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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 17:45

U n  r é s e a u  c u l t u r e l  e n  p é r i l 

PAR ALAIN KIMMEL in "Spectacle du Monde" - Mars 2013

 

Depuis vingt ans, malgré de nombreux cris d'alarme, l'action culturelle de la France ne cesse de reculer. Une responsabilité partagée par tous les gouvernements, de gauche comme de droite.

SOUS LA IIIè RÉPUBLIQUE, LA FRANCE A créé un important réseau d'Alliances françaises (à partir de 1883) et d'Insti­tuts ou centres culturels (à partir de 1907) chargés de dispenser des cours de français, d'organiser des conférences et des expositions, de présenter des films et des spec­tacles. Leur mission était de contribuer au rayon­nement de la langue et de la culture françaises à l'étranger. A partir de 1945 et la création de la direction des relations culturelles du ministère des Affaires étrangères, qui succédait au service des œuvres françaises, ce réseau a regroupé, jusqu’'en 2010, les services culturels des ambassades, les Centres culturels et les instituts français. Depuis 2011, il est rattaché à l'Institut français (IF), qui, toujours sous la tutelle du Quai d'Or­say, est « l'opérateur de la politique culturelle exté­rieure de la France ». Tous les anciens centres et instituts ont désormais pour unique appellation « institut français de... » (nom du pays).

L'Institut Français, dont l'objectif est d'« apporter le concours de la culture à la stratégie diplomatique française », est présidé par l'ancien ministre de 1’Education nationale Xavier Darcos. Parmi ses missions figurent la promotion de la langue et de la culture française, la diffusion des savoirs et des idées ainsi que les échanges artistiques et l'accueil en France des cultures étrangères.

Auditionné au Sénat, il y a deux ans, Xavier Darcos ancien ministre de l'Éducation nationale (2007-2009)et président exécutif, depuis 2010, de l'Institut français (IF),

« l'opérateur de la politique culturelle extérieure de la France ».avait déclaré :

« Dans la guerre des influences — le soft power —, nous sommes face à une terrible concurrence. Les réseaux de diffusion culturelle sont américains. La Chine a constitué [...] un réseau puissant : il y a aujourd'hui plus d'instituts Confucius (NDLR: plus de 350 dans 90 pays) que d'instituts français.  

Problème : la diminution constante des budgets depuis 1994.

« La stratégie d’influence est un enjeu majeur [...1, c'est une stratégie décisive dans le contexte de la mondialisation, de l'indifférenciation de cultures, de l'américanisation des savoirs ». Pour tenir son rang dans cette « guerre de influence », la France dispose aujourd'hui d'un réseau représenté dans 161 pays par 101 instituts français et plus de 125 annexes, auxquels s'ajoutent 1 040 Alliances françaises. Cet ensemble a longtemps suscité dans le monde l'admiration, et parfois l'envie, mais, depuis la fin du précédent millénaire, force est de constater qu'il s'est progressivement et régulièrement appauvri. Il y a près de vingt ans, en effet, que tous les gouvernements, de droite comme de gauche, semblent accepter l'affaiblissement de l'action culturelle extérieure de la France.

Des voix venues d'horizons divers n'ont pas manqué de dénoncer cette situation. En 2001, dans un rapport présenté à l'Assemblée nationale, le député Yves Dauge (PS) lançait un véritable cri d'alarme sur la situation de notre réseau culturel, qu'il estimait « en péril sans crédits, sans unité ni mémoire, sans vision d'avenir ». En 2008, Domi­nique Wolton, auteur de Demain la francophonie (Flammarion 2006), s'écriait : « La France brade son réseau culturel à l'étranger », (le Nouvel Observateur,11 décembre 2008). Deux ans plus tard, deux anciens ministres des Affaires étrangères, Alain Juppé et Hubert Védrine, cosignaient dans le Monde (6 juillet 2010) une tribune dans laquelle ils se disaient «  inquiets de conséquences pour la France d'un affaiblissement sans précédent de ses réseaux diplomatiques et culturels ».

L'année suivante, le romancier Benoît Duteurtre observait « Jusqu'ici l'un des plus puissants au monde, le réseau culturel français repues ut en charpie » (Marianne, 26 novembre 2011). Enfin, Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la culture, constatait, dans le Monde du 15 mars 2012, que, « depuis l'entrée dans le troisième millé­naire et l'accélération d'un monde globalisé soumis aux règle marchandes, nous assistons, désoeuvrés ou révoltés, à un appauvrissement, tant idéologique que budgétaire, de notre politique culturelle internationale »

De fait, cette politique est la principale victime des réductions de crédits qu'a subies le Quai d'Orsay ces dernières années. : moins 20 % entre 2007 et 2012, soit une baisse de 10 millions d'euros, dont plus de 6 millions pour la diplomatie culturelle. Lors d'une récente réunion de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, François Loncle (PS), rapporteur pour la diplomatie culturelle et d'influence, a affirmé que les moyens des instituts français avaient diminué de 4 % en 2012 et allaient enregistrer une baisse de 7 % en 2013.

« Cette diminution, a-t-il expliqué [...], poursuit une tendance lourde qui a commencé [—] en 1994 et n'a cessé depuis lors – hormis en 1998 et 1999. »

De fait, depuis 2000, environ un tiers de nos instituts et centres culturels en Europe ont été fermés, dont plus de la moitié en Allemagne (onze demeurent), mais aussi en Autriche, en Grèce, en Italie, au Portugal... Dans ces conditions, nul ne s'étonnera que l'usage de la langue française et la connaissance de notre culture soient en recul dans le monde, même si l'on ne suit pas Times Magazine, qui titrait, en couverture, en 2007:«La mort de la culture française».

Une chose est sûre, néanmoins si, pendant longtemps, les responsables de notre politique extérieure se sont efforcés d'œuvrer au rayonnement culturel de la France, tel ne semble plus être leur objectif aujourd'hui. Une évolution que l'on ne peut que condamner, car « ce que pèse un pays dans le monde tient à sa puissance stratégique, garante de sa politique étrangère, et à sa présence culturelle, qui assure son rayonnement et son influence » (Maurice Druon).

NDLR : Il est pour le moins étonnant dans cet article de notre ancien éditorialiste du CIEP et fin connaisseur de la culture et la civilisation dans le monde, quand il était à la tête du très respecté magazine "les Echos de Sèvres", d'entendre les mêmes voix qui ont été à la tête du réseau s'étrangler du manque de moyens alors qe les mêmes politiques: Juppé, Védrines ou Darcos ont participé à cet étranglement des budgets, sans oublier Alain Touraine qui dès 1985 réclamait à corps et à cri la disparition des mêmes entités culturelles,cependant que Jack  Lang créait son propre réseau international parallèle au sein de son ministère pour court circuiter celui de la DGRC...! Toutes ces voix discordantes réunies d'un seul choeur pour déplorer la perte de moyens laisse rêveur  alors que certains comme Dominique Wolton ou Erik Orsenna ont largement profité des subsides du réseau et du pouvoir pour leur propres missions et leur propre promotion....

Quant aux larmes de crocodiles de Xavier Darcos, permettez moi de rire, quant on connaît le prix de cette sinécure, en remerciement des services rendus au pouvoir sarkozyste et du peu d'éclat et de renommée dont bénéficie depuis sa nomination, son "Institut français" dont personne ne parle et que personne ne connaît.

Oui la Francophonie est moribonde mais il est bon parfois de désigner les coupables ,et au premier chef, celui de la Loi qui porte son nom, récompensé par une autre sinécure à la Cité de l'immigration de Vincennes et qui ne daigne pas répondre sur le sujet, qui jadis lui fut cher, lors de la défense de sa Loi au Parlement...

Une langue française bafouée sur les ondes du service public, une anglomanie galopante voulue par le CSA, celui la même qui devrait se porter garant du respect des quotas et de la diffusion de la langue, pardon des langues régionales et européennes dans un souci de diversité linguistique. Au lieu de cela écoutez les "playlists" de France Inter qui nous assène à longueur de journée les "nanards" et fonds de tiroirs de Mrs Chérèze, Montud et Varod !!! 

 

 

 

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 15:01

Comme fils d'un mandarin de haut rang, et avec son consentement, je fus choisi par l'Administration Française pour aller étudier en France. C'était en 1901, je n'avais que sept ans, j'étais né le 23 août 1894 alors que mon père avait noté dans son journal personnel que j'étais venu au monde le septième mois de l'année du Dragon (Nam Thin) du calendrier lunaire, ce qui correspond plutôt à août 1892 du calendrier grégorien. C'est ainsi que je quittais le Vietnam avec un groupe de jeunes garçons Vietnamiens qui, eux aussi, devaient suivre leur scolarité en France : Ngyuen Van Xuan, Bach Thai Tong et son frère Toan, Tran Van Chuong, La Quy Loi et son frère Chuy. Ils venaient de familles riches. Nous fûmes inscrits au Lycée de la Belle de Mai à Marseille pendant la première année, puis nous avons été transférés au Lycée d'Alger, en Algérie, où le climat était jugé plus convenable pour les étudiants originaires des régions tropicales. Monsieur Granet, d'une banlieue de Marseille fut choisi pour me servir de correspondant en l'absence des parents. Il le resta jusqu'à la fin de mon séjour en France, en 1918.

En 1916, seuls Nguyen Van Xuan et Tran Van Chuong étaient bacheliers et admis à poursuivre leurs études supérieures. Comme tu le sais, Nguyen Van Xuan, diplômé de Polytechnique, est maintenant officier supérieur de l'Armée Française et Tran Van Chuong, avocat au barreau de Hanoi. Le reste d'entre nous devait être renvoyé à la maison. Je savais que mon père était sévère et n'admettrait pas que je lui revienne en « fruit sec », je décidais alors de ne pas rentrer chez moi. Je choisis de rejoindre Sidi-Bel-Abbes pour m'enrôler dans la Légion Etrangère pour la durée de la guerre. La France, en guerre contre l'Allemagne depuis 1914, avait besoin d'hommes.

Pendant deux ans je vécus dans les tranchées, prenant part à la bataille du Chemin des Dames, près de Verdun, où les canons faisaient rage comme les flammes de l'enfer. Puis en novembre 1918 la guerre s'acheva. J'en sortais avec le grade de sergent nommé au feu, avec la Croix de Guerre, la Médaille Militaire et la Croix de Combattant épinglées sur mon uniforme. Je pensais qu'il était temps de rentrer à la maison, je pouvais revenir, je n'avais pas les mains vides. J'avais le regret de ne pas avoir été un élève studieux et d'avoir passé mon temps à jouer au football, au tennis ou à faire de la boxe. Mais ce qui a été fait est fait !

De retour à la maison, je fus reçu en héros de guerre et continuais à servir dans l'Armée Française à Mon Cay, au nettoyage d'un territoire nommé « les Cent Mille Monts », le long de la frontière chinoise qui était infestée de pirates (parmi lesquels se mêlent des troupes chinoises déguisées), des trafiquants d'opium et d'autres envahisseurs. Après avoir été blessé à plusieurs reprises on me déchargea de cette mission et on m'offrit le choix, soit de rester citoyen vietnamien et être admis dans le cadre du mandarinat, comme mon père, soit de demander la citoyenneté française pour devenir fonctionnaire de l'Administration Coloniale.

J'optais pour la citoyenneté française malgré la désapprobation de mon père. Néanmoins il admit finalement que je n'avais pas tort de m'orienter dans ce sens, mon éducation au loin m'avait complètement changé. Je n'avais plus grand chose de l'Asiatique que j'étais dans mon comportement et j'aurais probablement choqué mes compatriotes si j'avais à travailler à leur côté. Mon père n'était pas heureux de perdre son fils aîné mais il me laissa partir avec sa bénédiction.

En 1919, je décidais de m'installer à Hanoi après ma rencontre avec ta mère Marie-Louise 0lléac, qui était fille d’Auguste, Alexandre 0lléac, colon de la première heure qui avait bâti une fortune en fournissant des vivres frais à l'Armée Française. Il était arrivé au Vietnam en 1892, en tant que soldat des troupes du Corps Expéditionnaire Français, après qu'il soit parti de chez lui à Toulouse à la suite d'une dispute avec son père. Il épousa une Vietnamienne et son seul enfant, ta mère, naquit en 1899. Mon père n'apprécia pas que sa future belle-fille fût française, et même pire, une métisse ! Cependant il accepta d'assister au mariage.

« Les choses en vinrent à leur point de rupture quand j'amenais ta mère en visite officielle dans la famille. La sixième concubine de mon père qui agissait comme si elle était une épouse légitime, me dit : « Alors tu amènes à ton père une jument métisse comme belle-fille ?» C'en était trop, j'éclatais de rage et la giflais. Elle se mit à hurler. Mon père se précipita en l'entendant crier et me dit sur un ton de colère : « Tu as dépassé les limites. Sors de ma maison et ne reviens jamais. » C'est ainsi que je fus chassé de ma propre famille.

Puis en 1932, quelques années avant sa retraite, mon père était sur le point de célébrer la concession en sa faveur par la Cour Impériale de plusieurs titres honorifiques de prestige. Il m'adressa un message pour me dire que je serais à nouveau le bienvenu si j'acceptais de me joindre à la famille.

Le moment venu, mon père me dit : « Je reconnais que tu mérites des félicitations. Tu as réalisé ta fortune sans aucune aide de ma part, ni appui de qui que ce soit. J'en suis fier et

voici mon présent. »

Il appela ses serviteurs et fit apporter le cadeau. C'était un panneau en bois sculpté, portant des sentences parallèles en idéogrammes sino-vietnamiens (nome) laqué noir et or. « Ce sont des sentences que j'ai composées à ton intention »,

il les cita en vietnamien

« Duy Thi Anh Hung » (Tu es un héros) « Nang Ban Sach » (Ce que tu as bâti)

« Thi Chan Tai Tu» (Ne peut être réalisé)

« Tu Phong Luu » (Que par quelqu'un de très doué)

« Maintenant, présente-moi tes enfants. »

A ce point de l'histoire, mon père cessa de tirer sur sa cigarette. Je me souviens très bien de cette présentation. Comme je me tenais, tête baissée, devant mon vieux grand-père vietnamien, il me remit un billet de cinq piastres.... une fortune. Que de bonbons et de chocolats en perspective avec ce billet ! Au déjeuner, comme « barbare », je fus admis à la table de cérémonie, avec les grandes personnes, avec une servante derrière ma chaise pour me servir.... y compris ce que je n'aimais pas. Mais je fis l'effort d'avaler tout cc qu'elle mettait dans mon assiette afin de ne pas la contrarier ni l'ennuyer.

Quand il eut fini sa cigarette, mon père continua son histoire. Les titres que mon père recevait de l'Empereur Mai Dinh étaient : Tien Binh Bo Thuong Thu Lanh (Ministre Honoraire de la Défense) ; Van Tan Tu Tuoc (Baron de VanTan) ; Thai Tu Thieu Bao (Prince Tuteur de la Couronne) ; Dong Cac Dai Hoc Sy, Tong Doc Bac Ninh (Grand Lettré, Colonne Est de la Cour et Gouverneur de Bac Ninh.)

Mon père me regarda : « Vois-tu où je veux en venir, Jean-Jacques ? » demanda-t-il. « Je crois que oui, Père » répondis-je. « Notre famille a une longue histoire et je dois veiller au maintien de son renom ». Mon père sourit et se leva de table sans ajouter un mot.

Après avoir terminé ma scolarité secondaire à l'école catholique des Frères de Hanoi, mon père décida de m'envoyer compléter mon éducation en France. J'étais avec ma ligne de vie est longue, ponctuée par beaucoup d'événements passionnants sur la paume de ma main gauche.

Mais quand je jette un regard sur l'autre, je me demande ce qu'elle a voulu me dire en y lisant les lignes car elle révèle mes racines les plus profondes qui s'étendent sur des dizaines de siècles. Je ne doute pas qu'elle ait voulu me prévenir de me sentir concerné par le futur révélé dans cette autre main, celle qui caresse l'autre femme de ma vie : le Vietnam.

Je suis maintenant un vieil homme approchant de ses soixante dix-sept ans. S'il y a encore un peu de tristesse dans mon coeur, c'est au sujet de mes enfants. Rémy, Dominique et Martial. Pendant toute ma vie j'ai agi le mieux que je pouvais pour eux.

Maintenant c'est à peine s'ils me parlent. Quand ils le font, c'est pour me reprocher d'avoir toujours été distant, autoritaire, froid et indifférent. Ces paroles me touchent comme des coups portés au coeur et me causent beaucoup de douleur. Je les ai élevés comme je l'avais été, tout comme mon père l'avait été, dans le respect du patriarche, à croire qu'il savait mieux, à suivre ses directives et à lui faire confiance.

Quand je regarde en arrière, je suis persuadé que j'ai fait ce que j'avais à faire. Ils réaliseront ce que j'ai fait pour eux... quand je serai parti. Je suis prêt à quitter ce monde à tout moment... à avoir mon âme aspirée par le trou noir de la galaxie d'où je sortirai pour être envoyé, peut-être dans une autre galaxie, sur une autre planète quelque part dans le cosmos... pour une autre vie matérielle. Si je devais revenir sur cette terre... Oh Dieu, s'il vous plaît, ne m'envoyez pas dans la peau d'un âne du Maghreb, car j'ai vu comment ce pauvre animal y est traité par ses Maîtres.

FIN

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 14:46

PREMIERE PARTIE
Chapitre I — Départ pour l'Asie

Je montais la passerelle de « l'Athos II », perdu dans mes pensées. D'ici une heure le bateau allait appareiller pour un voyage d'un mois vers l'Extrême Orient, le Vietnam mon pays natal. Que me réservait le futur ? me demandai-je. Les vents de la guerre soufflaient en tornade autour de moi. « Les Allemands vont nous envahir » m'avait dit un voisin. « Nous allons tous être tués » se lamentaient mes grands-tantes. Je savais aussi que le Vietnam n'était pas un endroit sûr non plus. Selon ce que disaient les journaux, le Japon avait déjà envahi la Chine jusqu'aux confins du Vietnam et celui-ci pourrait devenir sa prochaine proie. Comme j'atteignais le pont, je me retournai et regardais la ville. J'aimais la terre de France, particulièrement ses bons plats, ses femmes. Tout m'émouvait. J'espérais bien y revenir. Mais quand ? C'était en décembre 1939 et j'avais 17 ans. En tant que membre de la famille Mai, je respectais les décisions de mes parents. Je savais que mon père, qui était resté au Vietnam, souhaitait que nous restions étudier à Paris mais ma mère avait décidé le contraire. Elle était désireuse de revenir pour veiller sur mon père car elle avait appris que pendant son absence il aurait été vu en compagnie d'une maîtresse.

Je jetais un coup d'oeil vers ma mère qui me sourit. «Aide tes frères et soeurs à porter leurs bagages » dit-elle de sa voix douce. Ma mère était jolie, l'air d'une française bien que seul son père fut français. Il était venu aux colonies en tant que soldat du corps expéditionnaire, à la suite d'un coup de tête. Rendu à la vie civile, sur place, il s'installa comme fournisseur en produits frais de l'Intendance aux Armées et avait épousé ma grand-mère qui l'assistait dans l'exercice de son commerce.

Mon frère Maurice et moi prîmes quelques-uns des bagages et descendîmes l'escalier menant vers nos cabines du pont inférieur. La cabine était très confortable, presque luxueuse car, dans la hiérarchie coloniale, mon père était assez haut placé pour nous assurer confort et qualité à notre « standing. »

Comme elle défaisait sa valise, le premier objet que ma mère en sortit fut un portrait de mon père et une photographie de la famille réunie. Je ris en mon for intérieur. Quand elle était auprès de lui, elle était souvent irritable et exigeante. Cependant elle lui était dévouée. Eh ! bien, un jour peut-être, je comprendrai ces choses. Je jetais un regard sur la photo de mon père. C'était un homme de taille moyenne, au visage mince portant de grosses lunettes d'écaille qui lui donnaient l'aspect d'un professeur, d'un docteur ou quelqu'un de cette sorte. Mais ce n'était pas du tout lui. En réalité c'était un homme d'affaires florissant, un de ces rares Vietnamiens qui avait été capable de devenir riche sous la domination française qui ne les encourageait pas à développer des affaires d'importance.

Comme je me laissais tomber sur ma couchette et fixais le plafond, ma mère me dit « tu as l'air pensif ! » et me sourit.

« Je préférerais être à Paris en train de faire du lèche-vitrines avec une de mes amies à Montmartre » répondis-je. Pourquoi cacher ce que je ressens  pensai-je. Qu'allait-il arriver à notre retour à Hanoi ? Peut-être allais-je enseigner comme instituteur suppléant pendant quelques mois ? Ou être enrôlé dans l'Armée française et combattre contre les Japonais puisque l'Allemagne avait annoncé la constitution de l'axe « Rome-Berlin-Tokyo » ? Je fis la grimace, drôle de perspective !

« Cc ne serait pas si mauvais » dit ma mère. « Tu seras avec ton père, il sera heureux de te revoir. »

C'est vrai, pensai-je en moi-même. Mon père a toujours été très pris par son travail, mais il prenait le temps de me parler, de me renseigner sur ma famille. Son père était un personnage très important, un haut mandarin et l'un des quatre Maréchaux du Vietnam, un poste d'honneur qui comportait un élément spirituel important. « Nous trouvons trace de nos ancêtres jusqu'à il y a quelques centaines d'années, à l'époque de l'Empereur Mai Hae De. Il parlait sérieusement.

Papa était en quelque sorte une énigme. Grâce à sa haute position, mon grand-père Mai Trung Cat avait reçu la proposition de faire éduquer son fils en France. Voyant le pouvoir des Français au Vietnam il savait qu'une éducation française aiderait mon père à réussir, il donna son accord à cette proposition. Comme cela peut arriver, mon père ne réussit pas au collège. Pour éviter l'humiliation de rentrer en disgrâce dans la maison de son père, il rejoignit l'armée au début de la première guerre mondiale. Il en sortit en héros et eut la bonne grâce de devenir citoyen français et de se joindre à l'Administration française. Peu de temps après, il rencontra et épousa ma mère, une Française. En réalité, elle était Eurasienne mais, dans l'esprit de mon grand-père vietnamien, elle était méprisable. Grand-père Mai Trung Cat rejeta cette alliance réduisant à néant le plan qu'il avait échafaudé le jour où il avait envoyé son fils en France pour y être éduqué.

Comme le bateau naviguait, je sortis sur le pont et regardais autour de moi. La plupart des passagers étaient des fonctionnaires français et leur famille retournant en Asie pendant qu'il en était encore temps. Je contemplais les eaux sombres de la Méditerranée et les cieux gris de l'hiver, réfléchissant et méditant. Qui suis-je ? Quels sont mes désirs ? Où vais-je ? me demandais-je. Je pensais au tableau de Gauguin « Noa Noa » et sa recherche de la compréhension de lui-même parmi les natifs de Tahiti. Je me moquais de moi-même. J'étais natif de l'Extrême Orient et je me voyais classé parmi les Européens. J'étais catholique par ma mère, cependant j'étais bouddhiste aussi par mon grand-père. Je parlais français avec aisance cependant mon père s'était attaché également â me faire apprendre et respecter la langue vietnamienne (comme aussi le chinois). Que va-t-il m'arriver pour m'aider à découvrir qui je suis, continuais-je à me demander. Comme j'étais assis sur un transat du pont, les nuages s'assombrirent et une légère pluie commença à tomber. Je serrais mon manteau autour de moi et me mis debout. Mon regard tomba sur plusieurs jeunes garçons jouant auprès d'un canot de sauvetage. Deux d'entre eux avaient la peau sombre, peut-être des natifs du Cambodge, un autre la peau claire, probablement un Européen. Ils jouaient ensemble amicalement, leur esprit apparemment libre de tout préjugé nu discrimination tant qu'ils n'auraient pas atteint l'Indochine. Je ressentis une douleur au creux de l'estomac comme mon esprit revenait au temps de ma propre enfance, aux railleries et aux taquineries de mes condisciples. « Métis. » J'entendais à nouveau les cris et les rires. « Il mange les chiens avec leurs poils. »

La pluie commençait à tomber dru et j'allais sous le couvert d'une porte. Irai-je à l'intérieur m'abriter où il faisait chaud ? Ou allais-je rester debout sous ce vent tourbillonnant au-dessus d'une mer démontée ?

Dans mon esprit, les événements de ma vie commençaient à se classer les uns après les autres.

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 14:38

PREFACE

L'annexion du Sud Vietnam en avril 1975 par les troupes communistes de Ho Chi Minh a provoqué, à l'intérieur comme en dehors de ce pays tourmenté par plus de trente années de guerre, l'explosion d'une littérature multi-faciale aussi bien que controversée dans le monde des politologues, poètes et écrivains, professionnels ou improvisés.

Dès sa publication aux Etats-Unis en 1990, dans son texte original en anglais par Tudor Publishers, Greensboro, en Caroline du Nord «A House Divided » de Jean-Jacques Maitam — qui en était à son premier essai — attire aussitôt l'attention du public par son contenu percutant et son style entraînant.

Puisse-t-il retrouver, enfin, et la paix du cœur et la tranquillité de l'esprit, en conciliant en lui vertus asiatiques et valeurs occidentales dont il est le bénéficiaire mais aussi le champ d'expérience !

Huntington Beach, Californie Le 18.9.2001

LAM LE TRINH, JD Ph.D

ancien Ministre de l'Intérieur

ancien Ambassadeur de la République du Vietnam.Une-maison-divisee-de-Jean-jacques-Maitam.jpg

La double origine et la riche expérience vécue de l'auteur sont, en effet, les gages de sa réussite. Jean-Jacques Maitam est profondément fier de la culture, héritée de son père vietnamien qu'il vénère et de sa mère française, qu'il adore. Il remémore nostalgiquement et avec passion sa jeunesse agitée au Vietnam, avant son admission dans la carrière consulaire française : vie douillette dans une famille bourgeoise, ajustement à une société en pleine effervescence au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, apprentissage difficile dans l'entreprise paternelle, son travail avec la pègre locale comme Inspecteur de police à Hanoi et Haiphong, ses essais désespérés de se créer une identité personnelle, son service militaire dans l'Armée coloniale, le coup de force japonais du 9 mars 1945, l'agonie dans les camps d'internement nippons, l'arrivée des troupes d'occupation chinoise de Lu Han, les débarquements des Forces Françaises Libres, l'infiltration des premières unités Niet Minh, les tentatives de regroupement des nationalistes vietnamiens, et enfin, la disparition mystérieuse en septembre 1945 à Phu Duc du père de l'auteur tiraillé entre sa loyauté à la France, son désir d'aider les nationalistes et sa haine des communistes.

L'auteur, en particulier, ne se montre pas tendre à l'égard de la politique (erronée) de De Gaulle qui faisait confiance, à cette époque, plus aux chefs Viet Ming qu'à l'amiral Decoux et aux Français d'Indochine considérés comme traîtres et agents de Vichy. Réformé définitif du service actif le 6 mai 1946, il réintégrait la Police française de Hanoi et prenait en charge la maison paternelle après le rapatriement de sa mère en octobre 1946.

En octobre 1949, l'auteur revient en France à l'occasion d'un congé administratif de six mois, après quoi il fut posté à Hué comme Inspecteur, jusqu'au jour où il fut muté à Dalat, et puis à Phnom Penh Où il apprenait la division du Vietnam au 17ème parallèle.

La guerre d'Indochine a pris fin pour la France en 1954. Décembre 1955, l'auteur s'embarque sur le M/S Clément Ader à destination de la France pour y être recasé.

La deuxième partie de «A House Divided » relate la nouvelle carrière de l'auteur au Ministère des Affaires étrangères françaises depuis juillet 1956. Maintenant marié et père de famille, l'auteur « roule sa bosse » de l'Asie en Afrique, au gré des affectations, avec des hauts et des bas, frisant parfois la tragi-comédie — par exemple, quand il dévoile les dessous scabreux de certaines chancelleries françaises à l'étranger. Les hasards de la vie diplomatique l'ont ainsi ballotté de Ceylan, Kobé, Dakar à Yaoundé, Hong Kong, Fez, Papeete, Copenhague... pour le faire « Echouer » finalement à New York et Los Angeles où il s'installe après sa retraite. Ces pérégrinations de par le monde n'ont pas détourné son esprit et son cœur du Vietnam où la situation politique et militaire se dégradait de jour en jour : assassinat de la famille Ngo Dinh suivi par le meurtre tragique du Président JF Kennedy, coups d'Etat, en chaîne, décevante conférence de Paris et finalement l'effondrement du Sud Vietnam. Ces images ne cessent pas de hanter sa mémoire et, lancinantes, elles le poursuivent partout. Elles sont particulièrement ravivées à la suite de la rencontre et de la conversation à New York, après 1975, avec Dinh Ba Thi, l'ambassadeur de Hanoi à l'ONU. Déclaré personne non grata par les Etats-Unis à cause de ses activités d'espionnage, Thi — suspecté par le Politburo d'être déviationniste — périt au Vietnam dans un accident d'auto monté par les autorités communistes.

Le succès de la version anglaise «A House Divided » encourage Jean-Jacques Maitam à présenter aujourd'hui à ses lecteurs européens la version française sous le titre « Une Maison Divisée » chez les Editions l'Harmattan, Paris, avec quelques retouches et additions. Le style — comme toujours, sans prétention littéraire, teinté d'humour, souvent plein de candeur, et proche du ton de la conversation (quand par exemple l'auteur parle longuement des problèmes d'éducation de ses enfants et du choc des cultures dans sa famille) — est le cachet spécial du livre. Il ne diminue en rien — au contraire ! — la saveur du livre dont le contenu, haut en couleurs et émaillé de réflexions cocasses, foisonne en péripéties captivantes. Bref, « Une Maison Divisée » est plus qu'une auto-biographie. Il est le témoignage brûlant, sur le vif, d'un spectateur motivé et, en même temps, d'un acteur engagé dans une période révolue de l'histoire vietnamienne. Son retour, début avril 1996, à la terre natale pour visiter le lieu de culte de ses ancêtres et essayer d'enquêter sur les circonstances du meurtre de son père Mai Trung Tam, réveille en l'auteur les fantômes du passé sans lui laisser de répit.

Le livre se termine sur une note de tristesse et de confusion : Tristesse, quant à l'avenir brumeux de la Mère-Patrie qui s'enlise dans la misère et le sous-développement.

Confusion, quant aux concepts culturels — et leur mise en pratique — qui le sépare douloureusement de scs enfants qu'il aime tant : « j'ai été rejeté et répudié pat ma propre progéniture du seul fait d'avoir voulu les modeler à ma façon ».

Espérons que Jean-Jacques Maitam, maintenant presque octogénaire, offrira au public, au crépuscule d'une vie incessamment combative, d'autres fruits de son talent.

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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 17:19

Une visite à la Bibliothèque de l'Arsenal entre Bastille et Quai de Sully est toujours un enchantement doublé de surprises et de découvertes.Ce jour là je cherchais à relire les correspondances de Louise LARALouise-Lara-copie-1.jpg (mère du réalisateur Claude Autant Lara) et figure du théâtre des années 20 à 30 dans le Paris de la Rue Lepic à la Comédie Française dont Anatole France disait "Madame LARA est grande par le talent et le caractère".
Son ami Georges Duhamel dira d'elle:"Si le courage, la générosité, le désintéressement, l'amour de la beauté, le don d'enthousiasme étaient bannis de la terre, toutes ces belles vertus s'iraient réfugier dans le coeur de Madame Lara."
Il ne m'en fallait pas plus pour découvrir les secrets de cette amie de Maxime NEMO qui creusera le même sillon au service du théâtre et de la poésie,l'une à travers "Art & Action" l'autre à travers "l'Ilôt".
Dans les cartons de la donation Bompard sur "Art & Action" je découvre épars: des portraits et photographies dédicacés du toulonnais Félix Mayol,de Romain rolland, du poète Maurice Rollinat, de Gaston Poulet de la Pavlovla et des dessins de Mlle Akakia-Viala mais aussi des manuscrits autographes de Stéphane Mallarmé, de René Ghil, de Rémy de Gourmont, de Guillaume Apollinaire,de Romain rolland,de Paul Claudel et d'André Gide.
Une exposition fut organisée à l'Arsenal en 1947 pour dévoiler les documents donnés par M.et Mme Autant Lara à la Bibliothèque nationale.Dans son allocution,Frantz CALOT (conservateur de l'Arsenal de 1944 à 1949)leur rendra hommage.
Voici ce qu'écrivait dès 1932, Francis Jourdain sur la vaste entreprise de ces illustres bienfaiteurs:
" Renouvellement de la matière théâtrale, de la forme et du fond, du contenu et du contenant (c'est à dire l'esprit du texte, la qualité du mot, voire sa qualité musicale.
Réalisation d'un synchronisme entre les divers modes d'expression dramatique- évocation de l'abstrait par le concret -
Utilisation de vieux thèmes, de vieux mythes, non point exhumés et restaurés, mais brutalement rajeunis, traités par une thérapeutique qui, sous la poussière ne respecte que le germe, l'extrait du cadavre, et le ranime. Puis aussi, recours à la fantaisie, à la bouffonnerie, pour rendre sensibles les penseurs les plus graves, les concepts les plus pathétiques.
"Transposition pour la scène de certaines ouevres qui, bien que n'étant pas écrites à cette fin, ont en elles un mouvement, un dynamisme susceptible de trouver une expression théâtrale" (exemple l'oeuvre de Rabelais)
M Mme LARA, généreux donateurs à l'Etat des archives, de toutes les archives du laboratoire d'Art et Action,recueillies et classées par leurs soins et qui ont été incorporées à la Collection théâtrale Rondel à la Bibliothèque de l'Arsenal pour y être conservées en pleine propriété dans l'avenir.
Parmi les représentations théâtrales du Groupe art & Action, on peut relever:
Hamlet de Jules Laforgue; le Partage de Midi de Paul Claudel; Ballet métaphysique de Fauconnet; Compère le renard de Georges Polti;Liluli de Romain Rolland; Gargantua de Rabelais; Micromégas de Voltaire; Pantoun des Pantoun de René Ghil.
J'ai pu consulter sous la cote 13775 à 13777 les revues et programmes de l'époque dont
"Les petits concerts" 5 séances de musique et de poésie du 26 janvier au 23 février 1923 avec Madame Croiza, Jacques Copeau et Eugène Wagner chez Mme Alexandre ANDRE, au 20 rue d'Aguesseau.
La revue "Art et liberté" Association pour l'affirmation et la défense d'oeuvres modernes" sise 2 rue Emile Menier Paris 16è avec un article intitulé : la galerie des Piolus civils" signé de Louise LARA Sociétaire de la Comédie Française et syndicaliste.
La revue "La Rampe" Magazine théâtral illustré de 1919  avec des articles sur la Naissance du poème, "la Prose symphonique" de Fernand Divoire, "Couleur du temps" drame en 3 actes de Guillaume Apollinaire.
La Revue la Nervie n°4  ( Revue franco-belge d'Arts et de lettres) Numéro spécial sur Art & Action 66 rue Lepic Paris M° Blanche.
"La Nervie est due à la collaboration d'écrivains et d'artistes épris d'idées saines, claires et neuves, soucieux d'un effort sincère vers la réalisation d'une oeuvre haute et désintéressée."
Portraits de Madame Lara et de Claude Autant Lara.L'article sur "Art & Action" est signé Fernand Divoire Divoire2où il relate les 70 spectacles dont une danse macabre du XIVè adaptée par Carlos Larronde.Divoire.jpg
La revue "Gestes" avec des textes de Raymond Duncan (1921) et des bois dessinés et gravés de Marc Roux.
Revue "l'Affranchi" n°1 - (Hiérarchie - Fraternité - Liberté) Revue mensuelle d'Art et Philosophie de Mai 1919 fondue avec l'Art. 5, rue Schoelcher Paris XIVè
Centre Apostolique, oeuvre d'action fraternelle. Fondateurs : Bruyez, Larronde et Revel.
Marcel Hiver: membre de la section française de l'Internationale ouvrière et de la Confédération du travail, Licencié en Philosophie.
Le Docteur Paul Jeanty :" savant, lettré, artiste et homme exquis"
Revue "l'Affranchi" (Noël 1018) lettre aux philosophes occultes. gérant: Carlos Larronde.
Cantique de la connaissance d'O.W.de Lubicz-Milosz sur la rivalité entre lithuaniens et lettons.    

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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 23:23

Choses vues de Nantes.... !
Bon, encore une fois on cède aux appels médiatiques et au programme 2013 de ces "Folles Journées" qui sont sans doute folles pour les organisateurs et pour certains festivaliers assidus qui hantent du matin au soir les couloirs de la grande Halle Eiffel aux vestibules Proust et Mallarmé...Et hop un café à 2,50 € et un plat à 20 € devant des tablées de seniors, échappés de leur maison de retraite, qu'importe, il faut que les affaires tournent.Seniors-Folle-Journee.jpg

Dans la même Halle, une mère fait le siège du CREA pour mendier quelques billets gratuit pour ses 3 enfants...et oui la crise est passée par là, même dans la bourgeoisie nantaise catho que le CREA cajole, derrière la mystérieuse multinationale Martin and C° rebaptisée SAEM ?) entendez Folle Journée et ses appendices  Bilbao, Prague, Tokyo, Rio, Nîmes, Tours...) , La Roque d'Anthéron, Mirare etc...Martin_folle-journee.jpg
Une horde de bénévoles menés de main de fer par des institutrices en retraite de Michèle Guillossou qui mènent leur monde à la baguette en toute indiscrétion (Mme Cécile C.) et placent "leurs élèves" dans le plus grand désordre.
Là, dans le Hall, les quatre stagiaires d'ARTE n'en finissent pas d'engloutir leurs sandwichs et de répondre à leur méls sans se soucier du public qui bourdonne autour d'elles...mais déjà un mouvement de foule vers la table des dédicaces c'est Laurence Ferrari qui signe son disque de Babar: "oh pour mes petits enfants s'il vous plait... ?"

Et en face Patrick Barbier a bien du mal à dédicacer ses Naples et ses Venises baroques.. il est hors sujet cette année...!! Sa consoeur, elle, veut à tout prix placer sa dernière version 2013 de sa biographie de Charles Valentin Alkan et se fiche pas mal des questions du quidam sur le dit Alkan et répond invariablement "Tout est dans mon livre"
Mais que se passe-t-il donc dans ces salles Maeterlinck, Lorca, Verlaine et dans ces amphis Baudelaire et Proust ? Une agitation habituelle et des solistes favoris, les habituels qui d'Anne Quéffelec à Frédéric Neuburger, Boris Berezovsky (sans Brigitte Engerer cette année,hélas...) et du Quatuor Modigliani au Trio Wanderer pourraient jouer du rock ou du blues si René Martin le leur demandait...Quatuor-Modigliani.jpg

Quelques belles surprises comme d'habitude dont l'orchestre de jazz new orleans"The  Cherry Boys"dont la Grande Halle (du petit peuple et des familles nombreuses) avait bien besoin pour se réchauffer et le choeur anglais plein d'humour des Voces8 mais surtout le concert final d'ARTE avec une jeune violoniste épatante dans  la Carmen de Sarasate, Fanny Clamagirand (retenez son nom !) et une formidable joueuse de castagnette Lucero Tena qui a enflammé la grande salle de 4000 places et même l'indéboulonnable adjoint à la culture Jean Louis Jossic, vous vous souvenez des Tri Yann ? (représentant sans doute le sieur Ayrault, qui cette année a d'autres chats à fouetter au Mali ou ailleurs) en bonne place aux côtés du sieur Auxiette ont bien suivi la cadence finale des airs archi connus de Carmen .
A l'extérieur la météo a été clémente cette année et tous les musiciens, techniciens, et le large public a pu regagner la Cité des Congrès sans encombre même si la Police municipale et ses "rangers armés" fait tout pour faire du chiffre et verbaliser les véhicules  étrangers qui stationnent autour des batiments...Cela fera décidément un week end onéreux pour la famille moyenne qui devra ajouter les 35 ou 60 euros d'amende au budget culturel déjà élevé...! Je ne parle pas des heureux porteurs de badges (3 visiteurs sur 4..)  qui circulent en toute liberté et jettent un regard hautain sur le vulgus pecus ordinaire, je veux parler du porteur de billet, celui qui a fait la queue tôt le matin ou s'est connecté sur son ordinateur depuis plusieurs mois...
L'apothéose sera la petite sauterie donnée vers 22h après le concert final pour un  millier de convives au dernier étage et ce, pour fêter la réussite musicale mais surtout financière de l'opération qui a été chiffré comme à l'accutumée lors de la conférence de presse finale le dimanche à 17h.Heure-exquise.jpg

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 18:13

"J'ai eu beaucoup de difficultés avec l'amour auquel Sartre avait consacré environ trente pages de "l'Etre et le Néant".Il est impossible d'expliquer philosophiquement pourquoi on aime et veut être aimé par telle personne précise à l'exclusion de toute autre. A l'époque je n'ai pas cherché la réponse à cette question dans l'expérience que j'étais en train de vivre. Je n'ai pas découvert comme je viens de le faire ici qu'elle était le socle de notre amour ni que le fait d'être obsédé à la fois douloureusement et délicieusement par la coincidence toujours promise et toujours évanescente du couple que nous avons de nos corps et quand je dis corps je n'oublie pas que l'âme est le corps. Chez Merleau Ponty  aussi bien que chez Sartre renvoient à des expériences fondatrices plongeant leurs racines dans l'enfance à la découverte première, originaire des émotions qu'une voix,  une odeur, une couleur de peau une façon de se mouvoir et d'être qui seront pour toujours la norme idéale de faire résonner en moi, c'est cela, la passion amoureuse est une manière d'entrer en résonnance avec l'autre, corps et âme et avec lui ou elle seule, nous sommes en deça et au delà de la philosophie.
Je suis attentif à ta présence comme à nos débuts et aimerais te le faire sentir, tu m'as donné toute ta vie et tout de toi,j'aimerais pouvoir donner tout de moi pendant le temps qui nous reste. Tu viens juste d'avoir quatre vingt deux ans, tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais.Récemment je suis retombé amoureux de toi  une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui sur une route vide et et dans un paysage désert marche derrière un corbillard.Je suis cet homme, c'est toi que le corbillard emporte,je ne veux pas assister à ta crémation, je ne veux pas recevoir un bocal avec des cendres,j'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante "die Welt verändert sich. Nichts ist mehr" et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure, nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre,nous nous sommes souvent dit que si, par impossible nous avions une seconde vie,nous voudrions la passer ensemble".
Extrait de Lettre à D. histoire d'un amour d'André GORZ lu par Julie Gayet dans l'émission de France Culture:"Pas la peine de crier" de Marie Richeux du Mardi 29 janvier 2013. (Edition Folio 2006) Le couple Dorine et André Gorz décide de se donner la mort un an plus tard en 2007. Lettre-a-D-d-Andre-Gorz.jpg
 http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4568401
 Confession sincère, absolue et dure parfois.
 Il semble impossible qu'Hanneke n'ait pas lu cette "Lettre à D" pour réaliser son "Amour" primé en 2012 à Cannes, notamment dans la scène de la cuisine où Emmanuelle Riva  fait un oeuf à Trintignant.
 "Toutes les lois de l'univers sont régies par la loi de la pesanteur, seule la grâce est l'exception"écrivait Simone Weil
 Et la grâce c'est cela même que décrivent André Gorz et Mickael Hannecke: l'odeur, la silhouette, la forme et la magie des corps , le rappel des sensations de l'enfance, le rapport à la mère...

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 11:38

Régis Debray invité des Matins de France Culture au micro de Brice Couturier le 4 janvier 2013 pour son livre : "Modernes catacombes" (Gallimard)images-copie-1.jpg
* Voir aussi ;le Figaro du 5/6 janvier 2013 p27 critique par Sébastien Lefol
La littérature
Entendons par littérature ce qui est digne de rester, entendons ce qui transcende l'instant et puis aussi le mot juste.La littérature a aussi à voir avec la vérité.
"L'écrivain, c'est l'accoucheur de vérités enfouies, c'est l'homme qui fore en profondeur, ce n'est pas l'homme qui s'étend, c'est l'homme qui plonge de façon critique et acerbe dans une certaine vérité...."
La politique
"J'ai cru que la politique obéissait à une logique d'idées, et j'ai trouvé qu'elle obéissait à une logique de forces tout simplement.Quand on sait ça, on a pour les idéologues, un petit sourire en coin car l'idée c'est le marche pied, ce qui sert à arriver au pouvoir, et une fois au pouvoir, foin de l'idée, calculons les rapports de force et faisons ce qu'il faut pour y rester au pouvoir, pas dans l'Histoire mais au pouvoir mais après tout  c'est vrai que l'Histoire est une valeur fugitive, c'est à dire que si l'on entend par Histoire: postérité, c'est une valeur précaire".
Je suis resté à l'Elysée jusqu'en 1984 avec l'arrivée d'Hubert Védrine mais j'ai quitté quand je ne me suis plus reconnu dans la politique qui était menée.
L'échec politique c'est le ressort de la bonne littérature au fond.Prenez le cas de Chateaubriand puisqu'on en parlait avec Marc Voinchet: Chateaubriand commence très mal, comme un petit ambitieux, style pompeux,qui veut se placer auprès du premier Consul, il ne dit pas cheval, il dit "coursier", il ne parle pas du vent, il parle de "l'aquilon". Bref, style noble, c'ets à dire pas de style et puis l'échec et l'amertume et là vous avez l'âcreté, le halètement, la férocité des Mémoires d'Outre Tombe avec beaucoup d'humour en plus.. C'est ce qui fait de l'écrivain un mélancolique professionnel.Et vous avez un certain genre d'écrivain..
L'écrivain
Vous avez remarqué qu'un écrivain est bien meilleur dans le rétrospectf que dans le projectif. Prenez De Gaulle,grand écrivain latin,très bien traduit en français.De Gaulle est magnifique dans les "Mémoires de Guerre" il est beaucoup moins bon dans les "Mémoires d'Espoir".Disons que le programme, l'utopie, l'avenir, c'est le vague,le convenu. Un écrivain se déploie dans la rétrospection, c'est pourquoi la nostalgie est une grande vertu littéraire je crois.
Houellebecq ce n'est pas de l'égo littérature c'est de la photographie c'est très diférent.Appeler ça de la littérature c'est une convention heureuse pour lui mais ce n'est pas une imposture, disons un changement d'époque, un nouveau type de littérature, c'est ce que Baudelaire a vécu avec l'avènement du daguerréotype c'est à dire qu'on enregistre, on n'évoque plus, nous sommes très près du style d'information et non plus du style d'évocation.Il disait: "Ca va détruire le goût de la beauté et de l'imaginaire" et c'est vrai que Houellebecq prend de bonnes images, il les met en mots...mais ce sont plutôt des images photographiques que des images d'imagination.Sallenave.jpg
Danièle Sallenave : Vous n'avez pas besoin de mon soutien,nous sommes tous deux de la même génération et sommes tous deux dans une Académie mais j'en reviens à Maurice Druon de qui on disait: "Mais vous êtes un conservateur !" et Druon de répondre:"Et quoi il n'y aurait donc rien à conserver ?"Est-ce que vous accepteriez d'être un conservateur de cette sorte ou est-ce que vous souh"aitez , ce que je souhaite aussi, sortir de ce faux antagonisme entre conservateur et progressiste ?
R.D: Je reviens un peu en arrière: deux Académies, les Goncourt c'est une société littéraire qui se définit comme telle, devenue Académie.
"screugneugneu", absolument pas, j'espère n'être ni solennel ni grave. Un "screugneugneu" n'a pas le sens de l'avenir et aujourd'hui d'ailleurs, je constate que quiconque exerce sa négativité critique envers le présent est taxé de "screugneugneu" , c'est une véritable dictature conformiste  qui consiste à faire adhérer les gens à leur présent et moi je dis "Merde au présent", je me réserve le droit de le juger, oui au nom d'un passé que l'on appelle la "culture".

*Sur le même sujet lire l'entretien entre Alain Finkilekraut et Michel Serres sur" papa ronchon" et "Petite Poucette".
La bonne éducation est réactionnaire par définition, puisqu'elle consiste à faire revivre les morts. La culture c'est le culte des grands morts et oui par conséquent on commence par absorber de l'Histoire, du révolu et puis quoi de plus fortifiant que l'évocation des grands moments du passé ? Ce en quoi la nostalgie c'est du dynamisme, c'est une façon de se réconforter, de se réjouir, de se régénérer avec tout ce qui est à conserver et puis qu'estce que c'est que l'Histoire humaine ? Valéry disait : "L'Histoire humaine ça s'édifie sur des restes"  A l'inverse des animaux qui communiquent mais ne transmettent pas.Transmettre c'est passer la culture du grand père chez le petit fils, donc vient les grands pères et cessns de nous agenouiller devant les jeunes parce qu'ils sont jeunes, ce n'est pas leur rendre service.
B.C: Mais faut-il absolument regretter d'être "né trop tard", on naît comme on naît Régis Debray ?
R.D:  Ecoutez ça fait 3000 ans qu'on se plaint d'être né trop tard dans un un monde trop vieux, je reconnais le caractère parfaitement stéréotypé de cette remarque mais tout de même,pour ma défense, le XXè siècle a été le siècle de la guerre, etil me semble que la guerre a été un formidable décapant, la guerre est une mise à nu de l'Humanité et comme je parlais de l'écrivain qui va traquer les vérités enfouies, je pense que la guerre et l'écriture a va beaucoup ensemble..Beaoup de mes textes tournent autour de la Guerre, pas la Grande Guerre mais 39-45, la Guerre d'Espagne aussi,et ce sont les guerres civiles du XXè siècle, donc,j'ai fait la guerre à ma façon mais c'était de la guerrilla.
Danièle Sallenave: je pense que la méditation sur le passé, n'est pas la contemplation morose du passé,mais l'instrument avec le quel nous pouvons peut-être débarrasser les marécages tellement scintillants du présent pour imaginer l'avenir.Elle était déjà chez les hommes politiques dont on a un peu perdu la trace, je pense à Guizot qui derrière son "enrichissez-vous !" médite sur l'Histoire pour inventer la politique de demain. On ne peut inventer l'avenir qu'en méditant sur les leçons du passé, ce qui ne veut pas dire qu'on s'y enferme dans une contemplation morose.Il y a chez Chateaubriand ce tragique d'inventer un avenir à partir d'une méditation sur des ruines.Le passé, ce n'est pas des ruines, c'est quelque chose de vivant.
B.C: Le passé ou l'Histoire c'est ce qui fait défaut aux politiques d'aujourd'hui ?
R.D: le propre du conservateur c'est de s'enfermer dans le présent.Le consevateur est l'homme de l'actualité au fond. Si vous prenez les Révolutionnaires, vous verrez que cesont tous de grands mélancoliques hantés par les exemples du passsé,que ce soit Vladimir Ilich Lénine qui le 101è jour de la révolution Bolchévique se met à danser dans ma nef du Kremlin parce qu'il a un jour de plus que la Commune, que ce soient les Communards qu ne rêvent que de 93, ou ceux de 92 et 93 qui ne rêvent que des Grecs ou de la Rome républicaine.Et même Mao Tsé Toung a fait un poème devant la Mer de Chine en l'honneur d'un Empereur ... Bref, on peut dire que le Révolutionnaire est un réactionnaire en ce sens là, c'est d'ailleurs bien cela que lui reprochent les conservateurs. Les Conservateurs veilent nous river au présent en traitant de "screugneugneu" tout ce qui n'est pas d'accord.Décrier le passé c'est le préjugé, c'est la règle fatale au progrès.
B.C: Ceci dit que penser des régimes qui ont réussi, si on parle des régimes cubains ou du Vénézuéla ? Le bilan n'est pas franchement formidable !
R.D: Qui disait que "la vie est processus de destruction", c'est Schumpeter Schumpeter.jpget je pense à un écrivain américain..;Oui, durer au pouvoir c'est se dégrader par définition disons que le principe d'anthropie fonctionne à fond pour les révolutions.

B.C:Disons que votre ami Che Guevara y aura échappé et vous avec.
R.D :Tous les produits culturels sont formidables et c'est ce qui aujourd"hui est insupportable. On peut vouloir fermer une époque mais on peut aussi vouloir en ouvrir une autre ? Vousnous dites, tous les écrivains sont des nostalgiques professionnels, je vous répondrai, RabelaisRabelais-copie-1.jpg, Diderot n'étaient sûrement pas des mélancoliques professionnels, au contraire,si on applique le schéma de la critique marxiste à l'idéologie, on peut dire que les classes ascendantes, sont par nature optimistes parcequ'ils ont le sentiment d'ouvrir une époque.Ceux qui se réfèrent au passé, y compris ce qu'il a de plus déplaisant dans le présent,sont des gens excusez moi du peu, qui  semblent condamnés par l'Histoire.

B.C: Alors si vous appliquez le marxisme de votre jeunesse à votre propre comportement, vous vous classerez d'office dans ces classes déclinantes qui ont le sentiment que Histoire leur échappe.
R.D: Il en va de la nostalgie comme de la frontière , la mauvaise chasse la bonne.Et oui c'est vrai qu'il ya deux formes de nostalgie: la nostalgie du féodal de l'hidalgo et "venido a menos" qui réclame des égards et puis la nostalgie dynamique du révolutionnaire. Disons qu'il y a la nostalgie de Ratapoil, bonapartiste croqué par Daumier et puis celle de Jules Vallès.Ne confondons pas les deux choses, bien entendu je vous concède que Diderot n'a cessé de réfléchir sur l'histoire romaine mais c'est vrai qu'il y a  des écrivains qui ouvtrent les portes mais on oublie toujours de dire que ceux qui ont ouvert les portes ont fait beaucoup de chemin avant. Rimbaud.jpgJe pense à Rimbaud qui a mis 3 ans à écrire des vers latins,(et je ne pense pas qu'il y ait un auteur français qui ait écrit autant de vers latins que Rimbaud) et nous sommes tous d'accord qu'il a ouvert les portes de la poésie moderne.Donc cessons d'opposer le passé et l'avenir.Ceux qui ont tout oublié n'ont pas d'avenir voilà.
Daniele Sallenave: ce qui m'a beaucoup plu dans votre livre c'est l'éloge de la géographie. Vous notez p.234 que la France a pratiquement disparu des manuels de 1ère comme Louis XIVLouis-XIV.jpg ou François Ier des programmes d'Histoire parce qu'ils n'avaient pas l'esprit démocratique et que ce n'est pas la peine de les enseigner à nos enfants.Comment échapper à cette idée que ce sont des souverainistes qui font les programmes et on voit JP Chevènement qui pointe le bout de son nez dans ce débat . J'attends évidemment de vous une réponse sur cette double entité de l'Histoire et de la géographie françaises .
R.D: Oui, c'est à propos de Julien Gracq que je fais l'éloge de la géographie: Gracq écrivain du géo , écrivain du paysage et des morphologies du sol.C'est vrai que Histoire-Géographie avec un trait d'union c'est ce qui a fait toutes nos Humanités classiques et pas seulement avec le grec et le latin. Vidal de la Blache a disparu, il a laissé la place à Michelet et maintenant les deux ont disparu.

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 18:25

L’Humanité disparaîtra,

bon débarras !

(Yves Paccalet -Ed. Arthaud 2006)

Je déplore le sort de l’humanité d’être, pour ainsi dire,

en d’aussi mauvaises mains que les siennes.

 

Julien Offray de La Mettrie

Œuvres philosophiques

J’ai cru en l’homme. Je n’y crois plus.

J’ai eu foi dans l’humanité : c’est fini.

J’ai pensé, dit et écrit que mon espèce avait un avenir. J’ai tenté de m’en persuader. Je suis maintenant sûr du contraire : l’humanité n’a nul destin. Ni lendemain qui chante, ni surlendemain qui fredonne.No future : elle est comme une droguée – avide et déjantée, esclave des biens matériels, en souffrance de consommation, asservie à ce qu’elle imagine être la « croissance » ou le « progrès », et qui sera sa perte. Si elle ne s’autodétruit pas dans une guerre atomique…

Une épave !

L’humanité est en train de couler. Elle a de l’eau par-dessus la ligne de flottaison. Elle est trop lourde, elle se démembre, sa quille éclate : « ô que j’aille à la mer ! », tel le « bateau ivre » d’Arthur Rimbaud. Elle ne veut rien voir ni rien savoir du désastre qui se prépare. L’équipage et les passagers ne se préoccupent que de charger encore l’embarcation, parce qu’ils imaginent que le bonheur est dans le « toujours plus ».

J’ai milité pour la survie de ma lignée animale, mais le genreHomo refuse de regarder en face les calamités qu’il se prépare ou que, déjà, il s’inflige. Il ne supporte même pas qu’on les évoque. Je n’entends partout que ces mots : « Parlez-nous d’autre chose ! Soyez positif ! Divertissez-nous ! »

Ô Pascal : le divertissement…

Je continue le combat pour la planète et pour l’homme sans la moindre perspective de succès. Par habitude. Par devoir. Mais sans autre espérance que d’en rire ou d’en pleurer – tel le musicien du Titanic en train de jouer Plus près de toi, mon Dieu, de l’eau jusqu’aux genoux.

Je suis un déçu de l’humanité, comme d’autres le sont du socialisme ou du capitalisme.

Depuis belle lurette, je sais que le navire de notre espèce ira par le fond. L’arche de Noé ne touchera pas d’autre mont Ararat. On peut exprimer cette idée de diverses façons : la dernière goutte fera déborder le vase. Le bolide percutera le mur. Nous fonçons vers le précipice en nous réjouissant de notre vitesse prodigieuse, que nous nommons « croissance »… Chaque métaphore est éculée, mais pertinente.

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 15:26



Le  soleil  ouvre  ses  mains  derriere  les  rideauxlatinalma-jean-pierre-mas.jpgJean-Pierre Mas n’est pas  un  voyageur.   Encore  moins  un  touriste.   Et pas du tout  une personne déplacée. Jean-Pierre_Mas.png

Aussi bien que Sheyla Costa,Sheyla-Costa.png

Elvita Delgado,  Juan José Mosalini,  tous trois traversés  par  leurs  racines  comme  par  un  autre  réseau  de  veines,  aussi  bien  que Pierre Barouh, lequel est peut-être bien, selon son rêve, « le Français le plus brésilien de France », il serait plutôt  un scaphandrier de lui-même.

Ce disque  est son ultime  révélateur.   Le bain  où, sous la lampe inactinique,  des formes et des fumées se rassemblent pour faire apparaître un visage, différent  du vrai mais plus vrai que lui.

Dans  sa  Samba  Da  BênçâoVinicius  de  Moraes,   souligne,   sur  une  musique   de  Baden Powell, que, pour faire une samba qui atteigne  à la beauté, il faut um bocado de tristeza : les musiques  sans  nostalgie  sont  «  un  vin  qui  ne  donne  pas  l’ivresse  »,  écrira Pierre Barouh  dans son adaptation,  Samba  Saravah  (celle d’Un homme  et une femme). Aimer ces musiques -   là  é  como  amar  uma  mulher   so  linda   :  revient   à  s’éprendre  d’une «  femme  qui  ne serait  que belle  ».  Car, sans  l’affliction, sans  l’inconsolable douleur,  on n’atteint pas  à  ce blues  qui,  tantôt   exposé  au  grand  jour,  presque  vindicatif, tantôt  tenu  au  secret,  scellé  alors  par  une  pudeur  farouche,  est  commun  à  toutes  les  créations  musicales afro-américaines, qu’il s’agisse du  blues  du  Delta  au  nord  ou  du  samba brésilien   au  sud  (negro  demais  no  coraçâo  :  «  nègre,  bien  nègre  dans  son  cœur  »), comme il apparaît consubstantiel au flamenco, au tango, à la milonga, entre bien d’autres. A travers lui seulement,  on accède à la griserie singulière qui,paradoxalement,  en vous faisant sentir le poids écrasant des choses de la vie et la présence têtue des forces de la mort  à vos côtés,  vous permet  de traverser  le miroir  et  de vous risquer loin  du visible,  dans l’unique endroit où l’imaginaire trouve quelque chance, enfin,  de se matérialiser.Jean-Pierre_Mas-Latinalma.png

« Cet amour à l’horizon qui conserve encore son mystère  » (Corcovado), on ne l’apprivoise qu’en ayant été « si triste, désabusé du monde  ». 

Le bonheur  attend  de l’autre côté. Pour reprendre les  mots  de  Cartola, si  amoureusement  traduits,  comme  ceux  de  Vinicius,  par Didier Lamaison, c’est lui qui donne aux roses ce parfum  qui leur survit.  C’est une croyance sans âge et sans couleur qui se dit  là.  Une forme  de civilisation  étrangère  aux langues et aux cultures, sans respect pour la géographie.  S’il a de la chance (et un peu d’innocence), chacun peut la porter  en soi. Les continents  dérivent,  les océans sont abolis.  Un pianiste  français, fou de
mélodie,  un faiseur de chansons douces et mortelles,  découvre ainsi – j’entends : reconnaît et dévoile – son âme latine,  le même mot,  alma, en espagnol et en portugais.
World music ? Tout le contraire ! Musique de l’homme seul entre tous, depuis beaucoup plus de cent ans. Seul et toujours riche, toujours résonnant de la solitude  des autres. Parce que la mélodie, de manière encore plus énigmatique  que le rythme  et le tempo,  contraint à partager jusqu’à l’incommunicable. L’un des merveilleux  écrivains de ce pays,  Léon-Paul Fargue, publiait  en 1942  ces lignes 1   : « La chanson,  c’est le langage même  du cœur, c’est l’espé- ranto  qui  fait  du Parisien,  du Provençal,  du Chinois, du  Persan,  du  Péruvien  des  hommes comme les autres ; qui
nous relie tous, par les fils pathétiques et secrets de la mélodie,  au ténébreux miracle de vivre ensemble sur cette terre de rivalités.  C’est la caresse d’un rythme providentiel,  à la fois prévu et imprévu, qui nous rappelle aux grandeurs de l’égalité devant l’amour, la tristesse et l’infini ». Mais voilà, magie de proximité,  la mélodie, sinon la chan- son elle-même, est devenue au fil  des décennies, pour de multiples  raisons dont  toutes  ne tiennent pas aux goûts musicaux proprement dits, un mystère en péril. Devant cette menace, je tiens Mas et ses comparses pour des artistes  de résistance.  C’est une culture universelle qu’ils préservent,  prolongent,   raniment 
par  leur  latinité   réelle  ou  fantasmatique.   Le piano se fait  creuset d’alchimiste,
changeant  en songe l’ivoire et l’ébène (par exemple, mais pas uniquement,  dans Aquellos ojos negros et Derrière le miroir  ou mêlé aux poèmes de Cartola, Pierre et Vinicius). Pierre-Barouh.pngPorte-parole de ce dernier, Barouh  – et c’est une question,  diffuse,  de timbre,  de grain, de résonance, de densité et de profondeur – fait entendre en vérité la voix intérieure  de ce disque : celle, non pas des grands discours, mais du silence, de l’ombre, de l’aube. Le bandonéon  de Mosalini  est une porte entrouverte,  qui laisse apercevoir les choses derrière  les choses et des sentiers  sans trace de pas (Si te vas, A la Sombra  de la Luna, en particulier).

 

 

 

Quant aux voix,  aussi légères que passionnées, d’Elvita Elvita.pnget Sheyla, elles racontent chaque histoire comme si toutes n’étaient à jamais que des commencements.
Partir  o  seguir,  partir  ou  continuer,  s’en aller  ou  persévérer,  rompre  ou  aller  de  l’avant, cela ne fait  plus aucune différence.  Tout le monde meurt tout le temps ; personne ne meurt jamais.  « Simplement,  disait encore Fargue, parce que le soleil ouvre ses mains derrière les rideaux ».

Alain Gerber

1 In Refuges (éditions Emile-Paul Frères, puis Gallimard).

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