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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 14:38

PREFACE

L'annexion du Sud Vietnam en avril 1975 par les troupes communistes de Ho Chi Minh a provoqué, à l'intérieur comme en dehors de ce pays tourmenté par plus de trente années de guerre, l'explosion d'une littérature multi-faciale aussi bien que controversée dans le monde des politologues, poètes et écrivains, professionnels ou improvisés.

Dès sa publication aux Etats-Unis en 1990, dans son texte original en anglais par Tudor Publishers, Greensboro, en Caroline du Nord «A House Divided » de Jean-Jacques Maitam — qui en était à son premier essai — attire aussitôt l'attention du public par son contenu percutant et son style entraînant.

Puisse-t-il retrouver, enfin, et la paix du cœur et la tranquillité de l'esprit, en conciliant en lui vertus asiatiques et valeurs occidentales dont il est le bénéficiaire mais aussi le champ d'expérience !

Huntington Beach, Californie Le 18.9.2001

LAM LE TRINH, JD Ph.D

ancien Ministre de l'Intérieur

ancien Ambassadeur de la République du Vietnam.Une-maison-divisee-de-Jean-jacques-Maitam.jpg

La double origine et la riche expérience vécue de l'auteur sont, en effet, les gages de sa réussite. Jean-Jacques Maitam est profondément fier de la culture, héritée de son père vietnamien qu'il vénère et de sa mère française, qu'il adore. Il remémore nostalgiquement et avec passion sa jeunesse agitée au Vietnam, avant son admission dans la carrière consulaire française : vie douillette dans une famille bourgeoise, ajustement à une société en pleine effervescence au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, apprentissage difficile dans l'entreprise paternelle, son travail avec la pègre locale comme Inspecteur de police à Hanoi et Haiphong, ses essais désespérés de se créer une identité personnelle, son service militaire dans l'Armée coloniale, le coup de force japonais du 9 mars 1945, l'agonie dans les camps d'internement nippons, l'arrivée des troupes d'occupation chinoise de Lu Han, les débarquements des Forces Françaises Libres, l'infiltration des premières unités Niet Minh, les tentatives de regroupement des nationalistes vietnamiens, et enfin, la disparition mystérieuse en septembre 1945 à Phu Duc du père de l'auteur tiraillé entre sa loyauté à la France, son désir d'aider les nationalistes et sa haine des communistes.

L'auteur, en particulier, ne se montre pas tendre à l'égard de la politique (erronée) de De Gaulle qui faisait confiance, à cette époque, plus aux chefs Viet Ming qu'à l'amiral Decoux et aux Français d'Indochine considérés comme traîtres et agents de Vichy. Réformé définitif du service actif le 6 mai 1946, il réintégrait la Police française de Hanoi et prenait en charge la maison paternelle après le rapatriement de sa mère en octobre 1946.

En octobre 1949, l'auteur revient en France à l'occasion d'un congé administratif de six mois, après quoi il fut posté à Hué comme Inspecteur, jusqu'au jour où il fut muté à Dalat, et puis à Phnom Penh Où il apprenait la division du Vietnam au 17ème parallèle.

La guerre d'Indochine a pris fin pour la France en 1954. Décembre 1955, l'auteur s'embarque sur le M/S Clément Ader à destination de la France pour y être recasé.

La deuxième partie de «A House Divided » relate la nouvelle carrière de l'auteur au Ministère des Affaires étrangères françaises depuis juillet 1956. Maintenant marié et père de famille, l'auteur « roule sa bosse » de l'Asie en Afrique, au gré des affectations, avec des hauts et des bas, frisant parfois la tragi-comédie — par exemple, quand il dévoile les dessous scabreux de certaines chancelleries françaises à l'étranger. Les hasards de la vie diplomatique l'ont ainsi ballotté de Ceylan, Kobé, Dakar à Yaoundé, Hong Kong, Fez, Papeete, Copenhague... pour le faire « Echouer » finalement à New York et Los Angeles où il s'installe après sa retraite. Ces pérégrinations de par le monde n'ont pas détourné son esprit et son cœur du Vietnam où la situation politique et militaire se dégradait de jour en jour : assassinat de la famille Ngo Dinh suivi par le meurtre tragique du Président JF Kennedy, coups d'Etat, en chaîne, décevante conférence de Paris et finalement l'effondrement du Sud Vietnam. Ces images ne cessent pas de hanter sa mémoire et, lancinantes, elles le poursuivent partout. Elles sont particulièrement ravivées à la suite de la rencontre et de la conversation à New York, après 1975, avec Dinh Ba Thi, l'ambassadeur de Hanoi à l'ONU. Déclaré personne non grata par les Etats-Unis à cause de ses activités d'espionnage, Thi — suspecté par le Politburo d'être déviationniste — périt au Vietnam dans un accident d'auto monté par les autorités communistes.

Le succès de la version anglaise «A House Divided » encourage Jean-Jacques Maitam à présenter aujourd'hui à ses lecteurs européens la version française sous le titre « Une Maison Divisée » chez les Editions l'Harmattan, Paris, avec quelques retouches et additions. Le style — comme toujours, sans prétention littéraire, teinté d'humour, souvent plein de candeur, et proche du ton de la conversation (quand par exemple l'auteur parle longuement des problèmes d'éducation de ses enfants et du choc des cultures dans sa famille) — est le cachet spécial du livre. Il ne diminue en rien — au contraire ! — la saveur du livre dont le contenu, haut en couleurs et émaillé de réflexions cocasses, foisonne en péripéties captivantes. Bref, « Une Maison Divisée » est plus qu'une auto-biographie. Il est le témoignage brûlant, sur le vif, d'un spectateur motivé et, en même temps, d'un acteur engagé dans une période révolue de l'histoire vietnamienne. Son retour, début avril 1996, à la terre natale pour visiter le lieu de culte de ses ancêtres et essayer d'enquêter sur les circonstances du meurtre de son père Mai Trung Tam, réveille en l'auteur les fantômes du passé sans lui laisser de répit.

Le livre se termine sur une note de tristesse et de confusion : Tristesse, quant à l'avenir brumeux de la Mère-Patrie qui s'enlise dans la misère et le sous-développement.

Confusion, quant aux concepts culturels — et leur mise en pratique — qui le sépare douloureusement de scs enfants qu'il aime tant : « j'ai été rejeté et répudié pat ma propre progéniture du seul fait d'avoir voulu les modeler à ma façon ».

Espérons que Jean-Jacques Maitam, maintenant presque octogénaire, offrira au public, au crépuscule d'une vie incessamment combative, d'autres fruits de son talent.

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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 13:50

Voilà à quoi a dû ressembler mon histoire après mon abandon à la naissance à l'Hôtpital Trousseau dans le XVIIIè arrondissement à PARIS en ce mois de novembre 1948 .

Après le passage obligé au Foyer St Vincent de Paul de l'Assistance Publique à Denfert Rochereau, le triage a dû être différent pour moi,  mais contrairement à Hervé Villard je n'ai aucun souvenir jusqu'à mon adoption à Rouéssé Fontaines dans la Sarthe en 1951...

Voir mon récit dans "l'Affaire Charles Henri ou les aléas d'un généalogie franco-indochinoise"

Je ne sais pas très bien si je rêve

Ou si je me souviens

Si j’ai vécu ma vie

Ou si je l’ai rêvée

Eugène IONESCO

 

Je dors bien à Paris. Section poulbots de l'orphelinat Saint-Vincent-de-Paul. Derrière les marronniers, l'hospice et l'hôpital servent de mouroirs.

— Encore un qui crève !

Alors, douce, lente, la cloche du couvent se met à sonner. Les orphelins de la guerre grandissent ici, sous les barreaux, les branches, dans la Javel, les traces de merde du couloir de l'infirmerie. La République encourage les filles-mères à abandonner leurs enfants à l'hôpital. Dans la cour voisine, sous un carré de ciel, les filles crient, piaillent, les filles chantent. On entend les voitures remonter le boulevard. Il y a quelque chose au-delà des murs, au-delà des cloches. Je ne suis pas malheureux. Pas timide. Pas révolté. Pas meurtri. Je suis là.

La nuit, parfois, le cœur grandit entre les rangées de lits en fer blanc, un sentiment monte. On ne pense rien. On ne dit rien. Les sœurs ferment les portes en sortant une à une les clefs des poches profondes de leurs tabliers blancs. Et on veut. De toutes nos forces on veut un marron brillant sur le pavé, un verre d'eau, le tablier d'une lingère, l'amidon. Un geste de la main. On sourit et on attend. On a confiance. On est heureux dans l'odeur d'éther.

À la crèche, les jours de visites, il n'y a jamais personne pour René Villard. Ni à Pâques, ni à Noël, personne pour laisser un camion de pompiers rouge, mais le jeudi, quand j'ouvre mon placard, il y a des marrons, des papiers de bonbons et des boutons de tablier. Et puis, un jour, Josiane m'offre le camion de pompiers. Un jouet rouge. Le plus beau des rouges du monde. Il faudrait que les choses, les gens, leurs visages, les jouets, que tout soit à moi.

Je n'aime que ce rouge-là.

Les pions et les pionnes sont aux ordres d'infirmières gradées possédant le pouvoir absolu. Têtes hautes, trois étoiles au galon posé sur un voile bleu. Le dernier dimanche de chaque trimestre, deux infirmières-chefs déroulent une carte de France sur le mur verdâtre du réfectoire. C'est le signal des départs, demain. Alors, de rage, on jette la purée à travers le réfectoire.

—        Départ demain 7 heures... Marchais, Selim,vous êtes transférés à Gien. Duchaussoy... à Tours. Depuis l'âge de trois ans, j'attends. Et, chaque fois que tombe le dernier nom, je respire à nouveau. Mais, ce jour-là, mon nom résonne.

—        Villard, vous irez dans le Cher, à Saint-Amand-Montrond.

La baguette de la Bourseiller pointe le centre de la carte.

— Juste au milieu de la France, ajoute-elle avec sa froideur habituelle.

Je sais l'heure. Je sais compter jusqu'à cent. Et je ne chiale pas, jamais. Je m'appelle René. La dernière nuit est blanche sous la veilleuse violette.

On est ensemble, mais sans se tenir par la main, un groupe de petites capes bleu marine, serrées, en train de traverser Paris dans le fourgon de l'Assistance publique. C'est écrit si gros qu'on a honte, comme on a honte des «guêpes» qui nous dirigent pas à pas. « Vous, là»,

« Vous, là». On les appelle les guêpes parce qu'elles nous piquent tout le temps, à la seringue. À Denfert, on a testé des dizaines de vaccins.

Derrière, nous laissons l'avenue Denfert-Rochereau et puis des rues, des berges, des arbres, des gens.

Dans le hall de la gare d'Austerlitz, les convoyeurs nous attendent sur le quai. Leurs vêtements civils nous font voir l'autre monde, adieu les blouses blanches. On nous passe autour du cou un collier de perles de bois avec une médaille en laiton. Sur le col de mon chandail pend le matricule 764.

Il y a la gare et les bruits, les trains, toute cette grandeur du monde, mais, dans ma tête, ça tricote des sentiments, je pense à mes douces cheftaines, je ne leur ai pas dit au revoir. Ce jour-là, elles n'étaient pas de garde. C'est grave et ce n'est pas grave. Ça continue, la vie, les visages, et les inconnus. Les pas. Le train. Ça soulève le cœur, ça calme aussi. J'ai commencé à devenir quelqu'un là, entre les wagons, les capes, les coups de sifflets, moi dans cette vie qui va d'un point à un autre, toujours d'un point à un autre, par dizaines d'arrachements, partout chez lui, nulle part chez soi avec une mère, un père et des bras.

Le train roule en nous berçant. À chaque arrêt, ils appellent des matricules, et une partie de notre groupe s'éloigne en rangs par deux.

À Vierzon, on déjeune d'un casse-croûte. Le turbulent Duchaussoy lance : « C'est quoi ce bled paumé ?» Alors, Aziz, Adrien, on ne se reverra jamais? Dans la micheline jaune et rouge, il reste deux convoyeurs. Et moi. Un vent chaud fait tournoyer des plumes rousses. Elles doivent venir d'un panier d'osier dissimulé entre les pieds d'un voyageur.

—        Saint-Florent-sur-Cher. Une minute d'arrêt. Je bondis en croyant que c'est mon tour.

—        Rasseye-toi.

Le convoyeur continue de mâcher son chewing-gum. Une grosse citadelle surgit au sommet du village de Château-Neuf.

À Saint-Amand-Montrond-Orval, un convoyeur signe, vite, sans un au revoir, le bras passé par la vitre, mon bulletin de transfert. Le chef de gare crie, tout va vite, tout est comme avant et rien n'est comme avant, je ne suis jamais né, alors je survis à chaque instant. Ce qui va arriver, à chaque seconde, peut m'avaler, m'emporter. Et là, pour la première fois, je découvre un langage inconnu. Le chef de gare s'est mis à rouler les r. Des mots tout neufs, rentrés, mais vivants comme l'écorce, le français des Berrichons.

Les voyageurrres pour Montluçon, en voiturrre. Ferrmer les porrrtières... Attention au déparrrt.

C'est autre chose qu'à Paris. Au milieu du tumulte, il faut se cramponner à des détails, des petites choses bien à soi. La langue rauque de ces gens-là, grave et profonde, me paraît plus ridicule que moi.

Madame Robillat ne dit pas bonjour.

C'est donc toi, mon matricule 764.

Ma médaille, elle la fixe par-dessus ses lunettes. — Viens, nous allons bien nous amuser. Tu es ici pour aller à l'école.

Je suis venu de Paris jusqu'à Saint-Amand-Montrond pour aller à l'école ? Nous montons dans une deux-chevaux. Nous traversons une petite ville silencieuse. Au dernier feu, un cheval tourne son museau vers moi et me regarde. Au bout de la route, je crois qu'il y aura la mer, parce que c'est le début des vacances. Je sais attendre, ça m'oppresse, mais j'at­tends. On est sortis de la deux-chevaux et on m'a posé devant la porte d'un bureau, dans une grosse maison —la COTRELLE - le foyer de l'Aide sociale à l'enfance. Puis, dans sa grandeur, est apparue, avec son chignon rehaussé, madame Sabatier, sous-directrice.

René Villard, écoutez-moi.

Dans huit jours, elle dit que je rejoindrai mes parents nourriciers, à la campagne.

Moi, je veux voir la mer.

—        Taisez-vous, Villard, ici on n'est pas à Paris. Son vouvoiement me fait peur.

—        Et on ne répond pas à sa directrice.

Elle s'oblige à être froide, ils s'obligent tous à l'être, ce n'est pas naturel. Cette froideur, il faut la traverser, la transpercer. Chez madame Robillat comme chez toutes les femmes, il y a quelque chose de chaud et de tendre que je peux atteindre en souriant, en la fixant de mes yeux noirs. On peut obtenir la douceur, je le sais depuis l'orphelinat.

La cuisinière du foyer me tire par la main jusqu'à une chambre pour moi seul, au bout des parquets cirés.

Dans cette grosse maison du foyer de la COTRELLE il y a je ne sais pas combien de chambres, de lits. Je dois dormir là, demain je dormirai ailleurs. C'est la nuit, alors je compte sur mes doigts les souvenirs. Je ne sais pas bien ce que sont les hommes, je préfère les femmes, oui. Des hommes, je n'en ai connu qu'un, qui passait tard pour voir ma mère et qui au matin avait disparu. J'ai eu une maman dans une autre vie, toute petite, lointaine et poudrée, comme prise dans une boule à neige. Je compte sur mes doigts les souvenirs. Les gitans derrière chez nous. La caserne et les cours d'immeubles, les pièces de monnaie qu'on me lance, elles tintent, brillantes, parce que j'ai chanté Nez rouge encouragé par maman. Et quand je chante Nez rouge, la tête dressée vers les plus hautes fenêtres, ma mère est heureuse. Et puis c'est trouble. C'est la nuit, dans la rue. Ma mère n'est pas là, je ne sais pas. Je ne la vois

plus dans le noir. Où allais-je donc à cette heure tardive quand un homme aux yeux doux s'est penché vers moi sous un réverbère éteint?

Ma mère ne m'a pas abandonné. Elle m'a négligé. Une voisine jalouse l'a dénoncée aux services de l'enfance pour un amant qu'elles ne voulaient plus se partager.

Pour aller voir tantine Solaire à Villepinte, nous prenions le car bleu. Ses grands yeux gris, pareils à ceux de maman, devenaient méchants si je marchais pieds nus. Solaire retournait les cartes pour lire le bonheur ou le malheur d'une personne en visite. Un beau gitan aux cheveux longs venait le soir allumer un grand feu et jouer de la guitare dans le jardin du cabanon. J'ai toujours pensé qu'il était mon père.

«Mais je ne suis pas ton père », lâchait-il en palpant sa boucle d'or.

Je pataugeais dans le ruisseau à l'ombre d'un soleil brûlant quand maman m'a dit : « On ne fêtera pas tes quatre ans ensemble. Tu vas partir en colonie, notre pays est rempli de petits ruisseaux comme celui-là et tu verras comme c'est beau la mer

Mentir avec amour, c'est du talent gâché.

Nous sommes rentrés par le car bleu. Des perles d'eau coulaient sur ses taches de rousseur. Devant le

Sacré-Cceur, maman m'a lâché la main. Elle m'a recommandé de bien tenir celle d'une bonne soeur.

En la quittant sur l'escalier, une douleur m'a traversé la poitrine. Je crois que je n'ai pas pleuré. Sage, j'ai attendu que la mer tombe du ciel dans la cour pavée. Tous les jours, un drapeau bleu blanc rouge flottait sur le toit de la crèche où l'on me disait : «Tu appartiens à la République. Ce drapeau est le tien. Tu es un enfant bleu. »

— Alors, dis-moi, soeur Thérèse, je peux devenir rouge aussi, rouge comme un baiser de maman?

— Oui. C'est exactement ça. Ta mère est morte. Elle est partie au paradis sur un nuage blanc.

— Est-ce que tu m'aimes ?

Je demande ça à tout le monde dans la cour pavée.

Pendant les trois premières années de ma vie, rue de la République, à Montreuil, j'ai très peu vécu à la lumière du jour. Le soir descend, cette nuit-là mon ballon de foot part dans les chromes d'une voiture juste avant l'étoile de sang qui laissa à mon front cette cicatrice. La machine à coudre tourne derrière la porte vitrée de la loge de concierge où nous vivons. C'est flou, mais d'un coup je me souviens. Dans le métro, je ne veux pas des wagons verts, je veux le wagon rouge. Je cours, je monte, maman s'essouffle derrière moi, elle dit non, elle me tire vers le wagon d'à côté, les portières se referment sur sa jambe. Elle est blessée et j'ai de la peine. Nous ne passerons pas de la seconde à la première classe, et après ça on nous sépare. Pendant des milliers de jours, je ne reverrai pas maman parce qu'elle est morte. Maintenant c'est la nuit, ici, loin de Paris, et je vais m'endormir.

Au foyer saint-amandois — j'aime bien le mot la COTRELLE -, j'attends. Des inconnus me font des gentillesses. Comme à Paris, à Saint-Vincent-de-Paul où soeur Thérèse était douce. Elle bravait le règlement pour me pendre à son cou et refermer ses bras sur moi, je sentais ses joues, le bout de son nez.

«Non, René, pas : Je vous salue Marie pleine de crasse...» (comme beuglaient les grands au réfectoire) «... non, René : Je vous salue Marie pleine de grâce.» Et elle me soulevait dans ses bras religieux. Je n'en­tendrai plus les plaintes et les gémissements d'un «bleu» de Saint-Vincent, d'un arrivant au dortoir, sous les veilleuses violettes. Toute cette morve, ces tremblements, ces petits yeux torves noyés d'eau. Je ne pleurniche pas. Je ne veux pas partager les cauche­mars et les bruits de la nuit. Au matin, la cuisinière du foyer de Saint-Amand me fait, étonnée :

Au moins, toi, tu dors bien.

Je lui réclame encore mon image, celle de Jésus que soeur Thérèse m'a donnée à Paris. Et puis je suis devant un autre homme, au bout d'un couloir, monsieur Auffort, le grand directeur. Tout en noir, avec sa pochette jaune. Très grave, tranquille, sec et froid. Pour me parler, il me fixe, et toutes les rides de son front se plissent.

Je suis désormais ton tuteur, il faudra m'obéir, tu vas rejoindre dès maintenant tes parents nourriciers.

Je sais que je ne suis plus à Denfert. Je ne lui réponds pas. On ne répond pas à monsieur Auffort. Il se penche vers moi.

Et je te le promets, un jour, tu verras la mer.

Je suis assis sur une table, des sandales aux pieds. À côté de moi, on a posé le trousseau complet de l'Assistance, des vêtements neufs et rêches, culottes courtes, tablier de vichy bleu. Et puis on est partis.

Sur la route, dans la deux-chevaux, la Robillat me fait compter les voitures, un cheval, quatre bicy­clettes, sept charrettes... Et ça continue, c'est inter­minable. On laisse les maisons. Et tout au bout, perdu, enfoui sous le feuillage d'un chemin creux, c'est Le Rondet, chez les Auxiette.

Nous entrons à contre-jour dans la cour de la ferme. Juillet est doré, une ligne vert-de-gris dessine la forêt. Derrière je pense qu’il y a la mer. Une chienne poussiéreuse sort du tonneau.

-        Y a –t-il quelqu’un par ici ?

La chienne hurle.

-        tais toi Mirette ;

Du lavoir monte une petite femme derrière sa brouette ;

-        - Bon Diou, fait-y chaud, le soleil en a brûlé mes roses (...)

Extrait de : l'âme seule d' Hervé VILLARD ( Fayard - 2006)

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 20:22

Dans le livre de Henri DANGUY de 1929, il est question de la Plantation d'hévéas de Madame Jeannine BERTIN RIVIERE de la SOUCHERE  . 137MmeDeLaSouchiere.jpg

L'auteur offre une description saisissante de l'activité débordante de cette femme exceptionnelle qui adopta cinq enfants annamites et les ramena à la Seyne sur Mer (Var)  à partir de 1926. Elle mourut à Grasse en 1963.

Pour lire sa biographie suivre ce lien sur le site  Belle Indochine de François FIEVEZ

Pour lire le livre sur Gallica BNF  suivre ce lien  link

Une femme française
Le soir, dans la campagne où cent mille crapauds
narguent impunément les hauts crabiers blancs
endormis. Les laines fauves du crépuscule descen-
dent par écheveaux de tons dégradés. Elles inaugu-
rent la nuit. Le bal des batraciens rebondira bientôt.
Entre Thuduc et Bienhoa les rizières sont partagées en lots de fleurs. Au premier plan, parallèle à la route, une planche de verveines ; au delà des glycines ; ensuite des géraniums roses, des aubépines, des violettes. Les boqueteaux s'immobilisent.
Un ruban d'acier, reflet d'un jour sans force, se déroule sur le seuil de l'horizon.
Je vais à Long Tanh, chez cent ou deux cent mille hévéas. La route est plane. J'ai traversé Bienhoa, chef-lieu assis devant l'apéritif. Le Donaï charriait des vérité partielles, miettes de la vérité du travail : des jonques et des sampans. Thuduc avait été un bouquet de lumières ; Bienhoa fut une gerbe de nuit.
Virages, puis ligne droite. Les hameaux s'annoncent par des feux discrets ; quand on ne voit pas les feux, on devine les paillotes que l'odeur de leurcuisine trahit. La forêt succède à la rizière, une forêt bien sage où la géométrie nette des plantations est
encastrée dans la vapeur des lianes.
Quel pays !
Dans la Beauce, le regard du passant indiscret rade les champs de blé. Sa curiosité flotte précisément sur la mer des moissons prochaines.
Le passant indiscret peut ainsi jauger une fortune : tant d'hectares visibles, donc, tant de sacs d'écus. Essayez de faire le même calcul en Cochinchine
quand vous arrivez à l'orée d'un certain nombre de piastres en quinconces.
Combien ? Tout le problème est là. Vous ne le résoudrez pas tout seul. On n'éva-
lue pas ce qui est un mystère pour des sens bornés. Or, depuis la route, l'ombre des hévéas est un mystère. Dès les premiers de ces arbres elle s'épaissit.
Compter les fûts sans changer de place? Au quinzième les rangées se soudent les unes aux autres. A la deuxième rangée vous aviez perdu les cimes.
Cette impuissance vous fait glisser vers un total erroné et vertigineux. Vous supposez, en tâtant votre poche : « Si tout ceci m'appartenait, je le vendrais vite pour rentrer en France. Avec le change... »
Mais tout le monde ne rêve pas de convertir des arbres à lait en piastres, puis en château frais dans les environs de Nice. Pour a réaliser » il faut avoir travaillé. Le plafond des hévéas s'est élargi, élevé au-dessus des échines qui se courbaient, des épaules
qui descendaient.(...)

Le président du Conseil Colonial de la Cochinchine m'avait conseillé : « Ne manquez pas d'assister à la prochaine fête du domaine de la Souchère. »
S'il avait dit la « plantation » de Long Tanh ou de Binh Nham... Mais le « domaine de la Souchère » ! Un nom à faire rêver de la Normandie,de grasses plaines herbagères, des coiffes célèbres du pays de Caux. Entendre quelqu'un dire, à Saïgon, le « domaine » de la Souchère, quand on a lu, vingt-cinq ans plus tôt, les Mémoires d'un Ane
et les Malheurs de Sophie ! Transplanter la comtesse de Ségur,
née Rostopchine,des bords de la Seine sur les rives du Mékong !
Je demandai, ironique un peu : — Une occasion ?
— Une occasion. Vous pourrez constater l'affection qui rapproche les anciens colons français de ce pays et leurs collaborateurs indigènes. Mme de la Souchère est cette femme à qui son titre, sa distinction, sa beauté eussent assuré tous les triomphes dans
une ville et qui préféra déclarer la guerre à l'inextricable végétation tropicale.
La femme aux douces mains lança donc la cognée contre les colosses de la forêt dont les troncs mesuraient deux, parfois trois mètres de diamètre, jalons formidables du réseau de lianes, du fouillis de broussailles qui recouvraient les marécages. Ceux
qui l'avaient vue partir de Saïgon prophétisaient sa défaite.
Cependant le miracle s'accomplit.Par le fer et par le feu les gigantesques rideaux de verdure s'écroulèrent. Le soleil but toutes les pestilences du sol. Les tiges gracieuses des hévéas dont les premières feuilles ont des transparences blondes naquirent.
Mme de la Souchère construisit sa première maison.
— Depuis, elle vit heureuse ?
— Heureuse ! Je l'ai vue grelotter de fièvre,claquer des dents à la fin de ses journées de labeur.
Les colosses de la forêt vierge se vengeaient. Je l'ai vue, après les désertions de ses coolies que la malaria clairsemait. Calme et résolue, elle domptait son mal, renouvelait ses recrutements, continuait. Je l'ai vue, le matin, harassée par une nuit passée à guetter les fauves qui rôdaient autour de sa paillote et de son étable mal fortifiées. Je l'ai vue au lendemain de l'incendie qui anéantit les résultats de trois années de lutte. Une volonté masculine eût sombré.
Mme de la Souchère contempla sa ruine et stoïquement recommença de planter ses espoirs sur leurs décombres.
— Et maintenant ?
— Sa plantation est une des plus vastes. Le nom de la Souchère est vénéré par des centaines de familles annamites.
— « Çà » vous amuse, Monsieur ?
Si « çà » m'amuse ! Je regarde Mme de la Souchère qui s'enquiert de ma santé avec la même grâce qu'une maîtresse de maison assise douillettement devant un feu de bûches. Je la regarde, debout,droite, souriante ; un mince ruban rouge ennoblit sa longue redingote d'amazone. Les petits talons de ses bottes trient le gravier. Tous les horizons convergent vers elles. Un domestique annamite, qui courait, se remet au pas, joint les mains, se courbe... Et repart.
Il l'a saluée en passant.
Si « çà » m'amuse, moi, le citadin habitué aux incommodités du confort moderne dans des capitales irriguées et électrifiées, de voir, sur les anciennes pistes du tigre, des messieurs en smoking et des dames en décolleté? Le râteau du jardinier ramena dans son peigne les empreintes des fauves. Boum...Boum-boum-boum... Le gong cadence la joie.
« Çà »... Mme de la Souchère désigne probablement les guirlandes de fruits lumineux, suspendues par d'humbles mains aux arbres plantés par elle ; les lanternes confectionnées par les coolies dans le calme de leur traï : « A notre mère, « A
notre bienfaitrice », « Vive la France ».
Si « çà » m'amuse ? Mon auto fit son dernier virage dans une cour grande comme la moitié de la place de la Concorde, et déjà envahie par des autos d'où les pieds des chauffeurs ensommeillés émergeaient. J'ai envie de répondre que « çà » m'épate ; que je suis pas acclimaté ; qu'en fait de féeries je ne connaissais que celles du Châtelet ;
qu'en France, avant de monter dans un train omnibus, je bourrais une valise d'impedimenta vestimentaires, tandis que pour rouler, ce soir, pendant plusd'une heure à la vitesse d'un express, j'ai acheté simplement deux paquets de cigarettes.
« Çà »?...
Je m'incline en balbutiant jusqu'à cette main de femme qui renversa l'échafaudage formidable de plusieurs siècles d'incurie et sertit l'ordre dans le désordre.
Soudain la pétarade des grandes liesses asiatiques éclate. Précédées ? ou suivies ? ou flanquées ? d'un gong énergique, insatiable, lancinant, des clartés se meuvent, dont je ne saurais dire si elles sont portées ou suspendues. Le mystère bruyant, brillant et enfumée approche.
La houle est dans le corps de lueurs inachevées. Des détails saillent. Les crânes des porteurs de torches sont des effigies de cuivre rouge. Gong, cymbales, trompettes, pétards,explosions, halètements désespérément expressifs de sons crissants, métalliques,— ou lourds sourdement. La tête d'un monstre décapite le cortège.
« Le dragon ! Voilà le dragon ! » Les Européens se rangent pour lui faire place. « Le dragon ! » Les Annamites tendent le cou. « Voilà le dragon ! »
C'est le dragon. Il ondule entre les deux lignes cahotées de son escorte respectueuse. Il est satisfait : des urnes et des offrandes, fruits et fleurs,l'accompagnent. Il est furieux : une boîte de pétrole enflammé croise devant sa gueule. L'orgueuil le bouffit : les roulements du gong s'évaporent avec sa gloire. Il rutile ; il salue ; il se cabre ; il
proteste ; il remercie. Il dévisage la nuit et affronteles lumières. Ses yeux horribles refléchissent l'éclat des bijoux des belles invitées. Sa carcasse démesurée simule une reptation conquérante... Pétards, tintamarre, incohérence, éblouissement, incendie...
Un feu de Bengale vert étend sa mante limpide sur les épaules nues des femmes. Le dragon fait des layes interminables à la « patronne ». L'archet des grillons effleure le violoncelle de la forêt... Solo de langueur précieuse aux nerfs trop fins. Des volants
de robes frôlent des chaises. Les torches tremblent et le dragon attend. Nous sommes tous debout.

127terDelaSouchierePlantations.jpg
Alors, escorté de quelques coolies fiers de tenir un emploi de coadjuteur, le caporal-chef de la plantation avance. Il déroule un papier rouge et lit. Je suis trop loin pour entendre toutes ses paroles, mais par les bribes de syllabes saisies au vol je rétablis le sens de phrases.
Comme un leit-motiv cher à l'orateur revient la douce oraison brève : a Notre mère... vos enfants... notre maman. » Aux mots d'amour les mots de travail sont mêlés. Je demande
à mon voisin, administrateur-adjoint de la province de Bienhoa : — Pourquoi l'appellent-ils leur mère ?
— Parce qu'elle multiplie les preuves de son affection pour eux. Dernièrement encore elle a remis douze mille piastres au chef de la province, à charge par lui de faire construire un dispensaire et une maternité sur la plantation.
Mais Mme de la Souchère répond à son caporal-chef. Foin des convenances ; jouant des coudes je me place pour l'écouter. Elle dit :
« Il y a dix-huit ans que je suis ici. Je ne peux plus, comme autrefois, faire vingt kilomètres à cheval, chaque jour, pour visiter vos femmes et vos enfants. Vous savez que je ne vous néglige pas ;que je ne déserte pas ; que si je rentre en France bientôt, c'est pour me reposer et me soigner.
Obéissez bien à qui me remplacera. Je reviendrai,mes enfants. Je reviendrai parce que je ne pourrais plus vivre loin de vous, loin de cette terre qu'ensemble nous avons mise en valeur. Française par le coeur, je veux mourir ici. C'est ici, à Long Tanh,où j'ai souffert, lutté, que je dormirai de mon dernier sommeil.
« Vous savez que j'emmène en France un des vôtres, un jeune garçon. Ne croyez pas que je
veuille en faire un Français. Il restera Annamite et rentrera dans la maison de ses ancêtres. Mais il apprendra notre science et quand il reviendra parmi nous, il sera le vivant symbole de la collaboration franco-annamite bien comprise.
« Vous m'appelez « notre mère ». Je vous dis :
— Mes enfants, toutes les femmes françaises sont comme madame de La Souchère. Vous ne devez pas croire ceux qui prétendent le contraire. Vous êtes le nombre ; nous sommes la science, les capitaux, l'hygiène. Travaillons. »
La voix convaincue vibre encore au fond del'âme de tous les auditeurs quand M. Lam Van Hué, commis du gouvernement à l'Inspection de Bienhoa, déplie des feuilles légères et lit à son tour.
Quand il a terminé je l'aborde, le félicite, le prie de me laisser recopier son discours. Beaucoup plus aimable qu'un ministre à l'issue d'un comice agricole, M. Lam Van Hué se refuse à me voir travailler : — Je vous prie de me permettre de vous offrir ce texte.
J'ai lu :...
« Madame...
« Grande Française à la volonté tenace et à l'âme généreuse, vous avez accompli sous nos yeux, non seulement une oeuvre magnifique, en conquérant sur la brousse ce beau domaine de la Souchère,mais, en outre une oeuvre plus ignorée, celle de la conquête de coeurs dans votre entourage indigène.
« En vous montrant bonne et compatissante à l'égard de tous ; en vous penchant
sur toutes les misères, et en pénétrant nos sentiments intimes, vous avez fait de nous, du plus pauvre au plus riche,des amis dévoués et reconnaissants à votre personne
et à la France bienfaitrice que vous représentez si noblement.
« Vous n'avez pas voulu quitter ce pays sans assurer l'avenir de vos vieux serviteurs, sans doter notre centre d'une Maternité où les nouvelles générations rediront votre nom avec respect et amour,sans nous réunir pour nous donner une nouvelle preuve de sympathie et d'attachement.
« Croyez, Madame, qu'en ce jour, toute la popu-lation indigène de la Circonscription est, par la pensée, auprès de vous, regrette votre départ, souhaite votre prompt retour dans cette seconde Patrie qui est la vôtre, et vous exprime, par mon intermédiaire,
ses sentiments de fidèle et infinie gratitude.»SoucherePortrait.JPG
Etait-il minuit quand, à la lueur des flambeaux compatibles avec la gloire, madame de La Souchère fixa des décorations aux tuniques brodées de trois de ses serviteurs ?
Ce fut un spectacle émouvant que celui d'une femme remettant à des hommes les insignes consacrant leur courage et leur loyalisme. Ainsi, par une nuit emplie d'étoiles, devant le dragon traditionnel et en présence de hauts fonctionnaires annamites :
phu,doc phu, hûyen, une femme française remit le Sapèque d'argent de 1re classe à Tran Van Luong,huong ca du village Bertin de la Souchère ; Vo Van Cuan, huong than du même village ; Nguyen van Phan, caporal de la plantation.
— Que faites-vous donc ?
Le vieil Annamite que j'ai interpellé se présente et me rassure. Il est vêtu de soie noire.
Suspendue à un collier d'étroit galon rouge, la plaque du Kim Kanh brille sur sa poitrine.
— Je suis M. Nguyen duy Khiem, huyen honoraire. Je traduis les paroles de Mme de la Souchère pour qu'elles pénètrent le coeur de mes compatriotes.
La folie joyeuse a repris. Est-ce bien une folie ?
Quand ils s'amusent selon la tradition, les Annamites font beaucoup de bruit, mais une réserve grave subsiste dans leur maintien. Leurs yeux seulement reflètent la gaieté — une gaieté qui s'allume et décroît, comme celle des enfants, qui a besoin
sans cesse d'aliments nouveaux : ils aiment qu'on les amuse.
Le gong a frappé le réveil des bruits et des lumières. Une frémissement parcourt la colonne des porteurs de lanternes. Le dragon s'étire, chavire ses yeux, bâille, se décide, se contorsionne. Pétards,trompettes, pétrole, cymbales. Le monstre exige autant de bruit pour son départ que pour son arrivée.
Il ordonne : il est roi.
Et voici le défilé lent des merveilles construites par des artisans volontaires. Le bois et le carton en firent les frais. La faculté d'observation de la race annamite et l'habileté des doigts frêles réalisèrent ces petits chefs-d'oeuvres que leurs auteurs présentent timidement, dans l'attente des approbations et des applaudissements : animaux, lanternes, etc.. Les Européens complimentent ; les Annamites approuvent.
M.Nguyen duy Khiem veut bien me guider parmi les arcanes du vocabulaire annamite. Il a
gommé sa main gauche fermée à la paume de sa main droite, ouverte. Ses gestes, ainsi contenus, plus courts, mais doubles, soulignent les louables efforts
qu'il fait pour me sauver. Celui-ci est serviable comme tous les Annamites qui n'ont
pas dédaigné-les coutumes exquises de leur race. Il devine mes inquiétudes et devance mes questions.
Je voudrais lui faire plaisir à mon tour; lui rendre la monnaie de sa politesse. J'ai lu quelque part que les Annamites s'adonnent à de silencieuses spéculations philosophiques. Que dire à celui-ci ?
Quelle est la complémentaire de ses songes ? J'y suis : « L'hévéa, comme tous les végétaux, comme les animaux et l'Homme, se nourrit de la terre maternelle, mais plus il prend de forces et plus il s'en éloigne. L'ascension vers la lumière est le propre de la nature vivante. Toutefois l'Homme en s'élevant vers la lumière s'élève aussi vers Dieu. »
L' « ancien » ne crache pas devant moi, car il est poli. Seulement il joint encore ses mains, sourit et répond en saluant : — Oui, monsieur.
M'a-t-il compris ? Les merveilles défilent. Un char de feuillages, garni de musiciens accroupis, est l'émeraude d'un anneau de lanternes et de torches.
Un cerf est passé, chevauché par un chasseur qui brandissait un coutelas. Puis une plantation d'hévéas : de la graine au fumoir, le cycle du labeur de tous les jours se déroule. Sur tout autre arbre la saignée serait une lèpre; sur l'hévéa elle est un
chevron. Entre la pépinière et le camion de cinq tonnes l'intervalle est le même qu'entre l'espoir et la réalisation.
L' « ancien » explique... M'a-t-il compris? Je crois saisir que les Annamites n'expectorent pas leur philosophie; ils la ruminent. Sommés de parler ils se réfugient dans l'ambiguité.
Oh ! l'énigme de tous ces fronts derrière lesquels gravite la vision des pluies de fleurs ! de ces yeux que la tâche immédiate ne comble pas, et qui, au lieu de chercher un complément irréel dans les horizons, à la manière des yeux d'Occident, rétrécissent
leur champ visuel et contemplent l'éternité dans le provisoire d'une cour de pagode,
l'infini dans la convexité d'une fleur de lotus.
Cesse-t-on d'être un sage quand on regarde trop loin? Est-il stérile le silence du poète qui nie les limites? Le Dante a écrit : « Béatrice regardait en haut, et je regardais Béatrice. » Je retourne mon âme. Confucius n'avait pas prévu le Romantisme.
Ils ne conçoivent pas le bonheur comme nous. Ils se réjouiront tout à l'heure à une légende, à une page du passé impérial dont ils suivront avidement les filigranes à travers l'effigie superficielle d'un bouffon. Leurs petites chanteuses soulèvent leurs
robes de brocart et leurs visages peints accompagnent la descente rituelle de leurs mains pendant les layes qu'elles font, agenouillées. Leurs comédiens viennent aussi, bariolés sans ménagement. Ils se prosternent devant la « patronne » qui les reconnaît. Puis, celui-ci virevoltant, celui-là ouvrant et refermant un éventail, cet autre effilant les pointes de sa barbe à carcasse de fer, cet autre encore jon-
glant avec sa lance de bois, ils annoncent chacun son rôle par la mimique appropriée. Je suis avecles Annamites qu'ils amusent et contre ceux de Européens qu'ils ennuient.
Ils partent de leur côté; nous allons du nôtre.
J'aimerais me mêler à eux. Leurs dalmatiques d'argent et d'or sont montées sur une soie pâlie qui réclame le soleil. Ces gens de théâtre sont les officiants sans le savoir d'un rite moribond. Ils jouent la comédie à son chevet funèbre. Il marche si lentement, l'empereur, que ses bottes à bouts relevés gênent ! Ses comparses s'accordent à sa cadence.
La troupe des comédiens et des chanteuses s'incorpore aux lanternes qui les attendaient. Une cour:tiares, barbes, éventail, lance, plumes,va inoculer des globules anémiés de souvenir au nouveau visage de la Cochinchine.
Le visage a changé. Mais l'âme ?

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 11:19

A Paris, une étudiante chinoise tombe amoureuse d’un prolo.

Un film gonflé qui prend la morale et les conventions à rebrousse-poil.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19250132&cfilm=178491.html

La tradition cinéphile apprécie qu’on passe son temps à s’intéresser aux pérégrinations des cinéastes autour du globe (Hitchcock l’Americano, Buñuel le Mexicano, etc.). Rien que de plus normal : si un cinéaste est un regard, celui qu’il pose sur tout paysage ou société inédite doit nous intriguer, nous interroger sur son acuité, sa capacité à observer, à rendre compte, à dessiner tout ce qui lui est a priori étranger, nouveau.

Ici, le Chinois Lou Ye visite la France et d’abord Paris. Depuis qu’il est de mode pour les beaufs de droite comme de gauche de résumer la capitale à un paradis pour bourgeois décomplexés, il est devenu quasiment impossible de filmer la ville sans se prendre des tombereaux d’insultes sur la tête. Le Taiwanais Hou Hsiaohsien, pourtant vénéré, en avait lui-même pâti quand il était venu y tourner le magnifique Ballon rouge.

On appréciera donc tout d’abord la façon dont Lou Ye filme Paris au plus près, dans la rue au milieu des cageots, dans les rades pourris, loin de tous les décors évidents de carte postale (mais Paris EST une carte postale). De tous les films français de 2011 tournés dans la capitale, Love and Bruises est celui qui montre le mieux la ville. Tout en révélant, par quelques plans ironiques, que la France et la Chine, aujourd’hui, c’est presque la même chose…

Et puis il y a cette love story improbable, digne au premier abord d’un roman-photo : une histoire passionnelle entre une étudiante chinoise érudite et un prolo, Mathieu, monteur et démonteur de stands sur les marchés. Lou Ye y va fort : tout commence par un viol et la belle, femme libérée sexuellement, perdue dans les sentiments, tombe amoureuse du prolétaire.

Le film ne va pas cesser d’enchaîner les scènes d’amour, de nous mettre mal à l’aise (Mathieu peut être violent, cruel, pervers, narcissique), de bousculer toutes nos idées reçues sur ce qu’est une relation sexuelle sans jamais chercher à en tirer des leçons ou à nous en donner. Ce qui se passe entre deux corps est mystérieux et échappe au champ social, du moins un temps. Quand celui-ci s’en mêle, tout est perdu.

Lou Ye, qui n’a cessé d’essuyer les feux de la censure dans son pays (son film précédent montrait des amants du même sexe), a trouvé en France le lieu idéal pour mettre en scène ce que peu de cinéastes français (Catherine Breillat, Jean-Claude Brisseau, Christophe Honoré ?) ont eu le courage de nous montrer parce que le sujet est encore tabou et ne leur attire que quolibets et railleries de petits-bourgeois.

Mais tout cela ne serait rien si l’histoire n’était incarnée par deux acteurs extraordinaires : Tahar Rahim (aussi dense que chez Jacques Audiard, encore plus perceptible à chaque instant), et une belle inconnue à la voix sublime, Corinne Yam. Magnifique et gonflé.

Jean-Baptiste Morain

Love and Bruises de Lou Ye, avec Tahar Rahim, Corinne Yam, Vincent Rottiers (Fr., 2010, 1 h 45)

 

 

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 23:59

NOTRE INDOCHINE 

 

MADELEINE  ET ANTOINE JAY

  (Extraits) 

À nos enfants. Bernadette,  Marie-Elizabeth née à Saigon,
Jean-François, né à Saigon, qui ont passé leur prime jeunesse dans ce merveilleux pays qu'était l'Indochine.
ainsi qu'a Christian.qui nous a beaucoup aidés dans la préparation de cet ouvrage.

et à tous nos amis français et indochinois, tout particulièrement

notre fidèle Thi Tu(Mme Le-Thi Ngot).

 

AVANT PROPOS

 

 

 

Notre aventure indochinoise débute très exactement le 29 novembre 1936, date à laquelle nous embarquons à Marseille avec notre petite Bernadette de dix-huit mois sur le Chenonceau, paquebot d'un âge certain — mais d'un confort acceptable — qui pendant la guerre finira victime d'une mine malencontreusement placée sur son chemin.

Nous faisons aisément connaissance de certains de nos compagnons de voyage. Avec nous un grand nombre de jeunes officiers et fonctionnaires appelés comme moi à servir en Indochine pour trois ans, n'eût été la guerre. Et parmi les fonctionnaires rejoignant leur poste, le Résident Aurillac son épouse et son jeune fils Michel qui suivra les traces de son père et deviendra ministre.

Nous tissons avec plusieurs ménages d'officiers et de fonctionnaires civils des liens qui dureront longtemps. Tous ces jeunes serviteurs de la République n'avaient en tête qu'une ambition : "Servir", en employant à plein leur intelligence, leur appétit de travail et leur cœur pour apporter le maximum d'eux-mêmes à ce pays dont on leur confiait, dans une certaine mesure, le destin. On les aurait certes bien fait rire si on leur avait dit, ainsi qu'essayait de le faire accroire une certaine intelligentsia, qu'ils allaient participer à l'exploitation éhontée du peuple indochinois...

Notre voyage fut sans histoire, et la traversée de l'océan Indien véritablement féerique. Me revint alors en mémoire cet alexandrin sublime enfanté par la plume magique de José Maria de Heredia : « L'Azur phosphorescent de la mer des Tropiques », avec ses myriades de poissons volants s'ébattant autour du navire. Nous avons également pu contempler, lorsque le soleil achève sa noyade dans la "mer océane", ce fugitif clin d'oeil qu'il nous adresse sous la forme du "rayon vert", bien réel quoique contesté par certains.

Comment ne pas regretter ce temps béni des paquebots où l'on pouvait jouir du temps présent et dont on conservait des souvenirs inoubliables ? Qu'avons-nous gagné à accomplir en moins de vingt-quatre heures, dans des conditions de confort discutables, un périple qui demandait jadis vingt-deux jours, dans la détente et la sérénité ? Que le vieil Horace avait donc raison, avec son Carpe diem (1)

Le moment est peut-être venu de dire ce que nous venions faire dans ce pays si éloigné de la Métropole. La liaison ferroviaire de Hanoi à Saigon (1.728 km) venait tout juste d'être achevée (le 4 octobre 1936) à la suite de la construction, dans des conditions très difficiles, de la sec­tion séparant Tourane(2) de Nha Trang (3) (512 km), tronçon central du Transindochinois. Des perspectives prometteuses de trafic étaient attendues du fait de cette réalisation. Je faisais partie d'un quarteron d'ingénieurs (de formation X-Ponts) que le ministère des Colonies de l'époque avait désignés pour compléter l'état-major de la Direction du réseau de chemins de fer exploité en régie par le Gouvernement général de l'Indochine.

 

1.Littéralement : « Cueille le jour ».

2.Aujourd'hui Da Nang.

3.Prononcer « Nya-Tran ».

 

Arrivé à Hanoi pour la Noël 1936, ma première affectation fut la direction du service "Trafic et Mouvement" du réseau, lequel comprenait environ 2.600 km de lignes. Je me trouvais donc chargé, à vingt-six ans, d'une responsabilité importante : c'était là une des raisons qui rendait le service colonial particulièrement attrayant, le charme provincial qui pouvait séduire certains fonctionnaires de la Métropole n'ayant rien de particulièrement exaltant pour des jeunes gens de ma formation.

La mission qui m'était confiée m'ouvrait du même coup des perspectives intéressantes pour la découverte du pays, en m'amenant à effectuer des tournées d'inspection aussi bien au Tonkin, en Annam et en Cochinchine qu'au Cam­bodge. Il me fut ainsi possible d'acquérir assez rapidement une bonne connaissance de la plus grande partie de ce mer­veilleux pays et des trésors dont il était abondamment pourvu.

Je restai dans ce poste un peu moins de deux ans. Puis le décès accidentel du directeur général des chemins de fer de l'époque, François Lefèvre — personnage atypique mais ingénieur de grande classe qui avait mené de main de maître la construction du Tourane-Nha Trang —, déclencha un mouvement de personnel qui entraîna ma nomination comme directeur de la région de Saigon, où j'allais avoir la responsabilité de la gestion d'environ six mille agents et 800 km de ligne, avec l'ensemble des services sous mon autorité.

Mon épouse et moi-même nous assimilâmes assez rapidement aux usages de la vie saïgonnaise, et nous apprîmes au fil des années à bien connaître ce pays qui appelle maintenant une description ; elle s'impose d'autant plus que l'on veut mettre correctement en place les événements dont nous avons été les proches témoins au cours des onze années que nous avons passées là-bas.

  _________________________________________________________________________________

 

TRAITS DOMINANTS DE LA PÉNINSULE INDOCHINOISE

 

 

L'Indochine, pays de l’eau

 

Jetons les yeux sur une carte de l'Indochine. Ce qui frappe tout d'abord, ce sont les deux plaines du Tonkin et de la Cochinchine, arrosées par un maillage de canaux et d'exutoires naturels que forment les deltas du fleuve Rouge au nord, du Mékong et du Bassac au sud. Nous voyons également que l'intérieur du Cambodge est occupé par la vaste étendue du Grand Lac, relié au Mékong par un important canal naturel, le Tonlé-Sap (1).

Le fleuve Rouge n'a pas une longueur considérable (1.200 km environ). 11 prend sa source dans la province chinoise du Yunnan et reçoit, avant d'arroser Hanoi, deux affluents : la rivière Claire et la rivière Noire. Son débit est important (3.800 m3/s en moyenne) mais très irrégulier, pouvant atteindre 30.000 m3/s en période de mousson. Ses débordements sont contenus par des digues qu'il faut constamment entretenir et renforcer. Dispersées par un éventail de défluents, ses eaux fertilisent la plaine du Tonkin et, grâce à une culture intensive qui mobilise des millions de paysans, permettent à ce pays de produire trois récoltes de riz par an.

Quant au Mékong, il compte parmi les fleuves les plus longs du monde (4.180 km). Il prend sa source au cœur du Tibet, à 4.800 m d'altitude, en compagnie d'un autre géant : le Yang-Tsê-Kiang (5.980 km). Les lits de ces deux fleuves sont sensiblement parallèles jusqu'au moment où ils pénètrent dans la province du Yunnan. A partir de là, le Yang-Tsê fausse compagnie au Mékong et s'oriente brusquement vers l'Est pour devenir le grand irrigateur de la Chine.

1. Certains géographes ont attribué le nom de Tonlé-Sap au Grand Lac, mais nous croyons plus judicieux de réserver ce vocable au canal naturel reliant le Grand Lac au Mékong.(…)

 

Les colons élisent la plaine cochinchinoise où l'on peut réaliser deux récoltes annuelles de riz.

On comprend dès lors combien cet ensemble hydrau­lique, où la main de l'homme n'a qu'une responsabilité réduite (sauf au Tonkin où le bon entretien des digues prend un caractère impérieux, sous peine de catastrophe), est étroitement lié à la prospérité agricole de l'Indochine. Tous les pays de la Fédération en sont bénéficiaires à l'ex­ception de la plaine côtière de l'Annam, étroite bande coin­cée entre la mer et la cordillère dite annamitique courant du nord au sud, avec un point culminant — le Fan Si Pan — qui domine de ses 3.144 m la plaine du Tonkin. La côte d'An­nam est cependant périodiquement arrosée par le trop-plein d'eau qui découle de cette chaîne de montagnes, parfois avec une violence extrême lorsqu'un typhon (traduction asiatique du cyclone) vient heurter les reliefs, les trombes d'eau entraînant souvent des dégâts considérables. Combien de ponts ferroviaires et routiers a-t-il fallu remettre en état après le passage d'un de ces ouragans !

Mais c'est bien grâce à cette eau que l'Indochine vit et a pu connaître, jusqu'à la mainmise d'un régime dont l'imbécillité l'a réduite à l'état de pauvreté, une certaine prospérité.

 

L'Indochine des rizières

 

Si l'Indochine doit être typiquement représentée par un tableau, c'est bien par une rizière où l'on voit les ma, plants de paddy caractérisés par leur couleur vert tendre, sortir d'une eau boueuse où des dizaines de jeunes paysannes, coiffées de leurs chapeaux coniques typiques, s'affairent à repiquer les plants un par un tandis qu'à quelque distance un buffle accompagné par un nho1 — son compagnon habituel — tente de brouter les quelques rares brins d'herbe qu'il peut arracher aux diguettes qui délimitent les carrés de rizière.

Alors qu'avant-guerre l'Indochine était exportatrice en moyenne de deux millions de tonnes de riz par an, elle était devenue, au cours des années de misère, importatrice de cette précieuse céréale. Mais acharnés au travail les paysans vietnamiens ont depuis quelque temps rétabli la situation et, pour la première fois depuis les années terribles, en 1990 le Viêt-nam a pu exporter une quantité significative de riz.

Les statistiques les plus récentes (année 1989) dont je dispose donnent les chiffres suivants pour la production de riz : au Viêt-nam 18,2 millions de tonnes, soit 270 kg par habitant et par an ; au Cambodge 2,1 millions de tonnes, soit 300 kg par habitant et par an ; au Laos 1,4 million de tonnes, soit 350 kg par habitant et par an.

En dehors du riz, ces trois pays produisent des cultures maraîchères, d'autres céréales (500.000 t de maïs pour le seul Viêt-nam), du sucre (340.000 t), des animaux de ferme (cochons, canards, poulets). Les produits de la pêche constituent également, pour le Viêt-nam et le Cambodge, une ressource essentielle.

   

 

 

L'Indochine du caoutchouc

 

C'est en 1876 que pour la première fois des graines d'hévéa, recueillies en contrebande au Brésil, furent plan­tées à Ceylan ; leur acclimatation donna des résultats tels que plusieurs territoires de l'Asie du Sud-Est, Indes néer­landaises, Malaisie, Indochine) s'ingénièrent à créer des plantations d'hévéas, lesquelles ne cessèrent de se dévelop­per et jouèrent un rôle économique primordial au profit des puissances qui avaient des intérêts dans ces territoires. Ce fut le cas de l'Indochine, où la qualité de certaines terres (Terres Rouges par exemple) s'avéra tellement propice à l'hévéa qu'elles suscitèrent l'intérêt de groupes financiers et des constructeurs de voitures automobiles lorsque se manifestèrent les avantages de ce moyen de transport. C'est en particulier dans l'est (Xuân Lôc 1) et le nord (Lôc Ninh) de la Cochinchine, et dans la région de Mimot, au Cambodge, que se trouvèrent les terrains les plus favorables à cette culture, et que s'installèrent les principales plantations.

1. Prononcer « Suann-loc ».

I Petit garçon. Prononcer « nyo ».

Après le désastre de Diên Biên Phu et leur éviction consécutive aux accords de Genève, nos compatriotes se sont empressés d'oublier l'Indochine. Mais depuis quelque temps, il semble que cette dernière suscite chez nous un regain d'intérêt, exerce même quelque séduction puisque le grand écran — avec l'Amant, Indochine, et Diên Biên Plut —a de nouveau attiré les regards sur la "Belle Colonie" qui eut longtemps valeur de mirage en métropole.

Pourtant, bien peu nombreux sont ceux qui ont une juste notion des événements dont l'enchaînement a abouti au déclin de la présence française. D'autant moins nombreux qu'un des longs métrages précités s'est efforcé de vilipender ceux qui avaient pour ambition d'apporter aux indochinois le concours de leur savoir et de leur travail.

Nous voulons parler du film Indochine, dont la perversité s'est trouvée masquée, aux yeux de spectateurs innocents, par une indéniable perfection technique. Ayant pour

 

Lors de notre arrivée en Cochinchine, l'industrie du caoutchouc était en pleine prospérité, et concourait pour une part importante à l'équilibre des comptes du budget indochinois. Malheureusement cette industrie fut par la suite complètement ravagée par la guerre, et notamment par le conflit américano-vietnamien, les Américains, ainsi qu'on le sait, ne s'étant pas embarrassés de scrupules pour ruiner une partie de la forêt indochinoise par l'usage sys­tématique et bien inutile de défoliants.

Dans le film Indochine, une scène abominable représente un véritable "marché aux esclaves" organisé sur une île de la baie d'Along (quelle idée bizarre d'aller chercher une île de la baie d'Along pour localiser cette monstruosité !). Ce marché aux esclaves dépeint un groupe de "colonialistes français" armés jusqu'aux dents, obligeant par la force de pauvres paysans en quête de travail à signer un engagement pour aller travailler sur des plantations dirigées par des patrons français.

La ficelle est tellement grosse qu'elle ne peut abuser que des personnes innocentes n'ayant aucune notion de ce qu'était l'Indochine et à qui on veut faire croire que leurs pères ou leurs grands-pères étaient des tortionnaires, traitant les Indochinois comme des animaux et n'hésitant pas à les "flinguer" s'ils faisaient la mauvaise tête. Nous avons dit plus haut ce qu'il convient de penser de cette monstrueuse imposture.

On comprend très bien l'idée qui a guidé les auteurs du scénario, qui ont sans aucun doute voulu faire référence à une pratique, courante avant la guerre, qui consistait dans le recrutement d'ouvriers tonkinois à qui l'on proposait d'aller travailler sur les plantations indochinoises.

Pourquoi aller chercher des Tonkinois ? L'exploitation d'une plantation exigeait des ouvriers assez robustes et durs au travail ; or les ouvriers cochinchinois répugnaient à ce genre d'emploi, car leurs aptitudes physiques n'étaient pas à la mesure du labeur exigé. Les directeurs de plantations recherchaient donc de préférence des travailleurs tonkinois, beaucoup plus robustes que les Cochinchinois, mais cela posait quelques problèmes.

Tout d'abord les Tonkinois étaient sujets de l'empereur d'Annam. Donc, même dans une île de la baie d'Along, il ne s'agissait pas pour les recruteurs de se rendre avec une troupe de sbires armés jusqu'aux dents, d'y convoquer des "volontaires", et ensuite de leur faire signer, sous peine de mort, un contrat d'engagement.

Les fonctionnaires de l'Administration annamite avaient tout de même leur mot à dire. En réalité, la chose se passait de la façon suivante. Les agents des plantations chargés du recrutement se rendaient au Tonkin, de préférence dans une province à forte densité de population, telle celle de Nam Dinh (1.000 hab./km2), et s'adressaient au chef de province (un Annamite bien sûr) qui se renseignait sur les villages dont les habitants étaient disposés à s'expatrier pendant deux ou trois ans, voire même davantage, en Cochinchine.

Généralement on trouvait sans difficulté des volontaires, car le salaire était attrayant. La plupart du temps, c'est l'ensemble du village qui acceptait de se déplacer. Le contrat était signé par le chef du village, et on organisait une cérémonie particulière pour saluer le départ de ceux qui consentaient à s'expatrier. Mais on ne pouvait abandonner le village sans transporter les autels des ancêtres, patrons et protecteurs de chaque famille. 111 fallait donc y mettre les formes, même si le déménagement et le transport ne posaient généralement aucun problème. A la plantation, des habitations avaient été aménagées pour recevoir les nouveaux arrivants.

Inutile de préciser que l'emploi de la force était complètement exclu.

Que le lecteur soit bien convaincu que si nous avons tenu à faire cette longue mise au point, ce n'est pas par plaisir. Nous trouvons extrêmement agaçant d'être obligé de réagir chaque fois qu'un imbécile ou un masochiste éprouve le besoin de participer à l'entreprise de démolition de ce qu'a édifié son pays. Pour notre part, nous sommes solidaires de la devise britannique :

« Wrong or right, it's my Country. »'

 

 

Les autres ressources naturelles

 

Autrefois, les Français connaissaient au moins une production de l'Indochine. Ils savaient qu'il y avait, dans le nord, des mines de charbon : la houille de Hongay (2), l'anthracite de Dông Trieu. Ces mines sont toujours en exploi­tation, et les Vietnamiens ont même construit, avec l'aide financière de l'URSS, une ligne nouvelle à voie normale

« Qu'il ait tort ou raison, c'est mon pays ! »

(2) Prononcer « Hongaille ».

 

(…) temps d'occasion, car à chaque départ pour la France le fonctionnaire propriétaire du véhicule trouvait facilement à le revendre à un fonctionnaire arrivant de France. Cette pratique arrangeait aussi bien l'arrivant que le partant.

La situation, au fil des années, a bien changé. Le "pousse" proprement dit a disparu. On trouve maintenant partout des cyclo-pousses, degré supérieur du confort. Les voitures ont également disparu pour l'usager courant, les rares automobiles qui circulent étant réservées aux dignitaires de la "nomenklatura".

Mais alors qu'autrefois il y avait peu de bicyclettes et pas du tout de motocyclettes, le nombre de "deux-roues" en circulation s'est multiplié de façon incroyable. A certaines heures de la journée, c'est par centaines et même par milliers que déferlent les "deux-roues" dans les artères de Saigon ou Hanoi, les vélos entremêlés avec les motos, et — ô miracle ! — tout ce trafic paraît s'écouler sans le moindre accrochage, grâce à une dextérité de conduite dans laquelle les Indochinois sont passés maîtres.

L'utilisation des deux-roues s'applique aussi au trafic des marchandises. Étant donné qu'il est pratiquement impossible de disposer d'un véhicule automobile, la plupart des objets, même les plus encombrants, se trouvent transportés par bicyclette. C'est fou ce que l'on peut entasser sur un châssis de bicyclette, pour une livraison en ville comme pour un transport suburbain. On voit des bicyclettes chargées de plusieurs grandes jarres en céramique, ou d'une montagne de nasses de pêche en bambou ; on voit même des matelas ou des armoires astucieusement arrimés sur ce genre de véhicules. Cela dénote une réalité dont on a maintes preuves par ailleurs : le Vietnamien, astucieux et débrouillard, arrive à se tirer d'affaires en toute circonstance !

 

L'Indochine de l'artisanat et du commerce

 

Les Indochinois, qu'il s'agisse des Vietnamiens, des Cambodgiens ou des Laotiens, ont toujours eu une vocation innée pour la création artistique. C'est pourquoi, avant-guerre, on trouvait facilement des objets d'art fabriqués dans de nombreux ateliers à partir de matières variées : statuettes d'ivoire, suites d'éléphants en ivoire ciselées dans une défense, objets en bronze ou en argent, agrémentés ou non de moullures, meubles ou panneaux laqués avec incrustation de figurines en pierre dure, etc.

Chaque pays imprimait aux objets son style particulier, de sorte que l'amateur d'art pouvait aisément satisfaire sa passion en disposant d'un choix étendu, lequel n'était limité que par les disponibilités du portefeuille, car certains de ces objets atteignaient des prix élevés.

En ce qui concerne le commerce, il était surtout le fait des Cochinchinois. Dans l'ensemble les marchés se trouvaient abondamment pourvus, notamment en fruits de toute nature, dont certains particulièrement savoureux : mangues, mangoustans, ananas, pamplemousses, pommes cannelles, goyaves, noix de coco, etc. La gourmandise y trouvait largement à se satisfaire.

Le commerce des tissus était particulièrement florissant. Les jeunes femmes annamites, très coquettes, savaient se parer avec grâce et imagination, et certaines étaient vraiment d'une grande beauté. Il faut d'ailleurs souligner que rien n'a changé, sinon en mieux, dans ce domaine. Les Chinois tenaient une place importante dans cette activité où ils montraient beaucoup de maîtrise, et avaient réussi à s'implanter dans toutes les villes bordées par l'océan Indien. Quand on ne trouvait pas ce qu'on voulait dans un grand magasin, on le dénichait souvent « chez le Chinois ».

 

(…) cents, par une indéniable perfection technique. Ayant pour notre part vécu onze ans de cette présence française, nous avons en effet été révoltés par certaines scènes qui prétendent démontrer que, s'il y a eu rupture entre les communautés française et annamite, la faute en est imputable aux Français d'Indochine. Car par de scandaleuses mises en scène, on veut accréditer l'idée que ces derniers avaient coutume de faire subir toutes sortes d'exactions aux malheureux Annamites, exactions qui auraient fait lever les ferments de haine dont l'explosion n'a pu qu'engendrer l'éviction justifiée des odieux colonisateurs.

Nous y reviendrons, mais c'est encore par la fonction commerciale que l'économie du Viêt-Nam semble le plus facilement repartir après les années de restriction imposées par le "paradis communiste".

 

Les artères vitales de l'Indochine

 

Avant la guerre, le réseau routier avait connu un développement spectaculaire. La route Mandarine reliant Hanoi à Saigon était parfaitement entretenue, et d'excellentes voies reliaient entre elles toutes les villes principales de la Fédération, ce qui était d'autant plus indispensable qu'aucune ligne de chemin de fer ne conduisait de Saigon à Phnom Penh, non plus que de Hanoi à Vientiane ou Luang Prabang. Les routes locales n'étaient pas négligées pour autant.

En ce qui concerne l'équipement ferroviaire, il faut reconnaître que la France, puissance tutélaire de l'Indochine, ne s'était guère empressée de doter sa Pupille d'un réseau particulièrement étoffé. Précisons tout d'abord que deux organismes se sont partagés, dès la fin du siècle dernier l’œuvre d'équipement du pays dans ce domaine.

1) Le Gouvernement général de l'Indochine, auquel on doit la première implantation ferroviaire en Indochine, la ligne de Saigon à My Tho, mise en service en 1885, a par la suite construit et exploité la plus grande partie des lignes du Viêt-nam et du Cambodge :

— en 1902, mise en service d'une première ligne reliant Hanoi à la frontière chinoise (ligne Hanoi-Na Châm par Lang Son) ;

— en 1913, mise en service de la ligne de Saigon à Nha Trang, amorce sud du Transindochinois ;

— en 1927, mise en service de Hanoi-Tourane, amorce nord du Transindochinois.

Il fallut attendre octobre 1936, comme nous l'avons déjà souligné, pour mettre en service le tronçon Tourane-Nha Trang, lequel permit l'ouverture à l'exploitation de la totalité du Transindochinois Hanoi-Saigon.

Rappelons qu'entre-temps, en 1933, fut ouverte à l'ex­ploitation la ligne de Phnom Penh à la frontière siamoise, dont nous avons déjà souligné les avantages qui en étaient résultés pour l'économie du Cambodge.

Enfin, deux lignes se greffant sur la ligne Saigon-Nha Trang, Tourcham-Dalat et Saigon-Lôc Ninh (la ligne du caoutchouc), ont été mises en service à la même époque.

2) Un autre organisme fut chargé par le Gouvernement général d'équiper en rails le nord du Tonkin : la "Compagnie des chemins de fer de l'Indochine et du Yun­nan", fondée à la fin du siècle dernier, qui reçut du même Gouvernement général la concession d'une ligne partant du port de Haiphong et aboutissant, via Hanoi, à Yunnanfou', chef-lieu de la province chinoise du Yunnan. Cette ligne, d'une longueur totale de 860 km dont 395 en territoire tonkinois et 465 en territoire chinois, fut mise en service en trois étapes : 1903 pour la section Haiphong-Hanoi (100 km), 1906 pour la section allant de Hanoi à Lao Kay, autre point de communication avec la Chine (295 km), enfin en 1910 pour la section chinoise aboutissant à Yunnanfou (465 km).

Cette ligne fut interrompue partiellement, comme nous le verrons dans les pages qui suivent, en août 1940, sous la pression japonaise. Mais la Compagnie du Yunnan conti­nua à exploiter la partie tonkinoise de la ligne jusqu'au 9 mars 1945.L'actuelle Kunming.

une remarque s’impose : si le programme d'équipement ferroviaire que nous venons de décrire vit le jour, ce fut grâce à la ténacité de Paul Doumer, que l'on connaît pour avoir été élu président de la République de 1931 à 1932 (avant d'être assassiné par un fanatique), mais que l'on connaît moins pour avoir été, à l'âge de quarante ans, Gouverneur général de l'Indochine, fonction qu'il occupa de 1897 à 1902. Il eut assez d'autorité pour faire accepter par le gouvernement français de l'époque un plan général d'équipement de l'Indochine en voies ferrées et routes. Malheureusement, les proconsuls qui lui succédèrent n'eurent pas l'ascendant nécessaire, vis-à-vis des gouvernements plus ou moins éphémères qui se succédèrent en France, pour obtenir les moyens financiers indispensables à la réalisation du plan échafaudé par Paul Doumer. Si l'on songe que les premiers tronçons de rail posés entre Hanoi et Saigon l'ont été en 1903, on peut dire que la création du Transindochinois a demandé trente-trois ans, soit le temps d'une génération. Devant une telle constatation, tout commentaire devient superflu

Les routes aussi bien que les voies ferrées, ont payé, comme c'est généralement le cas en période de guerre, un lourd tribut aux différents conflits qui se sont succédé en Indochine, et tout particulièrement au Viêt-nam depuis 1945. Entre les destructions opérées par le Viêt-minh', au nom de sa politique de terre brûlée, celles consécutives aux bombardements britanniques ou américains, celles enfin résultant des calamités naturelles (ne serait-ce que du fait

1 Viêt-minh : contraction de l'expression « Viêt-nam Doc Lap Dong Minh », ce qui signifie « Ligue pour l'indépendance du Viêt-nam ».

Une seule solution, si l'on ne veut pas recourir à la solu­tion chinoise (politique de limitation des naissances à un enfant par couple) : se donner les moyens d'un développement économique permettant au Viêt-nam — les autres républiques pouvant encore se suffire à elles-mêmes — de se hisser, économiquement parlant, au niveau de ce qu'on appelle communément les quatre "petits dragons" du Sud-est asiatique, à savoir : Hongkong, Singapour, Taiwan, la Corée du Sud, un tel progrès impliquant un apport massif de capitaux étrangers, mais à condition de se débarrasser au plus vite du "sida" communiste.

Souhaitons que beaucoup d'industriels hexagonaux arrivent à persuader l'État vietnamien de faire appel aux techniques françaises, et n'attendent pas que les Japonais et les Américains aient pris toutes les places !

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LE COUPLE FRANCE-INDOCHINE

 

Que d'orages ont émaillé, pendant près d'un siècle, la vie de ce drôle de couple Que d'influences, d'intimidations, de tergiversations pour sceller enfin une union qui tint, malgré tout, assez longtemps pour être citée en exemple, et qui malheureusement se dénoua stupidement, du fait de l'entêtement des deux conjoints !

Quelles furent donc les causes de cette mésentente ? Pour notre part, nous en dénombrerons trois.

Tout d'abord l'obstacle de la langue. Nous avons mis en évidence l'oeuvre de vulgarisation accomplie par le père Alexandre de Rhodes, mais en insistant sur les difficultés de la langue vietnamienne. Il n'est pas douteux que son étude implique un effort prolongé. Étant donné que les fonctionnaires ou officiers avaient un contrat de trois ans, ils ne jugeaient pas nécessaire de se plier à cette discipline d'autant que tous les Indochinois en relation avec les Fran­çais parlaient le français, même entre eux. Il faut bien reconnaître que c'était là une lacune regrettable.

Ensuite la mésestime dont l'Administration française a fait preuve envers les élites indochinoises, dont beaucoup étaient venues se perfectionner dans nos écoles et nos Universités. A l'appui de cette affirmation citons une réflexion pertinente du général Bührer, qui fut le commandant supérieur des troupes de l'Indochine de 1936 à 1938: « Nos administrateurs ont le "racisme du parchemin". Pour eux, seul le diplôme décerné au Blanc a de la valeur, celui décerné au Jaune ou au Noir ne représente rien ! L'intelligentsia annamite est révoltée contre nous et cela est grave pour la suite. » La lucidité de cet officier général, qui connaissait bien l'Indochine, s'est malheureusement trouvée confirmée par la suite des événements. Elle avait le mérite de dénoncer l'un des manquements les plus graves de notre mission colonisatrice. Nous avons personnellement eu pour collègues aux Chemins de fer de l'Indochine deux Centraliens à qui n'avaient pas été attribué de postes correspondant à leurs capacités : tout en conservant une attitude amicale à notre égard, ils ne faisaient pas mystère de leur ressentiment à l'égard de l'Administration française.

Il faut enfin mettre en cause le véritable "mur" séparant, dans le domaine de la vie privée, les communautés fran­çaise et indochinoise. Ce n'était pas de la part des Français du mépris, ni du racisme. Mais chacun vivait de son côté et ne cherchait pas à rencontrer l'autre. Il arrivait pourtant que des manifestations communes réunissent à une même table des Français et des Annamites. Aucun n'y voyait d'inconvénient.( …)

Non, ces hommes, loin d'être des jouisseurs parfois déguisés en tortionnaires, étaient pour la plupart des gens travailleurs, fiers de 1'œuvre accomplie, honnêtes, conscients de leurs devoirs envers la communauté autoch­tone qu'ils avaient mission d'élever dans l'échelle sociale, et qui — tous comptes faits — pouvaient affirmer qu'ils avaient beaucoup plus apporté à l'Indochine que l'Indo­chine ne leur avait apporté.

Nous avons eu l'occasion de parcourir la plus grande partie de la péninsule indochinoise, d'en admirer les mer­veilles, d'en connaître et d'en apprécier les habitants, qu'ils fussent du nord ou du sud, de l'est ou de l'ouest ; nous avons visité des localités ou des sites éloignés de toute civilisation ; nous avons fait la connaissance, en dehors des Annamites, Cambodgiens ou Laotiens de la plaine, de certaines ethnies de la montagne, Mans, Méos, Mois, Rhadés, etc. Jamais, au contact des uns comme des autres, nous n'avons ressenti un quelconque sentiment d'animosité :

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(…) inconvénient et la cordialité n'en était pas absente. Donc pas d'apartheid dans le sens sud-africain du terme. Mais on cherchait rarement à se revoir. C'était là la manifestation d'une réserve excessive des uns vis-à-vis des autres, et il faut déplorer que des ponts plus solides n'aient pas été jetés entre ces deux communautés. Cela eût épargné bien des susceptibilités et aurait pu arranger bien des choses dans les moments critiques.

Dans le domaine professionnel, le fait de collaborer à la réalisation d'une tâche commune était, par contre, un excellent facteur de communication. Nous en voulons pour exemple celui des chemins de fer dont le personnel représentait environ vingt mille agents encadrés — si nos souvenirs sont bons — par environ cent Français, soit un Français pour deux cents Indochinois. L'ensemble des gares des différentes lignes, soit quelque cent cinquante gares, étaient toutes sous le commandement d'un Indochinois, d'un Annamite ou d'un Cambodgien, à l'exception de deux d'entre elles, Hanoi et Saigon. Cette légèreté d'encadrement, loin de donner lieu à critique, conduisait à déléguer à notre personnel autochtone une part importante de responsabilité, suscitant de sa part un esprit d'initiative qui s'est avéré précieux en maintes circonstances. J'ai toujours, pour ma part, été heureusement surpris par la très grande fidélité du personnel que j'ai eu sous mes ordres, et ce dans les moments les plus critiques, par exemple au cours de l'année 1944, au moment où le chemin de fer était la cible d'attaques aériennes de la part des Britanniques ou des Américains.

Les "insuffisances" de la France vis-à-vis de l'Indochine ont été mises en lumière. Mais il serait injuste de ne pas mettre en balance, en face de ces insuffisances, tout ce que la France a apporté de positif au territoire dont elle s'était arrogé la tutelle.

Tout d'abord la paix et la sécurité, qui ont été maintenues, rappelons-le, jusqu'au 9 mars 1945, alors que partout dans le monde régnait la terreur. Et il ne tenait qu'au Gouvernement français, si l'esprit de lucidité l'avait inspiré, que cet état de choses se perpétuât, comme on le verra plus loin.

Ensuite une situation économique satisfaisante. Sans doute peut-on déplorer, comme nous l'avons fait, la lenteur avec laquelle l'équipement de l'Indochine en moyens de transports a été poursuivi. Il convient d'y ajouter l'absence de création d'une industrie digne de ce nom et qu'il faudra bien, un jour, songer à développer à l'aide de capitaux appropriés si nous voulons encore jouer un rôle dans ce pays qui, selon tant et tant de témoignages recueillis, appelle de ses vœux le retour des Français.

Enfin un développement culturel dont personne ne peut nier l'importance. L'oeuvre d'éducation de la France en Indochine (…)

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(…) par une gentille congaïe, mais j'ai bien du mal à avaler quelques bouchées. Cela va durer trois jours. Nous n'arriverons qu'à la Noël. Je ne puis même pas aller à la messe de minuit dite à bord, et encore moins participer au petit réveillon qui suivra. Antoine, les officiers et de rares couples en profitent. Moi, je ne quitterai pas ma cabine durant tout le trajet. C'est vraiment un nuage jaune qui passe, et c'est le 24 décembre le plus sinistre que j'aie jamais connu.

Nous débarquerons sous un ciel gris et brumeux. Il crache, comme on dit ici ; les coolies et les pousses s'agitent pour emporter clients et bagages. Ils nous conduisent dans un petit hôtel peu reluisant. Une fois chacun casé dans sa chambre et les petits endormis, nous pensons trouver en ville quelque bon restaurant ou un dancing. Nous reprenons donc des pousses crasseux avec les Capodanno et les Diguet, en demandant à nos conducteurs de nous emmener

dans un lieu où l'on s'amuse. Mais soit qu'ils ne comprennent pas, soit que les boîtes n'existent pas, Noël passe inaperçu dans ce petit port où les Français sont peu nombreux : ils doivent se réunir entre eux. En tout cas, nos pousses pousse font faire une randonnée dans une ville sombre et triste, sous le crachin qui ne cesse de tomber, et finalement nous ramènent à notre hôtel, ou plutôt au bungalow, car les chambres sont disséminées dans la nature. Passer une nuit ici me fait peur. Ma fille dort comme un ange, elle se sent en sécurité. N'a-t-elle pas des parents pour la protéger, que diable ! Elle serait sans doute déçue si elle savait que sa maman a bien du mal à trouver le sommeil car un drôle de bruit lui fait penser qu'un serpent rôde dans les parages. Mais nous sommes protégés par les moustiquaires.

Toujours ce bruit lancinant quand je me réveille ; aussi, dès qu'il fait jour, Antoine se lève et va, avec précaution,vers l'endroit d'où émane cette espèce de son inquiétant. Il éclate de rire et me crie : « Viens voir ton fameux ser­pent ! » Je me précipite pour découvrir un robinet qui goutte sur le carrelage de ce qui se veut être une douche. Je ris aussi et me promets d'être moins peureuse à l'avenir. Mais jamais je n'oublierai cette première nuit indochinoise.

La bruine a fait place au soleil. Nous allons, toujours en groupe et en pousse, à la gare ; nous y prendrons le train en direction d'Hanoi. Le parcours est très agréable. Nous traversons de belles régions boisées et fleuries, les flamboyants surtout font notre admiration, et c'est tout joyeux que nous arrivons au but de notre voyage.

Nous sommes attendus par un jeune officier et un représentant des CFI (Chemins de fer d'Indochine). Ce dernier conduit notre ménage vers le Grand Hôtel Métropole, très huppé, dont le service est assuré par une foule de boys en pantalons de soie noire, tuniques blanches empesées et turbans rigides noirs impeccables. Nos amis sont dirigés sur l'hôtel Splendide, un peu moins grandiose mais tout à fait bien également. La diversité de nos traitements explique cette différence : les lieutenants gagnent deux cents piastres de moins que nous (soit deux mille francs).

Nous passerons là environ un mois. visitant la ville, grande et bien construite, avec une cathédrale au milieu d'une vaste place, et un petit lac au centre duquel s'élève un gentil pagodon où l'on accède à l'aide d'une passerelle de bois rouge et doré, mais nous n'y sommes jamais entrés. Un peu plus loin, une place où arrivent les tramways qui desservent le quartier indigène. C'est une série de rues peu larges, aux petites boutiques très bien approvisionnées, chacune dans sa spécialité. C'est ainsi que l'on parcourt la rue de la Soie, des Paniers, du Cuivre, du Coton, etc. Nos pousses aux capotes grises font mauvaise impression, et leurs coolies sont encore plus délabrés. Nous apprendrons par la suite qu'ils ne reçoivent qu'une fois par an, le jour du Têt, un costume neuf, qui doit donc durer trois cent soixante-cinq jours. C'est nettement insuffisant, et sous le crachin les pauvres se gèlent.

Antoine a pris son service. Il est content. Je me promène donc seule avec Bernadette. Très vite, un boy de l'hôtel me propose une congaïe pour la garder. C'est Thi Souan. Elle paraît gentille et j'accepte. Elle a les dents laquées en noir (cela paraît-il les protège, ce qui doit être vrai). Cela ne déplaît pas à notre fifille qui, tout de suite, adopte cette jeune Tonkinoise. Notre restaurant est de haut niveau, et le menu comporte trente plats numérotés, qui vont du hors-d’œuvre au dessert. Il n'y a plus qu'à choisir. Un jour, des Japonais viennent s'installer non loin de notre table. Ils ne connaissent pas le français. Ils cochent quelques numéros au hasard, et c'est ainsi que nous les voyons entamer le repas par un dessert, suivi d'un rôti, puis d'une soupe. Cela nous a bien amusés.

Bientôt notre ami Capo vient nous proposer une maison à louer, suite au départ d'un adjudant-chef qui rentre en France avec sa famille : une femme, sept enfants et deux chiens. Nous allons les visiter. Il y a une grande pièce devant, donnant sur un jardinet, suivie d' une petite descendant par trois marches sur une cour cailloutée où se trouve la boyerie (cuisine, buanderie et chambre) voilà pour le rez-de-chaussée. A l'étage, deux chambres et une salle de bains. Je sens quelques démangeaisons sur mes jambes et les découvre noires de puces. Jamais je n'en avais vu autant. Nous sortons hâtivement, en disant que nous allons prendre contact avec le propriétaire. En effet, nous nous entendons avec celui-ci pour lui louer sa maison, 33 boulevard Félix-Faure, un peu éloignée du centre mais agréable car ombragée et calme. Juste en face nous avons une place avec un monument aux morts.

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(…) roses, alamandas et bougainvillées, de hauts lampadaires très gracieux, de jolies chaises cannées et des tables dres­sées avec nappes, serviettes et couverts permettent aussi de faire de bons repas malgré les restrictions.

Sur la gauche, une grande allée dessert toutes les petites échoppes des métiers indigènes : celles des potiers, des brodeurs, des marchands de laques, de cuivres, de nattes, de soieries ; les tisserands et les mécaniciens. Tout cela est fort intéressant à visiter ; on s'arrête pour admirer l'habileté de ces artisans, et l'on peut faire quelques achats ; il y a aussi ceux qui travaillent le cuir, et enfin le marchand de soupe avec sa longue table entourée de bancs où l'on déguste le bon potage annamite aux pâtes jaunes. En bout de piste, c'est le paradis des enfants : balançoires, manèges et toboggans — notamment celui qui plonge dans une mare, éclaboussant ses passagers rayonnant de joie. Bichon monte sur les chevaux de bois, fortement maintenu bien au contraire nous en avons reçu d'émouvants témoignages de sympathie.

S'il n'en fallait qu'un exemple, nous retiendrions celui de notre petite congaïe Thi Tù(1), venue avec nous en France sur sa demande, en 1948, puis retournée en Indochine en 1950 et qui, trente-cinq ans plus tard, après quarante-huit mois de patientes démarches administratives appuyées d'arguments appropriés, est parvenue à rejoindre l'Hexa­gone avec ses deux enfants, et a remué ciel et terre pour nous retrouver.

Nous avons infiniment aimé ce pays où nous avons passé, en tant que jeunes époux, des années délicieuses où au surplus nous avons eu notre deuxième fille et notre premier garçon — qui eux aussi ont gardé, quoique l'ayant (…)

1. Prononcer Thi-teu..

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(…) par Bernadette ;"les filles s'offrent des parties endiablées de balançoires, et tous nous faisons la queue pour le toboggan ; je serre mon fiston dans un bras et me cramponne de l'autre, la descente est vertigineuse et l'arrivée dans l'écume sensationnelle. Les enfants sont ravis et prêts à recommencer, mais très peu pour moi qui ne goûte guère ce genre de sport. Une journée passée à la Foire est passionnante, mais fatigante ; mon petit dernier, bien qu'il ait été porté par les uns et par les autres, a les jambes flageolantes. Mais tous nous emportons un excellent souvenir de cette Foire, les Français ayant su démontrer à travers elle qu'ils n'étaient ni défaitistes ni fatalistes, mais courageux et inventifs.

En juin, Antoine passe quinze jours à Dalat où nous avons loué une maison de l'Administration avec les Simon, nos voisins, et leurs fillettes Nicole et Danièle ont respectivement l'âge de Bernadette et de Zabeth. Tant que les papas sont là nous faisons de jolies promenades en montagne, et le soir, fatiguées, les filles s'endorment rapidement. Mais les papas repartis les grimpettes se font plus rares, et les enfants nous écoutent moins ; les bavardages vont bon train dans la chambre. Moi qui avais vu la main noire du diable s'insinuer sous la porte quand nous ne rangions pas nos jouets, et à qui maman disait, quand nous nous regardions trop longtemps dans la glace : « Un jour, c'est le diable que vous verrez ! », ce qui nous incitait à la prudence, un soir, lasse de répéter « taisez-vous et dormez » je cric aux filles : « Si vous ne dormez pas, le diable va venir vous chercher ! »

Que n'ai-je pas dit là ! Nicole et Danièle se précipitent dans la salle à manger, la plus jeune se réfugie dans les bras de sa mère en pleurant : « Maman, j'ai peur du diable. » Nous lui expliquons que j'ai seulement voulu les effrayer un peu pour qu'elles arrêtent leurs bavardages mais qu'elles n'ont rien à craindre ; les voici calmées, elles retournent se coucher et l'on n'entend plus aucun bruit, pas plus que les nuits suivantes, d'ailleurs. Mon intervention intempestive a produit son effet, même si Mme Simon me reproche (avec raison) d'avoir fait peur à sa petite Danièle ; je reconnais avoir eu tort, tout en lui faisant remarquer que chez nous le diable ne sème pas l'épouvante : mes filles ne se dérangent pas pour si peu.

L'année 1943 s'achève sur des fêtes de Noël familiales et toutes simples. 1944 et 1945 vont être plus difficiles à supporter. Le ravitaillement se fait de plus en plus rare, nous mangeons surtout des patates douces (avec lesquelles on obtient d'ailleurs une excellente crème de marrons), des ignames, des liserons d'eau et du soja germé, plus les fruits dont on ne manque pas ; on trouve au marché quelques volailles, un peu de porc et du poisson, mais les Japonais de plus en plus nombreux se servent les premiers, arrêtant les camions qui arrivent de la campagne ; seuls quelques-uns parviennent jusqu'à la ville. On nous distribue des cartes de rationnement pour l'épicerie et les tissus, il faut faire la queue pour avoir sa part quand un bateau chinois entre dans le port. Même le riz est distribué sur carte, et son alcool qui sert aux voitures se fait rare depuis que nous avons cédé la province de Battambang à la Thaïlande. Bref, nos provisions s'épuisent.

J'avais trouvé d'occasion un joli cabriolet vert pâle et Antoine l'avait acheté l'année précédente. Nous nous en servons de moins en moins, et en 1945 nous devons même le mettre sur cales. Les bicyclettes sont désormais à l'hon­neur. Un jour où nous déjeunons chez nos camarades Jamme, Antoine laisse la sienne contre le mur, juste sous la fenêtre de la salle à manger ; nous ne voyons ni n'entendons rien, mais au moment du départ le vélo n'est plus là.

Quant aux Annamites, qui ont les mêmes droits que nous, ils font la queue à croupetons et encastrés les uns dans les autres, position originale qui convient à leur souplesse ; la distribution terminée, beaucoup s'installent sur k trottoir pour revendre une partie du riz, du lait, du sucre et des coupons qui leur ont été attribués, préférant garder quelque argent pour jouer aux dés ou fumer des déchets d'opium, cela également sur le trottoir.

Fin avril nous partons pour Dalat, en train cette fois, sans savoir que c'est la dernière fois que nous prenons des vacances dans cet endroit idéal pour ses sites, ce climat et cet air pur qui nous revigorent si bien. Au retour à la gare, Mme Ballard arrive en courant pour nous annoncer, le visage défait, le suicide de notre ami Franc ; Simone, son épouse, voulait le quitter pour partir avec un officier de marine, tout le monde la fustigeait et les langues allaient bon train ; comme les autres, je suis triste et scandalisée, mais ne dis rien, désirant en savoir plus. C'est à Saigon que je l'apprendrai.

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(…) peu encombrées ; nous fîmes une pause-café une heure après, puis continuâmes notre chemin. Nous étions en pleine campagne, légèrement vallonnée avec des petits arbres, parfois au loin un petit village et au bord de la route quelques vaches efflanquées cherchant un peu d'herbe plus souvent jaune que verte pour un maigre repas. Vers le soir, arrivant près du but, nous fîmes stopper les voitures et commençâmes à pied l'ascension d'une colline, les chauffeurs portant notre barda. Quand nous eûmes trouvé au milieu des arbres une clairière plate, nous y prîmes nos quartiers. Déballant nos provisions, nous dînâmes de bon appétit à la nuit tombante, discutant un moment à la lumière de nos torches électriques. C'est alors que les moustiques se réveillèrent ; eux qui n'étaient pas habitués à l'homme prirent une fringale de chair fraîche et personne ne put dormir tant nous étions dévorés. Heureusement le coin était sain, pas de paludisme à craindre. Nous nous levâmes donc de bon matin, couverts de taches rouges, nous pliâmes bagages et redescendîmes tranquillement. Nous avions rendez-vous avec un employé des Travaux Publics qui nous emmena au bord d'une étroite rivière, dont j'ai oublié le nom, qui forme comme un canal sinueux bordé de hauts lataniers ; là, nous prenons place dans des sampans très effilés, émerveillés par le calme et la puissance qui émane de ces superbes arbres, à peu près la seule richesse du pays. Je ne sais combien de temps dura cette balade, mais envoûtés par l'ambiance et le charme nous y aurions passé des heures. Partout nous fûmes bien accueillis par la population, heureuse de constater que les Français s'occupaient de leur pays éloigné de tout, et nous revînmes vraiment très heureux d'avoir pu accéder à cet endroit aussi sauvage que peu connu. Jamais nous n'avions d'armes, jamais nous n'avions peur, il a fallu les Japonais et les communistes pour tout déstabiliser.

assez élégante ; j'ai bien essayé de me faire faire un manteau de fourrure chez le fournisseur d'Agnès, mais finalement il ne m'a proposé qu'un trois-quarts en renard jaune-roux et cela ne m'a pas du tout plu ; ma sœur a réussi à me revendre un de ses chapeaux prétendu très à la mode : il est de paille tressée rouge, avec un fond énorme, genre gros béret ; je ne l'aime guère et le porte peu, du moins jusqu'au jour où — me faisant accrocher par une bande de jeunes qui me crie : « Le chapeau ! oh ! le chapeau !... » — je le mets au rancart.

Contents de nous retrouver à l'aérogare, Antoine me fait des compliments sur ma toilette et nous sommes heureux comme des rois. Mais la cohabitation des deux familles devient un peu plus difficile. C'est ce moment que choisit notre camarade Geais, des CFI également et de la même promotion qu'Antoine, pour nous proposer une villa à La Varenne-Saint-Hilaire, au bord de la Marne : il la quitte, sa amie métisse retournant en Indochine. Nous acceptons et allons nous y installer dès novembre. Le coin est charmant mais très frais à cette époque. En outre les enfants doivent aller en classe à vingt-cinq minutes de là, et l'hiver va être rude : jamais nous n'avons eu aussi froid. Bichon fait une double otite, le docteur vint lui percer les deux tympans après l'avoir endormi. Je suis follement inquiète mais tout se passe bien.

Pour nous chauffer nous n'avons qu'un petit fourneau à la cuisine et un poêle dans la salle à manger ; le bois est notre combustible le plus courant, n'ayant pu acheter que deux sacs de charbon au marché noir. Je me revois encore allant fendre mes bûches au sous-sol, en manteau de fourrure, renard foncé en larges bandes cousues sur des rubans de velours noir ; c'était plus chaud qu'une veste. Les enfants portaient chacun un manteau de lapin gris, même dans la maison, car pour économiser nous n'allumions le feu que du matin jusqu'en fin d'après-midi ; la nuit les

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(…) peu connue, un attachement profond pour leur "terre natale", avec tout ce que ce vocable comporte de "valeurs".

Et autant le dire, nous n'arrivons pas à comprendre comment on peut attacher un sens péjoratif au vocable de "colonisateur". Nous avons toujours considéré que le "colonisateur" est celui

« qui met ses talents au service du faible, pour l'aider à devenir fort ». C'est pourquoi nous sommes fiers d'avoir été, avec toutes nos ressources intellectuelles et morales, avec toute notre capacité de travail, avec tout notre cœur, de véritables colonisateurs — au sens le plus noble du terme — de cette Indochine que nous croyons justifier d'appeler noire Indochine.

Mari et femme nous nous sommes partagés la paternité de cette œuvre. Dans une première partie, Antoine tentera pour sa part de mettre en lumière les événements et décisions politiques qui ont préparé l'éviction de la France de la péninsule indochinoise. Dans une deuxième partie, Madeleine s'attachera à décrire notre vie quotidienne pendant la durée de notre séjour.

Notre récit ne se prolongera pas au-delà de l'année 1947, car d'une part nous ne saurions témoigner des événements survenus après cette date, et d'autre part la littérature qui leur a été consacrée nous paraît suffisamment abondante pour que nous n'ayons aucun désir d'y ajouter quelque commentaire que ce soit. Mais puisse ce texte rétablir un certain nombre de vérités, nous aurions été payés de nos efforts pour l'écrire.

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 17:49

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Cher(e)s ami(e)s
 
C’est avec un plaisir immense que je vous annonce la parution prochaine du livre de Nguyen Van Thanh,
 
Saïgon-Marseille, Aller simple
 
aux éditions Elytis, à Bordeaux.
 
Nguyen Van Thanh va avoir 90 ans dans quelques jours. Il est un des tout derniers anciens travailleurs indochinois encore en vie. Il y a dix ans, il s’est mis à écrire ses mémoires. Mémoires d’une vie incroyablement remplie : Enfance gâtée à Hué, camps de travailleurs indochinois en France, rencontre avec Juliette, vie ouvrière en banlieue parisienne, retrouvailles avec sa famille au Vietnam en 1975,…
 
A travers ce récit individuel, se dessinent des pans entiers de l’histoire de la colonisation française en Indochine, et de l’immigration vietnamienne en France.
 
Pendant ses dix années d’écriture, jamais il ne vint à l’esprit de Nguyen Van Thanh que son texte serait un jour publié.
 
Porte-parole magnifique de ses anciens compagnons, Nguyen Van Thanh prononça à Saint-Chamas, le 16 octobre dernier, un discours extrêmement émouvant :
 
 
Quelques mois auparavant, il avait aussi bouleversé l’assistance lors de l’inauguration de l’exposition sur les travailleurs indochinois aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône, à Marseille, le 9 mai 2011.
 
Son livre, illustré de nombreuses photos, sortira en librairie début janvier 2012. Si le libraire près de chez vous ne l’a pas en stock, il se fera un plaisir de vous le commander.
 
En attendant cette date, l’éditeur propose une vente anticipée, à un prix (très) légèrement inférieur, mais surtout avec les frais de ports gratuits. Il vous suffit d’imprimer le Bulletin de souscription ci-joint, et de le renvoyer par la poste.
Vous pouvez aussi lui téléphoner au 05 56 680 650.
 
Cette offre est valable jusqu’au 21 novembre 2011 !
 
Très amicalement,
 
Pierre
 
Pierre Daum
22, rue Henri René
34000 Montpellier
06 61 76 33 12
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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 13:02

INTERVIEW DOMINIQUE ROLLAND, HISTORIENNE (Paris Match Octobre 2011)

Auteure de « Petits Vietnams, histoire des camps de rapatriés d'Indochine » (Elytis, 2010)

 

Compte tenu de leurs conditions de vie en France, ces eurasiens n’auraient-ils pas mieux fait de rester au Vietnam ?

« il faut bien comprendre la situation eurasiens dans l’Indochine française. Issus de relations provisoires entre français, militaires ou fonctionnaires et jeune femmes annamites-les fameuses congaies !-, ils étaient rarement reconnus par leur père. Et donc, de ce fait, pas citoyens français. Mais pas tout à fait indigènes non plus, puisque de sang français. Cette ambigüité fait qu’ils ne sont véritablement intégrés ni d’un côté ni de l’autre. En 1928 cependant, un décret leur facilite l’accès à la citoyenneté, et en raison de leur connaissances des langues et des sociétés françaises et annamites qui les rendent fort utiles, ils sont souvent employés dans les postes subalternes de l’armée, des prisons, des douanes, de la sûreté : en fait, toute les instances de surveillance et de  répression de la colonisation.. Des deux côtés, on les soupçonnait notamment de traîtrise, c’était du reste inévitable, quand on est métis dans une situation coloniale, si on est fidèle à une part de soi-même, on est nécessairement traitre à l’autre.

. Lorsque le nationalisme vietnamien augmente, le ressentiment de certains vietnamiens crée des situations de tensions très dures. Il a deux massacres très violents en 1945 à Saigon et en 1946 Hanoi, attribués au Viet-minh, ce qu’il a toujours nié, mais vraisemblablement commis par des éléments extrémistes incontrôlés dans leurs rangs. Ces deux événements provoquèrent une angoisse très forte chez les populations franco-vietnamiennes. Alors quand on leur propose de les rapatrier en France, ils n'hésitent pas. D’autant que pour eux, il n'y a rien de plus beau que la France. Pour eux, la France, c’est beau, propre, blanc… Sauf que pour eux,  la réalité de la métropole, ce sera celle  des camps. »

 

Pourquoi ces gens, qui étaient des citoyens français, sont-ils restés oubliés pendant autant d’années ?

« Ils arrivent juste après la guerre d'Indochine. Dien Bien Phu est un traumatisme énorme, beaucoup de Français y sont morts. Plus personne n'a plus envie d'entendre parler de l'Indochine.  La gauche et le Parti communiste, qui auraient pu les défendre, soutiennent l’indépendance du Vietnam, et se trouvent donc embarrassés de cette population rapatriée perçus plutôt comme des collaborateurs de la colonisation. Bref, en France, ces rapatriés n'intéressaient personne. »

 

Pourquoi les habitants du camp ne se sont-ils pas fait entendre ?

« Il y a eu une révolte à Bias, en 1959, mais fermement réprimée, avec l’aide des CRS, par les autorités du camp qui craignaient une infiltration communiste. Les meneurs ont été rapidement expulsés. En réalité, les camps de Sauinte Livrade et de Bias étaient occupés majoritairement par des femmes qui ne parlaient pas français, des enfants et des hommes malades ou âgés. Comment auraient ils pu se défendre ? L’administration du camp les menaçaient de les expulser alors qu’ils ne connaissaient rien de la société française et sesentaient incapables de se débrouiller à l’extérieur.

 

Les enfants du camp n’auraient-ils pas pu faire quelque chose ?

« Ce qu’on fait ceux qui ont réussi à sortir du camp et à trouver un travail, c’est d’apporter un peu de confort matériel à ceux qui étaient restés. Dans l’étroite marge de manœuvre que laissait l’arrêté Morlot, une disposition kafkaienne qui interdisait aux hébergés du camp, sous peine d’expulsion,  de détenir des « signes extérieurs de richesse » puisque ceux ci auraient été autant de preuve de revenus. Dans l’ensemble, les enfants arrivés au camp réussirent à en sortir, par le biais des études pour certains, du travail pour d’autres, et leur intégration est une réussite, même s’il y a des échecs. Le plein emploi de cette époque leur a permis de trouver du travail et de s’installer dans la vie, ne revenant au camp qu’une ou deux fois par an, revoir leurs mères. Au bout d’une ou deux décennie,  seuls les parents âgés et les plus faibles, les chômeurs ou les handicapés, n’ont jamais réussi à partir, ou ne se sont pas sentis capables d’affronter l’extérieur. On assiste depuis les années 200,  au retour de ceux qui sont parti il y a trente ou quarante ans. Effet de la nostalgie, du sentiment d’être dépositaire de l’histoire, maintenant que les premières générations ont pratiquement disparu. L’imminence de la rénovation du camp, et donc de sa disparition physique, a constitué aussi un moteur de mobilisation pour accompagner ces changements et se battre pour la transmission de la mémoire à leurs enfants et petits enfants.

 

 

 

D’autres populations dans l’histoire contemporaine de la région ont a été hébergées dans des camps. Qu’y a-t-il de semblable dans leurs destins ?

Ici, au Moulin du Lot, ou dans d’autres camps militaires voisins, se sont succédés des réfugiés espagnols, des travailleurs indochinois, des harkis, en enfin les rapatriés d’Indochine. Ils avaient en commun d’être indésirables. Ils n’arrivaient pas là parce qu’ils avaient commis quelque chose de répréhensible, mais parce qu’ils étaient indésirables. C’étaient des camps de rélégation, de mises à l’écart. Ils étaient condamnés à l’oubli, en quelque sorte. Il ne faut pas oublier non plus que des juifs ont également séjourné dans ces camps, en transit vers Drancy. Eux ne sont pas revenus.

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 10:23
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HOMMAGE AUX TRAVAILLEURS FORCES INDOCHINOIS DE 1939-1945

Dimanche 16 Octobre 2011

Parc de la Poudrerie

Discours de Frédéric Vigouroux

Maire de Miramas, Conseiller Général

 

Mesdames, Messieurs les représentants des familles de travailleurs indochinois déportés à la Poudrerie de Miramas-Saint Chamas

Mesdames et Messieurs les représentants des autorités civiles et militaires, Mesdames et Messieurs les élus,

Mesdames et Messieurs les Présidents d'Associations

Mesdames, Messieurs, Chers Amis.

Nous levons aujourd'hui le voile sur une tragique page de l'histoire.

Nous rendons aujourd'hui un hommage qui aurait du intervenir il y a 66 ans.

Nous rendons ainsi un peu de leur dignité d’hommes à 20 000 oubliés car depuis 66 ans le silence officiel a volé la mémoire de 20 000 hommes.

En 1939, l'Etat Français déporte brutalement 20 000 jeunes paysans indochinois, conduits en France où ils deviennent travailleurs forcés dans des conditions indignes.

Pour la plupart, ils ont été contraints de venir, arrachés sans ménagement à leurs familles, jetés dans des bateaux dans des conditions inhumaines, convoyés jusqu'à Marseille où ils sont parqués à la prison des Baumettes.

Puis ils sont répartis entre plusieurs sites civils ou militaires : usines d’armement, campagne de Camargue où ils créeront les rizières et poudreries nationales comme celle de Miramas-Saint Chamas.

Ici même, 1000 hommes vont venir travailler sans salaire et dans des conditions très pénibles et dangereuses.

A quelques pas d'ici, au Centre Carnot, ces 1000 hommes vont être logés dans un camp à la discipline sévère où règne la maladie et la malnutrition.

L'Administration poussera le cynisme jusqu'à dénommer ce camp « Gia Dinh », mon foyer, ma famille en vietnamien.

Sur les 20 000 travailleurs, plus de 1000 ne rentreront jamais chez eux, morts en France de fatigue, de maladie ou par suicides.

Et les autres ne retrouveront même pas tous la liberté en 1945.

Discours-de-Than.jpg

Pour certains, il faudra attendre jusqu'en 1952, soit 7 ans après la fin de la guerre.

On pourrait croire que l'histoire tragique de ces hommes s'arrêtera là.

Mais le pire a été à venir pour eux et pour leurs descendants : l'oubli, le déni de l'Administration et des Gouvernements Français.

Jamais aucune reconnaissance officielle du sort abject fait à ces hommes.

Un silence de plomb sur leur histoire et un refus obstiné de toute indemnisation.

C'est à l'engagement de quelques hommes, à leur sens de l'honneur et de la justice, que nous devons d'avoir très récemment été informés de cette infamie.

Merci à Pierre DAUM, le journaliste qui a exhumé la vérité enfouie.

Merci aux associations Histoires Vietnamiennes et Les Amis du Vieux Saint Chamas qui l'aident à diffuser cette vérité.

Merci à toutes celles et tous ceux qui se sont associés à l'hommage rendu aujourd'hui.

Nous, habitants de Miramas et de Saint Chamas,

Nous qui sommes républicains,

Nous qui chérissons la liberté et l'honneur,

Nous qui honorons le souvenir des déportés et des résistants,

Nous ne pouvons pas accepter que ce silence indigne persiste.

Voilà pourquoi aujourd'hui nous sommes rassemblés pour dévoiler et honorer le souvenir des travailleurs forcés indochinois qui ont travaillé ici et ailleurs en France.

Voilà pourquoi nous exprimons notre indignation, notre compassion et notre soutien aux familles de ces travailleurs forcés.

Voilà pourquoi nous appelons à la reconnaissance officielle de ce drame de l'histoire coloniale par notre Gouvernement.

Voilà pourquoi je prends l'engagement solennel devant vous de saisir tous les parlementaires de notre Département, députés et sénateurs, du sort injuste de ces travailleurs pour que leur dignité leur soit rendue et pour qu'une juste indemnisation soit apportée à leurs familles.

Avant de poursuivre cette cérémonie, je vous demande de respecter avec moi une minute de silence à la mémoire de ces travailleurs forcés, qu'ils soient disparus ou encore vivants.

Je vous remercie.

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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 19:56

Tout est si approximatif et vain dans ces quêtes d’un passé révolu qui s’épaissit à chaque fois qu’on croit le rattraper…
Sans doute en est-il ainsi de cette quête indochinoise qui nous conduira vers de fausses pistes, celles de Félix Palamède de la Grandière, celle des innombrables Lagarde depuis Henri-Paul, celle de la mystérieuse tante qui servit de tutrice à « Charles-Henri »… Des images encore vivantes : celles de Robert Fontaine (1924-1973) traqué dans ses apparitions tel un fantôme.
Affaire-Charles-Henri1.jpg
Une galerie de portraits plus vrais que nature qui vous font oublier l’origine de votre enquête, et que la dure réalité historique anéantit par son implacable chronologie.

Ces fictions croisées nous dévoilent des personnages à l’identité trouble, en fuite de leur passé ou d’eux-mêmes, semblant s’acharner à ne laisser aucun indice tangible pour mieux disparaître.


Né à Paris en 1948 de père inconnu, Maxime BA passe son enfance et son adolescence en pays nantais avant de poursuivre une carrière à l’étranger dans la coopération éducative. Il a enseigné l’Interculturel à l’Université de Nantes, au Mans, et à Lexington.


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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 00:06
  1. De rares voix discordantes
  2. Les traces de discours anticolonialiste ne se trouvent pas aisément en 1939-1940. Ni chez les surréalistes  pour qui la mobilisation des moyens militaires de l'Empire ne suscite guère la protestation. Ni chez les communistes dont les préoccupations immédiates sont bien différentes. L'indignation n'est donc pas nécessairement là où l'on croit la trouver.
  3. Paul Léautaud, qui préfère en temps normal ses nombreux chats au genre humain, est ainsi le seul intellectuel de renom à exprimer sa protestation. Même s'il ne peut le faire qu'à travers les pages de son journal intime. Sa colère a éclaté à la mi-novembre [939, à la lecture des journaux
  4. « La nouvelle est partout que le gouvernement va faire venir un million de coloniaux pour remplacer sur le front autant de soldats français. Voilà qui va faire apprécier à ces gens la colonisation française. On est allé tuer, déposséder, assujettir ces gens qui vivaient tranquillement chez eux, ne demandant rien à personne et ne menaçant personne. Les Français leur disent aujourd'hui : Venez donc vous faire casser la figure à notre place pour défendre la France. » Et encore, on ne les prie pas : on les enrôle de force. Pour eux aussi, k service militaire est obligatoire. C'est simplement abominable''.
  5.  Ce témoignage lucide est presque unique en son genre. Par une sorte de hasard. on en possède un autre non moins exceptionnel. qui présente l'envers du décor : la situation aux colonies. Il faut encore se tourner vers un récit qui ne sera connu que de façon largement postérieure aux faits et qui émane d'un jeune homme parti de métropole courir l'aventure en Extrême-Orient, Pierre Boulle. Alors âgé de 28 ans, le futur romancier du « Pont de la rivière Kwaï » et de « La Planète des singes » n'est alors qu'un planteur que la déclaration de guerre a surpris en Malaisie. Parvenu en Indochine où on le <span>mobilise. il</span> assiste en mai 1940 au départ d'un contingent de soldats annamites. La description qu'il fait de l'épisode est saisis­sante :
  6. « Je retourne à Phu-Baï juste à temps pour assister [au] départ pour la France d'un contingent de nos tirailleurs. On les a habillés de neuf- [-..]En  colonnes, devant le train qui doit les emporter vers le port d'embarquement, ils attendent sous le soleil d'être passés en revue par un général et par l'empereur. que l'on a convoqué  pour la circonstance.|...Le moral me parait bas. Il y a des regards rancuniers d'autres qui laissent prévoir des larmes. Il est visible que les « volontaires » se demandent ce qu'il leur arrive et qu'ils ne sont pas rassurés. Les femmes, elles nous lancent des regards franchement hostiles. L'empereur arrive enfin avec le général. Il est vêtu d'une robe jaune dans laquelle il se sent visiblement mal à l'aise. Il passe rapidement les tirailleurs en revue puis on les embarque dans le train  rapidement, très rapidement  pour couper court à une scène déplaisante. Les volontaires pleurent comme des veaux. Les femmes nous adressent des paroles incompréhensibles mais qui ne sont certainement pas des compliments.
  7. Enfin ils sont partis. En somme, cela ne s'est pas trop mal passé. On dit que dans certains camps des familles entières se sont couchées devant la locomotive.(39)
  8. En métropole un article du Petit Parisien du 5 février 1940 s'intitule justement « Volontaires et patriotes, des milliers d'ouvriers arrivent d'Indochine »...
  9. Un rare exemple de discours alternatif se retrouve à gauche dans « l'Œuvre » Il ne s'agit pas à proprement parler d'une thématique and coloniale mais le quotidien est le seul à s'intéresser au sort des soldat coloniaux mobilisés, sous la plume de Madeleine Jacob. (celle-ci dénonce la précarité de leur sort, le 27 novembre 1939 : - [Ce sont de] pauvres bougres tout seuls, la famille, quand il y en a une. est si loin, si loin dans le vaste monde. De pauvres bougres sensibles comme des enfants, heureux d’un rien comme de vrais gosses. Des gosses qui ne sont que de tous les coups durs. Les soldats de couleur. Ceux de notre Empire, ainsi qu’on dit maintenant (deux lignes censurées) Elle poursuit : « Imaginez ce qu’est pour eux le repos ou la « perm ». La perm’ ? Où voulez vous qu’ils aillent ? Leur « maison », c’est si loin. Ils n’ont vraiment personne. C’est pour cela peut-être qu’il faudrait les gâter autant que les autres. » (40)
  10. L’article déclenche un mouvement de solidarité mais la sympathie affichée n’entraine toutefois pas la contestation du principe colonial. La remise en cause du système attendra encore et à ce titre, « l’Oeuvre » ne reviendra plus sur le sujet. L’Empire colonial est bien l’un des éléments les plus communs de la France de la « Drôle de Guerre », y compris dans les représentations qu’en ont les intellectuels.
  11. 36. Gallimard n'aura en définitive vendu que 3700 exemplaires de « L'Empire français » dont 3000 préachetés par le ministère des Colonies.
  12. 37. A la date du 19 novembre 1939, in Paul Léautaud.Journal Littéraire, tome II. Op.cit pp.2136-2137.
  13. Sur le même sujet: on connait aussi le texte d'une protestation écrite de Simone Weil  à l'adresse de Jean Giraudoux.
  14. 39. À la date de mai 1940, in Pierre Boulle, Aux Sources de la rivière Kwaï (Paris- Julliard 1966( p.26
  15. 40. Madeleine Jacob, « Y a d’l’abus- Ceux de couleur » , l’œuvre, 27 novembre 1939.
  16. Extrait de "la Drôle de guerre des intellectuels français 1939-1940" de Pierre Frédéric Charpentier (Ed. Lavauzelle 2008 pp.229-230) 
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