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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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Ce texte de Maxime NEMO date de 1940 et analyse la crise morale et politqiue en Franec après la défaite ed 1940 en en cherchant les causes profondes par une mise en perspective des rapports entre masse et élites du pouvoir et puissance d'argent. Rien de nouveau donc entre 1940 et 2011  jugeons en plutôt .

Ce texte figurera dans la biographie que je prépare sur Maxime NEMO (1888-1975)

Crise morale et politique après la défaite de  1940

Lorsque la défaite subie les eut frappés et qu'ils durent ouvrir les yeux et constater les réalités, les Français de l'An 1940 constatèrent avec stupeur que leur existence était vide. Ils se fâchèrent alors, ce qui est le propre des enfants trop gâtés. Une des amertumes de ce temps, qui en comporte de nombreuses, fut celle qui révéla l'aptitude qu'avaient les adultes à agir comme les enfants, lorsque ceux-ci_ sont non seulement gâtés, mais proprement pourris. Il est très vrai que les Français sortaient d'une pourriture dont ils étaient les tristes bénéficiaires, et en tant que tels, leur réaction fut ce qu'on pouvait attendre de tels gens et de tels cœurs: ils se fâchèrent un peu plus entre eux.

Il est vrai qu'il est difficile de se défaire d'habitudes profondément acquises; l'un des faits qui semble le plus miraculeux, c'est qu'en mai 1940, la France ait été encore debout. ce n'était point de la faute des  Français. Il serait imprudent de soutenir qu'ils aimaient leur pays ! car chérir l'existence qu'une vie, sinon confortable, au moins douillette assure à chacun n'a jamais passé pour une preuve d'amour. Ce qui restait de sol travaillé suffisait à la béatitude du plus grand nombre, et ce sol avait malheureusement, la qualité d'être fertile. Ils recevaient du sol une caresse qui se traduit en substances délicates autant qu'agréables: vins, fruits, produits dont la succulence suffisait à engourdir les revendications qu'ils n'eussent pas manqué d'adresser à leur terre nourricière s'il lui était arrivé de fournir, à leur paresse, des satisfactions jugées suffisantes. Mais la terre portait à ce point leur mollesse qu'ils eussent été mal avisés de lui adresser le plus infime reproche. Ils n'en formulaient donc pas, non que leur ingratitude fût, tout de même incapable de le faire, mais parce qu'ils étaient peu conscients de l'origine des faveurs dont la terre les enrichissait et qu'ils se contentaient de goûter le vin, les fruits et tous les produits du sol national, ou "impérial" avec cette indifférence qu'on découvre, en présence des dons les plus fastueux, chez les enfants pourris et chez les parvenus.

 

Les Français faisaient de même en face d'un des admirables paysages dont leur territoire est emplis; soit que l'aspect en ait été emprunté à la Nature, soit qu'il rappelât une page de leur histoire. Il existe en effet, les paysages "donnés" et ceux que le génie ajoute à l'ordonnance des lignes naturelles.

C'était une place forte, destinée à assurer la sécurité d'une famille ou d'un bourg ou d'une ville; c'était le séjour d'un grand seigneur ou celui d'un simple bourgeois; c'était une église destinée à la foi ou un parc réservé à la vie fastueuse de princes disparus. Il y avait, tant de choses laissées par la vie éteinte, d'innombrables témoignages d'instincts puissants et raffinés, dominés par le souci d'une élégance elle même vivifiée par l'intelligence...En dépit des destructions opérées, ces témoignages s'étendaient sur une longue série de siècles et pouvaient attester qu'un long passé s'alignait devant l'homme vivant et comportait une série d'actes glorieux dont il convenait sans doute de prendre conscience et d'accepter la responsabilité.

      Mais il faut croire qu'une rupture s'était creusée entre l'individu présent et les témoignages échelonnés parmi tant de plaines, de vallons ou de villes; car, après les avoir regardés, l'actuel Français, rentré au coin de France où le cloitraient ses affaires, retrouvait la maison neuve, souvent hideuse, qu'il avait fait édifier, de laquelle, cependant, il était très fier, ainsi que du jardin sans goût qui l'entourait, ainsi que de sa salle à manger "moderne" ou Hollandaise et des chromos qu'il accrochait  aux murs, non pour témoigner d'un amour quelconque de la peinture, mais seulement, parce que "cela se faisait" et que c'était une occasion d'étaler un signe de luxe aux yeux des visiteurs ou des amis.       

Il lui suffisait en effet de vivre avec indifférence, la certitude du train de vie étant à peu près assurée au nom d'un minimum d'inconvénients et d'efforts. Le sort avait voulu qu'il naisse en ce pays; il n'en voulait pas au sort du au pays, à la condition, bien entendu, qu'une telle accumulation de dons ne vint pas esquisser l'ombre d'une responsabilité à prendre.

Le Français étant d'autant moins malheureux de sentir cet immense passé étendu, à l'état d'ombre, devant la vie présente que, s'il était "bien pensant", ce passé constituerait une source excellente de références dont ses polémiques profiteraient et s'il ne l'était pas..... A vrai dire, le Français actuel, ou devenu tel, était constamment bien pensant car qu'elle ne fût son orientation momentanée, en politique, en morale ou en toute autre chose, le passé constituait le support essentiel où sa vanité puisait son énergie et servait à justifier son indolence.

Les morales dont on l'abreuvait lui avaient, toutes, affirmé qu'il savait user des choses avec mesure.sa mesure était telle à présent qu'il négligeait de la manifester, tant cette supériorité était comme incluse  dans le seul énoncé de sa personne, ou physique ou morale. Il apportait cette mesure jusque dans l'amour qu'il était censé éprouver pour les multiples aspects de son génie. C'était surtout en ce lieu que la mesure était évidente, tant la discrétion de sa passion était comme retenue – par la pudeur- que l’homme français actuel manifestait à l’égard des choses qui lui étaient familières, sinon chères.

Les sources de la patrie sont innombrables, puisqu’elles correspondent aux formes, également infinies de la sensibilité. Celles du français actuel s’affirmaient limitées, sans doute parce que redoutant les écarts d’une imagination, jadis puissante, il prétendait n’user de la sienne qu’avec encore cette circonspection dont l’exercice ne nécessite en la limitant admirablement, qu’une dépense infinitésimale de chaleur intérieure. On ne sait jamais jusqu’à quel point entraine le début imaginatif d’une manifestation quelconque ; le mieux est de ne rien manifester. N’avait-il pas vaguement entendu parler de débordements dont des êtres – à ses yeux privés de raison d’être à la vérité ! – s’étaient rendus coupables. Il ne savait pas grand-chose de la vie de ses personnages dont les œuvres subsistaient : peintres, poètes, musiciens, constructeurs, assez pourtant pour ne pas ignorer que le récit de ces vies était écrit noir sur blanc, dans certains livres et que ces exemples constituaient d’incertains avantages. Ne disait-on pas, ceci, -le Français l’avais retenu ! -que plusieurs parmi les individus avaient souffert afin d’exprimer leur rêve des choses ou de l’homme. Or, il manifestait une particulière horreur de la souffrance, même de celle qui peut-être obtenue par contagion.

Le mieux était donc de s’engourdir à ignorer, si bien que la patrie se résumait pour lui à l’association de quelques lettres dont il était parfaitement inutile de rechercher la sémantique. Il était entendu que le mot patrie ne signifiait qu’un échange unilatéral de dons, sauf si un sort subi voulait que la question de la guerre intervînt. Il restait au Français la vigueur nécessaire de mourir alors. Il est vrai que lorsque cette forme de courage fait défaut tout ce qui a créé la race, la nationalité se trouve alors éteint. Cet homme possédait encore,  -mais c’était la dernière !- la force  de mourir pour son pays. C’est beaucoup lorsqu’il s’agit de le sauver, à l’aide d’un suprême coup de reins, d’une menace extérieure ; cependant le sacrifice est insuffisant quand il s’agit de perpétuer l’existence de ce même pays.

On ne sait quelle influence avait enlevé aux Français la patience de faire vivre un pays, l’œuvre de ce pays, en nourrissant cette œuvre du lait de leur ténacité. Les seins étaient taris.

Et c’est ainsi que n’ayant plus de lieu central où se réunir, lorsque la défaite leur eut enlevé cette faculté superficielle de jouir qu’ils croyaient posséder – car le pire est qu’ils n’en possédaient pas de jouissances réelles, et profondes – Les Français privés de patrie parce que dépourvus d’amour et de cette faculté de sacrifice, que toute passion suppose, se trouvant devant un vide imprévu, s’accusèrent, mutuellement d’être la cause première du mal qui venait de fondre sur l’ensemble du corps social.

Selon le lieu où la géométrie politique avait situé leur position, au moment  de l’épreuve ou avant qu’elle se produise, ils se tournèrent vers celui auquel auparavant, ils faisaient déjà partir les inconvénients éprouvés et le rendirent responsables du désastre.

Il y eut donc une division des responsabilités et une répartition des accusations, l’endroit d’où elles émergeaient étant tenu pour le seul à avoir agi dans le sens de l’intérêt général. Il se produisit ce fait que tant d’égoïsme explique fort bien,  la notion de responsabilité fuit exactement conçue comme l’était celle de l’impôt avant la période tragique : elle incomba au voisin, mais non à soi même. Justifiant les prétextes par un fait volontairement ou inconsciemment isolé de l’ensemble politique des vingt dernières années, les français tentèrent de se délivrer de la hantise d’une culpabilité possible, en exigeant qu’elle incombe à telle fraction politique combattue depuis vingt ans, ou plus.  C’est dire qu’ils se retrouvèrent dans le désastre, identiques à ce qu’ils étaient avant : des participants convaincus de l’excellence de leurs préjugés idéologiques ou religieux, incapables de se délivrer d’habitudes qui avaient, pendant si longtemps constitué leur unique raison d’être, encore et toujours, des Français actuels.

Car ce que, sans doute l’Histoire de cette période, si elle sait et peut-être sincère enregistrera, c’est que leur unique principe d’union à un sol, au climat, au passé, à l’œuvre antérieure fuit constitué par un égal amour de la division. Il existait en effet, une France, mais elle était habitée par une infinité de positions, plus doctrinales les unes que les autres, chacune se voulant à ce point dogmatique qu’elle sous entendait l’exclusion radicale des autres points de vue. , exclusion réciproque qu’empêcha seule, une volonté totalement velléitaire.  A force de diviser l’opinion, en favorisant une infinie liberté d’expression, le régime en était arrivé à rendre improbable la suprématie d’un point de vue particulier. L’édifice tenait encore debout grâce à cette constante conjonction d’impuissances, chaque pierre étant disjointe, mais tenant à la voisine et la soutenant, bien malgré elle. L’édifice tenait, au moins en apparence, mais il était de la première nécessité de n’opérer aucune poussée de l’extérieur sur l’ensemble car le ciment pour associer entre elles les pierres faisait défaut. Ce fut la cause initiale de notre tragédie.

Si la force d’un peuple se mesure à l’ampleur qu’il apporte à la création d’un rêve, de quel regard  terrible ne pouvons nous envisager ce destin d’un peuple incapable d’enfanter et qui se soulage et se venge de son impuissance en constituant des contrefaçons de sa propre grandeur et de sa propre idée. Les Français ont retrouvé dans la défaite la dimension qu’ils possédaient avant leur débâcle : muets pour le rêve, ils sont demeurés féconds pour la négation. Ils se sont servis de ce pouvoir pour nier leur défaite, en l’attribuant à une cause dont ils étaient absents. Il eut fallu, en vérité, une puissance de générosité dont ils étaient absolument dépourvus, pour englober en une seule vision, la juxtaposition  des points de vue  adoptés avant guerre et déclarer l’ensemble responsable – de sa division même !- Il eut fallu cette qualité du cœur et de l’esprit dont ils étaient dépourvus et c’est cette qualité même qui les aurait conduits à la reconnaissance courageuse, d’une défection due à l’ensemble et non à l’une des parties du tout ; celle dont , précisément on se déclare absent.

L’absence de vie commune antérieure au moment de l’épreuve sentie, comprise ou mieux encore, pensée devait conduire fatalement à l’aigreur qui voulut que la défaite ne soit attribuée qu’au groupe, ou sous groupe dont on avait senti l’animosité auparavant. La France, heureusement occupée, vit ce spectacle qui, sans l’occupation aurait dégénéré en guerre intestine violente : à la guerre nationale succéda une guerre larvaire, chacun cherchant à esquiver la responsabilité d’un désastre et en chargeant l’épaule la plus voisine. Les ouvriers accusèrent les patrons  ou   comme leur langage symbolique l’exprime : « les gros » et les patrons, pareils à ces professeurs ratés incriminant l’indiscipline de leurs élèves lorsque leurs cours  sont chahutés, les patrons désignèrent comme responsables d’un tel état, la neutralité ouvrière.

A vari dire, la cause d’une défaite militaire est immédiatement militaire et découle généralement d’une insuffisance tactique dont les responsables sont les responsables.

Là encore, à une déficience lamentable, les généraux préférèrent opposer un état d’esprit, et accablèrent uen forme d’enseignement estimée sans discipline, comme si le fait de marcher exactement au pas et d’observer rigoureusement la consigne des marques extérieures de respect rendait légitime l’insuffisance du matériel et l’absence d’aviation, et excusait l’impréparation technique des cadres supérieurs incapables de manier les unités créés par la stratégie moderne s’appuyant sur l’industrie.

Certes, les militaires ne manqueront jamais de s’extasier sur les rigueurs disciplinaires et les marques de respect conservés par l’armée  victorieuse. Il est exact qu’elle les possède encore, mais elle possédait aussi le reste que les bons esprits considèrent comme l’essentielle cause de la victoire , c'est-à-dire une intelligence tactique de premier ordre, une imagination guerrière enfantant des créations, des formes nouvelles de combat, au lieu de copier servilement celles du passé, aboli par les inventions récentes ; ceci lié à des réalisations industrielles, incorporées en état de manœuvre comme elles avaient été incorporées dans la masse sociale afin de porter l’état national à son plus haut degré de résistance, et par là, d’efficacité offensive.

La comparaison entre les deux peuples va toujours dans le sens que les événements ont choisi et l’on peut dire que si la volonté de vaincre existait et si elle se manifesta dans la réalité qui nous vit vaincus, c’est qu’elle avait été logiquement conçue alors que nous accumulions en nous les chances de notre défaite. Il a fallu cette guerre – espérons le encore – pour révéler au plus grand nombre que la plus grande loi de la vie est la volonté et qu’il est indigent de se prétendre apte à un rôle quelconque dans l’existence lorsqu’on se garde de contrôler les réalités dont l’existence est constituée.

Ce n’est pas seulement devant l’esprit d’Hamlet que le grand dilemme se pose, d’être ou de n’être pas, c’est en présence de chaque conflit, et la vie est un ensemble qui les contient tous. Il ne suffit pas d’avoir été ; l’Histoire est une morte grandiose dont les pages sont autant de dalles funéraires posées sur les belles dates de la vie disparue. Autant que les vivants l désirent, elles ne renaîtront pas pour faire leur tâche. Marbre  elles sont, et, telles elles resteront. Seul le miracle de l’illusion paresseuse peut laisser espérer qu’elles prendront au moment suprême, la place des œuvres vivantes et substitueront leur virilité éteinte à la défaillance des virilités nécessaires. Un tel espoir suppose une masse de lâcheté sans la conscience de qui le profère. Les ombres ont droit au repos où leur vie leur a permis d’accéder. Mortes, elles ne sont des soutiens que dans la mesure où elles demeurent des exemples. Encore faut-il se mettre, soi même, dans l’état d’esprit qui rend la leçon profitable, car si le Passé guide la vie, ce n’est pas avec l’intention d’obtenir qu’il se perpétue. « La vie se gonfle de son antérieur » dit à peu près Bergson ; ce n’est pas pour se répéter, mais bien pour être encore dans des formes nouvelles. Mais exister suppose une notion de l’existence, si nous écartons de la conception virile de ce terme la simple et morne passivité. Je crois qu’il eût été dangereux de demander, en septembre 1939 à quelle forme d’existence ou d’acte de volonté consciente désirait se rattacher chaque Français.

***

      Il est un point précis et celui-ci est tel parce qu’il contient la question que nous aurions pu poser, non pas à telle catégorie de Français, mais à la plupart d’entre eux : pourquoi existez-vous ?

Nous entendons bien que des réponses vagues nous eussent été données. En ce domaine, les réponses ne valent que quand elles peuvent se justifier par un ou, mieux encore, par plusieurs exemples. Si nous avions exigé des Français qu’ils accordent leur réponse à un exemple donné et vérifiable, il est probable que le nombre des justifications n’aurait pas été considérable.

Certes, une masse infime d’individus œuvraient encore, mais cette activité particulière ne s’intègre pas dans le cadre général d’un pays qu’à la condition de se trouver un peu généralisée. Des individus vivaient pour un Rêve et soumettaient les conditions de leur existence à ce postulat central. Ils constituaient non seulement une infime minorité mais, ce qui est pire, une minorité sans influence sur l’ensemble qui ne vivait que le plaisir.

Or, cette réalité qui est celle, même, de l’existence, n’a cependant de valeur qu’à la condition de se découvrir, ou d’inventer une sujétion supérieure !

C’est l’erreur continuelle que les gens commettent, sinon avec les meilleures intentions, du moins avec la plus absolue confusion, de prétendre et, quelquefois, de croire le plaisir de vivre justifié par son unique satisfaction. Ils ne jettent sur le grand phénomène qu’est l’existence qu’un regard superficiel et, généralement, peu désintéressé.

Il est exact que la vie table sur le plaisir qu’elle procure pour assurer sa continuité, et elle fait de ce plaisir une œuvre si haute qu’aux temps de son exaltation, le plaisir engendre la volupté. Nous ne remarquons pas assez que le plaisir, et, moins encore la volupté ne sont sans destination.

Il n’est pas même nécessaire de tirer partie de cette continuité assurant l’éternelle survivance de l’énergie vivante et qui, sans le plaisir, disparaîtrait aussitôt, et même, ne serait jamais née. On peut remarquer que la vie œuvre pour sa durée, mais également pour la réalisation d’intentions différentes, comme contenues par la durée. Est-il excessif de soutenir que le destin de la vie est un destin de formes ? La vie est penchée sur son principe ; elle ne le regarde pas d’un œil indifférent, elle le médite ; on dirait qu’elle le pense, et que, semblable à la belle définition que Spinoza donne de l’idée « substance » : « elle existe par soi et se conçoit par soi ». Il ne lui suffit cependant ni de se voir, ni de se méditer ; il lui faut s’entraîner, s’élever vers une fonction estimée supérieure, parce que plus conforme aux lois dont elle se sent soucieuse.  Il lui faut aboutir à des organisations constamment supérieures, soit dans le sens de la vie organique, soit dans celui des rapports esthétiques. C’est ainsi qu’elle attire l’être vers un destin imprévu en exigeant de sa fonction animale qu’elle ne s’épuise pas dans et par cette condition, mais bien qu’elle collabore à ce que l’intelligence est amenée à considérer comme un état supérieur puisqu’il donne au corps en même temps qu’une activité plus intense, grâce à des proportions plus raffinées, un aspect de plus en plus séduisant, parce que plus symbolique de l’intention toute intérieure, qui paraît l’assemblage des forces et à leur évolution dans l’individu. La forme première grandit mais sa proportion n’est pas seulement augmentée de volume, elle se soumet, dès la première seconde de sa gestation, à une organisation plus savante, dont la progression restera incessante tant que l’organe vivant n’aura pas atteint ce point, comme de maturité, où la vie conduit chaque espèce particulière.

Même si nous admettions que tout n’est que hasard, il nous faudrait concevoir des hasards différents  et dont les rapports ne pourraient qu’être hiérarchiques. Il y aurait alors, dans la vie la plus sensitive, pour ne pas dire, la plus animale, une conscience intérieure  capable d’acheminer l’organisme vers des réalisations plus accomplies, dont le plaisir est la cause et l’agent dont il reste le but, mais seulement partiel, puisqu’il devient le collaborateur d’un devenir auquel sa fonction correspond et auquel il se dévoue.

Le plaisir refermé sur soi et justifiant son exigence par l’unique satisfaction de la fonction instinctive est aussi inconcevable qu’une vie sans la présence de cet élément voluptueux que toute fonction de l’existence implique ;

      Cependant, si la question du plaisir de vivre avait été posée devant la conscience de la plupart des Français, il n’est pas certain que leur intelligence eût été capable de répondre par une méditation de ce plaisir et, surtout, par une adhésion à l’élément voluptueux, à la consécration supérieure que le moindre souci du destin suffit à faire apparaître dans la pensée humaine. Il n’était question que de « se » satisfaire pour assouvir l’instinct le plus à courte vue qui soit : l’instinct social irrité par l’envie infinie.

      Hélas ! les rapports que la pensée peut établir entre la vie naturelle et la vie sociale , ne sont pas fatalement en faveur  de celle-ci. Ce n’est point tomber dans l’excès romantique que d’estimer la première pourvue d’intentions que l’autre ne reflète pas toujours. Si nous opposons cette  vie sociale que les Français ont « savouré » entre les deux dernières guerres à la simple vie animale ou organique, seulement méditée, nous sommes bien obligé de conclure que la société d’avant guerre était non seulement dépourvue de ces caractères hiérarchiques sans lesquels la vie ne serait jamais, mais qu’encore, elle était alourdie par des besoins opposés, et que ces besoins étaient le résultat de proliférations engendrées par le corps des idées politiques et par celui des faits économiques. Le résultat de notre double évolution a voulu que parallèlement, paraissent deux formes d’envie également infinies, l’une et l’autre. Il n’en faut pas davantage pour briser une solidité morale et sociale pareille à celle dont jouissait la France avant cette double éclosion.

Lorsqu’un instinct social n’a d’autres régulateurs des fonctions particulières et générales que l’apport démocratique et celui de l’argent, il n’est certainement pas démesuré de le prétendre atteint de deux formes de gangrènes.

      A vrai dire, le mal politique n’aurait pas fatalement manifesté tant de nocivité si le principe économique avait été plus sain. Bien que dans la réalité historique, le premier ait précédé l’autre, il n’a fait pourtant que juxtaposer son propre délire à l’affirmation du second. Le malheur est que de grands mots aient pu alors se trouver fourvoyés dans une telle aventure et qu’en particulier, la passion politique ait pu justifier ses exigences en les parant du terme de justice. Le malheur le plus considérable et le plus tenace tient à ce qu’une lacune se produisait dans les estimations humaines, d’où qu’elles vinssent : une notion de l’homme et de son avenir éternel. Il n’y avait donc pas dans la fonction sociale, cet appel permanent ‘d’une conception de soi même » capable de dominer les soucis présents et de les entrainer vers la constance d’un but que chaque minute, chaque fraction du temps réalise en faisant accomplir à l’évolution ce progrès conscient qu’est un progrès pensé lié, non seulement à la fonction de l’accident, mais à l’accomplissement du permanent. Au contraire, tout demeurant impermanent, les hasards jouaient entre eux comme les gens du « milieu » règlent leurs différents : à coups de couteau ou de révolvers.

      Dès lors que l’immédiat parait seul en cause, il y a bien des chances pour que tous les intérêts se mesurent sur l’échelle du particulier.

      Régime de partis, la démocratie devait nécessairement verser dans une subdivision à peu près infinie des partis.

      Sa cause l’entraîne, à moins que de la nier à l’aide d’une organisation vigoureusement autoritaire, à n’envisager en dernière expression que les intérêts de l’individu. Or si cette position idéologique est concevable en philosophie , et parce que la philosophie se rattache par l’humain à l’univers et rejoint ainsi le tout au nom de la partie qu’elle étudie, en politique, l’intervention d’intérêts pratiques et immédiats interdit un semblable abandon. . Une démocratie ne peut-être qu’autoritaire. Elle est même la forme de politique sociale qui nécessite le plus de concentration de pouvoir, puisqu’elle est celle qui, d’instinct, dilapide le pouvoir organisateur, en laissant l’individu disposer d’un exercice politique que rien ne contrôle, que rien n’a créé, que rien n’éduque, et qui n’a d’autre limite que son propre infini mêlé à l’ignorance.

      Est-ce à dire que la masse soit dépourvue ou de valeurs ou de vertus , Par le simple fait qu’elle est une densité humaine et sur le plan politique la plus considérable, elle comporte des quantités de vertus et de valeurs. Mais elle les porte inconsciemment en elle et c’est là son malheur.

      Elle ne possède, en effet, aucune discrimination de la valeur et de vertu, étant impulsive, comme toute force élémentaire. La démocratie ne se pense pas, elle est pensée par des éléments étrangers à son principe, par des valeurs opposées à la sienne, puisque ses valeurs sont nécessairement isolées et sans possibilité d’action sur la masse qu’elles pensent. La Démocratie est pensée à son insu par un principe qui s’est hiérarchisé, puisqu’il a fait l’opération inverse à celle que produit l’extension du pouvoir politique à la masse. Ce principe a petit à petit, ramené l’infini du nombre à la conception de l’unité, en incarnant l’élan démocratique en soi, dans sa pensée, sa réflexion, où cet élan se cristallise et s’épure de toutes les agitations, de tous les mouvements et de toutes les fluctuations dont il était auparavant, l’enjeu.

      Mais la démocratie ignorera au nom précisément de son extension politique, le cerveau qui la pense et qui contredit instantanément, sa valeur obscure qui est d’être impulsive et non pas réfléchie. Non seulement cet isolement qui pense lui st indifférent; il lui est même hostile, puisqu’il indique un état de valeur qui s’est constitué sans elle, et, peut-être, contre elle.

      Les relations qui pourraient unir la masse d’impulsions à ce  centre de réflexion ne sont pas par essence démocratiques, l’éducation étant une valeur indépendante des fictions politiques et sociales. Elle est même opposée au principe profond de l’idéologie démocratique, puisqu’elle a pour but d’instruire en éliminant les improductifs et de classer les individus que l’illumination politique a déclaré, par le simple fait qu’ils sont nés et sont devenus majeurs, aptes à l’exercice du pouvoir politique et par là – le politique devant tout dominer – à tous les pouvoirs.  

      Est-ce dire, loyalement, que le penseur démocratique, le sincère, donc le mystique ami de ce principe du Nombre, n’envisage pas d’obtenir un commencement  de cohésion sociale en incorporant dans l’impulsion aveugle de ce Nombre, dangereusement pourvu d’une maturité politique, un pouvoir de correction des impulsions inévitable ? Il y pense et songe à diminuer l’impulsivité par une emprise que la réflexion lui inculquerait. Le penseur en question ne se doute pas qu’il vient d’associer deux contraires qui oublieront très vite de se neutraliser, pour au contraire, s’opposer.

      Il suffit d’avoir observé la vie sociale française depuis que la démocratie y exerce une fonction essentielle pour se rendre compte que l’éducation, prônée dans les discours et dans les écrits est, en réalité, c'est-à-dire dans la pratique sociale, une fiction volontairement omise, oubliée par les représentants de la démocratie, des réalités socialement pratiquées.

      Il était encore loisible de remarquer dans notre pays démocratisé  à quel point « l’avance » éducative se trouvait peu prisée dans les vastes mouvements à tendances à la fois démocratiques et économiques que le développement social avait constitué. On y sentait s’affirmer un antagonisme latent entre les deux conceptions de l’homme, et de l’esprit ! – dont l’un uniquement soucieux de questions temporaires s’absorbait en elles, tandis que l’autre avait pour destinée de s’abstraire de la rigueur en quelque sorte pratique de cet immédiat pour penser le phénomène humain – social.

      Il n’est pas de notion plus élastique que celle de l’utile au point qu’on peut se trouver d’accord sur sa définition et même sur son rôle, sans que sa « pratique » ou utilisation soit envisagée de la même manière.

      Il y a fatalement dans l’éducation et quelque soit sa forme – par le simple fait qu’elle s’impose ! – une puissance d’aristocratisme qui influe sur qui la possède. Plus le pouvoir politique prend sa source dans la masse mouvante, plus les effets produits par l’éducation apparaissent contraires à ceux qu’attend d’eux le principe politique. Non seulement l’éducation sélectionne les individus, alors que le principe de la vie politique leur confère un gabarit identique, mais elle affine les pensées, augmentant d’autant le sens critique, au point de rendre son adhésion aux formules élémentaires suffisant à la masse de plus en plus douteuse. L’antagonisme éclate jusque dans les principes posés par ces deux mots : politique et Démocratie.

      Il ne reste, alors à l’emprise politique née de la Démocratie qu’une ou possibilités : ignorer l’être ainsi formé, en faisant que sa valeur possible se perd, se dilue dans l’étendue d’un nombre qui la noie – sans la pomper !- ou  bien vouloir que les conditions de la vie matérielle deviennent telles que cette classe, bloquée, se trouve par le fait des difficultés rencontrées, obligée de se ranger au rang du nombre élémentaire et de partager son destin. On ne sait, alors, il est vrai, qu’elles peuvent être les réactions de cette élite ainsi broyée entre la nécessité du pain et l’orgueil de la pensée ! Elle est capable de pratiquer une opération inverse à celle qu’on attendait d’elle, et à chercher son égoïste sauvegarde, en sacrifiant le sentiment de pitié généreuse que la culture humaine avait fait surgir en elle. Mis en présence d’égoïsmes de classe, elle peut et fort légitimement incliner en faveur des seins. Il est vrai qu’elle n’est pas à proprement parler une classe, mais une élite. Disons donc qu’elle peut s’intéresser à la solution du problème qu’elle pose et rechercher l’association qui lui semblera la moins dangereuse pour les principes idéaux qui sont des raisons essentielles de son activité personnelle. Pour peu qu’un minimum de garanties lui paraisse assuré, elle inclinera dans le sens opposé à ceux où sa générosité l’entrainait, redoutant, pardessus tout, de voir s’opérer sur le plan intellectuel et au dépens d’une Pensée qu’elle incarne, ce nivellement par le nombre qui a déjà envahi la vie politique et qui demeure pour elle, le danger mortel.

      La Démocratie sincère ou absolue, si tant est que ces formes soient possibles, exclue donc l’action régulatrice d’une pensée indépendante. Délivrée de ce compromettant antagonisme, elle demeure seule, pratiquement, dans  le champ politique où, elle exerce son action.

      Partie de l’individu pour arriver à la masse, elle dépend intimement des deux et ne l’oubliera jamais au cours de la trajectoire qu’elle dessine dans l’espace historique et social. Pratiquement, elle dépend d’un individu dont la formation politique est nulle ; pourtant le grand principe de son arithmétique sera la multiplication de ce zéro par lui-même.

      L’exercice d’un pareil rôle suppose comme principe de cohésion, tout au moins d’agglutination, la présence, au sein de la masse mise en branle, d’un potentiel d’énergie élémentaire capable de lui permettre de se mouvoir. II est indispensable de présenter à cette masse promise au rang souverain, un nombre suffisant « d’idées-masse » non seulement capables de pénétrer dans chacune des particules individuelles, mais de la soulever au point qu’elle entre en action.

      L’idée doit se placer au niveau de la masse de son état de culture et de son sens critique ; de plus elle se doit d’être, en même temps magique. L’idée est appelée à résonner, faute de quoi la masse demeure inerte. Si nous tenons compte de l’état de sensibilité qu’est nécessairement celui d’un groupe immense, nous conclurons de l’idée qui se présente devant le nombre que sa sonorité s’apparente à celle d’un quatuor en chambre.

      Telles sont les idées démocratiques à leur point de départ.

      Pour empiriques qu’elles sont elles suffisent à galvaniser le Nombre et à obtenir de lui ce résultat qui, sans leur apport ne serait pas apparu : l’action. Sur le plan social où l’événement se produit, nous appellerons cette action : la purge obligatoire, l’ankylose historique rendant indispensable ce lavage de l’organe.

      Mais une donnée révolutionnaire qui dure pose des problèmes à rebours de ceux de son acte que la violence impétueuse seule caractérise. La première est appelée à provoquer la poussée des éléments dont elle est chargée ; la seconde à les éliminer ou à les transformer. La première bouleverse, la deuxième conserve. Il n’y a pas d’exemple d’une révolution qui dure sans se soumettre à la transformation de points de vue niant ceux pour lesquels la masse est entrée en mouvement.

      Le malheur de la révolution démocratique est qu’elle a duré sans transformer son idéologie. On dirait en philosophie : qu’elle a négligé d’installer son mouvement dans une durée pensée. Peut-être est-ce pour cette raison qu’elle ne s’est pas constituée en ordre nouveau, à la fois cohérent et original. Elle a épousé les formes sociales qu’elle était appelé à vaincre, ne regardant, en face des anciennes ou des récentes catégories de privilèges qu’un antagonisme verbal.

      Elle n’a donc pas agi, mais pouvait-elle agir ? Le principe qui la propulse ne veut-il pas qu’elle soit nécessairement impropre  à toute action réelle si nous exceptons l’acte révolutionnaire qui l’anime. Il suffit de l’observer dans son état et ses divers développements ; pour cela le microscope n’est pas indispensable. Sa fatalité s’étale au grand jour. La moindre lumière la pénètre et l’éclaire. Et sa position devra d’être éternellement critique, par là encore, elle reste négative. Car elle détruit la cohérence sans la remplacer, ceci en fonction d’un destin constant ; qu’on se place à l’origine ou à la fin de son action.

      La démocratie est essentiellement apte à la critique ; c’est pourquoi elle est l’arme du nombre. Le propre de l’ignorance est la négation sous ses formes les plus candides. Nier dispense de savoir, et autant, de concevoir. La négation supprime les conceptions, comme elle dispense de savoir. Certes, elle crée une liberté, malheureusement, c’est celle du vide.

      Un conventionnel aurait répondu : Lorsque la grâce de Lavoisier fut demandée à la Convention, cette expression : « la République n’a pas besoin de savants » est profondément juste même si elle n’est pas authentique. Romain Rolland a parfaitement noté l’antagonisme des deux fonctions : agir/ refus d’agir ( ?) lorsque, dans son drame « les Loups », il veut que des officiers, sincèrement révolutionnaires, accusent le héros de l’œuvre, membre de l’Académie des Sciences, d’une  Aristocratie d’esprit aussi dangereuse à leurs yeux que celle contre laquelle ils luttent.

      En réalité, en démocratie, la vie de l’acte se fonde sur le mouvement. Or il en est de même qu’en politique comme en métaphysique : le mouvement est incompatible avec sa réflexion. Le mouvement lié à la Durée, qui est le mouvement, est infini par essence ; la réflexion devient la force ou du moins différente lorsqu’elle se situe en dehors du mouvement, au besoin pour le réfléchir. Nous dirons d’un mouvement qu’il est de l’énergie et de la démocratie, qu’elle constitue une énergie qui ne se capte pas, sous peine de s’annihiler.

      Il fallait donc pourvoir à l’inaptitude de la masse « à être » et lui procurer un semblant d’aspect. La critique, à perte de vue, fut le secret potentiel de cette énergie déchaînée et abandonnée à elle-même.

Les cohérences du passé, celles, possibles du présent, subirent tour à tour l’effet de la fonction négatrice. Et comme il faut à une critique constante, et à peu près infinie, un aliment durable, l’envie prit la place des vertus essentielles à al vie sociale.

      Nous ne devons pas oublier que si le zéro démocratique s’incorpore dans une masse qui le totalise, c’est néanmoins avec l’obscure hantise de ramener le total et la combinaison à la proposition de ses perceptions ou de ses besoins. Une masse ne totalise pas de valeurs, au moins dont elle ait conscience par contre, elle englobe de multiples appétits, conscients ou non ! La vertu de cette fonction politique est d’éveiller dans l’individu promu à l’état de valeur politique, la possibilité de prendre conscience de ses besoins et d’asservir la fonction publique à leur satisfaction isolée.

      Il n’est point d’états justifiés ou non, qui puisent se trouver à l’abri de la critique, car il n’en est pas qui soit à l’abri de l’envie. L’expérience sociale se fait donc nécessairement à leurs dépens. La critique aiguisée par l’envie, instinctif le plus souvent, devient ainsi la catapulte de cette balistique sociale, née de la science élémentaire que la mise en mouvement du nombre politique procure à l’aspirant électoral.

      Qu4au cours des successives opérations, la réalité sociale perdre, à chaque coup porté, un peu de sa substance, c’est ce dont nul ne parait avoir souci, soit que cette réalité demeure ignorée, soit qu’elle reste seulement méconnue ou mieux encore méprisée.

 

      La Démocratie tend donc et comme par fatalité à permettre l’exercice de ce qu’elle définira comme un pouvoir de contrôle qu’elle veut sans limite. Elle se trouve entraînée à aiguiser le sens critique de l’individu qui dispose du pouvoir politique et arrive à créer un état membre qui se considère lésé par la répartition – quelle que soit sa forme ou son espèce- des privilèges humains et sociaux. (Exposer les oppositions syndicales)

Elle avive le sens critique social mais ce n’est qu’en développant, dans l’individu, la prédominance qu’il possède instinctivement à s’estimer lésé dans la répartition des privilèges humains et sociaux. Le moins qu’on puisse dire d’un tel régime politique est qu’il constitue un excellent pouvoir d’assaut car il permet d’armer les masses du pouvoir qui rend leurs mouvements effectifs, exactement comme un chef d’armée promet d’autoriser le pillage si la ville qu’on assiège est prise par un coup de force.

      Malheureusement, si, grâce à cette force projetée en avant et rendue active par l’éveil des forces instinctives, le changement d’équipes dirigeantes s’opère révolutionnairement et pratique ce rajeunissement que la sénilité sociale rend par moment indispensables, dès qu’elle parvient au pouvoir, la démocratie garde, intacte, les « vertus » qui l’ont portée où elle se trouve enfin. L’adversaire principal étant éliminé par l’acte révolutionnaire, c’est à l’intérieur de son parti qu’elle exercera ce pouvoir constamment destructif. La possession de ce pouvoir crée fatalement des privilégiés et ce résultat ne peut manquer, sous un régime où les forces sont libres de provoquer une, nouvelle hantise d’envie chez ceux que l’impulsion révolutionnaire n’a pas  favorisés suffisamment.

Le pouvoir est par essence conservateur, or on ne conserve l’impulsion qu’en la brisant. C’est le point crucial des moments sincèrement révolutionnaires. Un homme parvenu grâce à la masse qu’il a entrainée, au poste suprême se voit nécessairement privé du dynamisme qui l’avait servi et qui va se retourner contre lui, à moins qu’il n’ait l’énergie de contredire violemment son origine, en soutenant que le mouvement révolutionnaire s’ incarne en lui et en imposant, par tous les moyens sa conception de l’identité à la masse qui lui a secondé. En ce cas, la révolution cesse, ou plutôt elle change de forme, revêtant à partir de cet instant celle de la monarchie, nécessairement absolue. C’est un spectacle que l’histoire, ancienne et moderne, nous montrer de manière à peu près constante. Et nous voyons encore se grouper autour du chef parvenu à la toute puissance, les partisans de la stabilité pour la raison que l’instinct social se sauve comme il peut, prétendant avant tout se préserver d’un régime où l’aventure serait constante.

            Un siècle, presque de démocratie – le règne de Louis Philippe, connaissant les convulsions inhérentes à son origine et ses tendances ‘libérales », nous permet une étude approfondie du régime qu’elle impose. Nous pouvons ainsi tabler non sur un accident dont il n’est pas prouvé que l’imprévu se répéterait indéfiniment, mais sur une permanence de l’impermanent, capable d’aider à la méditation.

            Il arrive certes que des réflexions sont exactes grâce à la concertation logique auxquelles elles conduisent ; pourtant s’il leur manque la confirmation de l’expérimental, nous pouvons toujours supposer que notre logique demeurée abstraite est seule en cause et que la « vie imprévisible » dont parlent les bergsoniens nous aurait apporté des éléments contradictoires nous obligeant à réviser notre point de vue.

            Ici, une longue expérience confirme ce que le simple bon sens permet de prévoir et de déduire de sa connaissance de l’homme et de ses immanquables réactions. Le désastre qui nous environne, et qui comporte bien d’autres aspects que l’aspect militaire et national, est la conséquence indubitable qu’un régime de désorganisation exerçant des ravages sur la solidité du corps social. La consolation qui nous demeure et qui par sa présence autorise quelque espoir c’est que la santé collective ait pu résister aussi longtemps à la puissance de désagrégation opérée par le régime.

            Il est d’ailleurs indispensable de reconnaître que l’expérience faite l’a été honnêtement, si nous tenons compte des inconvénients du régime. Passée ou éteinte la première impulsion révolutionnaire, les tentatives de dictature ont été rares et aisément refoulées. Le « fait » démocratique a été accepté par tous, avec ses avantages, mais également avec ses risques. C’est probablement de cette tradition que la démocratie est morte.

            Ainsi, le régime a joué dans sa plénitude, exerçant ses ravages avec une parfaite inconscience. Les sentiments de jalousie, privée ou collective, se sont données libre cours, engendrant les innombrables divisions que suppose le constant exercice de la passion critique. Nous avons connu jusqu’à ces cabales d’un jour, l’expression d’instincts élémentaires qui se servaient de al politique afin de s’emparer de biens dont le sort avait, légitimement ou non pourvu les uns aux dépends des autres.

            Il n’est que de consulter la vie profonde de notre peuple pour constater à quel degré les puissances de division ont joué aux dépens, cette fois de l’unité morale dont tout peuple est pourvu.  Et pour le faire, il suffirait de relire les innombrables articles de presse, les déclarations de foi, les revendications formulées ; il suffirait de se souvenir des conversations entendues au hasard des déplacements ou des rencontres, de rappeler les paroles prononcées au cours des réunions électorales pour se rendre compte, encore une fois, de l’immense état de division qu’un tel régime entretenait loyalement, comme une nécessité de son essence.

            Il n’est donc que de se souvenir après avoir réfléchi et peut-être, la conclusion s’accordera-t-elle avec ces prémices que la logique aurait proposées à l’attention, si nous avions consenti à penser le fait avant qu’il se produise.

 

 

 

 

Il est des coïncidences qu’on dirait dictées par le Destin.

Au moment précis où surgissait dans le ciel de notre histoire, cette forme politique qui allait permettre au pouvoir, instinctivement critique, d’exercer son influence sur l’unité sociale d’un grand peuple, dont toute l’ascension était due à la permanence de cette unité profonde, voulue et sentie parallèlement, un état économique naissait de telle nature qu’il allait donner au sens critique des bases que jamais les anciens privilèges n’auraient fait épanouir.

C’est ainsi que notre pays se trouva pourvu d’une double conjonction, l’une renforçant puissamment l’autre : celle de l’envie politique et celle de l’argent, entrainant cette envie.

-        I -

Il serait à coup sûr étrangement  naïf de prétendre que l’amour de l’argent n’aurait attendu que cette coïncidence pour manifester son infernale obsession ; il suffit d’affirmer que la coïncidence développa les possibilités pernicieuses que l’homme porte au fond de lui-même et que l’organisation de cette économie, que nous appellerons patriarcale , afin de l’opposer à la moderne industrielle puis financière : la patriarcale donc imposait à l’individu une façon de vivre qui constituait une norme raisonnée et naturelle à la fois.

Au contraire, au fur et à mesure que l’organisation économique nouvelle s’affirme et supplante la précédente, les instincts se trouvent débridés au dépens de l’exercice moral qui recule dans tous les domaines et, chez certains, finit par disparaître.

Nous assisterons alors au spectacle peu réjouissant, que peuvent fournir des êtres humains, lâchés dans l’espace social pourvu où, absolument dépourvus de ces normes humaines que l’exercice de la fonction morale avait eu, jusqu’à ce moment, pour but de créer.

Certes la vie en commun avait donné naissance à de telles monstruosités et nous n’avons qu’à reporter notre pensée à cette époque, qui d’ailleurs précéda notre Révolution qui vit apparaître les « roués », pour nous convaincre que la nôtre n’a pas innové si originalement que nous paraitrions le prétendre.

Mais on peut dire que la différence est considérable entre les deux époques : 1750 et la nôtre. En dépit de certaines apparence, la résistance sociale s’est considérablement amoindrie en deux siècles de vie commune. Le roué de jadis étant contenu en ses pires débordements, par une armature morale qui s’est à peu près évanouie. Il suffit pour s’en rendre compte de constater à quel point la résistance de cet instinct social-moral a été considérable, même lorsque la vieille société se fut écroulée. Une partie considérable de la masse populaire française resta profondément attachée à son aristocratie, en dépit des critiques qu’elle ne manquait pas de proférer à son endroit. C’est qu’il y avait, entre ce que nous appellerons : les classes, des liens séculaires dont on retrouve la trace vivante dans quelques coins de nos provinces, encore à cette heure. Si certains éléments de l’aristocratie versaient dans un état d’esprit incompatible avec le vieux principe : « Noblesse oblige » il n’en est pas moins vrai que le souvenir des vertus aristocratiques était ancré dans l’esprit public et que si Paris et quelques grandes villes comptaient des éléments « émancipés » , soit dans la masse, soit dans l’élite, la noblesse de province tenait fortement les milieux provinciaux. Cet ensemble constituait une tradition commune pour laquelle on était décidé à verser son sang ; les événements le firent bien voir.

            Certes, toutes les notions de la vie matérielle intervenaient  pour créer un état d’attachement qui existait alors, mais elles n’étaient pas les seules à prévaloir ; je pense même qu’elles ne constituaient pas l’essentiel des relations qui se produisaient entre les maîtres et les serviteurs ou les sujets.

            A ce lien, profondément enraciné dans les cœurs et dans les esprits, la société moderne n’a rien à  opposer comme terme de comparaison, surtout depuis que l’industrie en évoluant de plus en plus a substitué l’influence financière  à l’influence directe du patron d’usine. Les rapports sont établis par un régulateur commun : l’argent et par cet unique principe : le gagner de la manière la plus prompte et s’assurer sa possession par des moyens qu’elle légitime toujours, la puissance à laquelle cette possession correspond  étant au dessus de toute morale. Il n’est pas excessif de prétendre  qu’en notre société moderne, née de l’impulsion scientifique et de l’organisation industrielle et financière, la morale est déterminée par l’unique position de l’argent et par sa possession.

            Nous laisserons de côté les quelques rares individus qui ont refusé de « s’adapter » au nouvel état d’esprit et dont d’ailleurs l’influence est nulle, sauf sur quelques natures, elles mêmes sans influence générale pour qui il n’est pas une morale officielle laïque ou religieuse qui ne soit en réalité dominée par le souci de la conservation du principe divin de l’argent.  

            Mais cet unique principe des relations actuelles ne porte-t-il pas en soi sa propre faiblesse ? N’est-il pas semblable, en sa fragilité, à la transparente séparation limitant selon Lombroso, la folie de la raison ? « Il n’y a dit le professeur entre les deux états, que l’épaisseur d’ »une toile d’araignée ». (je cite de mémoire)

            Dès lors les rapports humains ne sont-ils appelés à s’exacerber pratiquement, puisqu’en somme, les étendues sociales sont uniquement établies, et leurs différences règles par un apport qui, certes existait, dont, l’influence était indéniable, mais qui se trouvait contrebalancée par d’autres forces profondes, aujourd’hui à ce point réduite, que, sans une organisation policière redoutable, nous les dirions inopérantes.

            C’est ici qu’est le point névralgique de la vie moderne : elle n’enfante plus de valeurs morales réelles, ayant exclu de la vie pratique, les principes fondamentaux que la vielle humanité avait mis en valeur. A tel point qu’elle est contrainte de revenir aux antiques assises lorsque son désarroi se trouve brusquement, en présence d’une situation périlleuse. Nous pouvons dire hélas que son instinct  de conservation s’appuie sur un dos de nageur alors qu’il s’agit de traverser  une forêt en flammes.

            Elle fait alors appel aux forces qu’elle a détruites, étonnée, - la connaissance psychologique n’étant pas son affaire – de ne voir surgir des brumes de la conscience que d’accidentels fantômes, incapables, de se réincarner ? Sans s’en rendre compte, le monde   moderne a opéré la révolution la plus considérable que l’espèce ait faite depuis les milices de la révolution, dont cependant on parle rarement : à une notion, différente et pourtant identique de la fonction humaine, de froids calculs d’intérêts ont été substitués.

            Peu importe le nom de la doctrine qui les incarne, elle est essentiellement sans chaleur et périra de sa propre glaciation. En ce domaine comme en tant d’autres à une tendance humaine s’est encore substitué un principe profondément inhumain. Il n’est pas besoin d’être grand prophète pour prévoir la fin d’une société basée sur la jouissance et dont les deux poisons seront un jour également destructeurs : la frénésie et la mélancolie ; si l’on préfère des termes plus…. Thérapeutiques, nous définirons ces maladies fatales sous les espèces d’un délirium tremens ou d’une psychasthénie également meurtrière.

            C’est en présence d’un état de chose aussi pathétique qu’il conviendrait de prendre résolument conscience des destructions opérées et qui se poursuivront  tant que le régime durera, qu’il affecte une forme aigüe ou atténuée, et qu’il conviendrait encore de fonder hardiment un état nouveau tablant non plus sur des valeurs réelles jadis, mais dépassées par l’évolution. Il faudrait, il est vrai, pour inventer ces connaissances qui manquent, une imagination du cœur et de l’esprit capable, précisément par sa chaleur, d’instituer un état humain différent de la forme que lui avait imposée la civilisation patriarcale, mais capable, à son tour d’en dégager une, originale, et adaptée aux formes de notre temps.

            Tel qu’il demeure, notre monde est celui où l’argent reste le hideux parasite de la fonction humaine. Il n’a pu proposer à l’homme qu’un appât en centrant ses préoccupations diverses sur ce principe, source de toutes nos déficiences.

            Il devait fatalement céder à la sollicitation la plus facile et la plus répandue. Il devait, s’il était « en bas » justifier sa déchéance unique, en admettant que des vertus innées lui permissent de s’en rendre compte, en la comparant à delle des « maîtres ».

            Ce n’est pas sans danger qu’on fait entrer tant de positif dans la fonction sociale.

            Si nous parcourons du regard notre état social actuel, nous apercevons ces deux positions essentielles, les seules qui correspondent aux réalités inventées : le prolétaire et le financier.

            Tout ce qui se situe entre ces deux extrêmes doit fatalement osciller dans le sens de l’une ou de l’autre fonction ; Les éléments occupant la position intermédiaire forment cette classe dont l’étendue est imprécise mais dont la situation est en effet moyenne. Elle est par le fait même le non lieu social au centre du combat.

            C’est en effet son sort de recevoir le contre coup des projectiles échangés par les deux adversaires et de subir le destin que lui impose l’acte social : se vendre à la tête ou se minimiser par une adhésion au Nombre. Car le oins qu’on puisse dire de son incertitude, c’est qu’elle se trouve quelle que soit l’importance morale, technique de ses éléments particuliers, vouée à l’absorption  d’un Nombre qualitatif : celui de l’Or ou celui de la Masse. Ni par l’un, ni par l’autre, le vieux principe de la qualité des êtres, ou des choses ne joue en sa faveur, les deux Nombres opposés visant à l’accroissement, illimité, de leur puissance dont l’une s’établit sur un capital à l’extension volontairement infinie, et l’autre en opposant, fatalement à une masse de nombre, le poids d’une masse opposée.

            Placée en face d’un tel dilemme, la conscience moyenne de l’élément moyen sent croître son hésitation, aucune des fonctions auxquelles elle se sent rattachée par sa conscience ne formant l’enjeu, du conflit. Cette hésitation est encore un des aspects les plus pathétiques de notre âge moderne.

            Elle se sent, en effet, tout à coup, sans utilité dans cet élan qui ne fait entrer en ligne de compte que la puissance démesurée de ses besoins.

            Cette classe voudrait précisément exister par ce côté d’elle-même qu’elle estime désintéressé ; par cette partie de soi où le souci, non seulement de l’homme, mais du bien humain est le plus profondément ancré dans sa pensée, et, peut-être, dans son cœur ; mais la bataille ne se livre pas pour la primauté  de cette valeur foncière, elle sent parfaitement que chaque opposant ne cherche à l’attirer à soi que dans le dessein de faire servir à son profit un désintéressement dont il n’a cure.

            La classe moyenne ne pense pas en réalité le conflit, ceci parce qu’il est hors de ses préoccupations essentielles, comme se propres pensées se trouvent situées bien au-delà des buts qui sont l’enjeu de la lutte.

            Pour l’un comme pour l’autre des deux masses adverses, il n’est d’autres réalités que celles auxquelles leur poids correspond. Les idées ne sont rien ; elles sont moins que le vide que la trajectoire meurtrière des projectiles lancés parcourt, et plus elles s’avèrent subliment, plus également elles paraîtront dérisoires aux combattants.

            Humanité, Patrie, Religion ou simple Pensée ne constituent pour les combattants que des fictions dont on fait intervenir le prestige, parce qu’une obscure et incompréhensible obsession hante encore la conscience de l’individu ou des collectivités ; mais il demeure entendu que, si on peut à la rigueur mourir pour des entités, on ne leur sacrifie pas la moindre parcelle des intérêts engagés dans la lutte.

             

 Les oppositions peuvent être latentes, comprimées par des nécessités extérieures ou momentanées, elles n’en sont pas moins formelles. Le monde moderne voit revivre la lutte des Titans dont la Fable antique a parlé et aujourd’hui comme aux premiers âges de la vie cosmique, ce sont des états de forces qui luttent les uns contre les autres et non des préoccupations pensées ou des rêves idéaux. Le premier résultat d’une telle évolution  est de constituer la plus inimaginable régression que l’Humanité ait jamais vécu puisqu’elle nous reporte, non plus par l’image, mais par sa réalité, à l‘époque des fusions élémentaires. Il n’est pas excessif de soutenir que tout ce que la conscience humaine avait rêvé est refoulé par  les antagonismes en présence, en attendant, peut-être, d’être complètement effacé.

Il est dès lors aisé de concevoir les conjectures que la vie politique française, secouée, d’une part par l’ébranlement économique et d’autre part, par la fièvre démocratique, avait à supporter.

Sa vie sociale fut d’autant plus agitée qu’en principe le régime de liberté d’expressions qu’elle s’était octroyée  permettait, par de multiples formes de discussion d’aviver les antagonismes au point de les faire passer, en quelque sort, dans « l’usage social » de cette liberté, il ne pouvait naître qu’un profond dépérissement de l’unité commune, chacun ramenant strictement à la notion de ses intérêts ce qu’il pouvait apercevoir ou espérer de conflits en cours.

Les conflits politiques sont passés de l’intérêt général, de la discussion de certains « principes » - tel que le droit de penser, de se réunir, d’écrire librement- à l’attaque d’intérêts particuliers. Nous devons voir, dans cette indéniable décadence, l’effet de l’exercice démocratique, mais nous serions profondément injustes en ne soulignant pas, au besoin avec véhémence, combien les défauts de ce style politique  et social, ont été aggravés par les vices de l’organisation économique mondiale.

En présence d’une société, tout entière préoccupée à s’enrichir et sans que cette intention fut contrebalancée par des services sociaux d’ordre général, il était fatal que les passions politiques s’emparent, avec avidité d’exemples dont la démagogie pouvait profiter pour alimenter sa propagande. .. Il était non moins fatal que l’homme qui vivait « en bas », dans les conditions d’existence souvent déplorables, ou, pour le moins insuffisantes, n’arrive qu’à substituer le but matériel au but idéal qui avait été celui de la première révolution – et encore, de la seconde, en 1848. Il était fatal, que sous la poussée des faits, l’homme du peuple en soit amené à l’embourgeoisement que nous avons pu constater et qui l’amenait à confondre deux points de vue indépendants : le standard vital et la révolution.

L’Amérique fournit un exemple, hélas probant de cette confusion déplorable. Elle est le pays où l’ouvrier peut posséder le standard le plus « élevé » ; elle est également le pays où l’élan révolutionnaire est le plus pauvre ; où par contre le conformisme s’étend à toutes les classes de la société. Elle constitue l’exemple le plus typique de la décadence de l’idée prométhéenne ou du sens révolutionnaire. Elle est celle encore où le matérialisme béat est le plus répandu et pour tout dire, le pays où le niveau intellectuel est collectivement le plus bas.  

Peut-être d’ailleurs est ce à cette aptitude au non criticisme que la société américaine doit sa paix sociale, ou son inquiétude politique. Elle a supprimé de qu’il pouvait y avoir de nocif dans l’exercice politique en le supprimant en fait, grâce à la mainmise du capitalisme sur toutes les formes d’informations ou d’éducation. L’individu est chloroformé ; on lui distille ce qu’il peut penser et ce qu’il doit croire. Ainsi certes, un danger est écarté, mais ce n’est pas au profit d’un avantage, puisque l’homme, avec un pareil système devient une machine dont on règle le fonctionnement social selon des intérêts qui pour être gigantesques n’en sont pas moins misérables ; Mais nous ne devons pas oublier que c’est en ce pays que l’homme est conçu sous l’aspect d’un être dont la raison est de consommer ce que la machine produit, afin que les dividendes s’accroissent infiniment et que la spéculation boursière reste la cause de la présence humaine sur ce globe (1)

(1)   Lire à ce sujet l’article de NEM0 sur La brochure de Taylor – Abrutissement et Capitalisme paru en 1913 dans le Libertaire et repris dans la revue « A contre courant » d’Henry Poulaille N°9 1936

 

Le matérialisme financier n’est pas né en Amérique mais il y a fondé un état d’esprit que rien n’a contrebalancé et il y règne à l’état pur, selon que cet esprit envahit l‘Europe, ou que le sens européen, encore teinté d’humanisme résiste, la fonction humaine, diminue dans le monde ou s’intensifie.

Il n’est pas en tout cas de position plus antagoniste à celle que notre continent a pensé, incarné pendant des siècles, que celle que nous pouvons découvrir de l’autre côté de l’Océan et tout progrès de l’américanisme correspond à une nouvelle mutilation de cette notion humaine couvée au plus profond de notre instinct social.

Si nous considérons ce monde actuel et les forces antagonistes dont il est plein, la défaite française devient un minime incident du conflit sournois et latent qui déchire la vie actuelle.

 

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