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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 14:45

Le plaisir de philosopher avec des penseurs tristes dans "les bons plaisirs" d'Ali Rebeihi du 28 aout 2013 sur France Culture
Avec :Frédéric Schiffter Philosophe iconoclaste, enseignant à Biarritz. Auteur du bluff éthique, délectation morose, philosophie sentimentale et

"Le charme des penseurs tristes", aux éditions Flammarion (2013)
"Survivre aux tensions organiques et aux états d'âmes et confins, voilà un signe d'imbécilité, non point d'endurance. A quoi bon un retour à la platitude de l'existence. Ce n'est pas seulement après l'expérience du néant que la survie m'apparaît comme un non sens, mais aussi bien après le paroxysme de la volupté. Je ne comprendrai jamais pourquoi nul ne se suicide en plein orgasme, pourquoi la survie ne semble pas plate et vulgaire, ce frisson tellement intense mais si bref devrait consumer notre être en une fraction de seconde, or, puisque nul ne le tue pas pourquoi ne pas nous tuer nous même".
Lecture de E.M. CIORAN par Olivier Martineau dans "une vie une oeuvre" sur France Culture en janvier 2005.
"On ne rencontre jamais un auteur que l'on estime, sans avoir le sentiment que l'on a affaire à un imposteur." Souvent un auteur met le meilleur de lui même dans ce qu'il écrit, mais c'est toujours le décalage qui existe entre l'idéal et le réel, au fond c'est une forme d'impasse et vous êtes condamné à être déçu.
AR: Vous vous définissez Frédéric Schiffter comme "un nihiliste balnéaire" vous écrivez dans vos aphorismes: "délectation morose":
"Naître et aussitôt brailler, l'existence commence par une profession de foi pessimiste"
"En vieillissant je deviens la caricature du type que je suis, que je ne suis pas arrivé à être. En cinquante ans j'ai répété mon personnage mais à cet âge je n'ai plus la force de jouer mais mon corps, non seulement je n'ai pas guéri de mon enfance mais la vie m'a exposé
à la surinfection."
FS: C'est ce que l'on pense dans les périodes cafardeuses,alors comme je suis nourri à une littérature des moralistes,et bien plutôt que de me morfondre bêtement, j'essaye de mettre cela en forme. L'aphorisme se prête à merveille à ce genre de traduction de la morosité.
La morosité c'est à la fois un état cafardeux et un peu de mauvaise humeur aussi.Mais le mauvais poil ou mauvaise humeur peut devenir une muse chez moi et me donne de l'inspiration quand je suis en colère contre moi, contre le monde.Il est facile de me mettre de mauvaise humeur et très difficile pour m'en sortir aussi.
La Rochefoucaud : " On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître ".
On n'est pas dupe, il faut assumer cette part de pose et pour rester dans les citations : Montherlant disait :"On prend peut-être une pose,mais on prend la pose de celui que l'on est."
AR: Vous affirmez ne point être doué pour la félicité.
FS: C'est vrai si on entend par félicité, une sorte d'état, qu'on appelle aussi la joie, la effectivement ce n'est pas mon fort,parce qu'il me semble que la joie c'est une passion grégaire, c'est l'émotion de la foule,ce sont les supporters, les aficionados,les émeutiers, la foule en liesse...Je ne suis pas doué pour ça car sitôt que je me trouve au milieu d'une foule en liesse, heureuse, joyeuse,je me sens très mal à l'aise et je me demande toujours ce qui va m'arriver.
En revanche la mélancolie, cette passion solitaire dont je suis affecté depuis très longtemps, est la passion la plus éthique qui soit dans le sens où l'éthique c'est ne pas déranger le monde si vous voulez.
AR: Et à propos de la joie, vous récusez l'idée spinozienne selon laquelle "la joie est le passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection".
FS: ce n'est pas que je le réfute, c'est que je ne comprend pas grand chose à cette formule d'ailleurs je comprend pas grand chose à Spinoza d'une façon générale car que veut dire "le passage d'une moindre à une plus grande perfection" ? Je ne vois pas en quoi les hommes se perfectionnent en règle générale, à partir de quels critères, de quelle règle générale peut-on dire qu'on est plus ou moins parfait, et en quoi la joie nous rend-elle plus parfait...
Regardez les gens joyeux, ce sont des gens ennuyeux à mourir. Rien ne me paraît plus ennuyeux que des gens qui ne s'ennuient jamais.
AR: Vous préférez d'ailleurs la compagnie de l'homme heureux à celle de l'homme joyeux,que vous décrivez comme "un exhibitionniste du vouloir vivre".
FS:Cela a des dégâts collatéraux , le joyeux est tellement joyeux qu'il vous suspecte dès qu'il vous voit ne pas partager cette émotion.Il y a une certaine agressivité dans la joie.Et je m'en méfie un peu car je suis misanthrope et me défie de l'humain en général. je ne dit pas que j'ai raison c'est une idiosyncrasie, une particularité subjective, ce n'est pas un point de vue philosophique.
Je n'ai jamais cherché dans la philosophie, une système, une doctrine, auxquels il faudrait que je me conforme. J'ai toujours fait en sorte que mes pensées ce conforment à ce que je suis, voilà.
AR: mais vous rejoignez l'idée de Clément Rosset qui dit que "la joie est une force majeure, une disposition psychique profonde et non un état qu'il faudrait atteindre pour devenir sage".
FS: Là c'est pour opposer mon maître Clément Rosset à Spinoza. Quoi qu'il arrive, malgré tous les déboires que vous pouvez endurer dans l'existence, il y a toujours une sorte de force chez le vivant et notamment le vivant qu'est l'humain,une force qui le pousse à continuer malgré tout.Parce que si on commence par examiner les raisons pour lesquelles il faudrait vivre, il n'y en a aucune.La raison dirait au contraire, il faut se supprimer.
AR: Crier sa joie de vivre s'apparente pour vous à une forme de folie ?
FS: C'est une folie par contre il est tout à fait déraisonnable de continuer à vivre, c'est pour ça que c'est une force majeure même pas une délibération.je crois que la force majeure de Clément Rosset s'apparente au vouloir vivre de Shoppenhauer c'est à dire qu'on continue une peu comme le hamster si vous voulez qui tourne dans sa roue, il ne sait pas pourquoi il pédale dans cette espèce de grande roue, mais effectivement si on devait lui poser la question,il dirait qu'il a des motifs: qu'il avance dans vie, en fait il ne va nulle part...jusqu'au jour où on le trouve mort à côté de sa petite roue.En fait comme nous tous, il ne va pas très loin en attendant on pédale....
AR: A la joie spinozienne, vous préférez nettement ce grand démoralisateur du genre humain qu'est l'Ecclésiaste ?
FS: On se pose la question de savoir que fait cet auteur dans l'Ancien Testament car il a été rajouté tardivement dans le corpus biblique ? C'est un auteur qui nous décrit la misère de l'homme sans rédemption possible. C'est un texte profondément désespéré mais très très beau, c'est un poème. dont on ne connaît même pas l'auteur. je me suis aventuré avec plaisir à penser que c'était certainement un esthète fatigué du Ier siècle avant Jésus Christ, un dandy patricien, une sorte de Des Esseintes de Huysmanns dans A Rebours qui écrit ce poème testament. A la limite au fond toute littérature après l'Ecclésiaste est inutile.
AR: Dans l'Ecclésiaste, tous les humains subissent le destin de Job selon un hasard aveugle, les injustices, les parjures, les forfaitures, les trahisons,jamais la Justice ne passe sur le destin des hommes et les hommes sont voués à des souffrances et tout ça pour rien.Tout n'est que vanité. C'est imparable et c'est souvent le cas avec les moralistes et c'est pourquoi on ne les aime pas,c'est parce qu'ils sont imparables, irréfutables, ils disent ce que personne ne veut entendre par conséquent on ne les lit pas, on préfère lire des gens qui vous vendent de l'optimisme,ou des rédemptions religieuses ou philosophiques. C'est à dire que "je puis être moi, le sauveur de moi même,l'artisan de ma vie,le sculpteur de mon être, c'est à dire toutes ces fadaises que l'on vend un peu partout et cela plaît tandis que les penseurs ne plaisent pas, ce sont des inconsolables, des inconsolés et par conséquent des incompris".
AR: Frédéric Shiffter, sous quelle banière réunissez vous des penseurs tristes (et pas philosophes)aussi divers que Cioran, Roland Jaccard, Shoppenhauer, la Rochefoucauld, le dandy révolutionnaire Hérault de Séchelles, Albert Caraco ou encore Madame du Deffand "marquise du cafard"... des auteurs qui n'offrent aucune raison d'espérer, mais pour vous c'est un souffle léger pour les consciences sujettes à la mélancolie.
FS: Ce qui relie tous ces penseurs à travers les âges et non philosophes: (Cioran disait "les philosophes écrivent pour les professeurs, les penseurs pour les écrivains" mais souvent les penseurs sont déjà des écrivains) c'est le style !
Le style c'est l'antidote de l'esprit de sérieux qui est une lourdeur et une pesanteur tandis que l'esprit c'est un souffle, un sourire sibyllin, qui nous met à distance de nos propres affects, qui nous fait rire de nous même, qui dédramatise tout en n'enlevant rien au caractère tragique de l'existence, il le souligne en permanence mais de telle sorte que l'on en sourit et c'est le style qui fait leur charme.Il n'y a rien de pire que des gens qui n'ont aucun charme et s'ils n'ont aucun charme c'est qu'ils n'ont aucun style et inversement.Le style c'est le charme même.
AR: Apportons une précision les penseurs tristes ne sont pas forcément des penseurs de la tristesse.
FS: Non ils n'exaltent pas la tristesse, ils ne font pas de la tristesse une vertu, contrairement aux philosophes de la joie,(Spinoza, Robert Misrahi,d'autres encore qui voudraient que l'on devienne joyeux par je ne sais quel décret de la raison et de la volonté, et qui font de la joie une vertu; le penseurs tristes ils sont tristes, mais ne font pas de la tristesse une vertu et se contentent d'exprimer leur tristesse; c'est un état grâce auquel le style peut advenir.Et je vous met au défi de trouver un philosophe de la joie qui ait du style, ça n'existe pas ce sont souvent de tristes sires.
Les auteurs tristes ne sont pas des tristes sires, ce sont des stylistes distingués, amusants,humoristiques, mais l'humour c'est le rappel du caractère toujours tragique de la vie mais avec une certaine légèreté.
AR: la grande force de ces penseurs tristes, c'est leur relative clairvoyance quant à la mécanique du jeu social et des rouages de l'âme humaine.
FS: Leur totale clairvoyance, ils ne sont pas dupes,et d'ailleurs quand ils écrivent, ils ne prennent pas soin d'éclairer leurs semblables, ils ne s'adressent qu'à des gens qui ont déjà tout compris, qui sont déjà lucides.Donc leur public est déjà tout à fait restreint.Ils ne s'inscrivent pas dans les lumières, ils ne veulent pas éclairer les gens, simplement ils veulent exprime leur constat lucide sur le monde et qui les aime les lisent.
AR: Qu'est-ce qui vous charme chez Madame du Deffand que vous surnommez "la Marquise du cafard" ? Ce lancinant sentiment de l'ennui, vous écrivez c'est une sorte de "ténia de l'âme qui consomme tout ce qui pourrait me rendre heureuse" selon sa propre expression.
FS: Tout ce qui pourrait la rendre heureuse est rongé immédiatement par cette espèce de sentiment qui la ronge et qui est l'ennui et alors elle n'a de cesse de remplir ce vide qui la ronge et comment le fait-elle,en écrivant justement,des lettres et des lettres et des lettres à ses amis, et notamment son correspondant favori, son complice privilégié qui est Voltaire, lequel gentiment se moque d'elle en disant "Au fond Madame vous vous ennuyez, en réalité on voit bien que vous vous amusez aussi beaucoup à dire que vous vous ennuyez". C'est tout un jeu galant et poli du XVIIIè, mais Madame du Deffand est une très grande styliste et dans un Siècle des Lumières qui veut absolument réveiller l'Humanité, lui donner de quoi réfléchir, l'instruire etc.. elle n'est pas dupe du tout, pour elle, les Humains resteront à jamais ce qu'ils sont c'est à dire, au fond des êtres qui souffrent et elle a une formule admirable: " Ici bas,tout est souffrance de l'ange jusqu'à l'huître".
AR: Et ni la philosophie, ni la religion ni l'intense vie de salon n'ont eu raison de cette intense maladie orpheline qu'est l'ennui.
Cioran : Interview: "le secret de la vie c'est le sommeil qui rend la vie possible, ce en quoi j'ai vu que la philosophie ne pouvait pas m'aider que les philosophes ne peuvent rien me dire, des constructeurs des esprits positifs..Ce phénomène m'a ouvert les yeux pour toujours.La lucidité n'est pas forcément compatible avec la vie pas du tout même mais ça va au delà du suicide, c'est vraiment la conscience absolue du néant,et ça c'est pas compatible avec l'existence alors à ce moment là ou on devient religieux, ou on se suicide." (Une vie une oeuvre le 1er Janvier 2005)
AR: 1970 la lecture de Cioran vous réveille du sommeil de plomb dans lequel vous étiez plongé, assommé par le structuralisme, la déconstruction, la critique de la société spectaculaire, Cioran vous réveille...
FS:Oui alors là il faut avoir vécu ces années pour savoir à quel point il existait une tyrannie du concept, une doctrine des théories,et ça se chamaillait, les structuralistes avec les marxistes, après il avait les situationnistes, les déconstructivistes...toute sces choses barbantes qu'on a un peu oublié même si elles ont tenu pendant quelques années mais à l'époque c'était très prégnant.Mais lorsque j'ai découvert un librairie un recueil d'aphorismes de Cioran qui s'intitulait "Ecartèlement" et que j'ai feuilleté cet ouvrage, j'ai éclaté de rire à chaque page,et l'éclat de rire m'a secoué de ma torpeur philosophique. Cela veut dire qu'il y avait un terrain favorable pour le cynisme, le rire sarcastique et moqueur,mais j'ai aussitôt commandé tous les autres livres de Cioran et c'est devenu un auteur de chevet lequel m'a fait connaître d'autres auteurs,et de fil en aiguille je suis devenu le rejeton, l'arrière petit neveu, le petit cousin éloigné de tous ces penseurs tristes.
AR: Roland Jaccard, un fils spirituel de Cioran est l'un des rare penseurs contemporains qui figure dans ces philosophes tristes.Vous le découvrez en 1975 l'année de votre Baccalauréat avec "l'Exil intérieur" où il montre ce que qui va advenir de l'individu en quête de bonheur...
FS: Une société en quête de bonheur est en quelque sorte une société qui court à sa perte.Et l'histoire lui a donné raison, nous assistons à une sorte d'individualisme forcené et toutes les utopies se sont effondrées,les gens absorbent des médicaments psychotropes et sont très malheureux, jamais la psychanalyse et les thérapies n'ont eu le dessus.
Roland Jaccard est pour moi "un instituteur immoral" car c'est lui qui m'a dit "Vas -y ,tu peux être impertinent avec les vieilles barbes de la philosophie,écris comme si tu n'avais pas, penché au dessus de ton épaule,tous les maîtres de la Philosophie. Vive le style!" Et je lui dois cela même si c'est très immoral car le style n'est pas très moral.
" Haïr la vie dans le fond pour l'aimer sous toutes ses formes" Françoise SAGAN - Bonjour Tristesse

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commentaires

powered management 11/06/2014 09:58

That was an excellent interview. However, I’m not really satisfied on your thoughts regarding the culture. I do agree to the fact it is a subjective issue. Anyway, I wish to know more about the developments in the organization. Thank you.

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