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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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Que vaut notre DIPLOMATIE ?

La France est-elle la hauteur en Ukraine, aux Etats-Unis, en Syrie, en Afrique ? Avons-nous une politique étrangère digne de ce nom ? Tour d'horizon avec deux spécialistes, l'un, expert en stratégie, l'autre, ancien ambassadeur.

RENAUD GIRARD ET JEAN-CHRISTOPHE RUFIN

« Le Monde en marche », de Renaud Girard. CNRS Editions.376 p., 19€

Dans ce qui apparaît comme un nouveau choc Est-Ouest en Ukraine, quel peut être le rôle de la France ?

Renaud Girard - Au paroxysme de la crise ukrainienne, Angela Merkel s'est entrete­nue trois fois avec Poutine. Obama et Ca­meron, une fois. Hollande, pas du tout. Dans cette affaire, la France est apparue comme un nain politique, en comparaison avec l'Allemagne. Nous manquons d'une grande politique russe, à force de fonder notre diplomatie sur l'émotion et pas sur la raison. Hollande aurait dû aller à Sotchi, puisque Pouline y voyait le symbole du renouveau de la Russie. Là, notre président aurait dû le féliciter publiquement pour ses Jeux, puis lui rappeler que l'Ukraine était un Etat souverain, que son association commerciale avec l'Union européenne ne pourrait que profiter à l'espace économique russe, et que l'aspiration du peuple ukrainien à vivre clans un Etat de droit était légitime et non négociable.

Jean-Christophe Rufin - L'Europe est redevenue un champ de guerre froide. Cela démontre son incapacité à construire comme sujet politique réellement souverain La France, dans ce contexte, n'a que peu de marge de manœuvre. Très (trop) alignée sur les Etats-Unis, elle croit judicieux de traiter a Russie avec mépris. Ses relations avec le président Poutine sont exécrables. Le résultat est très négatif tant en termes de respect des droits humains (l'Allemagne plus conciliante avec Moscou est en position d'obtenir plus, y compris dans ce domaine) que comme éventuel médiateur de la crise ukrainienne dont la solution, chacun le sait est au Kremlin.

Passons aux Etats-Unis, où le voyage de François Hollande a constitué un temps fort de notre diplomatie quelle différence entre cette « visite d'Etat » et les visites de travail de Nicolas Sarkozy

Renaud Girard - Une différence purement formelle : Obama a voulu honorer Hollande, qui n'avait pas encore eu droit aux 21 coups de canon. Pour ce qui est du fond, malheureusement, cette rencontre s'est déroulée dans un contexte déséquilibré, tant la France s'est affaiblie économiquement, militairement et diplomatiquement. Comment la France pourrait-elle être entendue dans le domaine économique (par exemple sur le besoin de réformer les pratiques bancaires) tant qu'elle n'a pas remis en ordre ses propres affaires économiques et financières ? Sur le plan militaire, nous avons tellement coupé dans le budget de nos forces armées que nous en sommes réduits à appeler l’Amérique à la rescousse pour conte­nir les désordres islamistes en Libye, alors que c'est la France qui avait pris la tête de l'intervention qui fit chuter Khadafi.

Jean-Christophe Rufin (écrivain )Nous prétendons vouloir intervenir partout lorsque Hollande avait annoncé, à la fin du mois d'août 2013, une « punition » militaire du régime de Bachar el-Assad en Syrie), alors que nous n'en avons plus les moyens. Les Américains sont dans une position inverse : ils disposent toujours de la plus puissante armée du monde, mais ils sont politiquement devenus très prudents quant au lancement de nouvelles guerres, qu'elles soient « préventives » ou « punitives ». Quand les Américains ont négocié avec les Russes à Genève une sortie de crise (fondée sur le désarmement chimique de la Syrie), la France n'a même pas été invitée. Elle a été traitée par son grand allié comme une puissance de deuxième ordre. Militairement, nous sommes apparus comme les supplétifs des Américains. Sur le plan diplomatique, enfin, la relation entre Paris et Washington est également bancale, car nous avons renoncé à notre rôle traditionnel d'intermédiaire entre l'empire américain et le reste du monde. Sur le dossier iranien, nous nous sommes montrés plus influencés par les idées néo conservatrice même les Américains eux-mêmes ! Je regrette que ce soit le sul­tanat d'Oman, pas la République française, qui ait réalisé la grande négociation secrète entre les Iraniens et les Américains.

Jean-Christophe Rufin - Si le voyage de Hollande aux Etats-Unis a laissé un aimable souvenir, l'avalanche de courtoisie m'a cependant fait penser à cette scène de Molière où Dom Juan accable de politesses M. Dimanche, l’un de ses créan­ciers, avant de s'en débarrasser sans lui avoir concédé le moindre sou. Derrière cette rencontre s'est profilé le traité transatlantique, autrement dit la libre-circulation des biens américains en Europe, alors que les Etats-Unis ne se privent pas de pratiquer le protectionnisme. Il conviendra donc d'être vigilant pendant les négociations tant dans le domaine commercial que financier. Une autre raison d'un tel accueil réside aussi dans la gêne des Américains à propos du scandale des écoutes, qui aurait pu justifier une protestation plus véhémente de notre part. Loin d'être un hommage rendu à notre puissance ou à notre puissance ou à notre puissance, j’y vois donc plutôt une manière de nous amadouer. Cela étant, ne boudons pas notre plaisir : le french bashing qui avait suivi notre refus de participer la guerre d'Irak est révolu et nous voici revenus aux fondamentaux historiques : Jefferson et l'éternelle et légendaire amitié franco-américaine ...

Renaud Girard, normalien, énarque, est grand reporter, chroniqueur international au Figaro , essayiste et professeur de stratégie à Sciences-Po. Il publie « Le Monde en marche », ouvrage de géopolitique et d'histoire immédiate.

Jean-Christophe Rufin, de l'Académie française, médecin et écrivain, a été ambassadeur de France au Sénégal. Son prochain livre « Le Collier rouge » (Gallimard, roman dont l'action se situe peu après la Grande Guerre, sera en librairie le 8 mars.

François Hollande récolte ici 1es fruits de Faction de Nicolas Sarkozy qui, lors de la crise financière, avait fait preuve d'un vrai leadership en mobilisant la communauté internationale. Leadership qui reste à démontrer en ce qui concerne notre actuel président.

Renaud Girard - La politique de Hollande à l'égard de la Syrie a en effet péché par ignorance historique, manichéisme politique, ainsi que par cette naïveté diplomatique qui consiste à prendre ses désirs pour des réalités. L'ignorance est de n'avoir pas suffisamment pris en compte la mouvance des Frères musulmans, qui avaient tenté de prendre le pouvoir par la force au début des années 1980. La guerre civile ne saurait se réduire à un affrontement en. des minorités dirigées par les alaouites et la majorité sunnite : si tous les sunnites étaient passés du côté de la révolution, Bachar el-Assad n'aurait jamais pu tenir. Quant à nous, au lieu de profiter de nos bonnes relations avec el-Assad durant le précédent quinquennat pour demeurer de possibles médiateurs, nous sommes tombés clans le manichéisme politique sans plus de recul que 1es journalistes de télévision qui, traitant des sujets 1es plus complexes en une mi­nute trente les résument en un affrontement entre des méchants qui massacrent et des gentils qui sont victimes. La presse écrite elle-même tend à se cadrer sur cette « hollywoodisation » de l'audiovisuel, de même que nos gouvernants qui ont recommandé la « punition »de Bachar el-As­sad ou bien encore David Cameron qui a commenté le conflit syrien en termes de good et de bad guys, alors que ce n'est évidemment pas, ainsi que se fait l’Histoire ni que doit être traitée la géopolitique. Enfin, il y a notre calamiteux wistlethinking diplomatique. Nous avons fermé notre ambassade pour montrer que nous anticipions 1es événements : le tyran allait disparaître au bout de quelques mois et nous rouvririons notre représentation à Damas pour traiter avec de vrais démocrates. Or le tyran est toujours là. Ila joué une partition stratégique classique, laissant l’ennemi se découvrir : 1es wahhabites, qui reçoivent l'aide des pétromonarchies sunnites du Golfe. Deuxième phase, il s'est trouvé des alliés puissants : l'Iran, la Russie, le Hezbollah libanais. Puis est passé tranquillement à la contre-offensive, toutes choses que nous n'avions pas anticipées. Lorsque nous avons pris conscience, qu'el-Assad s'incrustait, nous avons songé à une solution politique, avec ce préalable qu'il devait en être exclu. Quel irréalisme : c'est lui qui incarne le pouvoir, qu'on le veuille ou non ! Sans doute aurait-il mieux valu penser dès le départ à un gouvernement de transition sous sa présidence, avec pour finalité qu'il ne se représente pas à la présidentielle de 2014… En diplomatie, l'irréalisme et la naïveté ne pardonnent pas...

Jean-Christophe Rufin - La crise syrienne marque la fin d'une époque : celle de la diplomatie humanitaire. Depuis la fin de la guerre froide, la grande majorité des opérations militaires internationales s'est faite au nom de l'humanitaire. On a voulu substituer aux relations entre les Etats une vision victimaire où le persécuté est devenu l'al­pha et l'oméga de la politique mondiale. La mise en danger des populations pouvait aller jusqu'à justifier d'opérer des changements de régimes, par la force. C'est ainsi que la guerre en Libye a été déclenchée (avec les résultats que l'on sait). Avec la crise syrienne, nous voici arrivés aux limites de ce mode de pensée qui ne raisonne plus sur l'Histoire mais se limite à désigner les bons et les méchants. Bien loin de chercher à comprendre les crises, on 1es simplifie pour justifier l'action. Mais, quand elle n'est pas basée sur les réalités historiques, l’action est vouée à l'échec. De surcroît, en laissant espérer à des peuples qu'ils recevront une aide militaire extérieure, on les encourage à la radicalisation. Si l'on n'a pas une réelle intention d'agir, c'est criminel. Nous avons ainsi endossé une tragique responsabilité en Syrie quant aux centaines de milliers de morts survenues depuis deux ans. En poussant l'opposition dans la voie de la révolte, nous avons fait reculer d'autant la négociation politique. Lorsqu'elle n'est pas étayée sur de véritables rapports de force, la diplomatie humanitaire n'est qu'une imposture.

Renaud Girard - Pour nos prochaines tentations de faire la guerre au nom de la morale, nous tirerons quatre leçons : ne pas promettre publiquement une punition ou une guerre lorsqu'on n'en a pas 1es moyens, ni la volonté d'y aller seuls ; laisser toujours ouverts les canaux diplomatiques car la diplomatie sert à parler à ses ennemis, pas à ses amis ; avoir la solution alternative d'un remplaçant immédiat au tyran que l'on veut chasser afin de garantir que le pays ne sombre pas dans l'anarchie (comme en Li­bye) ; enfin, savoir prendre en compte nos intérêts à long terme et la défense de nos amis, à commencer par les chrétiens d'Orient. Fabius voulait livrer des armes aux rebelles quelles garanties avions-nous qu'elles ne seraient pas plus tard utilisées contre nous, ou contre les minorités syriennes ?

Où en sommes-nous au Mali et en Centrafrique ? Jean-Christophe Rufin - Il était impossible de ne pas intervenir au Mali, qui est notre allié. Mais François Hollande est parti un peu trop vite sous la bannière de la lutte globale contre le terrorisme, ce qui aurait pu nous valoir nombre de prises d'otages. Il a heureusement corrigé le tir en limitant ses ambitions au seul Mali .Un Excellent travail diplomatique avec les pays de l'Union africaine et particulièrement l'Algérie a été effectué, ce qui a permis à l''opération de se dérouler dans de bonnes conditions. Pour autant, je ne donnerai, tout le crédit de ce succès à l'actuel gouvernement en Afrique jusqu'en 2010, j'ai pu observer le long travail de diplomatie et de renseignement initié lors du précédent quinquennat. Tchadiens et Mauritaniens ont fait partie des pièces d'un puzzle saharien mis en place par les services français depuis longtemps...

"Nous manquons d'une grande politique russe"

Renaud Girard -On sait toujours quand on commence une intervention, mais on ne sait jamais comment on la finit La France étant redevenue la superpuissance africaine un peu malgré elle, Hollande, Fabius et Le Drian ont eu raison de demander à nos alliés allemands de participer davantage, en financement et en hommes, à ces opérations que la France ne conduit pas pour ses intérêts égoïstes. Nous n'avons rien à glaner de particulier au Mali, non plus qu'en Centrafrique ; notre seul but est d'éviter les massacres et de prévenir une immigration massive vers l'Europe de populations chassées par la guerre et la misère.

Jean-Christophe Rufin - Raison de plus pour réfléchir à l'avenir. Les pays d'Afrique de l'Ouest sortent les uns après les autres d'un cycle de guerres et de crises (Côte d'Ivoire, Liberia, Togo, Mali, etc.). Ils sont plus que jamais en demande d'investissements de notre part, nous ne leur opposons qu'un assourdissant silence. Nous n'avons plus de po-ai, de coopération, alors que nos liens historiques nous placent en position avantageuse, à condition de savoir avancer nos pions et de ne pas laisser les Chinois ramasser la monnaie des interventions militaires que nous conduisons à nos dépens. A nous, donc, de reprendre conscience de ce que nous sommes et de renouer avec une véritable politique africaine. Pour l'heure, mis à part de coûteuses interventions à chaud, elle nous fait totalement défaut.

Washington, 11 février 2014. François Hollande et Barack Obama dans le Bureau ovale, à la Maison-Blanche.

n PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DE MÉRITENS

Le Figaro Magazine 28 février 2014 – pp.46 à 49

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