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Casse-toi, vieille prof !
Christiane Mordelet s'est «défoncée» pendant quarante ans pour offrir à ses élèves plus que des cours : des classes d'éveil dans le monde entier. Sans l'once d'une reconnaissance, l'Education nationale l'a mise à la porte le jour de ses 60 ans Outrée. Dans son appartement de Lyon envahi de cartons de souvenirs et de classeurs débordant de projets, Christiane Mordelet n'est ni en colère ni scandalisée : elle est outrée.
Que l'Education nationale ait pu lui signifier sa mise à la retraite le jour anniversaire de ses 60 ans, le 23 mars, par une note de trois lignes, sans bonjour ni au revoir.
Ce qui la peine, surtout, c'est qu'on lui ait interdit de terminer l'année avec ses élèves, comme elle l'avait supplié, soutenue par une pétition de parents. Trois lignes glaciales signées d'un chef de bureau :
 «Je vous confirme que je ne peux accéder à votre demande. Votre CPA [cessation progressive d'activité, NDLR] s'achèvera au plus tard le 31 mars 2007, fin du mois anniversaire.» Point.
Une sorte d'affront, à l'heure où elle entend le gouvernement encourager le travail des seniors. Triste mais sans rancune, elle achève ses quarante années de professorat de physique aussi idéaliste, et sans doute naïve, qu'au premier jour. Elle croyait que sa hiérarchie lui serait reconnaissante de son travail. Diplômée de physique en 1969, c'est une soixante-huitarde qui a voulu non seulement instruire mais aussi éduquer. C'est-à-dire éveiller la conscience de ses élèves aux défis interculturels et aux enjeux de l'aide au développement. On a tous entendu la chanson sur «les profs qui ont choisi le métier à cause des vacances», qui «tournent les talons sitôt le cours terminé». On pourrait donc penser que le zèle de cette prof qui a énormément bossé pour emmener plus de mille collégiens en échanges scolaires dans le monde entier a été encouragé. Au contraire : ce sont des montagnes d'obstacles administratifs que la machine à broyer les enthousiasmes a mises en travers de sa route. Un cas, il faut dire, Christiane. Son CV de cinq pages donne le tournis. Elle aligne notamment, outre sa maîtrise, son Capes de physique et son DEA de physique des matériaux, des brevets de météorologie, de secourisme, d'animatrice et d'accompagnatrice de moyenne montagne. On dit que les profs ne font pas de formation continue ? Elle a suivi de nombreux stages : recherche en énergie solaire chez Elf (aujourd'hui Total), montage vidéo, mécanique automobile (elle a même son CAP). Sur le terrain, elle peut parler de tout aux «gamins», comme elle dit : de géologie, de météo, d'environnement, d'agriculture... mais aussi et surtout des hommes et de leurs cultures. Passionnée par le développement du tiers-monde, elle a suivi cinq stages sur les droits de l'homme à Genève et créé trois associations culturelles. Et appris un peu de tibétain et de mongol pour monter des échanges scolaires entre ces pays et la France. Le déclic se produit lorsqu'elle invente, en 1981, un procédé d'utilisation de l'énergie solaire et l'applique en créant avec ses élèves, dans le cadre des «projets d'action éducative», un réfrigérateur solaire qu'elle fait breveter. Ce sera le début de ses ennuis : un prof du secondaire n'est pas censé aller aussi loin. «On m'a piqué mon bébé pour le refiler à la fac. J'en étais malade !» En vraie pionnière de la cause environnementale, elle emmène cependant trois de ses élèves au Zaïre y livrer un réfrigérateur solaire fabriqué avec eux et installer une alimentation solaire dans un dispensaire. Cela lui vaut, en 1982, le premier prix de l'Aide au Tiers-Monde décerné par le Sénat. En 1984, elle lance un échange scolaire France-Himalaya en livrant dix cuiseurs solaires au Ladakh, et elle décroche le prix de l'Aventure utile de la Guilde du Raid. Au fond, Christiane Mordelet inventait le tourisme éthique avec vingt ans d'avance. Pendant cinq ans, une centaine de collégiens de la région lyonnaise ont passé quatre semaines dans des familles du Ladakh, et autant de Ladakhis sont venus passer deux mois dans des familles françaises. A partir de 1991, elle étend ces échanges avec des Groenlandais et des Amérindiens, impliquant près de 400 familles. A partir de 1997, c'est la Mongolie, puis le Chili. Plus d'une centaine de Français sont reçus par des familles mongoles. Et le rapport avec ses cours de physique, dans tout cela ? «Sur le terrain, je ne l'ai jamais oublié. Laide au développement, c'est de l'énergie, et l'énergie, c'est de la physique. J'ai emmené des collégiens en Italie voir le Stromboli et l'Etna. Je leur faisais mesurer le pH de l'eau, les fumerolles, découvrir l'effet de l'acide sulfurique qui fondait tout ce qu'ils portaient en Nylon. Surtout, j'ai compris qu'ils me respectaient d'autant plus en cours, où j'étais très stricte, que je leur proposais ces activités montrant mon intérêt pour eux.» Une vision que sa hiérarchie, à l'évidence, ne partageait pas. «Le plus féroce a toujours été le rectorat», dit-elle sans rancoeur, juste comme on fait une mesure physique. «Au fichier, la prévient son syndicat, ton nom est souligné en rouge.» Elle a fait une douzaine de collèges. Dans l'un de ses derniers postes, à Saint-Genis-Laval, le principal l'accueille ainsi : «Dix collègues m'ont appelé pour me prévenir de votre arrivée ! Mais n'ayez crainte, je juge les gens sur leur valeur.» Sa valeur, Christiane a eu la faiblesse d'y croire. Une procédure permet de décrocher l'agrégation en raison de l'expérience et des services rendus. Des centaines de profs y ont droit chaque année. Elle envoie donc au rectorat une longue lettre détaillant ce qu'elle a réalisé depuis trente ans. «Agréger, cela veut dire réunir des éléments n'ayant pas forcément de liens pour en faire un tout, plaide-t-elle. Il me semble que les connaissances et la culture que j'ai acquises en trente ans de recherches, de stages et d'échanges scolaires forment bien une agrégation de savoirs.» Avant de signer, pleine d'espoir, elle ajoute : «L'accès au corps des agrégés serait une forme de reconnaissance de mon travail, et un grand encouragement à continuer à passionner encore des centaines de jeunes jusqu'à ma retraite.» Et là, elle a reçu la gifle de sa carrière : même pas un accusé de réception. Malgré plusieurs demandes. «Le message transmis, c'est que je n'existais pas.» Le problème est plutôt, en fait, qu'elle existait trop.
Un jour, un recteur la convoque et lui lance :
«J'en ai assez qu'on entende parler plus de vous que de moi dans les médias !» Puis elle a une inspection carabinée, qui dure une journée entière, ce qui n'arrive jamais. «L'Inquisition déboulait. L'inspecteur a fini par m'avouer qu'il avait reçu l'ordre de me saquer. C'est ce que je faisais «à côté» qui dérangeait. En tant que prof, j'ai toujours essayé d'être irréprochable.» Christiane a nourri l'espoir fou d'être autre chose que la fonctionnaire 10 E 92 11 29 1 FWI. «D'accord, je suis dans le même cas que tous les profs qu'on met à la retraite : place aux jeunes. Ce n'est pas de ça que je me plains. Mais j'avais espéré qu'en fin de carrière, un jour, ma hiérarchie me dirait juste un mot sur mon travail. Cela n'est jamais arrivé. Ce sont mes anciens élèves et leurs parents qui m'ont comblée. Ils étaient plus de 200 le jour de mon départ, venus de toute la France, et certains avaient déjà plus de 30 ans. Ils m'ont dit que ces voyages avaient influencé leur carrière. J'en ai chialé, je n'ai même pas pu prononcer mon discours.»
A l'autre bout du monde, d'autres aussi ont repéré le talent de Christiane. En 1991, elle reçoit un appel d'une certaine Mme Shimazaki, de la NHK : la télévision japonaise veut l'interviewer. Elle ne donne pas suite, cherchant fébrilement quel copain lui joue un tour. La NHK rappelle trois fois. Elle apprend qu'elle a été sélectionnée par cette chaîne pour figurer dans un palmarès mondial de 70 profs entreprenants. Ultime mesquinerie du rectorat : il n'autorisa pas la NHK à venir la filmer dans sa classe. Motif : «Guerre du Golfe, consignes de sécurité.» Christiane referme son album souvenir.
Et maintenant ? On n'imagine pas une seconde que cette boule d'énergie va chausser ses charentaises et faire des sudokus. Effectivement, dès que l'on parle avenir, Christiane a les yeux qui brillent. Si l'Educ nat a snobé son activisme, ce n'est pas le cas des Indiens et des Mongols. «Je suis prof de français au Ladakh. J'y passe six mois par an. Je m'occupe aussi là-bas d'une école solaire que j'ai fait financer par Areva, qui a donné 40 000 euros.» Elle va monter un échange scolaire entre les enfants de l'Himalaya et ceux de Mongolie. L'intérêt ? «Je veux contribuer à un transfert de technologie. J'ai constaté que les gamins de l'Himalaya se gèlent alors que les Mongols, qui vivent aussi par des 40 °C, vivent dans des yourtes où il fait 20 à 25 °C
Donc je vais faire découvrir la yourte aux populations du Ladakh.» Elémentaire. L'étape d'après ? Avec Mecanos Productions, une boîte spécialisée dans les films sur le développement, elle va sortir en juin un documentaire sur son expérience destiné à TV5 Monde et FR3. Puis, en 2009, elle ramènera 80 collégiens de Mongolie à Paris par le Transsibérien, en filmant le tout si elle trouve des sponsors. Bref, les «gamins» n'ont pas fini de profiter de la «pêche» de Christiane. Les gamins étrangers, en tout cas. Patrick Fauconnier Le Nouvel Observateur

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