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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 19:29

- Bien sûr qu'ils ne savent rien, et alors ? Ils savent des choses que nous ne savons pas. Ils ont leur langage, leur culture. »

A ce mot, je me retiens pour ne pas sortir mon révolver, et je me retrouve à me justifier :

« Vous savez, je leur ai distribué trois textes très courts : l'un de Rimbaud, "le Dormeur du val" ; le deuxième de La Bruyère, "Vous vou­lez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : il pleut, il neige." ; le troisième, la fin du comice agricole dans "Madame Bovary"... S'ils ne les ont jamais lus, c'est une bonne occasion ; s'ils les ont lus, ils comprendront, et je les y aiderai, que ce sont là de parfaits récits journalistiques. Après tout, vous m'avez fait venir pour cela, non ? Montrer que le récit, romanesque, poétique ou journalistique, obéit à des règles communes, à une obligation d'intérêt, de surprise, de simplicité ; qu'il y a plus de critique sociale dans cette simple phrase de Flaubert : "Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servi­tude", que dans toutes les envolées révolutionnaires ; que les "deux trous rouges au côté droit" du "Dormeur" est une image plus efficace que tous les pamphlets antimilitaristes. Que pour faire du journalisme, il faut savoir cela. Au moins cela. »

Mon chef me laisse parler. Et conclut : « Ce n'est pas Sciences-Po. »

Parlons-en : c'est quoi, Sciences-Po ?

Historiquement, c'était un prolongement de la fac de droit où les jeunes bourgeois qui n'avaient pas eu la possibilité ou le désir d'intégrer une grande école venaient parfaire une éducation de bon aloi. Après la guerre, avec la fondation de l'ENA, en 1945, c'est devenu l'antichambre de l'antichambre du pouvoir. Dernièrement, avec l'ouverture facilitée aux élèves des classes défavorisées, cela voudrait être un laboratoire d'intégration, la Rolls de l'ascenseur social. A subsisté le respect du client. Tout se passe comme si le fait d'enseigner des rudiments de culture générale au plus grand nombre était devenu politiquement incorrect (on a vu cela sur les campus américains au cours des années soixante-dix), était une offense à leur culture.

« Vous les avez choqués ! Ils ont l'impression que vous méprisez leur culture. »

- Quelle culture ? Je veux bien leur parler en verlan.

- Fini le verlan. C'est plutôt le SMS.

- Et merde ! On ne doit donc pas parler d'Apollinaire à ces enfants perdus ? Les laisser à l'extérieur du monde de la pensée, de l'écriture, c'est cela le mépris ! Et en plus, ce sont les premiers de la classe !

- Vous ne m'avez pas compris. Quand vous commandez un article sur l'adultère en prenant l'affaire DSK comme point de départ, eh bien, ils se sentent, les filles surtout, offensés. Cette affaire DSK les a scandalisés. Qu'on puisse en parler comme d'une histoire banale, ce n'est pas eux, ça, pas du tout. »

J'avais en effet demandé à « mes » étudiants de faire une petite histoire de l'adultère qui commencerait avec le fameux « Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre » (Jésus exhortant les siens à ne pas lapider une femme adultère). En passant par le théâtre de boulevard : « Je t'aime, Maurice, mais physiquement je préfère ta femme » (« les Vignes du Seigneur »). En continuant par le sublime « Je la pris près de la rivière » (« la Femme adultère » de Federico Garcia Lorca). Et en finissant par ce fait divers stupéfiant qu'est l'affaire DSK. Un fait divers ! Appeler ainsi l'affaire DSK, peut-on faire plus politiquement incorrect ?

Revisite chez moi, le ton a un peu changé.

« Vous savez que vous devez les noter à la fin de votre cycle, mais les étudiants aussi vont vous noter. C'est ainsi dans toutes les universités.

- Et alors ?

- J'ai peur que vous n'ayez pas une bonne note et cela risque de nous retomber dessus à tous. »

Et il conclut :

« Nous allons essayer quelque chose de plus haut de gamme pour vous. Là, franchement, je crois que cela ne va pas le faire. »

Certaines expressions dépassent notre quota d'indulgence. Ce « ça ne va pas le faire » dans la bouche d'un recruteur de professeurs d'université me met hors de moi. Je claque la porte.

Qu'allais-je donc faire dans cette galère ? Un reportage ? Pourquoi pas, cela m'aurait rajeuni... Sincèrement, cette perspective d'intéresser de très jeunes gens à la magie de la communication, au mystère du langage, dont tout le monde sait aujourd'hui qu'il structure au moins autant le cerveau qu'il n'est inventé par lui, m'aurait passionné. De leur enseigner l'amour des mots. Il en a été décidé autrement.

Par qui ? Qui gouverne ce petit monde de Sciences-Po ?

D'où vient, coïncidant avec ma mésaventure, cette circulaire annonçant la suppression de l'épreuve écrite de culture générale ? De l'Éducation nationale ? Des « privés » du conseil d'administration ? Qui a voulu qu'au sortir du secondaire on refuse une dernière chance à ces jeunes gens ? Voilà une enquête que j'aimerais demander à « mes » étudiants. Qu'ils fassent vite. Demain, en juin prochain, ils quitteront l'école et s'installeront dans leur fauteuil. L'élite, c'est eux .   P. B.

Le Nouvel Observateur 12 JANVIER 2012 - N° 2462

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 19:22

Polémique

Adieu, Sciences Po ! PAR PIERRE BÉNICHOU

Chargé d'animer un séminaire sur "le récit journalistique", il a dû y renoncer.

C'est passé presque inaperçu. Un petit événement « en interne », comme on dit dans les entreprises bien gérées, mais dont la portée symbolique aurait pu alerter l'opinion. Est-ce parce qu'il a coïncidé avec ma propre mise à l'écart que je m'y suis, plus qu'un autre, inté­ressé ? La nouvelle tient en deux lignes : Sciences-Po a supprimé l'épreuve écrite de culture générale de son concours d'entrée. À quoi sert « la Princesse de Clèves » ? demandait Sarkozy il y a peu. L'Université lui répond : à rien. Eh quoi ?« Les Grecs [...1 vous donneront bientôt d'autres sujets de larmes » (Racine, « Andromaque »). Ce n'est pas le moment de sortir son mouchoir à tout bout de champ. Oui, mais voilà, ce petit événement, j'en ai été le témoin, un témoin privilégié si l'on peut dire.

Tout commence l'été dernier. Coup de téléphone d'un prof de Sciences-Po chargé d'organiser le département journalisme de l'Institut. Il se présente : « Jean-François Fogel, ancien journaliste. » Il me propose de conduire à la rentrée de novembre un séminaire sur « le récit journalistique ». Je n'ai pas le temps de lui dire ma surprise qu'il m'abreuve de compliments sur ma réputation dans le métier, mes quarante ans au « Nouvel Observateur », la reconnaissance, c'est lui qui parle, que me vouent de jeunes confrères devenus patrons de presse, etc., etc. L'embêtant avec les flatteurs, c'est qu'ils vous flattent, vous voyez ? Je réponds que ce temps-là est révolu, que le hasard a fait de moi un autre homme, un « humoriste » comme disent les amis bien intentionnés. Moi, je lui dis : « Un clown. » « Ne croyez pas ça, répond-il, vous avez été coopté. »Et il prononce cette phrase d'une élégance rare : « Prof de fac, ça sera bon pour votre ego. » Je n'ai pas raccroché. Comme la mère de Céline, il avait visé bas, il avait visé juste.

Quelques jours plus tard, lettre d'une responsable de ce fameux département journalisme, Mme Agnès Chauveau, ravissante jeune femme qui m'accueillera par ces mots : « Ils ne savent rien. » J'avais appris par sa lettre que mon rôle serait le suivant : « Tout en s'inspirant des différentes techniques narratives utilisées dans les récits de fiction comme de non-fiction, le cours : "Ecrire une histoire" vise à nourrir l'écriture des étudiants. »

Je me dis, à la lecture de ce galimatias, qu'il y aurait en effet du boulot. Mal payé. Mais quoi, l'ego triomphe, j'accepte la proposition (deux séries de six cours hebdomadaires de deux heures, de novembre à février) et me mets immédiatement en quête de « référents » à qui je propose de venir m'aider. Accueil plus qu'amical, enthousiaste, de Jean Daniel, Philippe Labro, Laurent Joffrin, Franz-Olivier Giesbert. Ils viendront m'épauler une heure chacun. L'ego est en pleine forme. Le Roy (Ladurie) n'est pas mon cousin. Je passe plusieurs jours à peaufiner une « leçon inau­gurale », comme on dit au Collège de France, où j'es­saie de réunir quelques définitions, beaucoup d'anec­dotes, pas mal de « trucs » - l'attaque d'un papier, « prendre le lecteur par les revers de sa veste et ne plus le laisser s'échapper » (Mauriac) - et la contradiction de ce métier où il faut être à la fois flic et poète.

Je propose surtout un programme de lectures com­mentées d'articles particulièrement réussis de confrères célèbres. Cela va, hormis mes référents, de Victor Hugo à Mona Ozouf, de Céline à Lucien Bodard, de Jean Cau à André Breton. Je m'efforce d'être le plus léger possible sans occulter la difficulté profonde de cette activité paradoxale qui consiste à raconter une histoire sans « raconter d'histoires », à écrire                  « naturellement », ce qui est un rêve, car, disait Sartre, « on parle sa langue maternelle, on écrit en lan­gue étrangère ».

Le grand jour arrive : quinze étudiants, sept gar­çons, huit filles, tous âgés de 21 à 22 ans, tous reçus avec mention « bien » (neuf d'entre eux) ou « très bien » (six) au baccalauréat, m'attendent dans une petite salle. Ils sont en deuxième année de Sciences-Po, après avoir fait deux ans d'université (bac +3 donc). Je commence mon laïus. Un désintérêt à peine poli accueille mes propos. De temps en temps, l'un d'eux note fébrilement une formule toute faite. Je m'étais promis de la jouer « interactif », je m'interromps donc souvent pour poser une question du genre : « Quels journaux lisez-vous ? », « Quel journa­liste aimeriez-vous être ? », « Quel est votre poète pré­féré ?» Pas de réponse. Si, à la dernière question, une jeune fille s'écrie : « "Paroles" de Jacques Prévert. »

J'apprendrai plus tard qu'ils ne lisent jamais aucun « journal papier » et qu'une revue de presse hebdomadaire sur le Net leur suffit. Quant aux noms de journalistes, ils n'en connaissent pas un seul. Je risque : « Plutôt Raymond Aron ou plutôt Delteil de Ton ? » Stupeur dans leur regard. La séance prend fin. Je rentre chez moi. Coup de téléphone du susnommé Fogel, il veut me voir d'urgence. Rendez-vous est pris chez moi pour le lendemain.

« Cher monsieur Benichou, je crois qu'on n'y est pas. Vous savez, les bruits vont vite. Ce sont tous des étudiants qui ont déjà un an d'école de journalisme. Ce qu'ils veulent, ce sont des conseils pratiques. Vous leur dites ce qu'ils savent déjà ».

- Mais ils ne savent rien.

MARC SOYEZ-AFP

Le Nouvel Observateur 12 JANVIER 2012 - 2462

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 16:54

“La culture est une résistance à la distraction”

Pasolini

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 18:43

Extrait d'enjeux n°6  - Chapître V : l'insécurité linguistique

 

Chaque année, plus de 60 000 jeunes gens et jeunes filles de nationalité française sortent de notre système scolaire avec de sérieuses difficultés de lecture, une très médiocre capacité à mettre en mots écrits leur pensée et souvent une maîtrise toute relative de l’explication et de l’argumentation. À des degrés divers, ils sont tous en insécurité linguistique ; c’est-à-dire qu’ils ont noué tout au long de leur apprentissage de tels malentendus avec la langue orale et écrite que la lecture, l’écriture et la parole constituent pour eux des activités à risques, des épreuves douloureuses et redoutées.

 

Défaite de la langue, défaite de la pensée

En d’autres termes, plus d’un jeune français sur dix, après douze ans au moins passés dans les murs de l’école, se trouve dans une situation d’insécurité linguistique globale qui obscurcit sérieusement son horizon culturel et professionnel. Et que l’on ne vienne pas dire que faute d’être doués pour la littérature et la grammaire ils seront bons en mathématiques, en biologie ou bien encore en informatique. Non ! Ils ne seront bons en rien, car ils seront incapables de mettre leurs propres mots sur un savoir qui restera à jamais celui des autres.

 

Et que l’on ne vienne pas dire non plus que faute de devenir enseignants ou cadres supérieurs, ils feront d’excellents plombiers ou d’habiles mécaniciens. Aucune chance ! Car il n’existe pas aujourd’hui de métiers, aussi manuels qu’ils soient, qui n’exigent une solide maîtrise de la langue orale et écrite. Échec scolaire, errance sociale, voilà où conduit l’incapacité de mettre en mots sa pensée avec précision et de recevoir celle de l’Autre avec exigence. Pour tous ces jeunes gens et jeunes filles, la défaite de la langue c’est aussi la défaite de la pensée ; c’est devoir renoncer à agir utilement et pacifiquement sur le monde.

 

Que l’on ne se méprenne pas ! Je ne plaide pas pour une servile obéissance à une norme immuable ; je ne me lamente pas sur la pureté perdue d’une langue que tout changement pervertirait. Dénoncer l’insécurité linguistique, ce n’est pas stigmatiser les fautes d’orthographe et de grammaire en évoquant un temps rêvé où, passé le certificat d’études primaires, on n’en commettait plus ; en matière d’éducation, la nostalgie est toujours mauvaise conseillère. Ce que nous devons exiger de l’école d’aujourd’hui, c’est que la majorité des élèves qui lui sont confiés disposent de mots suffisamment précis, de structures grammaticales suffisamment efficaces et de formes d’argumentations suffisamment organisées pour imposer leur pensée au plus près de leurs intentions et pour accueillir celle des autres avec infiniment de lucidité et de vigilance.

 

Passer plus de douze années à l’école et ne pas maîtriser ce qui conditionne notre capacité à vivre ensemble, ce qui définit le plus justement notre spécificité humaine, tel est le sort injuste que subissent ces enfants qui sont aussi les nôtres. Comprendre ce qui les conduit à l’insécurité linguistique exige que l’on ne se jette pas dans la poursuite de boucs émissaires car en l’occurrence la responsabilité est collective : elle est la vôtre, elle est la mienne. Il nous faut au contraire faire preuve de lucidité sereine afin d’analyser sans complaisance mais sans parti pris comment se nouent les malentendus, comment surviennent les déchirures.

 

Du ghetto urbain au ghetto linguistique

Depuis plus de trente ans, nous avons accepté – et parfois aveuglément encouragé – le regroupement dans des lieux enclavés, de populations qui avaient en commun d’être pauvres et pour la plupart de venir d’un ailleurs estompé et confus. Ils se sont assemblés, sur ces territoires de plus en plus isolés, non pas pour ce qu’ils partageaient en termes d’héritage explicite et d’histoire transmise, mais au contraire parce que, année après année, ils savaient de moins en moins qui ils étaient, d’où ils venaient et où ils allaient.

 

Ces cités, peu à peu abandonnées, sont devenues des ghettos dans lesquels les liens sociaux sont très relâchés et la solidarité quasi inexistante. C’est ce qui les distingue des quartiers londoniens qui sont fondés sur une véritable communauté linguistique, culturelle et économique. Le chauffeur de bus en turban dont la tenue ne choque en rien ses passagers vit dans un quartier où l’on parle indi, où l’on mange indien, où l’on a fidèlement conservé modes de vie et croyances. On a choisi de vivre là et d’y fonder sa famille. Lorsque l’on en sort pour des besoins professionnels, administratifs ou autres, on a les moyens d’affronter la société élargie et on possède notamment le pouvoir linguistique d’y tenir son rôle, d’y négocier sa place. N’allez pas penser que je dresse naïvement un tableau idyllique de « china town » ou de « little India » ; je n’ignore pas les aspects obscurs et les effets pervers de ces regroupements. Mais il faut reconnaître que notre système d’intégration dit à la française a finalement engendré des lieux honteux de repliement et de relégation. Dans ces cités d’enfermement que l’on a baptisé « quartiers », espérant ainsi leur passer un coup de badigeon culturel, on vit parce qu’on y est né et l’on reste parce que l’école, elle-même enclavée, n’y donne pas les moyens d’en sortir.

 

Quelle langue parle-t-on en ces lieux confinés ? Qu’est au juste cette langue dite des banlieues, ces cités ou… des « jeunes »[1] ?... Contrairement à ce que certains démagogues laissent entendre en vantant son expressivité décapante et sa puissance créatrice, il s’agit en fait d’une langue réduite dans ses ambitions et dans ses moyens. Les mécanismes qui conduisent à ce « rétrécissement » sont assez simples à décrire. Il s’agit tout simplement de ce que l’on appelle le phénomène « d’économie linguistique ». Le terme « économie » ne signifiant pas ici « faire des économies » mais « ajuster ses dépenses linguistiques aux exigences d’une situation spécifique de communication ». Plus on connaît quelqu’un, plus on a de choses en commun avec lui et moins on aura besoin des mots pour communiquer ensemble. En bref, si je m’adresse à un individu qui vit comme moi, qui croit dans le même dieu que moi, qui a les mêmes soucis et la même absence de perspectives sociales, cela « ira sans dire ». Je n’aurai pas besoin de mettre en mots précis et soigneusement organisés ma pensée parce que nous partageons tellement de choses, nous subissons tellement de contraintes et de frustrations identiques que l’imprécision devient la règle d’un jeu linguistique socialement perverti.

 

Des mots qui ne veulent plus rien dire

La ghettoïsation sociale induit un tel degré de proximité et de connivence que la réduction des moyens linguistiques utilisés apparaît comme une juste adaptation du poids des mots au choc amorti de photos mille fois vues. Ces mots nouveaux, ou plutôt recyclés, sont toujours porteurs d’un sens exagérément élargi et par conséquent d’une information d’autant plus imprécise. Prenons l’exemple souvent vanté du mot « bouffon ». Bernard Pivot se réjouit de constater que ce mot ancien, tombé en désuétude, se trouve remis au goût du jour par les jeunes des banlieues qui lui donnent une deuxième jeunesse. En fait, ce que l’on constate, c’est que le sens premier de « bouffon » dans le « bouffon du roi » portait une information précise et forte qui faisait que lorsque l’on recevait ce mot, on n’avait aucun doute sur ce qu’il évoquait. L’utilisation de « bouffon » pour qualifier un individu comme dans « ce kum, c’est un bouffon ! » ouvre un champ de signification infiniment plus étendu : il sert à donner une appréciation négative sur quelqu’un, quels que soient les critères qui la fondent et quelle que soit la nature du lien qui nous lie à cette personne… En d’autres termes, tout individu dont le comportement ne nous convient pas est un « bouffon ».

 

On voit donc bien comment ce mot recyclé est devenu une sorte de « baudruche sémantique » gonflée à l’extrême, ballottée à tous vents, prêt à tous les compromis contextuels. Car si n’importe qui, à n’importe quelle occasion peut être appelé « bouffon », ce mot n’a quasiment plus de sens, de même que souffrent de la même anémie sémantique « cool », « grave », « niqué »… Si ce langage fonctionne – et il fonctionne –, c’est parce qu’il a été forgé dans et pour un contexte social rétréci où la connivence compense l’imprécision des mots. Lorsque le nombre de choses à dire est réduit, lorsque le nombre de gens à qui l’on s’adresse est faible, l’approximation n’empêche pas la communication. Mais hors du ghetto, lorsque l’on doit s’adresser à des gens que l’on ne connaît pas, lorsque ces gens ne savent pas à l’avance ce qu’on va leur dire, cela devient alors un tout autre défi. Un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne donnent pas la moindre chance de le relever. La ghettoïsation sociale engendre l’insécurité linguistique qui ferme à double tour les portes du ghetto : cycle infernal qu’une école elle-même enclavée, se révèle incapable de briser.



[1] Ce qui laisserait supposer qu’il existe une langue des vieux !...

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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 21:34

 

Mimizan, du gratin dans les pins

Par Philippe Maffre | article publié à l'hiver 1991, dans le Festin n° 5

Au hasard d'une partie de chasse victorieuse, séduit par le paysage de l'étang d'Aureilhan révélé entre les pins, le duc de Westminster décide qu'en cet endroit précis s'élèvera Woolsack.

DSCF2306.jpgCharles Chaplin et Winston Churchill y séjourneront. Réceptions, cocktail, passage des couseuses de Mlle Chanel,... la forêt landaise transformée en hallucinante colonie britannique...

800px-Woolsack_2.JPG

Lire l'article de Philippe MAFFRE dans Festin n°5 : cliquer ici sur le link 

Coco Chanel et le Duc de Westminster Hugh_Grosvenor-_Duke_of_Westminster_und_Coco_Chanel.jpg

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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 14:45

Conférence d'André COMTE SPONVILLE à la Médiathèque Zola de Montpellier

le vendredi 30 mars 2012Comte-Sponville.jpg
"Le sexe ni la mort"  trois essais sur l'amour et la sexualité.
Le titre de l'ouvrage fait directement référence à la maxime de La Rochefoucaud : "Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement".
C'est aussi une allusion aux lieux communs de la petite mort qui désigne l'orgasme ou le sexe est un soleil lui même source de la vie et de la mort, celui qui réchauffe, fascine et éblouit.En bref tout ce qui fait que le sexe est singulier.
Le sous titre de l'ouvrage fait référence à Freud et à son "Trois essais sur la théorie sexuelle"
Le plan de l'ouvrage se décompose en trois essais:
Essai 1 : Amour avec sentiment
Essai 2 : Sexualité avec ou sans sentiment
Essai 3 :  l'Amitié et le couple. 
Il est à noter que le rapport à la sexualité est différent chez l'homme et chez la femme.
Chez l'homme l'amour est au service de la sexualité donc un moyen
Chez la femme le sexe est un moyen au service de l'amour;
On connaît les deux maximes antithétiques: "Un homme est prêt à tout pour pour faire l'amour y compris à aimer et la femme est prête à tout pour aimer y compris à faire l'amour."
ESSAI 1 sur l'Amour
De quoi parle-t-on quand on parle d'amour ?
J'aime mes amis, mes parents, la philosophie, l'argent, la gloire...;
Combien d'amours différents pour des objets différents !
Il existe trois mots grecs pour désigner l'amour :
eros= amour et non sexualité
philia = amitié
agapè = caritas  / charité
                                                                      EROS
EROS = c'est l'amour passion selon Platon dans le banquet à travers le Discours de Socrate. la vérité sur l'amour enseignée à Socrate par une femme/mère et amante Diotime.
L'amour est donc une invention des femmes. Nietsche dit que les femmes ont inventé la passion amoureuse pour que le père reste quelques années au sein de la famille qu'il a constituée.L'amour serait donc à l'origine au service de l'amour parental comme un avantage sélectif du groupe humain;
Une humanité exclusivement masculine n'aurait pu l'inventer car pour l'homme le sexe, la guerre et le football auraient suffi à son bonheur !
On assiste donc à une doyble équation :
l'amour est désir et le désir est manque
L'amour c'est ce qu'on désire, ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, voilà pourquoi l'amour manque.
QU'EST-CE QUE LE BONHEUR ?
Etre heureux c'est avoir ce qu'on désire.
Si le désir est manque tu n'es jamais heureux et comme l'écrit Aragon: "Il n'y a pas d'amour heureux". dans l'EROS , pas de passion heureuse.
Quand l'autre est là, il ne manque plus et donc on l'aime de moins en moins.
Le couple met fin au manque et au désir, d'où déception.
C'est parce qu'on est ensemble qu'on n'ets plus amoureux.
Etre en manque de ce qui ne manque pas, c'est pas normal !
Reste un seul choix :
1 - Tomber de Platon en Schopenhauer  ou d'Aragon en Houelbecq
Schopenhauer résume cela en une phrase la plus triste de la philosophie et là on touche le fond :
"La souffrance est due au manque et à la perte du désir qui conduit à l'ennui"
L'absence du bonheur c'ets un rendez-vous manqué: "Ainsi toute notre vie vascille comme un pendule de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui"
De là la souffrance du chagrin d'amour à l'ennui du couple;
Il existe cependant beaucoup de couples où l'on s'ennuie rarement, moins à deux que tout seul et qu'avec tous les autres;
Schopenhauer et Platon ne nous expliquent pas que certains couples sont heureux, c'est rare mais ça existe !

                                                                       PHILIA

PHILIA : c'est l'amitié maritale.
Montaigne évoque ce sentiment que l'on retrouve chez Feydeau ou Labiche au XIXè quand ils décrivent le sentiment petit bourgeois quand les époux se disent :  "mon ami(e)" traduisez, ils ont cessé de se manquer depuis plusieurs années, on peut dir que c'est l'amour de tout ce qui ne vous manque pas.
"Aimer c'est se réjouir" disait Aristote, Aimer est joie et donc il n'y a pas d'amour malheureux sauf dans le deuil et Aragon a tort !
Spinoza a écrit: "L'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure"
"La cause de ma joie est l'idée que tu existes" quelle plus belle déclaration d'amour miraculeuse qui ne demande rien. On passe là d'Aragon à Eluard qui célèbre l'amour du couple heureux.
Quel pourrait être la définition du couple heureux ?
Quand il n'y a plus de manque, il reste la joie, c'est se réjouir de ce qui ne manque pas, de la présence et de l'amour de l'autre.
Pour éviter tous ces mensonges de la Saint Valentin on préférera la formule : " Tu es ma femme et je jouis de ta présence"
En effet, quand on est amoureux, "on aime une femme pour ce qu'elle n'est pas , on la quitte pour ce qu'elle est" écrivait Serge Gainsbourg ce que résumait Eluard : "On ne peut me connaître mieux que tu ne me connais".
Comte Sponville aime les couples heureux et se lasse de la célébration du coup de foudre dans les scénarios de films et dans les chansons et de "l'amour qui dure trois ans" tel que l'écrit Beigbeder (1 an de passion, 1 an de tendresse, 1 an d'ennui)
Comment alors sauver nos histoires d'amour des illusions de la passion amoureuse ?
Un couple heureux est un couple qui a réinventé l'amour-action c'est à dire "philia"
L'amour qu'on fait, que l'on bâtit et que l'on entretient.
On connaît plus de célibataires qui veulent revenir en couple que l'inverse, qui désirent être aimés dans la durée vers un horizon souhaité."Le dur désir de durer" écrivait Paul Eluard.
                                                                   AGAPE
agapè: c'est l'amour selon Jésus ou Simone Weil (+1943) c'est à dire l'amour du prochain. Ce n'est pas l'amour du manque mais l'amour du retrait.
Simone Weil citait Thucydide "Tout être tend à affirmer partout au maximum sa puissance". Dans la politque, la guerre, l'économie, la sexualité masculine. cette théorie est résumée par Sade dans le Philosophie dans le boudoir: "Tout homme est un tyran quand il bande"
L'agapè c'est amour de charité qui renonce à exercer sa puissance. "Les enfants c'est comme l'eau, ils occupent toujours tout l'espace disponible et la mère qui veut les retenir ou les contrôler doit savoir renoncer à exercer son autorité pour un moment de charité face à la candeur et à la fragilité enfantine" (à discuter)
l'agapè c'est aussi la douceur de l'amour, moins connoté religieusement que carités ou charité. Dieu s'est retiré et a renonbcé à occuper tout l'espace pour le laisser aux hommes. Adorno parlait de "Minima Moralia" - "Tu seras aimé quand tu pourras montrer ta faiblesse sans que l'autre soit obligé d'affirmer sa force"
Ce que Desproges parodiait ainsi :"Jésus nous dit, aime ton prochain comme toi même; personnellement je préfère moi même."le-sexe-ni-la-mort-comte-sponville.jpg
                                                                  ESSAI N°2
La sexualité a été peu traitée par les philosophes sinon avec réticence et perplexité. On est passé d'une erreur à une autre.
1 - Le sexe c'est mal , c'est un péché selon Saint Augustin qui en connaissait un rayon ayant été libertin : "Faire l'amour, c'est toujours un péché y compris au sein du mariage sauf pour faire des enfants. Hors du mariage c'est un péché mortel."

2 - A partir du XXè siècle on a pensé que la sexualité était un loisir innocent comme boire un  verre d'eau ou croquer une pomme !
C'est évidemment faux puisqu'on se cache pour faire l'amour par honte dans toutes les civilisations. C'est pas moral donc c'est bon et la pudeur est une vertu.
" Cachez ce sein que je ne saurais voir" (Tartuffe)  Se déshabiller et déshabiller l'autre est délicieux.     
La morale exige de nous que nous manifestions toujours du respect vis à vis de l'autre comme une fin et jamais comme un moyen (Kant)
Célébrer ou profaner sa dignité dans l'obscurité montre bienq ue le sexe est amoral et donc délicieux et voluptueux. L'érotisme est le propre de l'être humain.
"Il n'y a interdit que là où il a transgression" disait Georges Bataille.
Les animaux ne savent pas ce qu'ils perdent, ils jouissent bêtement !
C'est parce que nous sommes de animaux moraux que nous sommes érotiques.
Le sexe nie la mort de l'espèce et l'humanité va continuer à vivre après notre mort. La petite mort qu'est l'orgasme est une perte d'identité. Les trois grandes peurs dans la vie sont la mort, la folie et l'orgasme parce que toutes trois représentent une perte d'identité."Post coitum, animal triste" - film réalisé par Brigitte Roüan. Avec Patrick Chesnais, Boris Terral- 1996)
L'amour est singulier, le sésir est général en effet, l'homme aime une seule femme mais fait l'amour comme il le ferait à n'importe quelle femme.
Les limites et les échecs de l'amour ont été bien analysés à la fois dans la Recherche de Proust et dans les romans de la Collection Harlequin, dans l'une ce sont de petites histoires d'amour "Et dire que j'ai vécu tout ça pour une femme qui ne me plaisait pas , qui n'était même pas mon genre !"( Un amour de Swann) dans les autres, ce sont de grandes histoires d'amour.
Le rapport entre l'érotisme et la pornographie a été analysé par Frédéric JOIGNOT journaliste d'Actuel dans "Pornographie de la démolition" dans un sens plus esthétique que conceptuel."Mesdames quand vous regardez un film porno avec un homme, ne riez pas, regardez comme il est sérieux" lisait-on dans une rubrique des lectrices d'un magazine féminin car "la pornographie c'est l'érotisme des autres" écrivait Robbe Grillet.Même si les actes sont mille fois vus et revus et déroulés dans le même ordre, l'effet reste à chaque fois singulier et efficace.Un conseil de Nancy Houston (épouse de Tzvetan Todorov) à Comte-Sponville, tapez sexe dans Google et vous y verrez violence, misogynie et démolition comme l'écrivait Frédéric Joignot mais comment légiférer pour l'interdire ?
                                                                  QUESTIONS :
Vulgariser la philosophie c'est informer en faisant l'économie de la démonstration. Les Pensées, les essais, les méditations, le gai savoir est-ce de la philosophie populaire au sens où l'entendait Hume ? Est-ce de la vulgarisation ?
La philosophie savante ne sert qu'à éclairer la philosophie populaire.
Philosophia est l'amour de la sagesse qui est en vous
Erosophia est l'amour de la sagesse qui vous manque.
"Les sage est sage, non par moins de folie mais par plus de sagesse" (Alain Fournier)
Mieux vaut un peu d'amour réel que beaucoup d'amour rêvé !
la vraie sagesse est d'aimer la vie telle qu'elle est, heureuse ou malheureuse.
"Pour moi donc j'aime la vie" concluait Montaigne.
Saint Thomas d'Aquin distinguait : " Amour de concupiscence et amour de bienfaisance"  !
 L'amour de concupiscence est pour son bien propre: c'ets l'enfant qui prend le sein de sa mère c'est l'amour qui prend (eros)
l'amour de bienfaisance c'est la mère qui donne le sein à son enfant pour le bien de celui-ci. 
Lire:
L'Amour et l'Occident de Denis de Rougemont
Histoire de la sexualité de Michel Foucault
Georges Bataille : " faire l'amour est toujours un forfait y compris au sein du mariage, c'est le seul désir troublant et bestial."
La sexualité en Inde: les grands sages de l'Inde étaient des ascètes et non des libertins et le kamasoutra fait figure d'exception culturelle.
"ma bête ou ma chienne" ça peut être un mot d'amour au sens où l'amour bestial représente une faute morale. le sexe sans amour engendre la haine et seul l'amour civilise l'acte sexuel.


Les ados et la pornographie : documentaire  

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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 13:19

Compte rendu de l’entretien d’Antoine Perraud avec Xavier Combe sur France-Culture le 26/02/12 12h-12h30 dans l’émission Tire ta langue à propos de l’ouvrage de ce dernier : « 11+1 propositions pour défendre le français »


Xavier Combe est traducteur simultané pour France-Inter et France-Culture, interprète de conférences et membre fondateur de l’association AFICI (Association française des interprètes de conférences indépendants). Par sa profession, il vit de l’intérieur l’appauvrissement langagier planétaire et bien sûr français au profit d’une langue véhiculaire de l’économie mondialisée, le globish dont nos contemporains s’emparent peu à peu, alors que ce langage a davantage le statut de compétence que de langue véritable. Ce recours à la facilité a été illustré récemment sous la plume de journalistes qui, le 1°juillet 2011, annonçaient que DSK venait d’être «  libéré sur-parole », traduction qui n’est que le calque, le mot à mot de l’expression « to be release on parole », et déforme complètement le sens véritable qui est : « DSK vient d’être mis sous contrôle judiciaire »…

Dans son ouvrage, Xavier.Combe propose 11 solutions +1 et dans l’un de ses 12 points, il souligne le rôle de l’éducation : on devrait enseigner en primaire une langue plus difficile que l’anglais comme l’espagnol ou l’allemand et aborder l’anglais en 6°.

Il dénonce la contamination de la langue, qui signifie, et il faut bien en prendre conscience, une contamination sur le français d’un modèle non seulement économique mais aussi culturel et idéologique. Mais, défense et valorisation de la langue sont encore possibles. Il ne serait déjà que d’exiger le respect de la loi Toubon de 1994 (son 12° point), loi votée et promulguée puis brocardée et oubliée.

Il préconise aussi la création d’un Comité public populaire visant à la valorisation du français, un comité animé par les usagers eux-mêmes, un comité citoyen dynamique et efficace pour participer par internet et désigner par exemple d’un terme français nouveau une découverte dans le domaine technique, économique venue d’outre atlantique.

Les Québécois sont infiniment plus réactifs que nous à cet égard, les exemples tels que «  remue-méninges » pour « brain storming » et « courriel » pour « e-mail » le prouvent.

Ces constats désolants sont déjà dénoncés vigoureusement par notre association COURRIEL, entité luttant pour la défense du français, dont le combat est quotidien et que Xavier Combe cite d’ailleurs dans son ouvrage.
Par ailleurs, il fait référence au Prix d’Infamie de la Carpette anglaise, sorte de bonnet d’âne décerné chaque année à une personnalité publique française préconisant l’usage de l’anglais en lieu et place du français dans notre pays. Il se trouve que l’association COURRIEL a montré à cette occasion sa vigilance et sa réactivité puisqu’un membre de son bureau faisait justement partie du jury 2012, circonstance dont l’association fait part sur l’un de ses deux sites dont je me permets de rappeler  les coordonnées:
 http://www.courriel-languefrancaise.org/index.php
http://www.defenselanguefrancaise.org/

http://www.langue-francaise.org/Articles_Dossiers/Carpette_historique.php

Simone Bosveuil

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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 00:48

"Partout ailleurs" de Pierre WEILL  FRANCE INTER
Vendredi 23 mars 2012
Qui veut la peau d'Hugo Chavez ?  de François-Xavier Freland, (Editions du Cherche Midi )
Correspondant de RFI  et France 24 à Caracas.
FXF: Le pays est un état qui ne ressemble à aucun autre, impossible d'y avoir des repères.
J'avais une connaissance de l'Amérique latine (Argentine,Brésil  Colombie, Bolivie...)et en arrivant de ce pays, je me suis dit je ne suis pas en Amérique latine.
Oui pour les Tropiques, les plages,les palmiers d'accord mais la mentalité vénézuélienne m'a au début beaucoup étonné c'est à dire que je n'avais pas cette ambiance que j'avais rencontrée en Argentine, au Brésil de convivialité de : "Viens je t'invite à manger un asado"
PW: Ils ne sont pas conviviaux les vénézuéliens ?
FXF: Ils se disent conviviaux, c'est ça qui est très étonnant, le vénézuélien est très fier de dire dès qu'on arrive, "Vous avez vu comme on est sympas, on est gentils" Alors c'est vrai que les gens s'appelent "mon roi , ma reine"..il y a un côté comme ça très familier,très agréable...mais et là on rentre dans le fil du problème,c'est q'ils sont devenus un peu plus frileux depuis quelques années d'abord à cause de la violence,on a peur de l'étranger, on a peur d'inviter celui qu'on ne connaît pas chez soi, on reste chez soi parce qu'on a peur de sortir, ce qui fait que ce pays là est devenu un peu atypique. En Amérique latine finalement les gens sont chez eux, un peu comme les Chinois à faire leurs achats par Internet et à aller au cinéma avec la voiture dans le centre commercial et à en sortir le plus vite possible.
PW : Vous dites que vous avez l'impression d'être au pays des "soviets vénézuéliens" Etrange expression, expliquez-moi !
 FXF: Un petit peu parce que le Vénézuéla est un pays qui est en train de changer pas dans le bon sens et quand on voit que Caracas une ville très moderne qui a été construite grâce au pétrole dans les années 50-70 avec des autoroutes, des vraies infrastructures, des immeubles, on se dit , tiens on arrive aux Etats Unis,  la Vegas tout ce que vous voulez...et en fait vous voyez que tout cela est dans une grande décrépitude: le béton est bouffé par la végétation, et vous sentez que ce pays est train petit à petit de sombrer et vous voyez aussi visuellement que les quartiers bidonvilles que l'on appelle les barrios, qui n'ont pas diminué sous Hugo Chavez, au contraire ils ont explosé et ça, c'est un repère qui vous fait comprendre très vite que quelque part il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.
PW: Partout partout des pancartes: "Socialismo o muerte" (le socialisme ou la mort) et une propagande extrêmement forte.
FXF: Alors ça ça peut changer car depuis que Chavez est très malade atteint d'un cancer, il n'ose plus utiliser le mot "muerte" alors il utilise un mot qui était d'ailleurs en vogue dans les années 30 qui s'appelle: "Venceremos" qui est un mot très fort alors lui dit " Nous vivrons, nous vaincrons".Il est plus dans une espèce de positivité qui lui évite d'employer un mot pas très agréable quand on est atteint d'un cancer; je vous rappelle qu'il est reparti à Cuba se faire opérer une seconde fois, beaucoup disent qu'il n'en a plus pour longtemps, il y a énormément de rumeurs sur son état de santé, ce qui est vrai c'est que quand il est revenu de Cuba, il a beaucoup parlé de Dieu, et quand on parle de Dieu c'est que la science quelque part n'est plus là pour donner des solutions. 
PW: Alors parlons d'Hugo Chavez, il estime, il le dit régulièrement son pays est menacé par les Américains,et vous dites que vous avez l'impression de revenir à la guerre froide comme il y a cinquante ans.
FXF: D'ailleurs l'opposition dit que Chavez est un excellent Président du XXè sièclen ce qui veut dire qu'il s'est trompé de guerre idéologique, il est encore dans un fantasme d'un socialisme qui partout dans le monde a donné souvent des échecs, en tout cas on ne garde pas en tête de régime qui ait réussi dans ce domaine même la Chine aujourd'hui n'est plus un régime socialiste, c'ets un capitalisme d'état, la Russie s'en est séparé depuis longtemps, seuls la Corée du Nord et Cuba qui lui auissi d'ouvre vers le capitalisme et en tout cas sort de ce socialisme d'état.
PW: FXF sur ce régime de Chavez vous écrivez dans ce livre: "Ce régime n'est pas encore une dictature même si je crains qu'on y glisse tout doucement" Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
FXF:Doucement et de plus en plus rapidement parce que à mesure qu'on se rapproche des élections présidentielles qui auront lieu le 7 octobre, on est vraimenet rentré dans une violence des mots, des discours de la part d'Hugo Chavez qui a en face de lui un candidat qui le gène considérablement, c'est un candidat jeune, qui ne va pas à l'affrontement idéologique, quine parle pas de socialisme,de capitalisme, mais de politique sociale et donc il a en face de lui quelqu'un qu'il n'a pas l'habitude d'avoir qui ne répond pas à ses injures parce qu'il faut savoir qu'Hugo Chavez a un discours insultant très régulièrement et d'ailleurs Henrique Capriles Radonski a de vagues origines juives européennes et quelques jours après qu'il ait été nommé candidat de l'opposition, Hugo Chavez s'en est beaucoup pris à cette bourgeoisie apatride qui honnêtement quand on regarde l'histoire on se souvient de mots qui se rapprochent beaucoup de certaines expressions des années 30 qui sont sans doute totalement le fruit du hasard de la part d'Hugo Chavez, mais qui mettent mal à l'aise.
PW: Alors dans votre livre vous décrivez Chavez qui a "un petit quelque chose de Fernandel, Don camillesque dans sa manière méditerranéenne de rouler les r et de poser la main sur le coeur". C'est vrai qu'en public, il fait du cinéma.
FXF: Ah il est extraordinaire, je ne pensais pas tomber sur un animal politique pareil, il est extrêmement séducteur, ça c'ets sa force, il est extrêmement humain, il va vers vous il vous reconnaît, il vous appelle par votre prénom,il est extrêmement sympathique comme ça, c'est le bon côté de Chavez, il est d'ailleurs,un petit peu schyzophrène;, il a un vrai côté humain,je crois d'ailleurs qu'il avait de  vraies envies pour son peuple quand il est arrivé au pouvoir,il s'est un petit peu perdu en chemin, aussi parce qu'il est entouré de gens qui ont un peu profité d'un pétrole très très cher et de beaucoup de facilités et la corruption aidant il s'est écarté  de son chemin;
PW:Oui parce que dans ce livre  vous décrivez le Vénézuéla de Chavez, on n'a pas l'impression de voir un pays où il n'y a pas d'inégalités,et où il y a un partage équitable des richesses, on est loin du fameux socialisme rêvé de Chavez: il a échoué.
FXF:J'aurais voulu le contraire honnêtement dans ma réponse,ça aurait été intéressant de voir qu'on pouvait réussir cette sorte d'expérience en tous cas quand on voit le niveau de violence à Caracas,on se dit que quelque chose ne fonctionne pas: Caracas est une des villes qui détient le record d'homicides non seulement en Amérique Latine mais dans le monde. Il faut savoir que tous les jours vous lisez, vous entendez des assassinats dans la rue,c'est quelque chose de totalement naturel.
PW: Et toujours une grande pauvreté, vous le disiez on assiste à l'abandon des bidonvilles...
FXF: Déjà quand vous avez cette insécurité là c'est que quelque part il y a encore beaucoup de riches.
PW: Du côté officiel français au Vénézuéla,il parait qu'on n'aime pas trop les propos anti chavistes et vous le rappelez dans cet ouvrage.Je veux dire que la France a des intérêts importants au Vénézuéla dans plusieurs secteurs économiques et industriels.
FXF:C'est vrai que la diplomatie française elle est extrêmement réaliste avec le Vénézuéla, on tape beaucoup sur les copains ed Chavez :Assad de Syrie, Khadafi de Libye,on tape sur tout le monde mais pas sur Chavez ! C'ets vrai que Chavez c'est le grand pays pétrolier, ça reste un ami fréquentable, il n'a pas encore dépassé la zone rouge et pourtant ons ait très bien que Chavez a un discours très très dure, très anti israélien,et que ses amis Mugabe , Assad, font partie des dictateurs.
PW: Quelles sont les grandes entreprises françaises qui ont des intérêts au Vénézuéla ?
FXF: Il y a d'abord Total quand même même s'ils ont perdu beaucoup de terrain,il ya Alsthom parce qu'il y a un métro à Caracas, il ya des projets de trains.. il ya quand même de grosses entreprises françaises installées là-bas,et c'est vrai qu'on bénéficie quand même d'une certaine sympathie de la part d'Hugo Chavez parce qu'on n'est pas les pires, les plus critiques,les Américaisn n'arrêtent pas, les Espagnols s'en prennent plein la figure parce que c'est l'ancienne colonie,donc il y a des rapports très passionnels avec les Etats Unis,et l'Espagne, avec la France il y a un dialoguie d'ailleurs Hugo Chavez appelle Sarkozy, "mi amigo".
PW: Dernier point, dans votre livre, vous évoquez les sympathies de l'extrême gauche française pour Hugo Chavez. Quand vous venez en France...
FXF: Après cette émission, il y aura une volée d'injures sur votre site parce que j'ai osé dire des choses sur Chavez et parce vu de France c'ets un homme extraordinaire, sa révolution est formidable,alors moi j'invite les gens qui la trouvent si formidable à venir s'installer dans les barrios dans les bidonvilles de Caracas, je les invite à voir la vraie réalité des vénézuéliens au jour le jour, honnêtement les vénézuéliens sont très fatigués non seulement de la politique, ce n'est même pas de la politique c'est de la fausse idéologie,ils sont surtout fatigués d'un climat extrêmement tendu, de violence,et on le sent, et il faut vivre dans ce opays pour en avoir conscience.

Sur le Satellite Vénézuélien Venesat 1  "Simon Bolivar" Lire : le Blog d'Eva contre France 24 et François Xavier FRELAND                                                                                    

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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 12:51

Faut-il avoir peur du populisme avec Laurent Bouvet et JP Legoff
Depuis la fin des années 60 et l'entrée dans l'ère du vide des années 80 nous sommes rentrés dans une société des individus c'est à dire pour reprendre la définition de Norbert Elias, "une société née de multiples projets mais sans projets, animée par de multiples finalités mais sans finalités", or voici que le peuple revient en force sinon dans les faits du moins dans le vocabulaire politique.

Les candidats à l'élection présidentielle ne parlent que du peuple et au peuple. Le peuple contre les élites, le peuple contre les riches, le peuple qu'il faut protéger de la mondialisation et/ou de l'immigration . et le candidat centriste François Bayrou va même jusqu'à déclarer dans l'un de ses meetings: "Je viens de  prononcer devant vous le mot de peuple c'est un mot qui parait-il est suspect, je trouve que c'est un symptôme de la dégradation de l'esprit public que dans notre temps, l'injure suprême dans le monde politique ce soit devenu "populisme".Que du mot de peuple,du grand mot de peuple, on forme un qualificatif qui est une injure c'est révélateur de la manière de la manière de ceux qui se croient les élites regardent ceux qu'ils croient être le peuple".
Que signifie le grand retour du peuple dans la France de 2012 ?

Le populisme a été stigmatisé avec le "non" au référendum du Traité européen ce qui a empêché de prendre du recul sur ce qu'il signifiait pour essayer de le comprendre avant de le juger.
Définitions du peuple:
Sans parler du "genos" ou "ethnos" ou "laïos" (la foule) des Grecs, le peuple "demos"au sens politique revêt dès le début une ambiguïté : c'est le tout légitimant de l'ordre de la cité, le bon peuple, celui sur qui on fait reposer cet ordre et en même temps le mauvais peuple,la partie, c'ets à dire le bas peuple,les pauvres sont toujours les plus nombreux nous dit Aristote,et c'ets le peuple remuant celui qui met à bas le peuple de la Cité lorsqu'il est mécontent et qui conduit les dirigeants à la démagogie, à vouloir plaire au peuple. On va retrouver cette ambiguïté à l'âge démocratique moderne avec le peuple souverain et les trois figures de peuple qu'on peut identifier et qui se démarquent avec cette année pivot de 1848:
1. le peuple démocratique du suffrage universel, de l'égalité devant la politique.
2. Le peuple social qui commence à émerger avec la révolution industrielle, le peuple de l'égalité, celui qui revendique dans la production économique, le rapport de force avec le capital.
3. le peuple national,qui se constitue selon l'Europe des nationalités sur un projet civique à la française,ou une nation organique à l'allemande.
Ces peuples du XIXè sont touchés par les guerres du XXè siècle et les totalitarismes qui sont l'exacerbation du peuple dans la classe, le communisme sous la forme stalinienne et l'exacerbation du peuple dans la race sous le nazisme ce qui va conduire après 1945 à un fort individualisme malgré les dispositifs protecteurs comme la sécurité sociale. Le peuple va mourir progressivement avec le souvenir du totalitarisme dont il a été l'un des objets.bouvet.jpg
Quand les candidats de tous bords, de droite comme du gauche et même du centre en appellent au peuple, à quel peuple s'adressent-t-ils ?
A tous et c'est cette indétermination qui fait la force de cette interpellation et en même temps toute sa faiblesse. Qu'est-ce que le peuple réduit aux catégories populaires ? les employés et les ouvriers tels que les ont catégorisés par l'INSEE soit plus de la moitié de la population active aujourd'hui, très hétérogènes et sans intérêts communs auxquels il faut ajouter les retraités qui ont fait gagner Sarkozy en 2007 enfin les jeunes des catégories populaires qui ne sont pas encore dans la vie active.
Si ce peuple démocratique s'abstient, la gauche rique de remporter cette élection alors que si le peuple se mobilise sous la forme des catégories populaires, la gauche perd les référendums pour lequels le PS avait demandé de voter oui en 2002 et 2005..D'où l'enjeu social et démocratique actuel. "La gauche sans le peuple" après Mai 68 selon le titre d'Eric Conan (1970)s'est coupée de ses bases traditionnelles en donnant des leçons de  morale aux couches populaires qui avaient mal voté.
Pour ne pas s'adresser aux Noirs de France,candidats de la diversité aux patronymes qui ne sonnent pas français,et sur des femmes,dans quel univers mental la gauche est-elle passée par rapport à la dimension républicaine. ? Comment dépasse-t-on ces segmentations ? Essentiellement par une articulation entre un passé qui est lié à une histoire collective de la Nation ouverte (on peut en discuter) et un projet d'avenir qui dépasse les aspirations propres à ces couches.Sarkozy a tenté de renouer à travers un roman national à travers l'articulation de la France et del'Europe mais ce qui manque à cette campagne c'est la réinsertion de ces différentes dimensions éconoomiques de satisfaction de ces différentes catégories dans  un récit historique qui donne un sens à tout cela et qui dépasse les catégories qu'ils soient jeunes, vieux, Noirs Arabes etc..
Encore faut-il aimer cette histoire et que nous nous projetions ensemble vers l'avenir.
Rapport très discutable d'une fraction du PS,du "think tank "Terra Nova" (Mai 2011) deux erreurs sur les catégorisations artificielles, et sur les banlieues abstentionnistes(ZUS: Zones urbaines sensibles) coupées du territoire et de la gauche bobo et des zones périurbaines lepénistes.                   

Hégémonie des analyses rassurantes économico sociales de la gauche et grande difficulté à penser la dimension anthropologico culturelle et donc identitaire.

Entre l'identité substantielle et la fuite en avant, choisissez votre camp.Legoff.GIF
Comment les politiques s'emparent du débat sur l'Islam ? Il faut laisser le débat intellectuel qui doit demeurer libre, il n'y a pas de question taboue.On assiste à une gauche qui empêche le libre débat, confrontation argument sur argument pour immédiatement pratiquer le chantage, vous êtes dans un camp.depusi 1980, la gauche morale l'a emporté sur la gauche sociale, et elle a cadenassé le débat intellectuel et les débats refoulés reviennent par la fenêtre, avec des associations qui sont devenues la police de la parole et il faut s'interroger sur un certain nombre d'associations qui ont pour fonction de surveiller la parole et porter plainte. La gauche bête et moralisante va s'engouffrer dans les débats du Front National en creusant le fossé avec les classes populaires et les hameçons lancés par la droite ont marché.
Marine Lepen a séparé au nom de la Laîcité,les bonnes minorités de l'Islam des mauvaises ainsi que des bonne minorités homsexuels ou Juifs attaqués dans les quartiers, et la gauche est restée dépourvue devant ce discours car elle protège toutes les minorités.

Laurent Bouvet, professeur de science politique à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et enseignant à Sciences Po ParisAuteur de :"Le sens du peuple : la gauche, la démocratie et le populisme"
Jean-Pierre Le Goff, sociologue, auteur "La gauche à l'épreuve : 1968-2011
Lire : Pierre-André Taguieff   "Le nouveau national-populisme"

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-faut-il-avoir-peur-du-populisme-2012-03-17

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3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 19:47

CAMUS objet de condescendance:
Jean Paul Sartre : " J'aurais au moins ceci de commun avec Hegel que vous ne nous aurez lu ni l'un ni l'autre, mais quelle manie vous avez de ne pas aller aux sources "
Jean Jacques Brochier : "raillant la morale de croix rouge d'un philosophe pour classes terminales"
Pierre Bourdieu:" Que l'on pense seulement au camus de l'homme révolté, ce bréviaire de philosophie édifiante sans autre unité que le vague à l'âme égotiste qui sied aux adolescences hypokagneuses et qui assure à tout coup une réputation de belle âme, cette période semble bel et bien révolue"
Après Maurice Weyembergh, qui a publié Albert Camus ou la mémoire des origines, voici "L'ordre libertaire: la vie philosophique d'Albert Camus" par Michel ONFRAY

.Albert Camus écrivait en 1953 dans ses Carnets: "Je demande une seule chose, et je la demande humblement, bien que je sache qu'elle est exorbitante : être lu avec attention." Pour lui rendre justice, croiser sa pensée et son existence, saluer une vie philosophique exemplaire, j'ai souhaité écrire ce livre après l'avoir lu avec attention. Michel Onfray Pour mettre fin à une légende fabriquée de toutes pièces par Sartre et les siens, celle d'un Camus "philosophe pour classes terminales", d'un homme de gauche tiède, d'un penseur des petits Blancs pendant la guerre d'Algérie, Michel Onfray nous invite à la rencontre d'une oeuvre et d'un destin exceptionnels. Né à Alger, Albert Camus a appris la philosophie en même temps qu'il découvrait un monde auquel il est resté fidèle toute sa vie, celui des pauvres, des humiliés, des victimes. Celui de son père, ouvrier agricole mort à la guerre, celui de sa mère, femme de ménage morte aux mots mais modèle de vertu méditerranéenne : droiture, courage, sens de l'honneur, modestie, dignité.

La vie philosophique d'Albert Camus, qui fut hédoniste, libertaire, anarchiste, anticolonialiste et viscéralement hostile à tous les totalitarismes, illustre de bout en bout cette morale solaire. (Flammarion)
Voici venu le temps de la réhabilitation philosophique et politique de l'auteur de "l'homme révolté" en le qualifiant de "nietzchéen de gauche".1628446_6_ae80_couverture-de-l-ouvrage-de-michel-onfray.jpg
 Michel ONFRAY :
 Qu'est-ce qu'être nietzchéen ? qu'estce que ne pas être nietzchéen ? Qu'est-ce qu'être de gauche ?

Il y a un compagnonage entre Nietzche et Camus du début dans Sud la revue de Roger Grenier son prof de philo à la fin.Camus écrit un texte sur "Nietzche, Shopenhauer et la musique" qui console. Il a lu Daniel Halévy. Ensuite les citations d'Inactuel de Nietzche en prologue à Actuel -chroniques journalistiques de Camus sont un clin d'oeil direct (*). Il possède une photo de Nietzche dans son appartement et lorsqu'il meurt dans un accidnet de voiture il possède dans son cartable un manuscrit du "Premier homme" et un exemplaire du "gai savoir".
* Il y a deux façons d'aborder Nietzche chez Camus, celui d'avant la guerre dans "Noces" six pages d'exercice de style nietzchéen où on s'expérimente comme un fragment du cosmos, on conçoit qu'il n'y a pas l'homme et le monde séparés, mais l'homme dans le monde et c'ets un exercice de natation qui lui permet de montrer la grande adhésion au monde.
Comment peut-on être nietzchéen après Auschwitz, les facsismes  et la libération des camps: on ne peut pas dire oui à tout.Il y aura toujours un Hitler, un de Gaulle et une shoah, ça se répétera éternellement nous dit Nietzsche dans le gai savoir alors que Camus dit non: on doit dire oui à ce que qui dit oui à la vie,et non à ce qui dit non à la vie et c'est l'Homme révolté.Son nietzchéisme n'est pas intégriste et il passe à autre chose c'est à dire un nietzchéisme de gauche.On ne peut pas consentir au monde tel qu'il est , il y a des choses insupportables,on ne peut pas supporter l'insupportable et il est de gauche mais pas comme Sartre qui se considérait marxiste parce que c'était l'horizon indépassable à cette époque là et Camus dit non, on peut être un socialiste libertaire on peut aller voir du côté de Proudhon plutôt que Marx avec un socialisme humaniste, de la liberté, de la justice et non pas un socialisme césarien, un socialisme des barbelés.ce socialisme libertaire a été maîtrisé par sarte qui nous a dit que ça n'en n'était pas un.        
"Il vaut mieux périr que haïr et craindre,il vaut mieux périr de foi que se faire haîr et redouter, telle devra être un jour la suprême maxime de toute société organisée politiquement
La lecture de la mort heureuse est une lecture nietzchéenne et il y a une violence chez le premier Camus de la jeunesse qu'il va ensuite tempérer après la guerre , la résistance et les camps et il dit "Il y a chez Nietzche de quoi corriger Nietzsche." et c'est ce qu'il va faire dans sa deuxième période, dans "l'homme révolté" qui est un commentaire de Nietzche. Il conservera tout de même le Nietzche artiste dans le Discours de Suède. Camus dit dans l'homme révolté que l'adhésion forcenée à tout de Nietzche n'est plus recevable et il refuse le thème du Sur homme quel qu'en soit le contenu.
Chez Camus la révolte est dans l'homme,dans le refus d'être traité comme une chose,et d'être réduit à la simple histoire. Elle est l'affirmation d'une nature commune à tous les hommes.L'homme dans sa révolte pose une limite à l'histoire et il le met en délicatesse avec toute idée selon laquelle l'humanité serait à construire qu'elle soit marxiste ou nietzchéenne.
"Amor fati" aime ton destin a été reprise par le marxisme léninisme via Hegel selon laquelle l'histoire se réalise selon l'idée du  concept et de l'idée et donc il sufirait d'accepter ce que l'Histoire nous propose y compris sous forme de camps,et de goulags, de police et de socialisme des barbelés,il faut souscrire à cela et Camus nous dit non, on doit pouvoir vouloir autre chose dans l'histoire, qui n'est pas écrite selon une dialectique aveugle,on doit pouvoir manifester son vouloir dans l'Histoire.On ne peut pas accepter l'idée du surhomme car l'homme authentique existe déjà. Camus est un penseur de la limite, de la mesure car il voit chez Nietzche une pensée de la démesure incarnée par la bomme atomique; l'essentiel de Camus se trouve hors de l'horizon nietzchéen. Il n'y a pas de plus grande histoire d'amour que celle de Camus et l'Algérie mais pour St Germain des Prés, l'Algérie c'est la province.Dans la mesure, Camus défend un rapport simple au monde, une lecture directe du réel, les civilisations ont mis la culture entre la réalité et le monde, il oppose Tipaza à Florence, il découvre la lecture et l'Algérie au travers de modèes grecs. Dans les mots Sartre émet un adieu à la littérature dans laquelle il était enfermé dans une sorte de névrose, il veut aller vers une réalité plus concrète que la culture elle même  alors que dans "le premier homme" doit sa tête à M. Germain qui l'a fait entrer dans le monde et grâce à qui il a pu rendre hommage aux muets, à la famille analphabète dont il vient car il a reçu la culture qui lui a permis de le faire. Il y a donc chez Camus un rapport de gratitude à l'égard de la culture mais pas de religion du livre qui le différencie de Sartre un bourgeois.
 Il découvre dans "la Douleur" d'André de Richaud ou "les Croix de bois" de Dorgelès sa propre histoire ou elle de son père mort au front.Les livres ne sont pas des fins en soi, il n'est pas dans la religion du livre mais dans le culte en espérant faire accéder le plus grand nombre à la culture.Il a en même temps une méfiance de la culture par amour de la culture quand il voit ce que St Germain intellectualiste en a fait.
 Dans la préface des "Iles" de Jean Grenier, Camus dit : "parmi les demi vérités dont s'enchante notre société intellectuelle figure celle ci excitante que chacque conscience veut la mort de l'autre aussitôt nous voilà tous maîtres et esclaves voués à nous entretuer mais le mot maître a un autre sens qui l'oppose seulement aux disciples dans une autre relation de respect et de gratitude, il ne s'agit plus alors d'une lutte des consciences mais d'un dialogue qui ne s'éteint plus dès qu'il a commencé et qui comble certaines vies". Voilà aussi ce que Camus a retiré de sa fréquentation des livres et surtout des intercesseurs qui lui ont permis d'accéder au royaume de la culture et par là d'avoir une meilleure compréhension du monde et de l'existence.
La lecture des rapports maîtres/esclaves chez Hegel a produit des effets désastreux chez les sartriens, chez Jeanson,l'idée que dans toute intersubjectivité il n'y a que du désir de mettre à mort est une catastrophe.
dans la Peste au contraire, Camus prône une amitié solidarité antifasciste dans la résistance.
Camus nietzchéen de gauche: pourquoi vouloir ancrer Camus à ce point à gauche ?
réponse à Francis Jeanson sur son article critique : Albert Camus ou l'âme révoltée:(âme entendez belle âme avec une connotation  dépréciative)
"On ne décide pas de la vérité d'une pensée selon qu'elle est à droite ou à gauche,et encore moins selon ce que la gauche ou la droite décident d'en faire, si enfin la vérité me paraissait à droite, j'y serais".
Autrement dit Camus nous explique dans ce moment de grand terrorisme intellectuel que ce n'est pas son problème,qu'il ne cédera pas à la pression, il ne se demande pas devant telle ou telle réalité s'il faut être de gauche ou de droite il veut même dépasser une opposition aussi tranchée précisément parce que la réalité ne se réduit pas à l'affrontement du maître et de l'esclave ou comme on dirait aujourd'hui des dominants et des dominés.       
 C'est ce qui définit la gauche libertaire, elle dit on est sur le terrain de la gauche mais quand la gauche à tort on n'ets plus de gauche on est ailleurs et quand la droite dit vrai,la droite dit vrai et peu importe que ce soit la droite qui le dise. Simplement il y a des gauches sectaires, des gauches de ressentiment qui considèrent que selon le catéchisme si la gauche l'a dit, la vérité est là.Et Sartre avait décidé qu'il était de gauche une bonne fois pour toute et que tout ce qui était de gauche était bon, il faisait du général de gaulle un fasciste et les entretiens récemments publiés le désservent et sont atterrants, il souscrit à toutes les dictatures et terrorismes de gauche du siècle: Septembre Noir, Cuba,Kim Ling Sung..;
La gauche libertaire dit la liberté est plus importante que la gauche et la gauche peut se tromper.Mais comme depuis l'opposition Marx/Proudhon , et Sartre/Camus n'a jamais été montrée telle qu'elle était,il y a en effet deux grands lignages dans les socialismes,et non pas comme le dit Marx un socialisme utopique et un socialisme scientifique,mais un socialisme césarien et un socialisme libertaire qui ne se laisse pas enfermer dans un catéchisme fut-il de gauche.
Le juste et l'injuste,le vrai et le faux sont des catégories plus pertinentes pour penser que les catégories de droite et de gauche.
Camus a des difficultés avec lea gauche mais que pourtant la gauche reste sa famille mais dans ses carnets il ajoute dans une note: "A la limite s'il doit choisir entre l'égalité et la liberté, il cite Toqueville à ce moment là qu'il admire ,je choisirais la liberté" et il ajoute "si la vérité était à droite, j'y serais" mais il dit "qu'on ne connaît pas la vérité on ne peut que l'approcher et comme on ne la connaît pas la seule chose dont on dispose à défaut de la liberté c'est l'honnêteté".
"Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d'ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné et à partir de cet aveu, il reconnaît qu'il a besoin de consulter les autres de compléter ce qu'il sait par ce qu'ils savent".
Comme le dit John Stuart Mill, on peut toujours être réfuté par les autres,et c'est ça le bonheur de la liberté d'expression, ce n'est pas seulement la possibilité pour soi de s'exprimer mais c'est la possibilité d'entendre des arguments qui vont vous contredire et vous permettre d'aller plus loin et cela peut venir de quelqu'un qui se trouverait précisément à votre gauche ou à votre droite.
Il y a plusieurs façons de penser la gauche, on peut la penser de façon viscérale c'était le cas de Camus: être de gauche c'est être du côté des miséreux, des sans grades, des pauvres, de son père de sa mère,de sa famille, fidèle à son enfance,à son époque,à son école républicaine, à la méritocratie; ensuite cela peut vouloir dire souscrire à la gauche immodeste et qui est dans la démesure Hégélienne avec Marx, Lénine, Staline etc..
Camus est aussi pluraliste:la civilisation européenne est pluraliste, je veux dire qu'elle est le lieu des oppositions des pensées,des valeurs contrastées et de la dialectique qui ne se termine pas; il y a donc chez lui une hostilité à toute pensée binaire,à tout dualisme facile,à tout réductionnisme manichéen.
Texte de Simone de Beauvoir: "la pensée de droite aujourd'hui" : "la vérité est une erreur multiple,ce n'est pas un hasard si la droite professe le pluralisme" et elle ajoute en citant Jules Romains: "Etre à droite c'est avoir peur pour ce qui existe" écrivait Jules Romains à une époque où il ne partageait pas encore cette peur,mais d'une certaine façon Camus partageait cette peur,je ne veux pas l'ancrer à droite, je veux simplement faire un sort à une phrase du Discours de Suède : " Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde, la mienne sait pourtnat qu'elle ne le refera pas,mais sa tâche est peut-être plus grande, elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse".

Camus ont le voit ici a peur pour ce qui existe ou pour utiliser le vocabulaire d'un autre philosophe, il est du principe de responsabilité pour la fragilité du monde plutôt que du principe d'espérance.Cela n'en fait pas un homme de gauche typique car il ose penser l'échec de la révolution et de l'action comme les philosophes de l'Ecole de Francfort.la gauche en général pense l'action et a du mal à imaginer que son action pourrait échouerdictionnaire_albert_camus20100423.jpg.
Au nom de la gauche marxiste on peut critiquer la gauche proudhonienne; on peut ainsi dire dis moi quelle est ta Révolution française et je te dirais qui tu es.Camus n'est ni pour Robespierre ni pour St Just, ni pour la décapitation de Louis XVI, il est contre la peine de mort.Dans la critique habituelle tout ce qui n'est pas jacobiniste et Robespierriste est antirévolutionnaire, Girondin ou Charlotte Corday. Camus préfère la Commune parce que la révolution est inséparable de 1793 et de la guillotine et de ce crime originel qui décapite un homme même un Roi comme le pratiquera plus tard le FLN. Camus soutient la CNT espagnole, l'autogestion, la gestion quotidienne du conflit social sans les délégués syndicaux et les professionnels de la politique.Marx a déboulonné Proudhon comme Sartre a évincé Camus et une gauche libertaire dont on n'avait pas besoin;
Toute action engagée peut être sans lendemains comme elle peut réussir dit-il dans le mythe de Sisyphe.Il se démarque aussi d'une gauche du tout politique et de sa promesse de bonheur dont la gauche est dépositaire si elle élimine l'ennemi à abattre. Camus dit : "On ne meurt pas toujours les armes à la main, il y a l'histoire et autre chose, le simple bonheur, la passion des êtres, la beauté naturelle" et il dit : "Ce sont là aussi des racines que l'histoire ignore et l'Europe parce qu'elle les a perdues est aujourd'hui un désert."
Le seul héritage que Camus a de son père puisqu'il avait 1 an lorsque celui ci est mort,c'est son directeur d'école à Alger M. Lévêque qui le lui apprend dans une conversation,que son père qui luttait en 1905 dans l'armée française au Maroc, découvre la sentinelle qu'il est censé relever,la tête renversée tournée vers la lune, il avait la bouche ouverte avec son sexe en entier et M. Lévêque trouve des justifications progressistes et  culturalistes: on est chez eux et ils ont raison de se battre et la fin justifie les moyens. Toutes ces objections sont balayées par le père de Camus qui a cette phrase:"un homme ça s'empêche" et on peut se demander si toute l'oeuvre de Camus n'est pas un long commentaire de cette phrase paternelle notamment dans l'Homme révolté puisqu'il voudra introduire de la mesure dans la révolte et cela André Breton ne le lui pardonnera pas. 
Il faut ajouter aux valeurs de l'anarcho syndicalisme et à la morale libertaire la liberté, l'équité, la justice,la modestie, la mesure qui constituent les fondements de l'éthique-politique.
La politique n'est pas supérieure à la morale.
Pour Camus il faut remettre l'éthique au centre du politique et c'est ce que les sartiens lui ont reproché, sa morale boy scout des antinomies où les limites changent sans cesse de place et de position. la position de l'Homme révolté est très difficile et roule son rocher comme Sisyphe, c'est ce qui en fait un livre moral , politique qui cherche des solutions partielles aux problèmes de l'instant.Peut-on résoudre des antinomies par des solutions provisoires, c'est le programme de l'anarcho syndicalisme qui ne sera pas définitif.

Ex Pouvait-on régler le problème algérien autrement que par la peine de mort, la torture et la guerre totale.Le patriotisme contre le nationalisme c'est aimer sa terre avant tout. Autodétermination algérienne et liberté association comme en Nouvelle Calédonie.Le Premier homme était la  réponse camusienne uchronique (posthume) à ce problème de la Guerre d'Algérie .          

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