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Ça marche. Ça fait vingt ans que ça marche. Vingt ans qu’un dispositif légal a été mis en place pour défendre et soutenir la production musicale francophone, et vingt ans qu’il porte ses fruits.

Pourtant, personne ne dira que tout s’est fait de gaieté de cœur. Même les défenseurs les plus acharnés de la "chanson française de qualité", comme on disait encore à l’époque, n’étaient pas d’un enthousiasme débordant.

Après tout, personne en France n’aime les règles strictes, surtout quand il s’agit de légiférer sur le plaisir.

Des quotas ?

Avant même de discuter du fond, tout le monde avait l’impression d’entendre maman dire

"tu auras ton goûter quand tu auras lu deux chapitres du livre que t’a offert Papy".

Mais, en ce début des années 90, une certaine morosité touche les professionnels de la musique en France. Ce n’est même pas une question d’argent – appelons un chat, un chat.

Dans quelques années, on parlera de cette période comme de l’âge d’or du disque.

Jamais les Français n’en ont autant achetés, jamais on n’a vu de telles piles de nouveautés et de compils dans les hypermarchés, jamais on n’a autant écouté de musique en voiture...

Oui, ce sont les années CD et aujourd’hui, certains soirs de spleen, les anciens

des maisons de disques de l’époque soupirent en parlant des chiffres d’affaires

de ces années-là.

Alors à l’époque, le problème, ce n’est pas l’argent. Il est là, merci.

En fait, une tendance s’est amorcée quelques années plus tôt : les ventes de variétés francophones s’effondrent.

La faute aux radios, diagnostiquent tous les professionnels... même les radios. Depuis plusieurs générations, la mécanique est simple : une bonne partie du marché du disque repose sur les achats des jeunes, qui achètent régulièrement, passionnément, frénétiquement des nouveautés qui les enthousiasment... jusqu’à l’enthousiasme suivant.Or on sait, depuis Charles Trenet avant guerre ou "Salut les copains" à l’aube des sixties, que le média le plus directement prescripteur est la radio.

Et on voit immédiatement, dans le volume des ventes, un lien avec le dynamisme de l’airplay.

Or une pratique nouvelle s’est installée et se révèle, à l’usage, comme étant singulièrement perverse dans ses effets sur les ventes d’albums d’expression francophone.

Soumis à une féroce concurrence sur l’audience, les réseaux FM visant le public jeune diffusent massivement des productions anglo-saxonnes.

Par goût de la langue de Shakespeare, de Michael Jackson et des Worlds Apart ? Pas seulement.

En général, un titre diffusé en France a vécu au moins quelques semaines sur les ondes en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Alors on peut n’entrer en playlist que des tubes anglo-saxons avérés...

Depuis des années,les producteurs se plaignent auprès des diffuseurs et auprès de l’autorité de tutelle

des radios, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel.

Le CSA propose entre les parties des accords portant sur des minima de diffusion de productions d’expression francophone et, pour soutenir l’émergence de nouveaux talents, des petits minima

à l’intérieur de ces minima.

Certain réseaux leaders négocient âprement sur un engagement indicatif de 20 % de variétés d’expression française dont 8 % de "nouveaux talents"... et n’accomplissent pas plus de la moitié

de leur part du contrat.

Mais des artistes commencent à s’exprimer, des éditorialistes prennent position contre

une uniformisation made in USA, tandis que des directeurs de la programmation de réseaux FM lancent des formules maladroites.

"On ne peut pas obliger un gamin qui veut New Kids on the Block à écouter Jean Guidoni"

Et le sujet devient peu à peu politique, dans une France qui vient de se déchirer autour de la ratification par référendum du traité de Maastricht.

On parle désormais ouvertement de quotas de diffusion de productions francophones imposés aux radios.

L’exemple ?

Le Canada qui, en 1973, a imposé à ses radios des obligations de diffusion de production canadienne, le Québec exigeant jusqu’à 65 % de chanson francophone.

Alors que l’on débat d’un grand projet de loi sur l’audiovisuel,le député Michel Pelchat, élu de l’Essonne, propose un amendement qui instituerait des quotas de diffusion de chanson francophone

sur toutes les radios émettant sur le territoire national.

Certains éditorialistes ironisent sur le paradoxe de voir un libéral défendre des quotas, d’autres sortent du placard les fantômes de Staline et de Robespierre, mais l’amendement Pelchat est soutenu par

Charles Aznavour, Jacques Dutronc, Louis Bertignac, ou Francis Cabrel, des journalistes cherchent

en vain l’artiste qui serait contre…

Et toute la filière soutient le projet : les "majors" du disque et les indépendants, la Sacem

et les autres sociétés civiles… et même beaucoup de radios dont quelques-unes avaient commencé par regimber.

Volte-face ? Pas exactement. D’abord, avec un quota de 40 % de chanson francophone,

on peut diffuser 60 % de chanson étrangère – ce qui est quand même beaucoup.

Ensuite, on a rarement vu un amendement déposé par un député discret soulever une telle sympathie

dans l’opinion.

Voté en 1994, le texte sur les quotas entre en vigueur le 1er janvier 1996 : outre un seuil de 40 % de chanson francophone à la radio, il impose des minima de "jeunes talents"

(c’est-à-dire d’artistes n’ayant jamais été couronnés par deux disques d’or).

la chanson francophone avait repassé la barre des 50 %. Désormais, elle grimpe, grimpe, grimpe… pour ne plus retomber sous les 60 %.

Certaines années, la France va consommer plus de chanson française que la Grande-Bretagne

ne consomme de productions britanniques !

Et aucun pays d’Europe continentale ne défend aussi fermement sa production locale, même l’Italie de la canzonetta, l’Allemagne du schlager et de l’eurodance…Surtout, des nouveaux noms apparaissent.

Beaucoup de nouveaux noms.

Et dans toutes les directions.

Le rap confirme.

On avait vu émerger les MC Solaar, IAM ou NTM, voici tour à tour Akhenaton en solo, 113, Saïan Supa Crew, Diam’s, Oxmo Puccino, Sexion d’Assaut (et son Maître Gims), Orelsan, un hip-hop français

à la fois inventif et populaire, audacieux et catchy.

Avec toujours les deux formats sur lesquels se fondent les carrières : des tubes fédérateurs et des albums qui soudent les communautés de fans.

En 2000, "Angela" révèle le collectif parisien Saïan Supa Crew au grand public tandis que l’album laisse pantois les amateurs du genre, sommés d’accepter tous les métissages avec la soul, le zouk ou la chanson.

En 2010, Stromae entame avec "Alors on danse" une carrière singulière qui dynamite les frontières entre le rap et la variété.

Et ces réussites tiennent aussi à ce que 40 %, c’est large… C’est même parfois très proche de l’unanimité.L’envol de Pascal Obispo à partir de "Tomber pour elle" en 1996, l’année 1998 pendant laquelle toute la France chante "Belle" avec Garou, Daniel Lavoie et Patrick Fiori, l’obsédant "Manhattan-Kaboul" par Renaud et Axelle Red en 2002, le trot enlevé de "Caravane" de Raphaël en 2005, le déferlement de Christophe Maé avec "On s’attache" en 2007, l’éclosion de Tal en 2012 avec "Le sens de la vie".

Tous ces événements sont la confluence de plusieurs engouements à la fois.

Parce que le public est pluriel et que la législation tend à favoriser les rencontres avec plusieurs auditoires à la fois, car les collégiens de retour à la maison et leurs parents sur le chemin du travail écoutent souvent les mêmes nouveautés dans des contextes musicaux différents…

Des stars se sont installées, Zazie, Calogero, Bénabar, Olivia Ruiz, Christophe Maé, Gérald de Palmas, Zaz… tandis que de grandes voix féminines s’imposent sur la durée – Hélène Ségara, Lara Fabian, Chimène Badi, Jenifer, Nolwenn Leroy, Anggun, Amel Bent, Liane Foly, Lââm, Natasha St Pier, Alizée, Tina Arena, Shy’m…

Les avatars du rock à la française marquent génération après génération, comme avec "Ton invitation" de Louise Attaque en 1998, "Respire" de Mickey 3D et "Dernière danse" de Kyo en 2003, "Brest" de Miossec en 2004, "Dis-moi" des BB Brunes en 2008…

On voit aussi ce que les professionnels appelaient des "musiques de niche" toucher un large public sans qu’il soit besoin d’appeler des sociologues pour expliquer les performances de chansons et d’artistes qui, quelques années plus tôt, n’auraient guère émergé de l’underground : le reggae jouisseur de Princess Erika, Sinsemilia et Tryo, le raï de Khaled ou Faudel, le chaudron hédoniste et ensoleillé de Zebda, la chanson malienne si bluesy d’Amadou & Mariam, le zouglou ivoirien de

Magic System…

Et les cultures "jeunes" font émerger régulièrement des personnalités marquantes : Ophélie Winter, M. Pokora, Manau, Sheryfa Luna, Lorie, Nadiya, William Baldé, Jena Lee… sur les générations qui suivent.

Ces vingt dernières années ont vu des succès imprévisibles, comme lorsque Vincent Delerm en 2002, Grand Corps Malade en 2006, Renan Luce, Julien Doré ou Grégoire en 2007, Stanislas en 2008

ou Cœur de pirate en 2009 s’échappent de toute idée préconçue de segment ou de niche.

Et même de nationalité, parce que la francophonie apporte beaucoup plus au marché français qu’un simple rapport démographique, Belges, Canadiens ou même Rwandais comme Corneille

(avec notamment "Parce qu’on vient de loin" en 2004) sont beaucoup plus nombreux dans les classements annuels de l’airplay que dans les statistiques administratives.

Cette capacité qu’a la France à créer une musique diverse et novatrice et toujours

renouvelée, c’est aussi le résultat d’un "petit" amendement.Un petit amendement, une filière créative et un public qui reste fidèle à sa langue et à ses artistes.

Et juste un dernier chiffre, toujours le même : 40 %.

Conception : Agence Sentiments Distingués

Texte : Bertrand Dicale

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