est celui qui pense,qui ressens,je suis seulement le lieu où l'on pense,où l'on ressens, j'existe cependant à tous indifférent,je les fait taire,je parle, les influx entrecroisés de ce que je ressens polémiquent en qui je suis;je les ignore, ils ne dictent rien à ce que je me connais,j'écris". Fernando PESSOA en réalité Ricardo REY pseudonyme de PESSOA.
Le rapport à soi dans l'écriture est le signe d'une intranquilité que l'on trouve à la fois chez GARY et chez PESSOA en tant que désespoir et frustration de ne pas pouvoir vivre plus.
Comment un écrivain joue avec la mort pour la prendre de vitesse. 23:00
Romain GARY naît en Lithuanie donc en Russie à l'époque,il connaît les persécutions et les pogroms,il se réfugie avec sa mère à 7 ans en Pologne,et il arrive à Nice à l'âge de 14 ans.Ce début de vie est fondamentale pour comprendre ce qui s'est passé autour de la question identitaire.
L'identité ou la désignation identitaire par l'autre,lui est apparue comme la menace absolue, c'est précisément d'être identifié qui est menaçant. Donc très vite il s'est agit pour lui de ruser ou d'échapper à cette identité mortifère en embrassant cette vie multiple, pleine de masques, pleine de prestidigitation,pleine d'apparence,précisément pour ne pas se transformer en cible.Parce que la cible commence dès lors qu'il y a identification.
Cette expérience primordiale a longtemps pesé sur lui, la façon dont il a cherché à échapper à son identité a été d'écrire des romans et de se réinventer lui même, en permanence il devait renaître à une vie potentiellement supérieure,donc vivre au-dessus des moyens actuels de vie, essayer d'embrasser des expériences qui sont beaucoup plus intenses que celles qu'il vit actuellement. Donc le roman, il ne l'a jamais écrit pour écrire des romans,il a écrit pour devenir quelque chose. L'origine et la fin de l'écriture romanesque,ne sont pas dans la littérature, elles sont hors littérature, elles sont dans le devenir personnel d'un homme,qui veut échapper au devenir mortifère par des démultiplications de ses appartenances.26:10
Extrait : Le personnage de Gengis Cohn.

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Emission Les Nouveaux chemins de la connaissance
Ecoutez l'émission 49 minutes
Ressemblances et faux-semblants (3/4) : Romain Gary versus Emile Ajar
13.11.2013 Par Adèle Van Reeth
Réalisation : Nicolas Berger
Prise de son: Christophe Goudin, Tanguy Lecorno, Stéphane de Moor et Jean Fromentin
Lectures : Georges Claisse

Lectures:

- Romain Gary, Vie et mort d'Emile Ajar

- Romain Gary, Gros-Câlin

- Romain Gary, La danse de Gengis Cohn

Extraits
- Entretiens avec André Bourin (1969, France Culture)
- Annonce du Prix Goncourt à Emile Ajar pour La vie devant soi, reportage (TV 17/11/1975)
- Apostrophes, Bernard Pivot et Paul Pavlowitch (3/07/1981)
Paul Audi et Adèle Van Reeth GMS © Radio France
Invité(s) :
Paul Audi, philosophe

Thème(s) : Idées| Philosophie| Romain Gary
Lien(s)
Citéphilo 2013
Document(s)
Gros-Câlin Romain Gary Mercure de France, 2007
Légendes du je (Romain Gary-Emile Ajar) Mireille Sacotte Gallimard, 2009
La danse de Gengis Cohn Romain Gary Folio Gallimard,


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