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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 13:50

Voilà à quoi a dû ressembler mon histoire après mon abandon à la naissance à l'Hôtpital Trousseau dans le XVIIIè arrondissement à PARIS en ce mois de novembre 1948 .

Après le passage obligé au Foyer St Vincent de Paul de l'Assistance Publique à Denfert Rochereau, le triage a dû être différent pour moi,  mais contrairement à Hervé Villard je n'ai aucun souvenir jusqu'à mon adoption à Rouéssé Fontaines dans la Sarthe en 1951...

Voir mon récit dans "l'Affaire Charles Henri ou les aléas d'un généalogie franco-indochinoise"

Je ne sais pas très bien si je rêve

Ou si je me souviens

Si j’ai vécu ma vie

Ou si je l’ai rêvée

Eugène IONESCO

 

Je dors bien à Paris. Section poulbots de l'orphelinat Saint-Vincent-de-Paul. Derrière les marronniers, l'hospice et l'hôpital servent de mouroirs.

— Encore un qui crève !

Alors, douce, lente, la cloche du couvent se met à sonner. Les orphelins de la guerre grandissent ici, sous les barreaux, les branches, dans la Javel, les traces de merde du couloir de l'infirmerie. La République encourage les filles-mères à abandonner leurs enfants à l'hôpital. Dans la cour voisine, sous un carré de ciel, les filles crient, piaillent, les filles chantent. On entend les voitures remonter le boulevard. Il y a quelque chose au-delà des murs, au-delà des cloches. Je ne suis pas malheureux. Pas timide. Pas révolté. Pas meurtri. Je suis là.

La nuit, parfois, le cœur grandit entre les rangées de lits en fer blanc, un sentiment monte. On ne pense rien. On ne dit rien. Les sœurs ferment les portes en sortant une à une les clefs des poches profondes de leurs tabliers blancs. Et on veut. De toutes nos forces on veut un marron brillant sur le pavé, un verre d'eau, le tablier d'une lingère, l'amidon. Un geste de la main. On sourit et on attend. On a confiance. On est heureux dans l'odeur d'éther.

À la crèche, les jours de visites, il n'y a jamais personne pour René Villard. Ni à Pâques, ni à Noël, personne pour laisser un camion de pompiers rouge, mais le jeudi, quand j'ouvre mon placard, il y a des marrons, des papiers de bonbons et des boutons de tablier. Et puis, un jour, Josiane m'offre le camion de pompiers. Un jouet rouge. Le plus beau des rouges du monde. Il faudrait que les choses, les gens, leurs visages, les jouets, que tout soit à moi.

Je n'aime que ce rouge-là.

Les pions et les pionnes sont aux ordres d'infirmières gradées possédant le pouvoir absolu. Têtes hautes, trois étoiles au galon posé sur un voile bleu. Le dernier dimanche de chaque trimestre, deux infirmières-chefs déroulent une carte de France sur le mur verdâtre du réfectoire. C'est le signal des départs, demain. Alors, de rage, on jette la purée à travers le réfectoire.

—        Départ demain 7 heures... Marchais, Selim,vous êtes transférés à Gien. Duchaussoy... à Tours. Depuis l'âge de trois ans, j'attends. Et, chaque fois que tombe le dernier nom, je respire à nouveau. Mais, ce jour-là, mon nom résonne.

—        Villard, vous irez dans le Cher, à Saint-Amand-Montrond.

La baguette de la Bourseiller pointe le centre de la carte.

— Juste au milieu de la France, ajoute-elle avec sa froideur habituelle.

Je sais l'heure. Je sais compter jusqu'à cent. Et je ne chiale pas, jamais. Je m'appelle René. La dernière nuit est blanche sous la veilleuse violette.

On est ensemble, mais sans se tenir par la main, un groupe de petites capes bleu marine, serrées, en train de traverser Paris dans le fourgon de l'Assistance publique. C'est écrit si gros qu'on a honte, comme on a honte des «guêpes» qui nous dirigent pas à pas. « Vous, là»,

« Vous, là». On les appelle les guêpes parce qu'elles nous piquent tout le temps, à la seringue. À Denfert, on a testé des dizaines de vaccins.

Derrière, nous laissons l'avenue Denfert-Rochereau et puis des rues, des berges, des arbres, des gens.

Dans le hall de la gare d'Austerlitz, les convoyeurs nous attendent sur le quai. Leurs vêtements civils nous font voir l'autre monde, adieu les blouses blanches. On nous passe autour du cou un collier de perles de bois avec une médaille en laiton. Sur le col de mon chandail pend le matricule 764.

Il y a la gare et les bruits, les trains, toute cette grandeur du monde, mais, dans ma tête, ça tricote des sentiments, je pense à mes douces cheftaines, je ne leur ai pas dit au revoir. Ce jour-là, elles n'étaient pas de garde. C'est grave et ce n'est pas grave. Ça continue, la vie, les visages, et les inconnus. Les pas. Le train. Ça soulève le cœur, ça calme aussi. J'ai commencé à devenir quelqu'un là, entre les wagons, les capes, les coups de sifflets, moi dans cette vie qui va d'un point à un autre, toujours d'un point à un autre, par dizaines d'arrachements, partout chez lui, nulle part chez soi avec une mère, un père et des bras.

Le train roule en nous berçant. À chaque arrêt, ils appellent des matricules, et une partie de notre groupe s'éloigne en rangs par deux.

À Vierzon, on déjeune d'un casse-croûte. Le turbulent Duchaussoy lance : « C'est quoi ce bled paumé ?» Alors, Aziz, Adrien, on ne se reverra jamais? Dans la micheline jaune et rouge, il reste deux convoyeurs. Et moi. Un vent chaud fait tournoyer des plumes rousses. Elles doivent venir d'un panier d'osier dissimulé entre les pieds d'un voyageur.

—        Saint-Florent-sur-Cher. Une minute d'arrêt. Je bondis en croyant que c'est mon tour.

—        Rasseye-toi.

Le convoyeur continue de mâcher son chewing-gum. Une grosse citadelle surgit au sommet du village de Château-Neuf.

À Saint-Amand-Montrond-Orval, un convoyeur signe, vite, sans un au revoir, le bras passé par la vitre, mon bulletin de transfert. Le chef de gare crie, tout va vite, tout est comme avant et rien n'est comme avant, je ne suis jamais né, alors je survis à chaque instant. Ce qui va arriver, à chaque seconde, peut m'avaler, m'emporter. Et là, pour la première fois, je découvre un langage inconnu. Le chef de gare s'est mis à rouler les r. Des mots tout neufs, rentrés, mais vivants comme l'écorce, le français des Berrichons.

Les voyageurrres pour Montluçon, en voiturrre. Ferrmer les porrrtières... Attention au déparrrt.

C'est autre chose qu'à Paris. Au milieu du tumulte, il faut se cramponner à des détails, des petites choses bien à soi. La langue rauque de ces gens-là, grave et profonde, me paraît plus ridicule que moi.

Madame Robillat ne dit pas bonjour.

C'est donc toi, mon matricule 764.

Ma médaille, elle la fixe par-dessus ses lunettes. — Viens, nous allons bien nous amuser. Tu es ici pour aller à l'école.

Je suis venu de Paris jusqu'à Saint-Amand-Montrond pour aller à l'école ? Nous montons dans une deux-chevaux. Nous traversons une petite ville silencieuse. Au dernier feu, un cheval tourne son museau vers moi et me regarde. Au bout de la route, je crois qu'il y aura la mer, parce que c'est le début des vacances. Je sais attendre, ça m'oppresse, mais j'at­tends. On est sortis de la deux-chevaux et on m'a posé devant la porte d'un bureau, dans une grosse maison —la COTRELLE - le foyer de l'Aide sociale à l'enfance. Puis, dans sa grandeur, est apparue, avec son chignon rehaussé, madame Sabatier, sous-directrice.

René Villard, écoutez-moi.

Dans huit jours, elle dit que je rejoindrai mes parents nourriciers, à la campagne.

Moi, je veux voir la mer.

—        Taisez-vous, Villard, ici on n'est pas à Paris. Son vouvoiement me fait peur.

—        Et on ne répond pas à sa directrice.

Elle s'oblige à être froide, ils s'obligent tous à l'être, ce n'est pas naturel. Cette froideur, il faut la traverser, la transpercer. Chez madame Robillat comme chez toutes les femmes, il y a quelque chose de chaud et de tendre que je peux atteindre en souriant, en la fixant de mes yeux noirs. On peut obtenir la douceur, je le sais depuis l'orphelinat.

La cuisinière du foyer me tire par la main jusqu'à une chambre pour moi seul, au bout des parquets cirés.

Dans cette grosse maison du foyer de la COTRELLE il y a je ne sais pas combien de chambres, de lits. Je dois dormir là, demain je dormirai ailleurs. C'est la nuit, alors je compte sur mes doigts les souvenirs. Je ne sais pas bien ce que sont les hommes, je préfère les femmes, oui. Des hommes, je n'en ai connu qu'un, qui passait tard pour voir ma mère et qui au matin avait disparu. J'ai eu une maman dans une autre vie, toute petite, lointaine et poudrée, comme prise dans une boule à neige. Je compte sur mes doigts les souvenirs. Les gitans derrière chez nous. La caserne et les cours d'immeubles, les pièces de monnaie qu'on me lance, elles tintent, brillantes, parce que j'ai chanté Nez rouge encouragé par maman. Et quand je chante Nez rouge, la tête dressée vers les plus hautes fenêtres, ma mère est heureuse. Et puis c'est trouble. C'est la nuit, dans la rue. Ma mère n'est pas là, je ne sais pas. Je ne la vois

plus dans le noir. Où allais-je donc à cette heure tardive quand un homme aux yeux doux s'est penché vers moi sous un réverbère éteint?

Ma mère ne m'a pas abandonné. Elle m'a négligé. Une voisine jalouse l'a dénoncée aux services de l'enfance pour un amant qu'elles ne voulaient plus se partager.

Pour aller voir tantine Solaire à Villepinte, nous prenions le car bleu. Ses grands yeux gris, pareils à ceux de maman, devenaient méchants si je marchais pieds nus. Solaire retournait les cartes pour lire le bonheur ou le malheur d'une personne en visite. Un beau gitan aux cheveux longs venait le soir allumer un grand feu et jouer de la guitare dans le jardin du cabanon. J'ai toujours pensé qu'il était mon père.

«Mais je ne suis pas ton père », lâchait-il en palpant sa boucle d'or.

Je pataugeais dans le ruisseau à l'ombre d'un soleil brûlant quand maman m'a dit : « On ne fêtera pas tes quatre ans ensemble. Tu vas partir en colonie, notre pays est rempli de petits ruisseaux comme celui-là et tu verras comme c'est beau la mer

Mentir avec amour, c'est du talent gâché.

Nous sommes rentrés par le car bleu. Des perles d'eau coulaient sur ses taches de rousseur. Devant le

Sacré-Cceur, maman m'a lâché la main. Elle m'a recommandé de bien tenir celle d'une bonne soeur.

En la quittant sur l'escalier, une douleur m'a traversé la poitrine. Je crois que je n'ai pas pleuré. Sage, j'ai attendu que la mer tombe du ciel dans la cour pavée. Tous les jours, un drapeau bleu blanc rouge flottait sur le toit de la crèche où l'on me disait : «Tu appartiens à la République. Ce drapeau est le tien. Tu es un enfant bleu. »

— Alors, dis-moi, soeur Thérèse, je peux devenir rouge aussi, rouge comme un baiser de maman?

— Oui. C'est exactement ça. Ta mère est morte. Elle est partie au paradis sur un nuage blanc.

— Est-ce que tu m'aimes ?

Je demande ça à tout le monde dans la cour pavée.

Pendant les trois premières années de ma vie, rue de la République, à Montreuil, j'ai très peu vécu à la lumière du jour. Le soir descend, cette nuit-là mon ballon de foot part dans les chromes d'une voiture juste avant l'étoile de sang qui laissa à mon front cette cicatrice. La machine à coudre tourne derrière la porte vitrée de la loge de concierge où nous vivons. C'est flou, mais d'un coup je me souviens. Dans le métro, je ne veux pas des wagons verts, je veux le wagon rouge. Je cours, je monte, maman s'essouffle derrière moi, elle dit non, elle me tire vers le wagon d'à côté, les portières se referment sur sa jambe. Elle est blessée et j'ai de la peine. Nous ne passerons pas de la seconde à la première classe, et après ça on nous sépare. Pendant des milliers de jours, je ne reverrai pas maman parce qu'elle est morte. Maintenant c'est la nuit, ici, loin de Paris, et je vais m'endormir.

Au foyer saint-amandois — j'aime bien le mot la COTRELLE -, j'attends. Des inconnus me font des gentillesses. Comme à Paris, à Saint-Vincent-de-Paul où soeur Thérèse était douce. Elle bravait le règlement pour me pendre à son cou et refermer ses bras sur moi, je sentais ses joues, le bout de son nez.

«Non, René, pas : Je vous salue Marie pleine de crasse...» (comme beuglaient les grands au réfectoire) «... non, René : Je vous salue Marie pleine de grâce.» Et elle me soulevait dans ses bras religieux. Je n'en­tendrai plus les plaintes et les gémissements d'un «bleu» de Saint-Vincent, d'un arrivant au dortoir, sous les veilleuses violettes. Toute cette morve, ces tremblements, ces petits yeux torves noyés d'eau. Je ne pleurniche pas. Je ne veux pas partager les cauche­mars et les bruits de la nuit. Au matin, la cuisinière du foyer de Saint-Amand me fait, étonnée :

Au moins, toi, tu dors bien.

Je lui réclame encore mon image, celle de Jésus que soeur Thérèse m'a donnée à Paris. Et puis je suis devant un autre homme, au bout d'un couloir, monsieur Auffort, le grand directeur. Tout en noir, avec sa pochette jaune. Très grave, tranquille, sec et froid. Pour me parler, il me fixe, et toutes les rides de son front se plissent.

Je suis désormais ton tuteur, il faudra m'obéir, tu vas rejoindre dès maintenant tes parents nourriciers.

Je sais que je ne suis plus à Denfert. Je ne lui réponds pas. On ne répond pas à monsieur Auffort. Il se penche vers moi.

Et je te le promets, un jour, tu verras la mer.

Je suis assis sur une table, des sandales aux pieds. À côté de moi, on a posé le trousseau complet de l'Assistance, des vêtements neufs et rêches, culottes courtes, tablier de vichy bleu. Et puis on est partis.

Sur la route, dans la deux-chevaux, la Robillat me fait compter les voitures, un cheval, quatre bicy­clettes, sept charrettes... Et ça continue, c'est inter­minable. On laisse les maisons. Et tout au bout, perdu, enfoui sous le feuillage d'un chemin creux, c'est Le Rondet, chez les Auxiette.

Nous entrons à contre-jour dans la cour de la ferme. Juillet est doré, une ligne vert-de-gris dessine la forêt. Derrière je pense qu’il y a la mer. Une chienne poussiéreuse sort du tonneau.

-        Y a –t-il quelqu’un par ici ?

La chienne hurle.

-        tais toi Mirette ;

Du lavoir monte une petite femme derrière sa brouette ;

-        - Bon Diou, fait-y chaud, le soleil en a brûlé mes roses (...)

Extrait de : l'âme seule d' Hervé VILLARD ( Fayard - 2006)

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 17:53

Le drame du vivre ensemble perdu
Quel "Nous" formons-nous ?  Un triste agrégat sans âme  ou une  communauté vivante  ?
Où en est le "vivre-ensemble" en France ?
Sa crise est-elle solvable ou mutant bientôt en catastrophe ?

Autant de questions dont le journal Causeur, dans sa livraison de novembre, (n. 41) s'empare, dossier d'une soixantaine de pages soutenu par un long article d'Alain Finkielkraut.
Intitulé  "Sommes-nous encore un nous ?"  l'article du professeur de culture générale est un résumé de son cours inaugural de cette année à l'école Polytechnique. L'auteur de "Nous autres, modernes, quatre leçons" (Folio Essais, 2009) continue d'explorer les thèmes qui lui sont chers, revenant sur la résistance au voile en France qui a vu  s'opposer laïcs contre laïcs , reposant la question de la signification de l'interdiction du voile  dans un monde qui prétend se délivrer des interdits , s'interrogeant sur le devenir de la galanterie française, le malaise dans l'identité, la guerre des respects,  celui qu'on me doit l'emportant malheureusement sur celui que je dois à autrui .
Entre autres thèmes de prédilection, il y a bien sûr la question de l'école qui continue d'enregistrer sans piper l'étrange effacement de  l'aïdos  entrée qu'elle est, l'école, dans l' âge du fier  ainsi que le disait Philippe Murray.

Article de fond à lire toute affaire cessante avec ses détours érudits et lettrés également autour du  pantalon  ou de l'expression  "politiquement correct"  à propos de laquelle l'animateur de Répliques écrit :  "Elle est le régime de la liberté d'opinion, et le régime de l'Opinion".

Retenons ce jugement critique à propos du "vivre-ensemble" d'aujourd'hui,  devenu  le contraire de "vivre ensemble" ; ce n'est pas un vivre à l'unisson, fusionnel ou communautaire, mais un vivre à distance, indépendant, chacun selon ses convictions, selon ses envies, ses aspirations, libre des autres et en paix avec eux. "Telle est la liberté des Modernes, cette paisible jouissance de l'indépendance privée", comme le dit encore Benjamin Constant.

Démonstration claire et rigoureuse des raisons d'une crise  inquiétante , crise d'un vivre-ensemble  dans laquelle nous sommes impliqués ,  que nous ne voulons pas . À la question de savoir pourquoi  la démocratie a tant de mal à y faire face , face à un amphi attentif, Finkielkraut conclut :  c'est qu'elle est le produit inexorable de son évolution.

Causeur Magazine numéro 41 : Vivre ensemble, la leçon d'Alain Finkielkraut (Extraits)
Par Causeur - Vendredi 04 novembre 2011,
« Je suis né à Paris le 30 juin 1949. J'ai donc grandi et passé une partie de ma vie d'adulte, personnelle et professionnelle, dans une France bien différente de celle que nous habitons aujourd'hui. Dans cette France de naguère, on croyait à la politique, c'est-à-dire à la force de la volonté collective, on avait foi dans le pouvoir des hommes de façonner leur destin. Dans cette France d'autrefois, l'Histoire semblait porteuse de sens. »
" En 1968, nous disions: « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. » Essoufflés, nous avons ralenti le pas, nous nous sommes arrêtés, et le vieux monde a disparu.
C'est à travers la notion de changement que l'homme se pensait comme l'auteur de son histoire, et voici que le changement le dépossède de cette prérogative.
J'ouvre le rapport remis le 28 janvier tort au Premier ministre par le Haut Conseil à l'intégration et qui porte sur « Les défis de l'intégration à l'école recommandations relatives à l'expression religieuse dans les espaces publics de la République ». Je lis, chapitre 3 : « La pression religieuse s'invite au sein des cours et dans la contestation ou l'évitement de certains contenus d'enseignement. Ainsi les cours de gymnastique et de piscine sont évités par des jeunes filles qui ne veulent pas être en mixité avec les garçons. Cette dispense d'enseignement, parfois justifiée par des dérogations médicales de complaisance, pose le problème du vivre-ensemble entre filles et garçons. » D'autres faits similaires sont mentionnés un peu plus loin : « Il nous a été signalé que, dans certains quartiers relevant de la politique de la ville, les cantines sont peu fréquentées bien qu'existe une prise en charge des repas pour des familles défavorisées. Ainsi, dans plusieurs collèges des communes visitées par le HCl, la majorité des élèves de l'établissement ne fréquente pas la cantine scolaire pour des raisons principalement religieuses alors que des plats de substitution sont prévus. » Alors que des groupes se forment au sein des classes, et même à la cantine, le HCl exhorte solennellement l'École républicaine à assumer sa mission originelle - être le creuset où se fabrique le vivre-ensemble au-delà de la simple coexistence et tolérance des différences."
[...]
Ainsi commence le texte long, dense et cristallin qu'Alain Finkielkraut a confié à son amie Elisabeth Lévy pour les lecteurs de Causeur. Ces 20 pages, directement issues de sa leçon à la nouvelle promotion de l'Ecole Polytechnique portent sur un sujet délicat entre tous, la crise du «vivre-ensemble».

Un texte comme il est l'un des rares dans ce pays à savoir en faire, personnel et universel. N'étant pas sot au point de tenter de vous résumer son propos, je laisse la parole à Elisabeth, qui en fait une description inspirée dans son texte introductif: «Il ne suffisait pas de déjouer les pièges du politiquement correct pour percer la vérité profonde d'un phénomène qui se déploie dans la grammaire fragmentée de l'actualité. Cheminant à travers les événements du présent en compagnie des auteurs du passé, explorant les soubassements, repérant les minuscules fissures qui deviendront des lézardes béantes, Alain Finkielkraut expose la généalogie cachée de ce qui nous arrive.»

Alain Finkielkraut : malaise dans l’identitéCauseur_Une_41-copie-2.jpg
Quatrième leçon sur le vivre-ensemble (Extrait)
"Le thème (sinon le mot) d’identité apparaît, en Europe, avec le romantisme. Il est la réponse du romantisme à la philosophie des Lumières et à la Révolution française qui postulent que "l’homme devient humain par sa capacité d’être autonome, c’est-à-dire de penser, d’agir, de juger par lui-même. Par lui-même et non par le secours d’une autorité extérieure à la raison".

Cette capacité, les révolutionnaires français en ont revendiqué le plein exercice. Ils ont voulu reconstruire la société humaine sur le fondement de la raison (de leur raison). Du passé, ils ont décidé de faire table rase. « Notre histoire n’est pas notre code », disait fièrement Rabaut-Saint-Étienne. Et il ajoutait : « Tous les établissements en France couronnent le malheur du peuple. Pour le rendre heureux, il faut le renouveler, changer ses idées, changer ses lois, changer ses mœurs, changer les hommes, changer les choses, changer les mots… Tout détruire ; oui, tout détruire puisque tout est à recréer. »

"Le romantisme politique s’est donc formé en réaction à cette entreprise régénératrice et destructrice. La violence révolutionnaire, dit, par exemple, Edmund Burke, dans ses Réflexions sur la Révolution française, n’est pas un accident de l’Histoire, un effet des circonstances, mais un pur produit de la présomption. « Les esprits éclairés, qui ont cru bon de rompre le cours des choses, n’ont aucun respect pour la sagesse des autres, mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. » Ils se font gloire, ces esprits éclairés, de secouer les vieux préjugés alors que ceux-ci sont « la banque générale et le capital constitué des nations et des siècles, et qu’il vaudrait bien mieux employer sa sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment ». Cette désastreuse politique procède, selon les romantiques, d’une métaphysique fallacieuse. Ce qui fait l’humanité de l’homme, disent-ils, ce n’est pas l’arrachement à sa condition de minorité, c’est sa filialité, sa dette à l’égard des morts ; ce n’est pas l’autonomie, c’est l’appartenance ; ce n’est pas la capacité de s’abstraire de toute tradition, de toute détermination et de toute humanité particulière, c’est l’inscription dans un monde. L’homme n’est pas son propre fondement, il est issu d’une source qui le transcende et le précède. Extraire l’homme de sa tradition, le couper de ses pères, repartir de zéro pour fonder une société nouvelle avec des individus autonomes, cela ne peut conduire qu’à une destruction de ce qui est constitutif à l’humanité de l’homme. Telle est donc l’objection identitaire faite par les romantiques aux Lumières et à la Révolution française".

Cette objection va se durcir dans la seconde moitié du XIXe siècle.

« Il n’y a point d’homme dans le monde, disait Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la Révolution française. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc… Je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. » Et Barrès, un siècle plus tard : « C’est toujours l’histoire des droits de l’homme. Quel homme ? Où habite-il ? Quand vit-il ? » Pour l’un comme pour l’autre, l’homme est humain en vertu de son imprégnation par une histoire, une culture, une manière distincte de percevoir, de désirer et de ressentir.
Mais Barrès va plus loin que de Maistre. Sa critique des Lumières ne laisse aucune marge d’indétermination : « L’individu s’abîme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation. » Les Lumières : l’individu s’affirme, la société est une association d’êtres indépendants les uns des autres et réunis par un libre consentement. Barrès : l’individu s’abîme, la société est une communauté qui précède et qui façonne ses membres. Modèle contractuel dans un cas, modèle organique dans l’autre. Fort de ce déterminisme radical, Barrès oppose à tous ceux qui s’efforcent d’apporter les preuves de l’innocence de Dreyfus cette catégorique fin de non-recevoir : « Dreyfus est coupable, je le conclus de sa race. »

"Ce n’est ni dans un reportage, ni dans une enquête sociologique, ni chez un philosophe contemporain que j’ai trouvé la description la plus précise, la plus concrète et la plus aiguë de la crise contemporaine du vivre-ensemble, mais au chapitre XIII du Léviathan, le livre fondateur publié par Thomas Hobbes en 1651 : « Les humains n’éprouvent aucun plaisir mais plutôt un grand déplaisir à demeurer en présence les uns les autres s’il n’y a pas de puissance capable de les tenir tous en respect. Car chacun cherche à s’assurer qu’il est évalué par son voisin au même prix qu’il s’évalue lui-même, et chaque fois qu’on le sous-estime, chacun s’efforce naturellement, dans la mesure où il ose, d’obtenir par la force que ses contempteurs admettent qu’il a une plus grande valeur. "

"Telle est la grâce des auteurs classiques. Ils appartiennent à l’histoire des idées et, en même temps, ils lui échappent. Ils ne nous renseignent pas seulement sur ce qu’ont pensé nos ancêtres et nos précurseurs, ils jettent sur ce que nous sommes et sur ce qui nous arrive un éclairage infiniment précieux. Nous visitons le patrimoine, c’est-à-dire le musée des choses mortes et, soudain, c’est un pan de notre vie ou de notre monde qui surgit en pleine lumière".

"En lisant Hobbes, donc, nous nous lisons. Une part importante de la violence contemporaine résulte du désir d’être respecté, du sentiment de ne pas l’être, de la colère suscitée par un regard de travers ou un regard tout court lorsqu’il fallait baisser les yeux pour manifester sa soumission. C’est le club de football qui a manqué de respect à un joueur en n’acceptant pas ses conditions financières. C’est le mec qui a manqué de respect à ma sœur. C’est le professeur qui a manqué de respect à l’élève en lui mettant une mauvaise note assortie d’une appréciation négative. « J’ai encore en mémoire, écrit Véronique Bouzou, professeur de français en zone dite « sensible », le visage d’un élève qui s’était avancé vers moi sa copie à la main, pour me demander sèchement : ” C’est quoi cette vieille note que vous m’avez mise ? ” ». Selon lui, la raison de sa mauvaise note ne faisait aucun doute : c’était de ma faute et pas de la sienne. J’ai réussi à lui faire reconnaître sa mauvaise foi quand il a relu à haute voix sa copie, totalement illisible. Mais je crains de plus en plus la réaction imprévisible des élèves qui prennent une mauvaise note pour un manque de respect et qui le font payer cher à leur prof. » La même conception du respect est à l’œuvre chez les jeunes qui se sentent bafoués et méprisés quand le bruit court que l’institution veut toucher aux vacances scolaires. Le 1er octobre, Le Figaro publiait un entrefilet ainsi libellé :
« Une rumeur ” infondée et ubuesque “, selon le rectorat de Lille, sur la suppression d’un mois de vacances, a déclenché des manifestations de lycéens et des violences urbaines dans plusieurs villes du Nord du pays, à Lens et Béthune, Douai et Dunkerque et près de Paris. Une dizaine de voitures ont été retournées et endommagées, des vitres brisées autour du lycée professionnel Jean-Moulin, au Chesnay, dans les Yvelines. »
"Je disais en introduction que le changement n'est plus ce que nous faisons mais ce qui nous arrive et que ce qui nous arrive de plus inquiétant, c'est la crise du vivre-ensemble. Et puis j'ai découvert peu à peu que nous sommes impliqués dans ce qui nous arrive. Nous ne le voulons pas. Nous le déplorons. Mais nous y mettons du nôtre. Je dirai donc pour conclure que la démocratie a d'autant plus de mal à faire face à la crise du vivre-ensemble que cette crise n'est pas seulement une catastrophe qui lui tombe dessus, mais qu'elle est aussi et simultanément le produit inexorable de son évolution".
[...]

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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 22:31
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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 18:10

INTRODUCTION

 

Nous faisons de notre mieux pour qu'aucun doute ne subsiste sur la valeur des mythes qui renaissent de la putréfaction des idéaux.

Paul Valéry, «Lettre-Préface» à Keyserling,

Le monde qui naît, 1934

 

Vous êtes réactionnaire, c'est bien. Tous les grands écrivains sont réactionnaires. Balzac, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski: rien que des réactionnaires. Mais il faut baiser aussi, hein. Il faut partouzer. C'est important.

Michel Houellebecq, «Sollers » personnage des Particules élémentaires, 1997

 

Le 21 avril 2002 a emporté bien des certitudes. N'y voir qu'un effet du discrédit des élites, comme le font beaucoup ces derniers temps, c'est non seulement faire le jeu des populismes qui ont aujourd'hui le vent en poupe en Europe, mais aussi ignorer la puissance corrosive des idées qui s'affirment et que traduit le retour de thèmes aux saveurs un peu oubliées: l'ordre, l'autorité, la restauration des valeurs, le «peuple réel» (souvenons-nous un instant du «pays réel» de Charles Maurras), voire le culte des racines et des identités constituées. Autant de figures qui renvoient en réalité à une méfiance de plus en plus marquée à l'égard de la démocratie, de l'État de droit et des fondements d'une « société ouverte » au moment même où on les croyait durable­ment installés dans les esprits. Comme le dit Pierre Hassner, nous entrons peut-être dans un monde qui sera davantage celui de Hobbes, de Nietzsche, voire d'un certain Marx, que celui de Locke et de Kant (paix perpétuelle et République universelle). Exit l'État de droit, retour à l'État-Léviathan comme ultime recours devant le spectre de la « guerre de tous contre tous ».

Tel serait le pro­gramme du « siècle qui naît ».

Mais l'idée d'une revanche du peuple sur les élites masque également les contributions actives d'une bonne partie desdites « élites » — en l'occurrence de l'intelligentsia française - à ce brusque changement de climat idéologique. Pour ne pas être sur­pris par la « petite ère glaciaire» qui s'annonce, il faut sans doute reconsidérer le jugement porté un peu rapidement sur la «  conver­sion » des intellectuels français à la démocratie, aux droits de l'homme et à l'État de droit — le « triangle d'or » évoqué un jour par le même Pierre Hassner (2) — dans les années 1980: le fracas des événements récents conduit en effet à réviser nombre d'idées reçues sur l'état des esprits. Les passions les plus archaïques de la com­munauté intellectuelle, un temps gelées par les baisers Lamourette de l'antitotalitarisme, semblent revenir au galop.

Certes les retours aux sources ne sont pas nécessairement des retours en arrière. Certains vont chercher dans les oeuvres du passé de quoi éclairer le présent : c'est le cas des Furet, des Lefort, des Blandine Kriegel, des Philippe Raynaud, qui, exhumant un XIXè siècle français injustement oublié, ont réintroduit Constant, Guizot, Quinet, et bien sûr Tocqueville déjà

« redécouvert » par Raymond Aron au temps de la Guerre froide. Mais il en est d'autres qui prennent la forme d'authentiques régressions et visent en son coeur, sans toujours l'avouer, le projet démocratique lui-même et son ambition égalitaire. C'est à ce type d'offensives que nous assis­tons aujourd'hui.

 

I . Voir Thérèse Delpech, Nicole Gnesotto et Pierre Hassner (table ronde), Face aux nouvelles menaces, quelle coalition antiterrorisme s Esprit novembre 2001.

2. P Hassner, la Violence et la paix. Paris. le Seuil. coll. Points -, 2000.

Ces attaques, parfois ouvertes, parfois encore dissimulées, s'en prennent en priorité aux « idoles » d'hier, avec une efficacité à faire pâlir les prophéties les plus pessimistes véhiculées jusque-là par les seuls « thrillers » d'anticipation, dans la littérature ou au cinéma... Combien dérisoires nous apparaissent désormais les « grands débats » qui agitaient hier encore le Landernau. Ceux qui annonçaient k règne de la «pensée unique» se sont finalement bat­tus contre des moulins à vent, ou se sont carrément trompés de cible. Ceux qui, avec les derviches tourneurs du « mouvement social », promettaient de nouveaux « pôles de radicalité » semblent aujourd'hui aussi démunis que les autres devant les bouleverse­ments du paysage idéologique et politique.

Certes les nouveaux réactionnaires ne forment pas, ou pas encore, un mouvement structuré et conscient, avec ses manifestes, ses tribuns charismatiques, ses écoles et ses querelles d'école. li ne s'agit pas non plus d'une réédition de l'opération « Nouvelle droite » modèle 1978. 11 n'y a pas de « chef d'orchestre». Ce que l'on perçoit, ce sont plutôt les échos de marteaux sans maîtres pous­sant leur petite musique sans crainte de la cacophonie. Ce basculement, sensible pour beaucoup, résiste aux tentatives de qualifications. « Populisme », « néoconservatisme », « national-républicanisme »... Les mots pour le dire éclairent très imparfai­tement le phénomène, comme ils peinent à rendre compte des sau­tes d'humeur du corps électoral. C'est en réalité une nouvelle réac­tion (au sens premier du mot) qui se met en place et dont les ramifications peuvent être observées dans des canaux aussi divers que les ouvrages de philosophie politique ou morale, les essais, les romans, les bandes dessinées, les slogans publicitaires, les paroles des chansonnettes, et naturellement les cercles, clubs ou fondations où se concertent les fameuses « élites ». C'est pourquoi nous parle­rons ici de « nouveaux réactionnaires », bien que les réactionnaires soient rarement « nouveaux » autrement qu'au sens banal de la relève des générations. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est que l'offensive actuelle se déploie simultanément contre les deux pôles historiques de la culture politique française, qui prônent une société ouverte et pluraliste : la gauche égalitaire et la droite libé­rale. En effet, l'anti-égalitarisme que l'on voit se développer aujour­d'hui chez certains est aussi un nouvel « illibéralisme » qui n'a que peu de points communs avec celui du gauchisme traditionnel. Au fond, la réaction actuelle n'épouse aucun des clivages convenus de la vie politique de ces dernières années.

Tout se passe pourtant comme si on voulait continuer à nous persuader, en dépit de tout, que le débat public a toujours lieu entre libéraux et sociaux-démocrates, voire, au sein de la gauche, entre la « vraie gauche » et les « sociaux-libéraux ». Cet entêtement dans la routine intellectuelle et, disons-le, dans le verbalisme incan­tatoire, est à la fois dérisoire et quelque peu hasardeux. Comme l'est, dans un autre genre, la ritournelle sur les « intellectuels médiatiques» véhiculée par certains organes de presse'. L'affaire est en définitive bien plus grave que cela.

Peut-être allons-nous vers la généralisation de ce que Jürgen Habermas appelle des positions « néoconservatrices». (4) On sait que l'on a baptisé ainsi, de l'autre côté de l'Atlantique, le tropisme de certains démocrates déçus par le manque de fermeté de leur parti, sous Carter en particulier, devant la menace soviétique et la montée du «politiquement  correct ». Beaucoup d'intellectuels juifs, jadis piliers du syndicat ouvrier American Federation of Tabor (AH.), ont rejoint ce courant, pour les mêmes raisons et pour d'autres plus spécifiques (guerre des Six Jours en 1967 ; crise de la vieille alliance des minorités, essentiellement dans les rapports Juifs/Noirs). Des revues comme Commentary (Norman Podhoretz) et The Public sont ainsi passées du libéralisme (au sens américain, c'est-à-dire de gauche) au « néoconservatisme »

3. Voir à ce sujet l'article archétypique de Maurice Maschino, «Les nouveaux réactionnaires», dans Le Monde diplomatique, octobre 2002.

4.Jürgen Habermas, Écrits politiques, Paris, Cerf, 1988. interest (Irving Kristol)

 

Cette évolution a un air de famille avec celle que l'on peut observer en France, y compris en raison du rôle qu'y tiennent des intellectuels juifs issus de la gauche, devenus défenseurs inconditionnels d'Is­raël et désillusionnés de l'anticolonialisme, de l'antiracisme, etc. Dans le même ordre d'idées, on signalera que certains des néocon­servateurs les plus en vue ont été des disciples de Leo Strauss, et que la défense des humanités contre les « nouveaux barbares» de l'école et de l'université de masse est chez eux une détermination très importante, à Princeton comme à Paris.

Mais le climat hexagonal a ses spécificités. C'est le chemi­nement de cette « nouvelle vague» française qu'il s'agit de reconstituer ici, sans diabolisation aucune. D'abord en identifiant les points d'impact de ce courant dans le débat public : ce sera l'objet de la première partie de notre enquête. Les nouveaux réactionnaires se retrouvent d'abord autour d'antipathies communes et d'un goût que l'on croyait passé (sauf chez quelques héritiers de Céline, modèle insurmontable en la matière, et autres folliculaires des groupes extrémistes) pour la provocation, l'insulte, la dénonciation ad hominem et la transgression systématique de tous les tabous. La libido réactionnaire, qui peut ici s'offrir le luxe de reprendre le plus discutable de « 68 » (« Il est interdit d'interdire! »), pousse en effet à brouiller méthodiquement les frontières du « dicible » et du non­dicible. Cherchera-t-on à nous faire encore une fois le coup de « l'anarchisme de droite » ? On sait que cette expression a servi à couvrir les nostalgies autoritaires, lorsqu'elles devaient recourir à la dissimulation (écrivains vichystes et collaborateurs aux lendemains de la Libération). En réalité, nous n'en sommes plus là aujourd'hui. Le désir de réaction se répand désormais au grand jour à travers différents « procès » : celui de Mai 68, celui de la culture de masse, celui des droits de l'homme, celui de l'antiracisme, plus récemment celui de l'islam... Autant de totems et d'intouchables

déboulonnés les uns après les autres par une verve iconoclaste pro­gressivement déculpabilisée. Progressivement, car il s'agit d'une mécanique; chacune de ces «procédures » favorise l'ouverture de la suivante tout en rendant plus acceptables des opinions jugées jusqu'ici intolérables. Le procès de Mai 68 rend ainsi plus aisées les attaques contre l'école et l'université de masse et banalise peu à peu l'expression de points de vue « antijeunes ». De même, le procès de l'antiracisme tourne à la banalisation des discours xénophobes bien au-delà de leurs émetteurs traditionnels, comme le prouve la vague récente d'islamophobie. Au total, les dégâts ne sont pas minces: c'est toute une réflexion ouverte qui se fige soudain dans des passions naguère encore inavouables.

À chacune de ces offensives, beaucoup ont ressenti plus ou moins clairement la gestation d'un mouvement à la fois anti­égalitaire et « illibéral » dont les coordonnées échappaient aux classifications habituelles. Mais personne ne s'est soucié de repérer les généalogies intellectuelles et les passerelles idéologiques qui ont permis ce basculement. Ce sera le second temps de l'enquête.

L'histoire des intellectuels français possède ses invariants. À trop les négliger, on tombe vite dans les inconvénients jumeaux de l'inquisition moralisante ou de la complaisance oublieuse. Au xxe siècle, le sacerdoce intellectuel français a connu deux dogmes rassembleurs, liés aux noms de Maurras et de Marx. Le premier a été durablement délégitimé par ce qui s'est passé entre 1940 et 1944, mais n'a pas cessé pour autant d'exercer une influence sou­terraine. On le vit encore à la fin des années 1970, lorsque le GRECE, plus connu du grand public sous le nom de « Nouvelle droite », entreprit de reconquérir « culturellement » la société fran­çaise à ce type d'idées, sans les présenter comme telles, mais en les traduisant dans un langage acceptable pour un intellectuel de gau­che moyen. Ainsi, la défense de l'inégalité et la recherche de la pureté ethnique passaient-elles par l'affirmation du « droit à la différence » et de celui de vivre et travailler au pays.

On peut en dire autant du marxisme qui a dominé les générations suivantes, même si l'interdit est dans ce cas moins fort. Mais il faut encore ajouter à ces spectres qui hantent notre République des lettres l'évolution, décisive comme elle le fut de l'autre côté de l'Atlantique, de plusieurs catégories, qui possèdent d'ailleurs des interfaces: d'anciens militants de la contre-culture des années 1970, certains intellectuels juifs, certains libéraux repentis... Ceux-là mêmes que Régis Debray a qualifiés « d'êtres hybrides» : « conservateurs révolutionnaires » , « traditionalistes subversifs », «démocrates autoritaires ». (5)

C'est bien sur les ruines de ces courants et dans le lexique de ces oxymores qu'ont grandi les nouveaux réactionnaires d'au­jourd'hui et que se sont construits ces itinéraires insolites que nous découvrons aujourd'hui de Trotski à Carl Schmitt, des «années rock» au culte académique de la langue classique et du latin d'école, du gauchisme chevelu à la croisade contre les fadeurs véné­neuses de la modernité... Mais c'est peut-être en littérature — après tout, nous sommes en France! — que s'illustre le plus clairement ce backlash idéologique, notamment chez des auteurs comme Dan­tec ou Houellebecq auxquels nous réserverons une place de choix dans ce maquis de la nouvelle réaction: celle d'éclaireurs. Place qu'ils assument d'ailleurs crânement et avec un talent indiscutable.

Reste à situer le lieu géométrique de tous ces itinéraires. D'aucuns, échaudés par trop de complots imaginaires, pourraient penser qu'il n'existe pas. Nous sommes d'un avis contraire. Une sensibilité collective, comme celle qui poussait toute une généra­tion en 1950 vers le « progressisme» ou qui animait plus généra­lement tous les « partis intellectuels » qui ont défrayé la chronique depuis Péguy, n'a pas besoin d'être voulue pour exister. Comme on disait dans les fiévreuses années «structuralistes» de notre jeunesse, c'est un « procès sans sujet ». Dire cela, ce n'est pas méconnaître que cette inspiration commune rencontre des inflexions très diffé­rentes, voire des contradictions chez les uns et les autres, mais sou­tenir que quelques convictions simples sont susceptibles de les rassembler.

5. Régis Debray, Pour l'amour à l'art, Paris, Gallimard, 1998, p. 94.

Daniel Lindenberg, Le Rappel à l'ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Seuil, coll. « La république des idées », 2002, 94 p. (ISBN 2-02-055816-5)

Article du monde http://olivier.hammam.free.fr/actualites/documents/reacs/monde.htm

Daniel Lindenberg est l'invité de Thierry Ardisson sur France2

Revue de Presse  http://olivier.hammam.free.fr/actualites/documents/reacs/annexe.htm

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 21:15

 

Porte parole du mouvement “Les indigènes de la République” porteur d'une stratégie nouvelle, et originale de surcroît, le discriminé développant à l'endroit de son « discriminateur » une pensée tout aussi discriminatoire, jusqu'au rejet total, retrouvant ses plumes et son maquillage en bon indigène fier et digne...

A la tête d'un job à plein temps, avec retraite assurée, sur le mode du « s'il en reste qu'une je serai celle-là»...

Sectaire à souhait, pasionaria de ce qu'elle croit être la lutte contre les discriminations à l'encontre des Français issus de la colonisation et/ou de l'immigration...

Réplique exacte, bien qu'inversée dans son excès, d'une certaine Malika Sorel-symbole du modèle français d'intégration - refoulement chez Sorel, reniement chez Bouteldja...

Scaphandrier, ô combien étanche ! Au mépris sournois...

Son mouvement n'est-il pas à l'origine du terme « souchiens » pour désigner les français de souche ? Terme infamant à peine voilé... celui-là, puisqu'il ne faut pas beaucoup d'imagination pour penser à l'orthographe : sous-chiens...

Houria Bouteldja ne doute de rien. Jamais !france-societe-racisme-anti-francais-mehouria-bouteldja.jpg

Son langage au style incantatoire trahit une violence émotionnelle rare ; clos, fermé sur lui-même, ce langage qui n'espère plus rien, semble s'orienter vers un point de rupture et de non-retour ; s'adressant le plus souvent à ses militants seuls, son expression est symptomatique de l'impuissance des Indigènes de la République (MER) quand il s'agit de communiquer une véritable idée, de faire une proposition, de chercher des appuis, des partenaires, de fédérer... pour sortir de l'isolement et provoquer l'écoute, la compréhension et la compassion.

Dépourvue le plus souvent d'humour et d'ironie, ne manquant jamais de conspuer le mouvement « Ni putes ni soumises» dont on pourra pourtant difficilement nier que l'engagement de sa fondatrice Fadela Amara aura demandé, avant sa médiatisation, et alors qu'elle oeuvrait quasiment seule, davantage de courage que celui qui consiste à se répandre dans les médias pour, à l'endroit de tout ce qui de près ou de loin ressemble à un petit français blanc, qualifier ce dernier, et sans sourciller, d'individu foncièrement raciste ; accusation qui, soit dit en passant, est à la portée de n'importe quel imbécile...

Si condamner les émeutiers avec des "C'est pas bien de brûler des voitures" n'a jamais dissuadé qui que ce soit de les brûler...

Sermonner les gens avec des "C'est pas bien d’être raciste" n'a jamais empêché qui que ce soit de s'y complaire, et plus encore lorsque ce "racisme" n'est qu'un cache misère soit intellectuel, soit politique, autour de questions que l'on ne posera pas faute de pouvoir en soupçonner même les réponses, sans oublier les cas où l'intelligence fait cruellement défaut, et les cyniques qui n'ont aucun intérêt particulier à ce que les bonnes questions soient posées faute de volonté ou de possibilité d'y répondre efficacement...

Car, si tout est dans l'exécution, quand on ne peut plus agir, notamment, sur le plan social, une fois que l'on a déserté le terrain économique et financier sans lequel aucune action digne de ce nom n'est possible, et que l'on est tout nus...

Vers qui et vers quoi peut-on alors se tourner ?

L'anti-racisme ne peut être qu'un point de départ et sûrement pas un point d'arrivée. Dans le cas contraire, ce sera un échec. Et d'ailleurs : c'est un échec I

 

 

 

 

 

Lors d'un passage à l'émission « Chez F.O.G » sur la 5 en février 2009, Houria Bouteldja affirme que son animateur, France-Olivier Giesbert occupe dans l'audiovisuel la place qui est la sienne parce qu'il est blanc... et seulement parce qu'il est blanc.

Et Harry Roselmack présentateur du J.T. sur TF1, parce qu'il est noir, peut-être ?!

Et d'aucuns de répondre oui, au sujet de ce dernier.

Affirmation à propos de Giesbert qui ferait pouffer de rire n'importe quel étudiant en sciences humaines, et pleurer de rage notre regretté Pierre Bourdieu.

 

Époustouflant ce raccourci analytique ! Rien de surprenant donc que Houria Bouteldja ne doute jamais d'elle-même puisqu'elle semble tout ignorer du système qui a fait et emploie un France-Olivier Giesbert, nain journalistique et intellectuel s'il en est — et il y en a !

La preuve !

Car, si on oublie la statistique et ses lois - de probabilités entre autres (les blancs étant l'ethnie, de très loin, majoritaire en France) -, qui pourtant, à elles seules, apportent déjà une première tentative d'explication...

Giesbert n'appartient-il pas à une classe dont 99,99% des blancs sont exclus : classe médiatico-joumalistico-intellectualo (mais pas trop, faute d'aptitudes) -politico-mondaine ?!

Résidus de vieilles théories datant de la période qui précède la décolonisation, les pseudo­analyses de Houria Bouteldja ?!

Période durant laquelle il était communément admis que l'homme blanc n'avait qu'une seule vocation : humilier et exploiter l'homme noir ; alors qu'aujourd'hui, on ne compte plus les hommes de couleur capables d'humilier et d'exploiter n'importe quel homme - de la même couleur de préférence -, puisqu'il est maintenant bien établi qu'il n'y a pas de meilleur bourreau qu'une ancienne victime - en effet, cette dernière connaît mieux que quiconque son mode opératoire...

Et pas plus bête qu'un imbécile qui se croit guérit de sa bêtise ; car on ne guérit jamais ; c'est la maladie qui vous oublie un temps avant de revenir à la charge, plus déterminée encore car...

Est-il nécessaire de rappeler que toutes les sociétés, toutes les cultures, toutes les nations, sur tous les continents et de tout temps, rencontrent un jour, au cours de leur longue histoire, au

choix : l'homophobie, la xénophobie, le racisme, le machisme, l'antisémitisme, le sexisme, la

discrimination, l'injustice, et ce à des degrés divers ?

Tout en s'empressant de préciser que toutes ces tentations dangereuses et condamnables sont moins à déplorer ici, en France et en Europe que partout ailleurs dans le monde ; et en premier lieu au Maghreb et en Afrique noire : doit-on mentionner les massacres interethniques sans nombre dans cette région du monde?! Et en Algérie, le sexisme jusqu'à l'assassinat des femmes qui refusent de porter le voile ?!

 

Le racisme en France ne fait pas de la France un pays raciste, tout comme l'antisémitisme des banlieues ne fait pas... de ses habitants, dans leur ensemble, et par ricochet ou par prolongement... de la France un pays antisémite ; pas plus que le sexisme dénoncé par le mouvement « Ni putes ni soumises » auprès des français issue de l'immigration arabo-musulmane ne ferait d'eux tous et sans exceptions, des barbares.

Plus Houria Boudeldja s'exprime, plus l'on est tentés de penser que son mouvement serait bien incapable de porter et de hisser qui que ce soit jusqu'à la plénitude de son potentiel d'être humain, sinon dans le ressentiment, l'impuissance et pour finir, la haine de l'autre ; et plus encore lorsque l'on ne trouve plus personne pour vous soutenir dans l'affirmation victimaire à souhait, réitérée sans fin —et sans doute jusqu'à la propre nausée de son réitérateur-, que l'on n'est qu'un bouc-émissaire de plus dans le long calvaire qui accompagne inévitablement l'histoire des peuples colonisés venus faire un tour chez leur colonisateur, une fois ce dernier rentré au bercail après un siècle et demi de pérégrinations décidément infâmes et haïssables...

Nul doute, Houria Bouteldja prendra sa retraite... Indigène de la République et sûre d'elle-même : en d'autres termes, sûre de son ignorance tragique et de son absence totale de don pour la vie qui aurait pu être la sienne.

Car, notre premier devoir n'est-il pas envers soi-même ?! Réussite à transmettre ; exemple et espoir pour tout un chacun, et plus encore, à l'endroit de ceux qui seraient à juste titre tentés de penser (il n'est pas ici question de nier les discriminations qui touchent les Français issus de l'immigration arabo-musulmane) que tout est fait pour qu'ils échouent pour, à notre tour, les aider à accomplir ce à quoi ils se destinent, ambitieux et confiants ?!

Il ne serait pas surprenant qu'un jour, tout comme aux USA avec Obama, un français issu de l'immigration arabo-musulmane, et qui n'aura pas consacré une bonne partie de sa vie à se poser la question de savoir si la France est un pays porteur de tous les défauts, de tous les maux, de toutes les tares et de tous les crimes dont l'humanité est capable, parvienne à la fonction suprême : celle de Président de la République Française.

Et pour sûr, cette personne-là, pour peu que ce soit une femme, jamais ne portera le nom de

Boudeljda car, nul ne saurait être épargné par ce proverbe, remanié pour l'occasion : on ne fait

pas seulement... mais aussi... son lit comme on se couche...

Et celui qui, pour l'heure, nous occupe porte le nom de « ressentiment lâche et paresseux; un rien routinier, automate et ventriloque» mais insidieux aussi, tout comme ce poison qu'il

déposera au fond de l'âme de quiconque cultivera ce ressentiment jusqu'à l'impuissance, le gâchis et le dégoût de soi face à son propre échec cuisant...

Sous un soleil de plomb, même continental, et sous un climat pourtant... encore tempéré.

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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 19:08

linkCHAPITRE II. De la philosophie. Madame de STAEL

 

La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes les autres après elle. Il faut qu'on ait appris à concevoir la vie passivement, à supporter que son cours soit uniforme, à suppléer à tout par la pensée, à voir en elle les seuls événements qui ne dépendent ni du sort, ni des hommes.

Lorsqu'on s'est dit qu'il est impossible d'obtenir le bonheur, on est plus près d'atteindre à quelque chose qui lui ressemble, comme les hommes dérangés dans leur fortune ne se retrouvent à l'aise que lorsqu'ils se sont avoué qu'ils étaient ruinés. Quand on a fait le sacrifice de ses espérances, tout ce qui revient â compte d'elles est un bien imprévu, dont aucun genre de crainte n'a précédé la possession. Il est une multitude de puissances partielles qui ne dérivent point d'une même source, mais offrent des plaisirs épars à. l'homme dont l'âme paisible est disposée à les goûter ; une grande passion, au contraire, les absorbe tous ; elle ne permet pas seulement de savoir qu'ils existent.

Il n'y a plus de fleurs dans ce parterre qu'elle a parcouru; son amant n'y peut voir que la trace de ses pas. L'ambitieux, en apercevant ces hameaux entourés de tous les dons de la nature, demande si le gouverneur de ce canton a beaucoup de crédit, ou si les paysans qui l'habitent peuvent élire un député. Aux yeux de l'homme passionné, les objets extérieurs ne représentent qu'une idée, parce qu'ils ne sont jugés que par un seul sentiment.

Le philosophe, par, un grand acte de courage, ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et séparément.

Ce qui conduirait surtout à penser que la vie est un voyage, c'est que rien n'y semble ordonné comme un séjour.

Voulez-vous attacher votre existence à l'empire absolu d'une idée ou d'un sentiment : tout est obstacle, tout est malheur à chaque pas.

Voulez-vous laisser aller la vie au gré du vent qui lui fait doucement parcourir des situations diverses ; voulez-vous du plaisir pour chaque jour sans le faire concourir à l'ensemble du bonheur de toute la destinée : vous le pouvez facilement; et lorsque aucun des événements de la vie n'est précédé par de brillants désirs, ni suivi d'amers regrets, l'on trouve une part suffisante de félicité dans ces jouissances isolées que le hasard dispense sans but.

S'il n'était dans l'existence de l'homme qu'une seule époque, la jeunesse, peut-être pourrait-on la vouer aux grandes chances des passions ; mais à l'instant où la vieillesse commande une nouvelle manière d'exister, le philosophe seul sait supporter cette transition sans douleur.

Si nos facultés, si nos désirs, qui naissent de nos facultés, étaient toujours d'accord avec notre destinée, à tous les âges on pourrait goûter quelque bonheur ; mais un coup simultané ne porte pas également atteinte à nos facultés et à nos désirs. Le temps dégrade souvent notre destinée avant d'avoir affaibli nos facultés, affaiblit nos facultés avant d'avoir amorti nos désirs. L'activité de l'âme survit aux moyens de l'exercer; les désirs, à la perte des biens dont ils inspirent le besoin. La douleur de la destruction se fait sentir avec toute la force de l'existence; c'est assister soi-même à ses funérailles, et, violemment attaché à ce triste et long spectacle, renouveler le supplice de Mézence, lier ensemble la mort et la vie.

Quand la philosophie s'empare de l'âme, elle commence, sans doute, par lui faire mettre beaucoup moins de prix à ce qu'elle possède et à ce qu'elle espère. Les passions rehaussent beaucoup plus toutes les valeurs; mais quand ce tarif de modération est fixé, il subsiste pour tous les âges ; chaque moment se suffit à lui-même, une époque n'anticipe point sur l'autre ; jamais les orages des passions ne les confondent ni ne les précipitent. Les années, et tout ce qu'elles amènent avec elles, se succèdent tranquillement suivant l’intention de la nature, et l'homme participe au calme de l'ordre universel.

Je l'ai dit, celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses résolutions, peut entrer dans la carrière des passions : il peut y abandonner sa vie, s'il se sent capable de la terminer alors que la foudre aura renversé l'objet de tous ses efforts et de tous ses voeux : mais comme je ne sais quel instinct, qui appartient plus, je crois, à la nature physique qu'au sentiment moral, force souvent à conserver des jours dont tous les instants sont une nouvelle douleur, peut-on courir les hasards, presque certains, d'un malheur qui fera détester l'existence, et d'une disposition de l'âme qui inspirera la crainte de l'anéantir? Non que dans cette situation la vie ait encore quelques charmes, mais parce qu'il faut rassembler dans un même moment tous les motifs de sa douleur pour lutter contre l'indivisible pensée de la mort; parce que le malheur se répand sur l'étendue des jours, tandis que la terreur qu'inspire le suicide se concentre en entier dans un instant , et que pour se tuer il faudrait embrasser le tableau de ses infortunes comme le spectacle de sa fin, à l'aide de l'intensité d'un seul sentiment et d'une seule idée.

Rien cependant n'inspire autant d'horreur que la possibilité d'exister, uniquement parce qu'on ne sait pas mourir ; et comme c'est le sort qui peut attendre toutes les grandes passions, un tel objet d'effroi suffit pour faire aimer cette puissance de philosophie qui soutient toujours l'homme au niveau de la vie, sans l'y trop attacher, mais sans la lui faire haïr.

La philosophie n'est pas de l'insensibilité; quoiqu'elle diminue l'atteinte des vives douleurs, il faut une grande force d'âme et d'esprit pour arriver à cette philosophie dont je vante ici les secours ; et l'insensibilité est l'habitude du caractère, non le résultat d'un triomphe. La philosophie se sent de son origine. Comme elle naît toujours de la profondeur de la réflexion, et qu'elle est souvent inspirée par le besoin de résister à ses passions, elle suppose des qualités supérieures, et donne une jouissance de ses propres facultés tout à fait inconnue à l'homme insensible ; le monde lui convient mieux qu'au philosophe; il ne craint pas que l'agitation de la société trouble la paix dont il aime à jouir de lui-même dans la retraite.

La satisfaction que donne la possession de soi, acquise par la méditation , ne ressemble point aux plaisirs de l'homme personnel; il a besoin des autres, il est exigeant, il souffre impatiemment tout ce qui le blesse, il est dominé par son égoïsme; et si ce sentiment pouvait avoir de l'énergie, il aurait tous les caractères d'une grande passion : mais le bonheur que trouve un philosophe dans la possession de soi, est de tous les sentiments, au contraire, celui qui rend le plus indépendant.

Par une sorte d'abstraction, dont la jouissance est cependant réelle, on s'élève à quelque distance de soi-même pour se regarder penser et vivre; et comme on ne veut dominer aucun événement, on les considère tous comme des modifications de notre être, qui exercent ses facultés et hâtent de diverses manières l'action de sa perfectibilité. Ce n'est plus vis-à-vis du sort, mais de sa conscience qu'on se place, et, renonçant à toute influence sur le destin et sur les hommes; on se complaît d'autant plus dans l'action du pouvoir qu'on s'est réservé, dans l'empire de soi-même, et l'on fait chaque jour avec bonheur quelque changement ou quelque découverte dans la seule propriété sur la­quelle on se croie des droits et de l'influence

 

Il faut de la solitude à ce genre d'occupation, et s'il est vrai que la Solitude soit un moyen de jouissance pour le philosophe; c'est lui qui est l'homme heureux.

Non-seulement vivre seul est le  meilleur de tous les états, parce que c'est le plus indépendant, mais encore la satisfaction qu'on y trouve est la pierre de touche du bonheur; sa source est si intime, qu'alors qu'on le possède réellement, la réflexion rapproche toujours plus de la certitude de l'éprouver.

 

La solitude est, pour les âmes agitées par dé grandes passions, une situation très-dangereuse. Ce repas auquel la nature nous appelle, qui semble la destination immédiate de l'homme; ce repos dont la jouissance parait devoir précéder le besoin même de la société, et devenir plus nécessaire encore après qu'on a longtemps vécu au milieu d'elle; ce repos est un tourment pour l'homme dominé par une grande passion. En effet, le calme, n'existant  qu'autour de lui contraste avec son à agitation intérieure et en accroit là douleur. C'est par la distraction qu'il faut d'abord essayer une grande passion; il ne faut pas commencer la lutte par un combat corps à corps, et avant de se hasarder à vivre seul, il faut avoir déjà agi sur soi-même. Les caractères passionnés, loin de redouter la solitude, la désirent; mais cela même est une preuve qu'elle nourrit leur passion, loin de la détruire. L'Ame, troublée par les sentiments qui l'oppressent, se persuade qu'elle soulagera sa peine en s'en occupant davantage; les premiers instants où le cœur s'abandonne à la rêverie sont pleins de charmes, mais bientôt cette jouissance lé consume. L'imagination qui est restée la même, quoiqu'on ait éloigné d'elle ce qui semblait l'enflammer, pousse à l’extrême toutes les chances de l'inquiétude ; dans son isolement elle s'entoure de chimères; l'imagination, dans le silence et la retraite, n'étant frappée par rien de réel, donne une même importance à tout ce qu'elle invente. Elle veut se mimer dù présent, et elle se livre à l'avenir bien plus propre à l'agiter, bien plus conforme à sa nature. L'idée qui la domine, laissée stationnaire par les événements, se diversifie de mille manières par le travail de la pensée; la tête s'enflamme, et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude finit par effrayer l'homme malheureux; il croit à l'éternité de la douleur qu'il épreuve. La paix qui l'environne semble insulter au tumulte de son "âme" ; l'uniformité des jours ne lui présente aucun changement même dans la peine. La violence d'un tel malheur au sein de la retraite est une nouvelle preuve de la funeste influence des passions; elles éloignent de tout ce qui est simple et facile, et quoiqu'elles prennent leur source dans la nature de l'homme, elles s'opposent sans cesse à sa véritable destination.

La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe. C'est au milieu du monde que souvent ses réflexions, ses résolutions l'abandonnent, que les idées générales les plus arrêtées cèdent aux impressions particulières; c'est là que le gouvernement de soi exige une main plus assurée : mais dans la retraite, le philosophe n'a de rapports qu'avec le séjour champêtre qui l'environne, et son lime est parfaitement d'accord avec les douces sensations que ce séjour inspire; elle s'en aide pour penser et vivre. Comme il est rare d'arriver à la philosophie sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables aux chimères de la jeunesse, l'âme, qui pour jamais y renonces compose son bonheur d'une sorte de mélancolie qui a plus de charme qu'on ne pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les incidents de la campagne sont tellement analogues à cette disposition morale, qu'on serait tenté de croire que la Providence a voulu qu'elle devint celle de tous les hommes, et que tout concourût à la leur inspirer, lorsqu'ils atteignent l'époque où l'âme se lasse de travailler à son propre sort, se fatigue même de l'espérance, et n'ambitionne plus que l'absence de la peine. Toute la nature semble se prêter aux sentiments qu'ils éprouvent alors. Le bruit du vent, l'éclat des orages, le soir de l'été, les frimas de l'hiver; ces mouvements, ces tableaux opposés, produisent des impressions pareilles, et font naître dans l'âme cette douce mélancolie, vrai sentiment de l'homme, résultat de sa destinée, seule situation du cœur qui laisse à la méditation toute son action et toute sa force.

 

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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 10:17

par Guillaume Erner
du lundi au vendredi de 10h à 11h

l'émission du lundi 28 novembre 2011       link

 

  http://www.franceinter.fr/emission-service-public-retraite-moi-bien-la-retraite-pratique-en-partenariat-avec-capital

Reportage de Dorothée Barba

"Les retraités dépanneurs" :

Ils interviennent pour tous travaux de dépannage en plomberie, électricité, électro-ménager. La seule différence avec leurs concurrents, c'est qu'ils sont retraités !
Dorothée Barba a suivi Honorin, 78 ans, fondateur de l'association des "Retraités Dépanneurs". Si Honorin travaille encore à son âge, c'est pour tuer l'ennui, mais surtout parce que sa maigre retraite ne lui suffit pas.
Pour contacter les retraités dépanneurs : 06 07 99 66 03
Petites annonces de seniors en recherche d'activité :

http://www.seniorsavotreservice.com/

Jean-Emmanuel Combes retraite.jpg

Auteur de « Pour que votre retraite soit un succès », ed. Manitoba-Belles Lettres, ancien dirigeant du cabinet d’audit Pricewaterhouse Coopers

Serge Guerin  

auteur de "La nouvelle société des séniors "

seniors.jpg
éditeur : Michalon
parution : 2011
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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 19:09

Colombe Schneck fête le Livre sur France Inter dans son émission "Les liaisons heureuses" et bafouille comme d'habitude. Curieux titre en effet quand on sait depuis qu'elle chronique sur Inter, que l'animatrice est incapable de faire la moindre liaison et avale toutes ses phrases dans une bouillie inaudible !
Quant à l'indéboulonnable Muriel Perez (de la bande à Chérèze,Djubaka et consors) elle assène ses nanards du jour ("Rover" Aqualastlabel: Cinq 7 parution : 2011 et "De la Soul Ring Ring Ring" label: Tommy Boy) deux inepties anglosaxonnes dont elle a le secret. 

A part cela que du bonheur grâce à Jérôme Garcin, Paula Jacques et Arthur Dreyfus.
http://www.franceinter.fr/emission-les-liaisons-heureuses-radio-france-fete-le-livre-avec-trois-ecrivains-producteurs-de-franc
EXTRAITS :
"J'ai pleuré ce matin là sur l'ami disparu mais aussi sur ma propre jeunesse, sur l'époque si lointaine mais décu sur le monde réel,j'ai demandé asile au royaume du papier, réfugié dans les livres.Ils ont été mes meilleurs alliés, mes compagnons de route,mes directeurs de conscience. Aujourd'hui encore j'éprouve à leur égard une gratitude,qui n'a pas de prix, au frères sans double et aux fils sans père, ils ont donné d'innombrables modèles de substitution." Jérôme GARCIN
"Qu'est-ce qui se passe quand on court après des êtres qui vous ont été enlevés,et qu'on cherche à ce qu'ils soient toujours présents et seule la littérature pouvait m'offrir ce privilège inouï de ramener les disparus en tout cas d'en avoir l'illusion et en même temps d'avoir le sentiment que la littérature était aussi ce qui me permettait d'avoir moins peur pour les vivants.Parce que c'est cela le problème des chocs qu'on éprouve très tôt, c'est qu'on a immédiatement peur pour ceux qu'on aime et qui vivent et évidemment on a déjà l'effroi qu'ils pourraient disparaître." Jérôme GARCIN         

Le Papillon
Naître avec le printemps, mourir avec les roses
Sur l'aile du zéphyr nager dans un ciel pur
Balancer sur le sein des fleurs à peine écloses
S'ennivrer de parfum de lumière et d'azur.
Secouant jeune encore la poudre de ses ailes
S'envoler comme un souffle aux voûtes éternelles
Voilà du papillon le destin enchanté
Il ressemble au désir qui jamais ne se pose
Et sans se satisfaire effleurant toute chose
Retourne enfin au ciel toucher la volupté.
Alphonse de Lamartine
Ce poème est peut-être précieux et pompier mais il est joli. Rencontrer d'abord quelqu'un par les mots en projetant ses fantasmes et ses rêves, avant de le rencontrer par la voix, c'est le miracle d'Internet.
Les choses sont évanescentes et n'existent plus au moment où on en parle déjà comme l'amour et la poésie:  
"Le livre de la vie est le livre suprême
qu'on ne peut ni rouvrir ni fermer à son choix,
le passage attachant ne s'y lit pas deux fois,
mais le feuillet fatal se tourne de lui même
on voudrait revenir à la page où l'on aime
mais la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts".
Alphonse de Lamartine

La définition de la "stendhalie" par Julien Gracq est à l'image de la littérature qui un jour change votre vie.
"Si je pousse la porte d'un livre de Beyle, j'entre en stendhalie comme je rejoindrais une maison de vacances, le souci tombe des épaules, la nécessité se met en congé, le poids du monde s'allège, tout est différent, la saveur de l'air,la ligne du paysage, la légèreté de vivre le salut même, l'abord des gens. Chacun le sait tout grand romancier crée un monde. Stendhal lui,fait à la fois plus et moins,il fonde à l'écart pour ses vrais lecteurs,une seconde patrie habitable,un ermitage supendu hors du temps, non vraiment situé,non vraiment daté,un refuge fait pour les dimanches de la vie,où l'air est plus sec, plus tonifiant,où la vie coule plus désinvolte et plus fraîche, un éden des passions en liberté, irrigué par le bonheur de vivre ou rien en définitive ne peut se passer très mal,où l'amour renaît de ses cendres, où même le malhuer vrai se tranforme en regret souriant"  Extrait de "En lisant en écrivant" de Julien GRACQ (José Corti)
               
Mes livres préférés d'Arthur Dreyfus:

"Le livre de ma mère" d'Albert Cohen, Hervé Guibert, Tony Duvert et le poète belge William Cliff. C'est un Villon moderne qui a écrit une autobiographie en vers et représente une poésie vraiment nouvelle avec des vers à 15 pieds qui sont un peu bancaux, mais  qui a toute sa place aujourd'hui. Il ne cherche pas à écrire "bien" tout comme Guibert mais à retranscrire la vie telle qu'il la ressent.
 

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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 18:17

 
La pensée moderne de Teilhard de Chardin
"Les Racines du Ciel"de Frédéric LENOIR -France Culture - 21 novembre 2011transcription par Patrick Y Chevrel

Invité : Jacques MASUREL a fait une carrière dans l'industrie en France, au Japon, en Suisse, et aussi Vice Président de l'Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin et auteur de plusieurs ouvrages dont "Teilhard de Chardin visionnaire d'un monde nouveau " avec André Danzin  (Ed. du Rocher 2005) Association "Sauvons le Climat"
QUI ETAIT TEILHARD DE CHARDIN ?
Il est né en Auvergne tout près de Clermont Ferrand le 1 Mai 1881 dans une gentilhommière d'où la vue plonge sur Clermont Ferrand qu'il a grandi.Son père Emmanuel Teilhard était le père de toute une ribambelle d'enfants, c'est intéressant de le signaler car son fils tenait un peu de lui, c'est un géant 1,95 de haut, un érudit,passionné de la nature qui se faisait un devoir de former, à travers de longues promenades dans la nature,sa nombreuse descendance.
Ce qui est amusant c'est que la mère de Pierre Teilhard de Chardin, née Berthe Dompierre d'Ornoy est en fait l'arrière petite fille de Marie Harouet qui fut la soeur de Voltaire.
Quand on sait que cette sainte femme se rendait tous les jours à pied à la messe,et faisait quelques kilomètres pour se rendre à l'église, on peut se demander si notre bon vieux Voltaire ne se retournait pas dans sa tombe.
QUELLE A ETE SA FORMATION ?
Il a eu une formation tout à fait classique pour l'époque, il a été formé chez les Jésuites, et de là a fait un séminaire jésuite.
Sa formation scientifique il l'a acquise chez les jésuites pour une bonne part. Son premier poste a été d'être nommé au Caire comme professeur de physique chimie de là il est rentré en France,il a suivi des Cours au Collège de France et a terminé ensuite sa formation philosophique et théologique pour son noviciat à Hasting car à l'époque les Jésuites étaient interdits en France.
SA CARRIERE DE JESUITE
Très vite il a été envoyé, compte tenu de ses compétences, en mission en Chine pour aider un jésuite paléonthologue.Ce séjour a été extrêmement productif puisqu'il a aidé à découvrir sinon à authentifier le sinanthrope.Il a pris contact là avec toute la communauté scientifique qui vivait à Pékin,et il a réellement fait encore un grand pas en avant dans ses connaissances.C'est là qu'il s'est passionné sur la géologie, l'histoire de la Terre. D'ailleurs Teilhard, c'est venu un petit peu plus tard,a été le premier géologue qui a dressé une carte géologique complète de la Chine.
Une parenthèse, aujourd'hui Teilhard en tant que scientifique est nettement plus connu en Chine qu'en France c'est assez pardoxal puisque tous les paléonthologues ont comme ancêtre commun, si on peut dire,Pierre Teilhard de Chardin.Il est donc très connu et réputé en Chine.
QU'A-T-IL DÉVELOPPÉ COMME PENSÉE PHILOSOPHIQUE ET THÉOLOGIQUE ?
Là on rentre complètement dans le développement de sa pensée. Sa découverte  s'appuie sur sa vision de l'évolution issue de Darwin pour une part, de Bergson et surtout de son expérience scientifique de sa découverte de l'évolution à travers les fossiles qu'il a ramassés de ci de là et depuis sa plus tendre enfance. Toute sa pensée a été d'essayer de rapprocher cette vision scientifique, pour laquelle il n'avait aucun doute, et la pensée religieuse, ce qui lui a valu d'avoir très vite des problèmes assez sérieux avec son ordre et plus exactement avec l'Eglise, on ne sait pas trop comment mais enfin vers les années 20, il a écrit un papier sur le paradis terrestre remettant en cause complètement cette notion de paradis terrestre. C'est un document je crois qu'il avait rédigé sur le coin d'une table et qu'il avait envoyé à un de ses amis jésuite,et on ne sait pas comment, ça n'est toujours pas expliqué,comment ce document est arrivé à Rome et ça a été le début de ses ennuis. Une précision là dessus, Teilhard n'a jamais été mis à l'Index, il y a simplement eu un "Monitum" c'est à dire au fond un avertissement de prudence qui a été édité par le Vatican,mais après la mort de Teilhard quand le Père de Lubac a produit un ouvrage de présentation et de défense de l'oeuvre de Teilhard. 
AU FOND IL A CHERCHE A RECONCILIER LA SCIENCE ET LA FOI
Exactement il a essayé de réconcilier ses deux convictions, car au fond c'était un grand chrétien malgré ses petits problèmes avec l'Institution,et un grand scientifique.Ses oeuvres scientifiques représentent deux fois plus d'espace que ses oeuvres théologiques et elles sont encore aujourd'hui au Muséeum d'Histoire Naturelle et c'ets assez considérable.
Pour lui il fallait absolument rapprocher cette vision de l'évolution de la conception religieuse qu'il avait.Tout ets parti de là et en fait, l'origine profonde de sa pensée est venue dans les tranchées de la Guerre de 14. Il avait été mobilisé, non pas comme soldat de par son statut de jésuite,mais comme brancardier où il a eu d'ailleurs une conduite remarquable, il a eu la croix de Guerre à titre de brancardier, ce qui était tout à fait exceptionnel.
 Et en fait il a afûté toutes ses pensées qui germaient déjà depuis pas mal de temps dans les tranchées au son du canon.Cette vision des masses qui se jetaient les unes contre les autres,quelque part l'a marqué et je crois que beaucoup d'idées sont venues à ce moment là.
 QUELLE EST CETTE PENSEE DE TEILHARD DE CHARDIN ?
 La convergence entre l'évolution et la religion.C'est la ligne de la religion qui devait bouger et ce que disait le catéchisme sur l'évolution de l'homme et de la vie.
Pas tout à fait, ce qui lui a semblé fondamental c'était de découvrir un sens à l'évolution et de dire dans quelle mesure en comprenant ce mécanisme de l'évolution,il pouvait éclairer la religion ou disonslui  donner un autre éclairage.
Il était à l'opposé des créationnistes aujourd'hui,à une époque où l'on croyait encore que le monde avait été créé il y a 6000 ans et qu'Adam et Eve avaient vécu sur terre etc..Il fait partie de ces premiers savants et théologiens chrétiens qui ont remis en cause tout ce discours fondamentaliste qui lisait la Bible à la Lettre.
 Ce qui l'a marqué c'est d'avoir découvert cette continuité qu'il y avait entre le Big Bang ( la notion apparût à la fin de sa vie) et  aujourd"hui et au fond de constater que tout au long de l'existence de l'Univers de 14 milliards d'années celui-ci a évolué dans un sens bien précis, ce sens est marqué par une montée de complexité.
 je crois que cette idée de croissance de la complexité dans l'Univers,c'est réellement l'idée fondamentale qu'a apportée Teilhard.
C'EST UNE IDEE REPRISE AUJOURD'HUI PAR TOUS LES SCIENTIFIQUES
 Trin Van THUAN astrophysicien américain qui s'émerveille de la croissance de cette complexité qui montre que tout part des étoiles pour arriver au cerveau humain, il y a cet extraordinaire mouvement de l'évolution. Et Teilhard est le premier a dire qu'il y  un sens à cette complexité initié par bergson avec l'évolution créatrice mais lui est allé beaucoup plus loin. C'ets Teilhard qui a érigé cette notion de complexité en système.
Etant paléonthologue, il est parti du vivant où l'évolution se voyait assez bien à travers les différents philomes et il s'est dit, ce raisonnement ne s'applique-t-il pas depuis le Big Bang et en fait il s'applique parfaitement.Si vous prenez un atome, c'est pas tout a fait évident: comment l'atome est-il sorti de la soupe originelle en quelques minutes d'ailleurs, pourquoi ces électrons tournent autour, pourquoi il y a des quartz et ces noyaux ? Puis cette évolution est passée aux molécules et enfin aux cellules vivantes et c'ets là où teilhard avait commencé au fond et il a extrapolé sa vision de paléonthologue à l'ensemble de l'Univers et là on rejoint Trin Van Thuan et beaucoup de scientifiques.  Il n'a pas seulement cherché à écrire une histoire de l'Univers et de la Vie,il veut montrer qu'il y a une sorte de finalité à l'oeuvre dans la Nature.
PARLER DE FINALITE A L'OEUVRE DANS LA NATURE C'EST UN LANGAGE PHILOSOPHIQUE
Quad il dit il y a un point oméga qui attire la création vers lui, alors là on n'est pas du tout dans le domaine scientifique.
Le Teilhard avec la casquette scientifique,sa gabardine et son petit marteau qui va taper dans les rochers, s'arrête en disant : "Manifestement il y a une évolution qui va dans un sens donné."
C'est l'autre Teilhard, le théologien qui extrapole et essaye de faire le lien. 17'00  
Ce qui touche chez Teilhard de Chardin c'est sa sincérité, celle d'un homme qui a une foi extrêmement profonde, qui ne doute jamais mais qui néanmoins ne rejette pas d'un revers de la main les vérités scientifiques qu'il a pratiquées et qui cherche à établir un pont entre ces deux certitudes ouvertes et en évolution en accord avec sa pensée.
Il y a peut-être une puissance maîtresse et souveraine qui dirige cette évolution et c'est étonnant que l'Eglise ait empêché la publication de ses ouvrages de son vivant et qu'elle l'ait envoyé à l'autre bout dela terre pour trop développer ses idées en public.
Ce sont pourtant ces genres de personnes qui permettent à la religion de rester crédible.On était encore dans la lutte de l'"Eglise contre les idées modernes issue de Pie IX et cela a duré jusqu'à Vatican II qui a été profondément inspiré d'ailleurs par les idées de Teilhard.   
 Lecture de "Science et Christ" où il explique cette idée qu'il a de cette évolution dirigée par une finalité. Il ne dit jamais Dieu mais on entend bien qu'il y a une puissance intelligente qui fait se mouvoir la matière vers quelque chose de plus en plus complexe.
 " Il existe se propageant à contre courant à travers l'antropie une dérive cosmique de la matière vers des états d'arrangements de plus en plus centraux compliqués, ceux-ci en direction d'un troisième infini, infini de complexité aussi réel que l'infini et l'immense. Laissée assez longtemps à elle même sous le jeu universel et prolongé des chances, la matière manifeste la propriété de s'arranger en groupements de plus en plus complexes et en même temps de plus en plus sous tendus de conscience. La vie ne se diversifie pas au hasard en tous sens mais laisse voir un direction absolue de marche vers des valeurs de consciences croissantes. Sur cet axe principal, l'homme est le terme le plus avancé que nous connaissions. Si l'Univers a réuissi l'invraissemblable travail de faire naître la pensée humaine au sein d'un réseau qui nous paraît inimaginable de hasards et de mauvaises chances,c'est qu'il est au fond de lui même dirigé par une puissance souverainement maîtresse des éléments qu'il compose."
 Il pense donc au coeur de sa pensée qu'il y a une intelligence, intention pourrait-on dire, qui est à l'oeuvre dans tout processus d'évolution qui doit conduire jusqu'à l'homme.
 Teilhard a tenté d'expliquer sa pensée tout en restant dans le domaine de la philosophie.
Pour lui la conséquence est une montée de complexité. ce type complexité d'où vient-elle ?
Elle vient de l'assemblage d'éléments qui ont été faits à l'échelon de complexité inférieur. Il y a des atomes qui se sont assemblés entre eux créant des molécules qui s'assemblent et font des produits de plus en plus complexes et donc comme le dit la citation, il y a une tendance intrinsèque à la matière à s'assembler. Alors comment cela se passe-t-il ?
L'explication qu'il a donnée devient de plus en plus crédible car à son époque elle était réellement un peu éthérée, disons osée, c'est cette notion d'esprit matière autrement dit, il en vient à dire, il n'y a pas une dualité absolue entre la matière et l'esprit; la matière en quelque sorte sous-tend une certaine dose d'esprit.cela peut paraître à son époque un peu osé et fantaisiste,en fait ça l'est de moins en moins aujourd'hui.
 Aujourd'hui il y a les théories de l'information: on se rend compte que information, matière et énergie,sont les 3 éléments qui sont au coeur réellement de la matière. La notion de logiciel était floue à son époque. L'autre aspect porte sur les théories quantiques, aujourd'hui ondes ou corpuscules, on ne sait plus très bien ce qu'est la matière. Dobc cette conception de Teilhard d'esprit matière est quelque chose de plus en plus recevable sans qu'on ait tiré la quintescence de ce raisonnement mais cela devient de plus en plus recevable.
la complexité n'est pas une accumulation comme des rochers mais comme celle du cerveau humain qui est considéré aujourd'"hui comme le maximum de complexité disponible sur la terre et probablement dans l'Univers. La complexité ce sont des milliards de cellules,qui sont assemblées elles mêmes par des millions de connexions, ce qui fait quelque chose d'absolument considérable.
Ce qui est curieux pour un religieux, c'est qu'il y a presque une origine mécaniciste de l'esprit, en quelque sorte la matière secrète de l'esprit ce qui n'est pas très catholique.  L'évolution peut produire, sans l'aide de Dieu,par les mécanismes naturels, peut produire l'être humain dans sa complexité actuelle. " Dieu fait en sorte que les choses se fassent mais ne les fait pas lui même"  c'est là qu'il se démarque des promoteurs du dessein intelligent aux Etats Unis qui ont tendance à dire que dès le départ Dieu prévoyait que viendrait l'homme mais il a dû intervenir à des moments décisifs, comme l'apparitionde l'homme par rapport aux autres vivants pour créer un esprit spirituel. Pour Teilhard en revanche, l'esprit humain est le fuit d'un processus qui dure des milliards d'années.
Rien n'empêche cependant de penser mais on est dans l'extrapolation,que derrière le hasard, Dieu est là pour piper les dés mais ça nous ne le sauront jamais...
Il y a des citations où il n'est pas loin de ça c'est derrière la notion de providence. 
L'HOMME COMME CO-CREATEUR ?
La création a sucité un homme qui est aujourd'hui relativement libre. Chez les animaux, la création était dirigée, il n'y avait pas d'espace de liberté. Est arrivé un être libre qui raisonne, il peut ne pas suivre l'Univers et la Nature, il peut échapper aux lois de la Nature pourle meilleur et pour le pire donc il devient co-créateur.  
Autrement dit dans la conception de Teilhard, la création s'est attachée un auxiliaire qui est l'Homme.
DANS QUEL BUT DIEU AURAIT-T-IL  VOULU UN ETRE LIBRE ET CO-CREATEUR ?
Pour faire quoi ? Dans quel but ? C'est là que l'on rejoint la théologie., pour rejoindre Dieu. Comment voulez-vous qu'un être qui n'ait pas d'intelligence, qui n'ait pas de conscience, qui n'ait pas de liberté,puisse rejoindre le créateur qui par définition est libre. Cela rentre assez bien dans cette logique , c'est à dire que tant que la création n'a fait que des cailloux et des pierres,on ne voit pas très bien l'intérêt. le but de la création c'est nous en tant que co-créateurs qui peuvent faire des bêtises .
Le problème du mal est inséparable de celui de la Liberté.On a bien vu que la création doit par nécessité donner la liberté à l'homme. Alors pourquoi Dieu, et c'est tout le problème du mal,Dieu tout puissant parfait et bon a-t-il permis au mal de s'insérer dans le monde ? C'est un problème sans réponse, on trouve bien quelque acrobaties mais c'est assez limité.
Hypothèse 1- Dieu ne peut pas créer du parfait parce qu'alors il se referait. Il faut une distance entre lui infini et l'être créé
Hypothèse 2- Dieu a volontairement limité sa responsabilité pour nous laisser la liberté, en quelque sorte, c'est un Dieu en SARL et avons que c'est effrayant.
Hypothèse 3- Le christianisme insiste sur la faute originelle, une sanction posthume, nous sommes des anges déçus et nous payons les fautes commises jadis par nos ancêtres.Ce n'est pas très gai car on ne sait pas exactement qui a fauté.Adam et pourquoi pas Eve, on n'en sait rien. Pourquoi donc ce n'ets pas non plus une explication satisfaisante.   
Teilhard lui, propose cette explication que l'Univers n'est pas achevé,qu'il est en genèse, qu'il est en enfantement. Le mal serait donc un sous produit de l'inachèvement de l'évolution. Nous allons vers la perfection quand le monde aura réellement atteint les objectifs que s'est fixé le créateur mais en attendant disons qu'il n'est pas très confortable. Le problème du Mal et celui de la Création reste le problème fondamental.
On peut broder autour mais c'est un mystère. 34"
Teilhard était plutôt mécaniciste donc du côté de Descartes qui d'ailleurs était aussi un jésuite mais j'ai plutôt pensé à Pascal.
Teilhard met en avant le système de La primauté de la raison, de la pensée comme marques distinctives de l'humain ce qui renvoie au texte célébrissime de Pascal:"Le roseau pensant" et au texte de Pascal ou il parle de l'homme ange capable de penser l'infini et bête qui se conduit mal. "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature.. mais qu'il sache l'un et l'autre".
 La pensée de Teilhard et celle de Pascal se rejoignent tout à fait. La différence viendrait seulement du niveau de connaissance acquise entre Pascal et teilhard ce qui permet à Teilhard de dire: "l'homme n'est petit que si l'on choisit certaines dimensions."
 Si on choisit les dimensions géométriques et le temps, l'homme est tout petit, c'ets un roseau et même bien moinspar contre si on considrère que les dimensions fondamentales de la création , c'est la complexité et c'est la pensée,et là je rejoins tout à fait pascal, à ce moment là, Teilhard a admirablement montré que l'Homme était le plus grand puisqu'il est l'aboutissement de plus achevé de la Création; Teilhard réhabilité l'homme et l'a replacé l'homme au centre du jeu.
 Rappelons que Pascal était scientifique et qu'il était pris dans cette même difficulté de faire se rejoindre son expérience scientifique et son expérience de la foi,la différence cependant est que Pascal au bout du compte est tragique, à un moment il pense qu'il faut abandonner la raison alors que Teilhard de Chardin est fondamentalement optimiste et qu'il croit absolument que la raison et la foi peuvent marcher d'un même pas.
 Teillard était bien éloigné des Jansénistes sous cet angle là. young teilhard
 TEILHARD PENSEUR OPTIMISTE ET CONFIANT DANS L'AVENIR ?
 Il est confiant pour deux raisons: d'abord parce qu'il croit en l'Homme, il croit que l'Homme a un potentiel tout à fait considérable,et ce potentiel ce n'est pas l'Homme en tant qu'individu, c'est l'étape suivante, c'est l'homme en tant que Société.
 Il croit que l'avenir de l'homme c'est la société et non pas l'évolution biologique de l'individu. Peut-être serons nous encore plus beaux, vivrons nous plus vieux, resterons nous éternellement jeunes, mais l'homme ne va que très peu évoluer. L'étape suivante pour Teilhard de l'évolution c'est la société.Au fond  quand il dit ça, il ne fait que reprendre ce qu'il a constaté depuis le début , en fait nous sommes les briques de l'étape suivante.
 Est-ce que l'étape de la société ne passe pas par l'évolution de la conscience des individus.Est-ce que ce n'est pas parce que les individus seront plus éclairés, plus intelligents, plus conscients plus évolués que les sociétés vont évoluer. 
 Le potentiel de la société dans la mesure où ce potentiel est bien coordonné, et tout le problème vous l'avez là,dans la mesure où tous les gens travaillent ensemble, où ils arrivent à établir entre eux des relations qui sont non pas d'ordre de coercition, Teilhard ne croit absolument pas à un gouvernement mondial mais qui sont de l'ordre au sens très large, de l'amour, de l'amitié de la camaraderie, (qui sont des sentiments individuels mais nécéssauire pour produire ensemble au lieu de penser seulement à soi) 
 Bien entendu c'est dans ces qualités que se manifeste le lien social, mais il faut que certains individus veuillent les développer. Vous mettez là le doigt sur quelque chose d'essentiel pour Teilhard , l'homme doit être optimiste, croire au progrès au sens large, l'homme doit croire en l'avenir, croire à sa finalité dans le sens de son existence.
 Et on le voit aujourd'hui, si les hommes ne croient plus à rien, "ils vont se mettre en grève". Ils ne vont pas vouloir continuer parce que le chemin qui est tracé par l'évolution est un chemin qui est rocailleux, ce n'est pas du tout un long fleuve tranquille, il y a donc des étapes diificiles à franchir et on ne les passera que dans la mesure où il y a un regain d'optimisme dans la création où les gens savent où ils vont.
 C'est le grand message de Teilhard.
 On a connu cette idéologie du progrès qui était très très forte au XVIIIè et au XIXè siècles, mais de manière assez matérialiste, assez positiviste, c'était l'idée que l'homme par les seules forces de sa raison allait progressivement créer un paradis terrestre,le bonheur sur terre dans des sociétés parfaites etc..Et puis on a eu le XXè siècle avec deux guerres mondiales atroces, avec Hiroshima, avec Aushwitz, et cette foi dans le progrès a reculé à partir de ces expériences. 
 QU'EST-CE QUI PERMET À TEILHARD EN TANT QUE POSITIVISTE ET HOMME DE FOI, DE CHRÉTIEN, DE CROIRE QUE L'HOMME,VA TOUJOURS ALLER VERS UN MIEUX.
 Qu'estce qui lui permet d'argumenter cette conviction ? 
 Il y a d'abord l'accroissement des connaissances et ensuite une raison plus théologique et philosophique,qui consiste à penser que si la création,l'univers,si le système d'évolution,qui préside à l'évolution du monde depuis le Big Bang,a toujours continué dans le même sens,c'est à dire avec cette montée de la complexité, cette montée de l'esprit, si depuis 14 milliards d'années ça n'a pas dérivé autant qu'on puisse le voir, pourquoi voulez vous penser que subitement ça dériverait ? C'est relativement peu crédible.Alors ça veut dire que le créateur a dû mettre, tout en nous laissant de la liberté, quelques garde fous assez larges mais sur lesquels on va se heurter et se faire très mal, mais l'un dans l'autre les choses vont continuer à avancer, et je ne vois aps pourquoi elles s'arrêteraient.
 QUEL EST L'ETAT DE SOCIETE A LAQUELLE IL CROIT ?
 Comment caractériser ce monde auquel il aspire et auquel il croit qui serait l'aboutissement de ce processus de complexité.
On peut répondre par la négative en disant ce que ne serait pas ce monde et là on sent très bien l'influence des deux guerres mondiales,qu'il a vécues de très près.
Pour lui un mone coercitif, autrement dit, faire marcher tout le monde dans la même direction par la force est quelque chose de tout à fait impossible et il donne une explication qui est presque d'ordre biologique. Il nous dit, quel a été le moteur de cette complexité, c'est bien la diversité, c'est par l'assemblage de briques extrêmement diverses,que l'on crée unautre élément. Dans la mesure où la société marche au pas cadencé, dans la mesure où il y aurait un gouvernement mondial,et qu'il n'y a plus d'espace de liberté,la créativité va disparaître, donc l'évolution va disparaître donc c'est absolument contre nature.
Ce qui ne veut pas dire qu'il faut laisser partir les gens n'importe comment. Il faut que s'établisse entre les humains,et il y a là une part d'utopie sûrement,des forces d'un autre ordre,qui sont des forces d'amour, de confiance, d'amitié. Il faut que ces forces là prennent le pas sur les forces de coercition,relativement matérialiste, mais cela ne veut pas dire qu'il faille abandonné forcément le matérialisme,qu'il faille s'adonner aux Robespierre de la bougie ou à des gens comme ça. Il faut seulement apprendre davantage à être tous ensemble.
 COMMENT INSCRIT-IL SA FOI CHRETIENNE A L'INTERIEUR DE TOUT CELA ?             
 Qui est le Christ et qu'est-ce qu'il est venu apporter sur terre pour participer à ce processus de l'évolution ?
 Je renvoie à votre livre "Comment Jésus est devenu Dieu" de Fredéric Lenoir où vous avez remarquablement montré qui était Jésus.C'est devenu avec Constantin un dogme, il y a là un espace, c'est difficile de répondre sans choquer.. (silence)
 Je pense que Teilhard a une visiondu Christ extrêmement ouverte: pour lui il parle du Dieu cosmique,c'est une toute autre dimension que, je cite Teilhard : "le christ des bénitiers " dont il parle quelque fois. Qui est le Christ, c'est le fils de Dieu officiellement. Est-ce que ce Dieu cosmique dans l'évolution est venu éclairer les consciences, il vient donner une semence qui va permettre à l'humanité de progresser vers les valeurs les plus fondamentales, une meilleure maitrise de sa liberté ?
 La parole du Christ a fait évoluer les choses,on ne peut pas le nier. Mais pour Teilhard il y a entre le Christ et Oméga (le point vers lequel se dirige l'évolution) une similitude tout à fait frappante. l'Oméga c'est l'attracteur de l'évolution.
 L'IDEE TRES ORIGINALE ET MODERNE DE NOOSPHERE
 La "noosphère" est un terme utilisé par Teilhard pour désigner l'aboutissement de l'évolution. C'ets à partir du moment où il y aura une sphère parfaitement unifiée, d'êtres humains qui eux mêmes s'appréciereront et penseront à Oméga, une sorte d'unanimité entre les Hommes ce n'est pas ce qu'on constate aujourd'hui.
 Cela vient du mot "noos" qui est l'esprit, l'intelligence,et cela veut dire qu'il y a une sphère de l'intelligence collective,qui rejoint un peu l'idée d'inconscient collectif de Jung sauf que ça le connote de manière positive à travers cette idée que la pensée va vers toujours plus de progrès. La "noosphère" telle que Teilhard l'utilise c'est un aboutissement.   


Lire les correspondances inédites de  Maxime NEMO avec

le Père TEILHARD DE CHARDIN avant son départ pour les Etats Unis et les confidences qu'il lui a faites sur son exil  et le devenir de ses oeuvres .

Les entretiens ont eu lieu Rue Monsieur le Prince à Paris en 1948. Nemo2


 Lire également dans la revue EUROPE de 1965.

l'article de Maxime NEMO :

Présence de Teilhard de Chardin
Lire également l'article de Roger GARAUDY : Teilhard de Chardin et les Marxistes
 
 
 
 
            
      
    
 
  

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 20:22

Dans le livre de Henri DANGUY de 1929, il est question de la Plantation d'hévéas de Madame Jeannine BERTIN RIVIERE de la SOUCHERE  . 137MmeDeLaSouchiere.jpg

L'auteur offre une description saisissante de l'activité débordante de cette femme exceptionnelle qui adopta cinq enfants annamites et les ramena à la Seyne sur Mer (Var)  à partir de 1926. Elle mourut à Grasse en 1963.

Pour lire sa biographie suivre ce lien sur le site  Belle Indochine de François FIEVEZ

Pour lire le livre sur Gallica BNF  suivre ce lien  link

Une femme française
Le soir, dans la campagne où cent mille crapauds
narguent impunément les hauts crabiers blancs
endormis. Les laines fauves du crépuscule descen-
dent par écheveaux de tons dégradés. Elles inaugu-
rent la nuit. Le bal des batraciens rebondira bientôt.
Entre Thuduc et Bienhoa les rizières sont partagées en lots de fleurs. Au premier plan, parallèle à la route, une planche de verveines ; au delà des glycines ; ensuite des géraniums roses, des aubépines, des violettes. Les boqueteaux s'immobilisent.
Un ruban d'acier, reflet d'un jour sans force, se déroule sur le seuil de l'horizon.
Je vais à Long Tanh, chez cent ou deux cent mille hévéas. La route est plane. J'ai traversé Bienhoa, chef-lieu assis devant l'apéritif. Le Donaï charriait des vérité partielles, miettes de la vérité du travail : des jonques et des sampans. Thuduc avait été un bouquet de lumières ; Bienhoa fut une gerbe de nuit.
Virages, puis ligne droite. Les hameaux s'annoncent par des feux discrets ; quand on ne voit pas les feux, on devine les paillotes que l'odeur de leurcuisine trahit. La forêt succède à la rizière, une forêt bien sage où la géométrie nette des plantations est
encastrée dans la vapeur des lianes.
Quel pays !
Dans la Beauce, le regard du passant indiscret rade les champs de blé. Sa curiosité flotte précisément sur la mer des moissons prochaines.
Le passant indiscret peut ainsi jauger une fortune : tant d'hectares visibles, donc, tant de sacs d'écus. Essayez de faire le même calcul en Cochinchine
quand vous arrivez à l'orée d'un certain nombre de piastres en quinconces.
Combien ? Tout le problème est là. Vous ne le résoudrez pas tout seul. On n'éva-
lue pas ce qui est un mystère pour des sens bornés. Or, depuis la route, l'ombre des hévéas est un mystère. Dès les premiers de ces arbres elle s'épaissit.
Compter les fûts sans changer de place? Au quinzième les rangées se soudent les unes aux autres. A la deuxième rangée vous aviez perdu les cimes.
Cette impuissance vous fait glisser vers un total erroné et vertigineux. Vous supposez, en tâtant votre poche : « Si tout ceci m'appartenait, je le vendrais vite pour rentrer en France. Avec le change... »
Mais tout le monde ne rêve pas de convertir des arbres à lait en piastres, puis en château frais dans les environs de Nice. Pour a réaliser » il faut avoir travaillé. Le plafond des hévéas s'est élargi, élevé au-dessus des échines qui se courbaient, des épaules
qui descendaient.(...)

Le président du Conseil Colonial de la Cochinchine m'avait conseillé : « Ne manquez pas d'assister à la prochaine fête du domaine de la Souchère. »
S'il avait dit la « plantation » de Long Tanh ou de Binh Nham... Mais le « domaine de la Souchère » ! Un nom à faire rêver de la Normandie,de grasses plaines herbagères, des coiffes célèbres du pays de Caux. Entendre quelqu'un dire, à Saïgon, le « domaine » de la Souchère, quand on a lu, vingt-cinq ans plus tôt, les Mémoires d'un Ane
et les Malheurs de Sophie ! Transplanter la comtesse de Ségur,
née Rostopchine,des bords de la Seine sur les rives du Mékong !
Je demandai, ironique un peu : — Une occasion ?
— Une occasion. Vous pourrez constater l'affection qui rapproche les anciens colons français de ce pays et leurs collaborateurs indigènes. Mme de la Souchère est cette femme à qui son titre, sa distinction, sa beauté eussent assuré tous les triomphes dans
une ville et qui préféra déclarer la guerre à l'inextricable végétation tropicale.
La femme aux douces mains lança donc la cognée contre les colosses de la forêt dont les troncs mesuraient deux, parfois trois mètres de diamètre, jalons formidables du réseau de lianes, du fouillis de broussailles qui recouvraient les marécages. Ceux
qui l'avaient vue partir de Saïgon prophétisaient sa défaite.
Cependant le miracle s'accomplit.Par le fer et par le feu les gigantesques rideaux de verdure s'écroulèrent. Le soleil but toutes les pestilences du sol. Les tiges gracieuses des hévéas dont les premières feuilles ont des transparences blondes naquirent.
Mme de la Souchère construisit sa première maison.
— Depuis, elle vit heureuse ?
— Heureuse ! Je l'ai vue grelotter de fièvre,claquer des dents à la fin de ses journées de labeur.
Les colosses de la forêt vierge se vengeaient. Je l'ai vue, après les désertions de ses coolies que la malaria clairsemait. Calme et résolue, elle domptait son mal, renouvelait ses recrutements, continuait. Je l'ai vue, le matin, harassée par une nuit passée à guetter les fauves qui rôdaient autour de sa paillote et de son étable mal fortifiées. Je l'ai vue au lendemain de l'incendie qui anéantit les résultats de trois années de lutte. Une volonté masculine eût sombré.
Mme de la Souchère contempla sa ruine et stoïquement recommença de planter ses espoirs sur leurs décombres.
— Et maintenant ?
— Sa plantation est une des plus vastes. Le nom de la Souchère est vénéré par des centaines de familles annamites.
— « Çà » vous amuse, Monsieur ?
Si « çà » m'amuse ! Je regarde Mme de la Souchère qui s'enquiert de ma santé avec la même grâce qu'une maîtresse de maison assise douillettement devant un feu de bûches. Je la regarde, debout,droite, souriante ; un mince ruban rouge ennoblit sa longue redingote d'amazone. Les petits talons de ses bottes trient le gravier. Tous les horizons convergent vers elles. Un domestique annamite, qui courait, se remet au pas, joint les mains, se courbe... Et repart.
Il l'a saluée en passant.
Si « çà » m'amuse, moi, le citadin habitué aux incommodités du confort moderne dans des capitales irriguées et électrifiées, de voir, sur les anciennes pistes du tigre, des messieurs en smoking et des dames en décolleté? Le râteau du jardinier ramena dans son peigne les empreintes des fauves. Boum...Boum-boum-boum... Le gong cadence la joie.
« Çà »... Mme de la Souchère désigne probablement les guirlandes de fruits lumineux, suspendues par d'humbles mains aux arbres plantés par elle ; les lanternes confectionnées par les coolies dans le calme de leur traï : « A notre mère, « A
notre bienfaitrice », « Vive la France ».
Si « çà » m'amuse ? Mon auto fit son dernier virage dans une cour grande comme la moitié de la place de la Concorde, et déjà envahie par des autos d'où les pieds des chauffeurs ensommeillés émergeaient. J'ai envie de répondre que « çà » m'épate ; que je suis pas acclimaté ; qu'en fait de féeries je ne connaissais que celles du Châtelet ;
qu'en France, avant de monter dans un train omnibus, je bourrais une valise d'impedimenta vestimentaires, tandis que pour rouler, ce soir, pendant plusd'une heure à la vitesse d'un express, j'ai acheté simplement deux paquets de cigarettes.
« Çà »?...
Je m'incline en balbutiant jusqu'à cette main de femme qui renversa l'échafaudage formidable de plusieurs siècles d'incurie et sertit l'ordre dans le désordre.
Soudain la pétarade des grandes liesses asiatiques éclate. Précédées ? ou suivies ? ou flanquées ? d'un gong énergique, insatiable, lancinant, des clartés se meuvent, dont je ne saurais dire si elles sont portées ou suspendues. Le mystère bruyant, brillant et enfumée approche.
La houle est dans le corps de lueurs inachevées. Des détails saillent. Les crânes des porteurs de torches sont des effigies de cuivre rouge. Gong, cymbales, trompettes, pétards,explosions, halètements désespérément expressifs de sons crissants, métalliques,— ou lourds sourdement. La tête d'un monstre décapite le cortège.
« Le dragon ! Voilà le dragon ! » Les Européens se rangent pour lui faire place. « Le dragon ! » Les Annamites tendent le cou. « Voilà le dragon ! »
C'est le dragon. Il ondule entre les deux lignes cahotées de son escorte respectueuse. Il est satisfait : des urnes et des offrandes, fruits et fleurs,l'accompagnent. Il est furieux : une boîte de pétrole enflammé croise devant sa gueule. L'orgueuil le bouffit : les roulements du gong s'évaporent avec sa gloire. Il rutile ; il salue ; il se cabre ; il
proteste ; il remercie. Il dévisage la nuit et affronteles lumières. Ses yeux horribles refléchissent l'éclat des bijoux des belles invitées. Sa carcasse démesurée simule une reptation conquérante... Pétards, tintamarre, incohérence, éblouissement, incendie...
Un feu de Bengale vert étend sa mante limpide sur les épaules nues des femmes. Le dragon fait des layes interminables à la « patronne ». L'archet des grillons effleure le violoncelle de la forêt... Solo de langueur précieuse aux nerfs trop fins. Des volants
de robes frôlent des chaises. Les torches tremblent et le dragon attend. Nous sommes tous debout.

127terDelaSouchierePlantations.jpg
Alors, escorté de quelques coolies fiers de tenir un emploi de coadjuteur, le caporal-chef de la plantation avance. Il déroule un papier rouge et lit. Je suis trop loin pour entendre toutes ses paroles, mais par les bribes de syllabes saisies au vol je rétablis le sens de phrases.
Comme un leit-motiv cher à l'orateur revient la douce oraison brève : a Notre mère... vos enfants... notre maman. » Aux mots d'amour les mots de travail sont mêlés. Je demande
à mon voisin, administrateur-adjoint de la province de Bienhoa : — Pourquoi l'appellent-ils leur mère ?
— Parce qu'elle multiplie les preuves de son affection pour eux. Dernièrement encore elle a remis douze mille piastres au chef de la province, à charge par lui de faire construire un dispensaire et une maternité sur la plantation.
Mais Mme de la Souchère répond à son caporal-chef. Foin des convenances ; jouant des coudes je me place pour l'écouter. Elle dit :
« Il y a dix-huit ans que je suis ici. Je ne peux plus, comme autrefois, faire vingt kilomètres à cheval, chaque jour, pour visiter vos femmes et vos enfants. Vous savez que je ne vous néglige pas ;que je ne déserte pas ; que si je rentre en France bientôt, c'est pour me reposer et me soigner.
Obéissez bien à qui me remplacera. Je reviendrai,mes enfants. Je reviendrai parce que je ne pourrais plus vivre loin de vous, loin de cette terre qu'ensemble nous avons mise en valeur. Française par le coeur, je veux mourir ici. C'est ici, à Long Tanh,où j'ai souffert, lutté, que je dormirai de mon dernier sommeil.
« Vous savez que j'emmène en France un des vôtres, un jeune garçon. Ne croyez pas que je
veuille en faire un Français. Il restera Annamite et rentrera dans la maison de ses ancêtres. Mais il apprendra notre science et quand il reviendra parmi nous, il sera le vivant symbole de la collaboration franco-annamite bien comprise.
« Vous m'appelez « notre mère ». Je vous dis :
— Mes enfants, toutes les femmes françaises sont comme madame de La Souchère. Vous ne devez pas croire ceux qui prétendent le contraire. Vous êtes le nombre ; nous sommes la science, les capitaux, l'hygiène. Travaillons. »
La voix convaincue vibre encore au fond del'âme de tous les auditeurs quand M. Lam Van Hué, commis du gouvernement à l'Inspection de Bienhoa, déplie des feuilles légères et lit à son tour.
Quand il a terminé je l'aborde, le félicite, le prie de me laisser recopier son discours. Beaucoup plus aimable qu'un ministre à l'issue d'un comice agricole, M. Lam Van Hué se refuse à me voir travailler : — Je vous prie de me permettre de vous offrir ce texte.
J'ai lu :...
« Madame...
« Grande Française à la volonté tenace et à l'âme généreuse, vous avez accompli sous nos yeux, non seulement une oeuvre magnifique, en conquérant sur la brousse ce beau domaine de la Souchère,mais, en outre une oeuvre plus ignorée, celle de la conquête de coeurs dans votre entourage indigène.
« En vous montrant bonne et compatissante à l'égard de tous ; en vous penchant
sur toutes les misères, et en pénétrant nos sentiments intimes, vous avez fait de nous, du plus pauvre au plus riche,des amis dévoués et reconnaissants à votre personne
et à la France bienfaitrice que vous représentez si noblement.
« Vous n'avez pas voulu quitter ce pays sans assurer l'avenir de vos vieux serviteurs, sans doter notre centre d'une Maternité où les nouvelles générations rediront votre nom avec respect et amour,sans nous réunir pour nous donner une nouvelle preuve de sympathie et d'attachement.
« Croyez, Madame, qu'en ce jour, toute la popu-lation indigène de la Circonscription est, par la pensée, auprès de vous, regrette votre départ, souhaite votre prompt retour dans cette seconde Patrie qui est la vôtre, et vous exprime, par mon intermédiaire,
ses sentiments de fidèle et infinie gratitude.»SoucherePortrait.JPG
Etait-il minuit quand, à la lueur des flambeaux compatibles avec la gloire, madame de La Souchère fixa des décorations aux tuniques brodées de trois de ses serviteurs ?
Ce fut un spectacle émouvant que celui d'une femme remettant à des hommes les insignes consacrant leur courage et leur loyalisme. Ainsi, par une nuit emplie d'étoiles, devant le dragon traditionnel et en présence de hauts fonctionnaires annamites :
phu,doc phu, hûyen, une femme française remit le Sapèque d'argent de 1re classe à Tran Van Luong,huong ca du village Bertin de la Souchère ; Vo Van Cuan, huong than du même village ; Nguyen van Phan, caporal de la plantation.
— Que faites-vous donc ?
Le vieil Annamite que j'ai interpellé se présente et me rassure. Il est vêtu de soie noire.
Suspendue à un collier d'étroit galon rouge, la plaque du Kim Kanh brille sur sa poitrine.
— Je suis M. Nguyen duy Khiem, huyen honoraire. Je traduis les paroles de Mme de la Souchère pour qu'elles pénètrent le coeur de mes compatriotes.
La folie joyeuse a repris. Est-ce bien une folie ?
Quand ils s'amusent selon la tradition, les Annamites font beaucoup de bruit, mais une réserve grave subsiste dans leur maintien. Leurs yeux seulement reflètent la gaieté — une gaieté qui s'allume et décroît, comme celle des enfants, qui a besoin
sans cesse d'aliments nouveaux : ils aiment qu'on les amuse.
Le gong a frappé le réveil des bruits et des lumières. Une frémissement parcourt la colonne des porteurs de lanternes. Le dragon s'étire, chavire ses yeux, bâille, se décide, se contorsionne. Pétards,trompettes, pétrole, cymbales. Le monstre exige autant de bruit pour son départ que pour son arrivée.
Il ordonne : il est roi.
Et voici le défilé lent des merveilles construites par des artisans volontaires. Le bois et le carton en firent les frais. La faculté d'observation de la race annamite et l'habileté des doigts frêles réalisèrent ces petits chefs-d'oeuvres que leurs auteurs présentent timidement, dans l'attente des approbations et des applaudissements : animaux, lanternes, etc.. Les Européens complimentent ; les Annamites approuvent.
M.Nguyen duy Khiem veut bien me guider parmi les arcanes du vocabulaire annamite. Il a
gommé sa main gauche fermée à la paume de sa main droite, ouverte. Ses gestes, ainsi contenus, plus courts, mais doubles, soulignent les louables efforts
qu'il fait pour me sauver. Celui-ci est serviable comme tous les Annamites qui n'ont
pas dédaigné-les coutumes exquises de leur race. Il devine mes inquiétudes et devance mes questions.
Je voudrais lui faire plaisir à mon tour; lui rendre la monnaie de sa politesse. J'ai lu quelque part que les Annamites s'adonnent à de silencieuses spéculations philosophiques. Que dire à celui-ci ?
Quelle est la complémentaire de ses songes ? J'y suis : « L'hévéa, comme tous les végétaux, comme les animaux et l'Homme, se nourrit de la terre maternelle, mais plus il prend de forces et plus il s'en éloigne. L'ascension vers la lumière est le propre de la nature vivante. Toutefois l'Homme en s'élevant vers la lumière s'élève aussi vers Dieu. »
L' « ancien » ne crache pas devant moi, car il est poli. Seulement il joint encore ses mains, sourit et répond en saluant : — Oui, monsieur.
M'a-t-il compris ? Les merveilles défilent. Un char de feuillages, garni de musiciens accroupis, est l'émeraude d'un anneau de lanternes et de torches.
Un cerf est passé, chevauché par un chasseur qui brandissait un coutelas. Puis une plantation d'hévéas : de la graine au fumoir, le cycle du labeur de tous les jours se déroule. Sur tout autre arbre la saignée serait une lèpre; sur l'hévéa elle est un
chevron. Entre la pépinière et le camion de cinq tonnes l'intervalle est le même qu'entre l'espoir et la réalisation.
L' « ancien » explique... M'a-t-il compris? Je crois saisir que les Annamites n'expectorent pas leur philosophie; ils la ruminent. Sommés de parler ils se réfugient dans l'ambiguité.
Oh ! l'énigme de tous ces fronts derrière lesquels gravite la vision des pluies de fleurs ! de ces yeux que la tâche immédiate ne comble pas, et qui, au lieu de chercher un complément irréel dans les horizons, à la manière des yeux d'Occident, rétrécissent
leur champ visuel et contemplent l'éternité dans le provisoire d'une cour de pagode,
l'infini dans la convexité d'une fleur de lotus.
Cesse-t-on d'être un sage quand on regarde trop loin? Est-il stérile le silence du poète qui nie les limites? Le Dante a écrit : « Béatrice regardait en haut, et je regardais Béatrice. » Je retourne mon âme. Confucius n'avait pas prévu le Romantisme.
Ils ne conçoivent pas le bonheur comme nous. Ils se réjouiront tout à l'heure à une légende, à une page du passé impérial dont ils suivront avidement les filigranes à travers l'effigie superficielle d'un bouffon. Leurs petites chanteuses soulèvent leurs
robes de brocart et leurs visages peints accompagnent la descente rituelle de leurs mains pendant les layes qu'elles font, agenouillées. Leurs comédiens viennent aussi, bariolés sans ménagement. Ils se prosternent devant la « patronne » qui les reconnaît. Puis, celui-ci virevoltant, celui-là ouvrant et refermant un éventail, cet autre effilant les pointes de sa barbe à carcasse de fer, cet autre encore jon-
glant avec sa lance de bois, ils annoncent chacun son rôle par la mimique appropriée. Je suis avecles Annamites qu'ils amusent et contre ceux de Européens qu'ils ennuient.
Ils partent de leur côté; nous allons du nôtre.
J'aimerais me mêler à eux. Leurs dalmatiques d'argent et d'or sont montées sur une soie pâlie qui réclame le soleil. Ces gens de théâtre sont les officiants sans le savoir d'un rite moribond. Ils jouent la comédie à son chevet funèbre. Il marche si lentement, l'empereur, que ses bottes à bouts relevés gênent ! Ses comparses s'accordent à sa cadence.
La troupe des comédiens et des chanteuses s'incorpore aux lanternes qui les attendaient. Une cour:tiares, barbes, éventail, lance, plumes,va inoculer des globules anémiés de souvenir au nouveau visage de la Cochinchine.
Le visage a changé. Mais l'âme ?

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