Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Seniors Dehors !
  • Seniors Dehors !
  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
  • Contact

Recherche

/ / /

 

L’Actualité de Jean Jacques Rousseau

Conférence de Maxime NEMO

Lorsque son titre a été donné à une conférence, il est bien évident que le plus difficile reste à faire. Ce titre choisi, il convient de le justifier en présence d’un auditoire. J’ai nommé cet entretien : « Actualité de Jean Jacques Rousseau » ; il me reste à vous faire admettre le bien fondé de cette intention.

Comment, en effet, en 1958, découvrir et établir l’actualité d’un être mort depuis 1778 ; et comment établir une parenté d’esprit entre ce qui est vivant, et l’homme quicréa des façons de sentir et de voir, il y a quelque deux cents ans.

On a dit, il est vrai de Jean Jacques que tout le « projetait vers l’avenir »… Tout de même, ce lien entre le passé et l’actuel, il convient de le rechercher. Voulez-vous tout d’abord que nous fixions ce point qui me paraît important : à proprement parler, Rousseau n’est pas un homme du XVIIIè siècle. « Projeté vers l’avenir », son influence ne devient véritable et efficace qu’à partir du XIXè siècle. Mais, pour devenir « actuel » il lui faut encore dépasser ce moment de la vie générale pour « entrer » dans les façons de vivre qui sont aujourd’hui les nôtres. Est-ce que Jean jacques fait ce bond en avant ? C’est si vous le voulez bien, ce que nous allons rechercher.

Plaçons d’abord cet être à la place, au plan qui sont les siens dans le groupe humain. Voici précisément une citation que j’emprunte au grand jurisconsulte anglais, Sumner MAINE, lequel écrivait avant de mourir en 1888 ces lignes importantes :

«  Nous n’avons pas vu de notre temps, et le monde n’a vu qu’une ou deux fois dans le cours des temps historiques, des travaux littéraires exercer une aussi prodigieuse influence sur l’esprit des hommes de tout caractère et de toute nuance intellectuelle, que ceux que publia Rousseau, de 1749 à 1762. »

Et voici l’avis d’un homme qui fut en son temps un rousseauiste éminent, puisque le fondateur de l’Institut Jean Jacques Rousseau à genève : Edouard Claparède…Nous voici parvenus à notre Xxè siècle ! puisqu’en 1912, Claparède écrivait : « De Rousseau, on peut dire que l’œuvre se modernise au fur et à mesure que le temps s’écoule. Rousseau sera pénétré des jeunes générations mieux que des anciennes. » Et en effet, les travaux accomplis depuis 45 ans, révèlent que la pénétration de ce difficile tempérament, se poursuit de façon plus subtile et plus sûre.

Mais on pourrait, ici m’objecter que l’avis cité estcelui d’un rousseauiste convaincu ; permettez-moi donc de faire état de l’appréciation d’un des plus robustes adversaires de Rousseau, puisqu’il s’agit de Jules Lemaître. En dépit de son hostilité, celui-ci fut obligé de reconnaître que Rousseau avait fait entendre « une vibration jusque là inconnue »

Puis, arrivant à notre époque et à nos écrivains, je citerai, pour commencer l’avis d’un homme qui porta la haine de Jean Jacques dans son cœur. Il s’agit de François Mauriac. Néanmoins, en 1939, pour une préface destinée à une réédition des Confessions, Mauriac écrivait : « Rousseau n’est pas mort comme tant d’écrivains du Passé : il est l’un de nous – il s’appelle Romain Rolland , Marcel Proust, André Gide. » Et Mauriac de rendre Rousseau responsable de ce qu’il appelle « les chienneries de ces auteurs »

J’arrive à des œuvres plus récentes et qui prouvent  à quel degré l’influence de cet homme reste manifestée et sollicite l’attention de l’esprit contemporain.

En 1934, paraissait un livre d’intense ferveur, dû au beau talent de Mme Noëlle Roger : « J.J.Rousseau, le promeneur solitaire ». En 1935 paraissait à Londres une œuvre importante d’Havelock Ellis : « De J.J.Rousseau à Marcel Proust ». Et il me paraît impossible de ne pas faire une allusion rapide aux deux célèbres ouvrages de Vaugham sur la pensée politique de J.J. Rousseau : « Etude sur le Contrat Social ».

Je cite encore une appréciation qui est de Georges Duhamel, lequel, dans une conférence faite à l’Université des Annales, en 1939 disait : « Nous voyons encore lever des graines qu’il a jadis mises en terre. » Et j’arrive à l’après guerre.

Tout d’abord, en 1952 paraissait l’important ouvrage de Pierre Burgelin : « La Philosophie de l’Existence dans J.J.Rousseau » ; œuvre qui tend à établir des relations directes entre les théories dites « existentialistes » et la pensée de notre novateur. Voici Jean Jacques considéré comme pouvant être le point de départ d’un mouvement d’idées dont les adeptes sont un peu partout ; le voici par conséquent introduit dans certaines des préoccupations les plus actuelles et faisant ainsi partie de notre pensée la plus immédiate.

Et ce n’est pas tout, car j’ai hâte d’arriver au plus beau livre en 1955 par Léon Emery (Les Cahiers Libres, à Lyon) et qui porte ce titre prometteur : « Rousseau l’annonciateur ». De cette œuvre magistrale, je détache ces lignes :

« Cet homme étrange qui a passé sa vie à se dépeindre,provoqué des montagnes de commentaires et qu’on n’arrive pas à connaître, nous arrache violemment par sa seule existence à nos habitudes de pensée :il nous fait voir le monde et l’homme en des perspectives vertigineuses. »

« Le lot du poète est de veiller et d’être seul », a dit un poète. C’est justement ce qui nous est impossible c’est ce que Jean Jacques voudrait exiger de nous, pour que nous retrouvions ensuite, en leur excellence rajeunie, la paix de l’esprit et la société juste »

Enfin, en cette même année 1955, paraissait le très beau livre de Lévi-Strauss : « Tristes tropiques » - récit d’une exploration chez les tribus primitives de l’Amazone, et dans laquelle à la page 421, je lis :

«  Rousseau, le plus ethnographe des philosophes : s’il n’a jamais voyagé dans les terres lointaines, sa documentation était aussi complète qu’il était possible à un homme de son temps, et il la vivifiait- à la différence de Voltaire – par une curiosité pleine de sympathie pour les mœurs paysannes et la pensée populaire. »

«  Rousseau, le plus ethnographe des philosophes » ! Est-il nécessaire de rappeler que l’ethnographie est une science toute récente. Cette appréciation, venue de la pensée d'un homme qui a voué son existence à cette forme de recherches suffit semble-t-il à justifier le titre choisi. La « vibration jusqu’alors inconnue » s’est emparée de l’avenir et justifie la belle parole de Goethe qui avait dit : « Un homme meurt avec Voltaire ;un homme naît avec Jean Jacques » c'est-à-dire l’être nouveau que nous sommes.

Or, nous sommes chaque jour, un peu plus cet être nouveau ! Mais si notre humanité est nouvelle, en quoi diffère-t-elle de la façon de vivre des hommes qui ont précédé la venue des générations actuelles ? C’est ce que je voudrais pouvoir signaler… Et je dis bien simplement signaler, car il est hors de doute que l’ampleur d’un tel sujet : le changement d’humanité, nécessiterait davantage qu’un entretien, puisqu’il faudrait préciser la nature de ce processus qui emporte l’humanité vers de nouvelles façons, non seulement de se concevoir, mais encore, de se réaliser.

  …

Il est deux dates que j’aime à rapprocher , parce qu’elles nous      aident à comprendre la nature du changement qui s’opère dans nos façons de vivre et d’être. L’une de ces dates est 1712 et correspond à la naissance de J.J. Rousseau ; l’autre : 1715 est la date de la mort de Louis XIV.

Le 1er septembre 1715, à huit heure un quart du matin, après avoir pronocé, la veille, des paroles que rapporte Saint Simon : « O mon Dieu, venez à mon aide ! » un très grand prince mourait dans sa 72è année de son règne. Quelques jours plus tard, ce furent les funérailles fastueuses. Un immense cortège étala ses aspects depuis Paris jusqu’à St Denis ; cortège qu’une foule de gens, installés sur les bas côtés de la route considéraient, paraît-il, avec plus de curiosité que de respect… Le spectacle , en effet, valait la peine d’être vu. Ce n’était pas seulement un grand roi que l’on conduisait à son tombeau ; mais tout un système ; car avec Louis XIV mourait l’absolu de la condition monarchique ; c'est-à-dire, cette notion de droit divin, tour à tour incarnée par Philippe II en Espagne, Henri VIII en Angleterre, et enfin ce Bourbon, ce suprême Bourbon, avec qui disparaissait le faste d’une pensée englobant le profane et le sacré dans la personne du monarque.

Or, en même temps, dans une maison de la vieille cité genevoise, un enfant faisait ses premiers pas dans l’existence : J.J. Rousseau, « l'homme nouveau ».

Qu’est-ce qui venait de succomber avec l’un et allait vivre avec l’autre ? Si je rapproche les deux faits :mort d’un grand prince et enfance d’un autre être, c’est que leur co-existence en un même temps, me semble éminemment symbolique : à cette période, l’humanité va changer d’aspect et de comportement vis-à-vis d’elle-même. C’est donc plus qu’un homme qu’on porte en terre en ce jour de septembre 1715, c’est même plus qu’un système politique et métaphysique qui disparaît ; c’est une face de l’homme qui meurt ! après -il faut le noter –s’être magnifiquement accompli.

Ce n’est pas sans intention que j’ai rappelé le nom de Saint Simon. Cet homme puissant, terrible est non l’évocateur presque prodigieux d’un époque révolue qu’il peint avec la puissance qui vous est connue, cet homme incarne la forme de civilisation en voie de disparition. Pour cette raison, il est celui qui s’oppose directement à J.J. Rousseau, c'est-à-dire : à ce qui va être.

Je pourrais citer dix exemples de l’opposition de ces deux tempéraments : je me contenterai de relater un seul fait : Dans les 41 volumes des Mémoires de Saint Simon –( il s’agit de la grande édition publiée par Boislile en 1879 ):à aucun moment ne figure une simple mention de la Nature ; ce qui est significatif. Car ceci veut dire qu’à ce moment, et depuis déjà deux ou trois siècles, l’homme qui est en jeu ne soucie nullement de la vie extérieure, je veux dire : extérieure à ses préoccupations d’homme du monde, et plus précisément d’homme de Cour.

Une simple relation dans Saint Simon relate l’atrocité de la température de l’hiver de 1709,au cours duquel la mer gela sur toutes nos côtes et la végétation fut abolie. Donc pendant plus de 40 volumes, il n’est question que des rapports d’homme à homme, sans que leur condition de vie avec la nature des choses, soit, ou pensée, ou simplement envisagée. Il en est ainsi de tous les mémoires de ces temps ; et Dieu sait s’ils sont nombreux ! Il n’existe pas, dans toute cette œuvre humaine, le plus infime soupçon de romantisme, et, cependant, le romantisme est sur le point de se manifester.

Au sortir de la considérable relation que sont les Mémoires de Saint Simon, si, grâce à cet évocateur prodigieux, la vie d’une grande Cour est placée devant ses yeux ; par contre, l’homme tel qu’il est, c'est-à-dire l’homme de la vie intérieure et de la vie simplement intime, cet homme, cette himanité nous demeurent parfaitement ignorés. Nous ne saurons à peu près rien des « sentiments » de Saint Simon ; nous ne saurons rien des sentiments qui l’unissent à sa femme. La vie de l’homme, la vie du couple se trouve comme absorbée , comme bue par celle de l’ensemble. Et la seule chose qui émane est une description – d’ailleurs extraordinaire !- du caractère. Le caracère est fouillé avec une acuité inouïe ; mais à aucun oment n’est livrée cette partie profonde, secrète de l’être humain que nous nommons l’âme.

Or, c’est précisément cette forme de révélation que porte en lui l’enfant qui grandit dans une maison de Genève, ignorant de son destin à venir. Jean Jacques révélera que l’homme n’appartient pas d’abord aux autres, mais réellement à lui-même. Il existe pour satisfaire ce que j’appellerai : la consommation intérieure, et pour s’abandonner à cette forme d’introspection susceptible de l’unir à la vibration des choses, et par là , à la vie universelle. C’est donc une immensité qu’il convient d’ajouter à la première qui ne comportait que celle des hommes et du social ; une immensité que l’esprit  classique n’avait pas soupçonnée, ou qui ne lui paraissait pas digne d’être relatée.

Que de choses seraient à dire sur la superposition de ces deux termes : classicisme, romantisme ! car, bien entendu, il ne saurait être ici question d’états simplement littéraires ou esthétiques, mais bien d’états « humains » ; c'est-à-dire d’états nous renseignant sur notre comportement et le sens de l’évolution, subie ou suscitée !...Or, le romantisme indique une orientation nouvelle etque quelque chose meurt avec Louis XIV et St Simon et que, toujours, quelque chose naît avec Jean Jacques.Un simple rapprochement de titres indique le sens de l’orientation apportée par le nouvel état d’esprit : l’œuvre de Saint Simon porte ce titre général : « Mémoires » ; celle de Rousseau : "Confessions" ! Car tout est confessionnel chez cet homme, même le Contrat Social ! La nature des apports est donc précisée. Ce n’est plus l’homme qui se voit  que l’écrivain nouveau sera chargé de traduire ; mais bien ce que j’appellerai : l’homme invisible, c'est-à-dire l’homme qui vit dans le secret de son être, dans le secret d’une nature du « Moi » jusque là à peu près inviolée.

Le « Connais-toi » antique comportait-il cette exploration des fonds- et, même, peut-être : des bas fonds d’un individu ? je l’ignore ; mais Jean Jacques répond par l’affirmative ; et, semblable aux spéléologues qui explorent les gouffres souterrains, il descend dans l’abîme de la vie intérieure. Là, se trouvent les eaux mortes ou actives, les aspects inconnus de la vie spontanée. Ce sont ces forces qu’il faut identifier, afin de parvenir à une connaissance de l’homme qui deviendra plus réelle, parce qu’elle  tiendra compte de la puissance des invisibles  qui, souvent, gouvernent nos réflexes.

Et c’est ainsi que quelque chose va surgir….’ Une vibration jusque là inconnue » ! et qui va naître de cette descente à travers soi-même qui est, pour certains, l’équivalent de la descente aux Enfers.

Un pathétique nouveau éclatera, celui de la fatale solitude ! C’est lui qui dictera à Rousseau des phrases que nul avant lui – sauf quelques visionnaires de la Bible – n’avait proférées et dont voici un exemple :

«  Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même » Et encore :

«  Tout est fini pour moi sur la terre, On ne peut plus m’y faire ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien à espérer, ni à craindre en ce monde, et m’y voilà tranquille au fond de l’abîme, pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même. » (1ère Rêverie)

Pour indiquer la nature de la transmutation qui s’opère, une phrase suffira ; celle-ci : « A une humanité de société succède une humanité de solitude ». Et les lignes (de Rousseau) que j’ai citées plus haut sontd’autant plus significatives et émouvantes qu’elles ne sont nullement le résultat d’un excitation littéraire ou momentanée ; elles sont le produit de toute une vie, d’une expérience vécue. Lorsqu’il les écrivit, Jean Jacques avait 64 ans et devait donc ourir deux ans après. C’est l’époque des Rêveries, où l’être, revenu de tout, se juge et s’ausculte une suprème fois. Il se juge en fonction de ce qui est autour de lui eyt de tout ce qui a été ;Or, de l’ensemble, il sauve cette chose unique : son « Moi » dont il est sûr ; sa personnalité qu’il sent réelle. La conscience du « Moi » a survécu à tous les désastres de l’existence, et seule, cette conscience de soi mérite d’être relatée, d’être l’objet de toute description humaine. Là est l’évènement qui est aussi, un avènement.

Nous sommes donc différents de l’être ancien ! Disons, pour plus de précisions : nous sommes différents de l’être classique ! et nous le sommes par cette part d’intensité personnelle que nous acceptons de dévoiler devant autrui. Hier, à travers le récit littéraire, la société était tout et affirmait ses valeurs ou dévoilait ses tares. L’écrivain n’était que ce « témoin des autres » dont Saint Simon reste l’exemple le plus prodigieux. Soudain, tout change !

« La littérature du XVIIè siècle, a si intelligemment noté Paul Valéry, est toujours adaptée à une "compagnie". Elle n’est pas de l’homme seul. On ne prend pas ces tons là pour se parler. »

En quelques mots, l’admirable penseur a résumé un drame de l’Histoire ! en indiquant cette période où non seulement « la compagnie existe » mais où elle est tout. Mais voici que, sous l’effet de certaines circnstances, « la compagnie » va disparaître. L’homme sui survit à l’effondrement social reste seul ; seul avec cette immensité du « Moi » que la solitude lui révélera. Et les sociétés – ou, pour reprendre l’expression de Valéry : les compagnies qui se reconstitueront, après le désastre, ne seront en rien comparables aux précédentes. Un style de vie s’est effondré.

Le thème de la solitude n’est pas une invention romantique, mais un résultat de l’Histoire.

Ce sont les événements politiques, économiques qui créent cette solitude que sentiront vivre autour d’eux tous les grands personnages lyriques de cette période – qui vient jusqu’à nous ! c'est-à-dire : Byron, Chateaubriand, Goethe, Léopardi ; puis après : Baudelaire, Rimbaud, les Impressionnistes, les Surréalistes….qui, tous constateront que le tragique de la vie actuelle réside en un divorce, qui leur paraît irrémédiable. Car il est vrai que, de nos jours, l’individu, et surtout l’individu de valeur, et le Groupe coïncident rarement, ou jamais ! Certes, l’individu vit avec le groupe, mais il vit avec lui en fataliste et pour ces raisons de quelconque intérêt qui ne représente jamais ces valeurs éthiques sur lesquelles la « compagnie » d’autrefois appuyait son prestige… 

Aussi, se demande-t-on avec effroi, ce qui resterait à l’individu moderne, si, précisément, la valeur de la personnalité particulière n’avait pas été instituée par J.J. Rousseau.  

. . . 

Evidemment, une objection pourrait être faite. En effet, au moment où Jean Jacques institue le culte de lapersonnalité, la compagnie a-t-elle cessé d'exister ? A coup sûr: non !.. Mais ce qui crée la pussance de cet homme, c'est cette extraordinaire appréhension du futur dont il est capable.Il sent que ce monde encore vivant qui est autour de lui, est frappé à mort, en dépit d'apparences encore momentanées. Et les êtres les plus  évolués de son temps éprouvent, eux aussi, une impression semblable. ce qui explique l'influence qu'il exerce d'abord sur ceux là. Ils ont senti naître en lui la forme d'"un devenir encore imprécis mais certain. Et, de son côté, Jean jacques a soupçonné, le premier, que la solitude allait être la condition obligatoire de l'homme de demain et d'après demain. C'est pourquoi, extraordinairement lucide, il entreprend non plus l'histoire de la vie collective, mais la sienne propre, celle du "Moi" particulier. Et plus il avance dans la vie, plus cette certitude apparaît à son esprit, au point qu'il écrira avant de mourir ces lignes caractéristiques: "ces feuillets ( des Rêveries) ne seront proprement qu'un informe journal de rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu'un solitaire qui réféléchit s'occupe nécessairement de lui même.

Il se place au centre de tout, et, à ce centre de lui même, il place une forme d'activité toute nouvelle.:

"Dans le désoeuvrement du corps, mon âme est encore active, elle produit encore des sentiments, des pensées, et sa vie interne et morale semble s'être accrue par la mort de tout intérêt terrestre et temporel."

Permettez-moi d'attirer votre attention sur ce fragment de phrase dont l'intérêt me semle capital : 

Un solitaire nous parle, puisque Jean Jacques a, lui même choisi cette qualification. N'avez-vous pas cependant l'impression que cet individu, en principe, dé/taché de tout, est le symbole d'une humanité qui, non seulement "est" mais, encore, est "à être". on dirait qu'ici, l'Histoire parle par la voix de cet homme. 

. . .

Je voudrais, une dernière fois revenir sur la nature du drame humain dont les aspects sont projetés sur l'écran de l'Histoire: N'est-ce pas : un grand système social disparaît un jour. Une impression de solitude prend la place de l'état raffiné qui avait peut-être commis la lourde imprudence de ne rien prévoir au delà d'un certain conformisme social ou mondain. Si l'homme, au moment où ce pouvoir s'effondre, ne découvrait pas dans la solitude apparue une valeur de remplacement, sans doute sombrerait-il dans un désespoir définitif, la vie lui paraissant indigne d'être vécue, et, surtout, d'être pensée. 

Heureusement, à ce moment, l'un des plus pathétiques de notre vie générale, Rousseau intervient et fait éclore une nouvelle philosophie de l'existence. Ecoutons en ce point, la précision que Pierre Burgelin apporte avec son oeuvre dont j'ai cité le titre: "La philosophie de l'existence dans J.J. Rousseau."? 

Il écrira à la page 125: "Il s'agit de l'existence éprouvée, et non du concept d'existence."  Et plus loin: "L'existence est donc proprement conscience d'exister, existence de soi".

Or, dans la fameuse "Profession de foi du Vicaire savoyard", Rousseau n'avait-il pas écrit ces lignes, - auxquelles il est probable que pense Burgelin

" J'existe et j'ai des sens par lesquels je suis affecté... Mes sensations se passent en moi, puisqu'elles me font sentir mon existence." 

Et il ajoute ces lignes d'un "modernisme" intense: 

" M'étant, pour ainsi dire assuré de moi même, je commence à regarder hors de moi et je me considère comme une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste univers, et comme noyé dans l'immensité des êtres, sans rien savoir de ce qu'ils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi. je les étudie, je les observe, et le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c'est moi même."

L'homme est donc, pour lui, principe de discernement. Il est donc et selon la phrase célèbre de Protagoras "la mesure du monde",par conséquent: retourner à la Nature ne signifie nullement qu'il faut passivement, se perdre en elle et s'abolir dans la Durée - au contraire ! L'homme doit deviner les intentions possibles du monde et de la vie, et faire intervenir ce principe de Volonté, dont il est porteur - s'il oublie si souvent sa réalité. Et c'est ici que la phrase de Hegel peut prendre son sens et le doit : 

"Rousseau, a-t-il écrit:est le premier qui ait osé ce principe: l'homme est volonté, et il n'est libre que dans la mesure où il veut ce que sa volonté veut" (Cité par Burgelin, page 149) 

Je ne pense pas exagérer en soutenant que tout un humanisme est en puissance dans cette phrase. Résumons-nous donc : 

Certes, un grand principe social meurt à la fin du XVIIIè siècle; un ton de "compagnie" cesse; mais un autre prend sa place. ce n'est plus l'entretien avec les autres qui va dominer, mais l'entretien avec soi même; le "Moi" devient le confident de l'individu. Et cette forme de confidence - ou de confession ! conduit l'individu à des échanges avec la vie environnante. pour les plus doués de ces nouveaux êtres, c'est un sentiment religieux de l'existence qui s'introduit dans la fonction d'exister. une prodigieuse éclosion de force lyriques sera le résultat de cette association; puisque grâce à ce souffle de romantisme, le "Moi" se dilate, pour atteindre chez certains, aux proportions de l'univers. tel me paraît être l'acquis principal du Rousseauisme. une puissance de Rêve s'incorpore à la vie, et un ruissellement de lyrisme est le résultat d'une telle fusion. 

La dernière oeuvre du grand créateur: "les rêveries du promeneur solitaire" est le testament qu'il laisse au genre humain. 

De toutes les pages de ce livre, la Vè Rêverie (ou promenade) contient le romantisme à venir et nous donne une sorte de philosophie de la vie intérieure et de la cohésion continue. 

Bergson disait de ces pages - et ce sera ma conclusion - qu'il éprouvait à les lire, une émotion comparable à celle que lui imposait la IXè symphonie de Beethoven

Permettez que je vous quitte sur ce rapport établi par le grand philosophe. 

Maxime NEMO

Conférences données à Rome, Florence, Turin, Milan en 1958 à l'invitation de Giuseppe SORGE "Nuova Rivista" et auteur de "Maxime NEMO essayiste" (Saggista)

 

Partager cette page

Repost 0

Pages

Catégories