" Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
Alors, le contact humain, la chaleur humaine,qu'en faites-vous ?
- Ce que les hommes ont à communiquer entre eux, la science et l'art, ils ont bien des moyens d'en
faire l'échange. J'ai reçu d'eux plus de choses par le livre que par la poignée de main. Le livre m'a fait connaître le meilleur
d'eux-mêmes, ce qui les prolonge à travers l'Histoire, la trace qu'ils laissent
derrière eux.
Mais combien d'hommes ne laissent pas de trace écrite et qu'il serait enrichissant de connaître? Ceux qui souffrent et
travaillent n'ont point le temps d'écrire.
- Oui, mais est-on sûr que la prise de contact avec ceux-là est empreinte du seul souci de la connaissance et de
la participation au transport de leur croix ? Le paternalisme, le narcissisme, la recherche de la dominance,
savent prendre tous les visages. Dans le contact avec l'autre on est toujours deux. Si l'autre vous cherche, ce n'est pas souvent
pour vous trouver, mais pour se trouver lui-même, et ce que vous cherchez chez l'autre c'est encore vous.
Vous ne pouvez pas sortir du sillon que votre niche environnementale a gravé dans la cire vierge de votre mémoire depuis
sa naissance au monde de l'inconscient. Puis-je dire qu'il m'a été donné parfois d'observer de ces hommes qui, tant en paroles qu'en action, semblent
entièrement dévoués au sacrifice,mais que leurs motivations inconscientes m'ont toujours paru suspectes. Et puis
certains, dont je suis, en ont un jour assez de ne connaître l'autre que dans la lutte pour la promotion sociale et
la recherche de la dominance. Dans notre monde, ce ne sont pas des hommes que vous rencontrez le plus souvent, mais des
agents de production, des professionnels. Ils ne voient pas non plus en vous l'Homme, mais le concurrent, et
dès que votre espace gratifiant entre en interaction avec le leur, ils vont tenter de prendre le dessus, de vous soumettre.
Alors, si vous hésitez à vous transformer en hippie, ou à vous droguer, il faut fuir, refuser la lutte si c'est possible. Car ces
adversaires ne vous aborderont jamais seuls. Ils s'appuieront sur un groupe ou une institution. L'époque de la chevalerie est loin où l'on se
mesurait un à un, en champ clos. Ce sont les confréries qui s'attaquent aujourd'hui à l'homme seul, et
si celui-ci a le malheur d'accepter la confrontation, elles sont sûres de la victoire, car elles exprimeront le conformisme, les préjugés,
les lois socio-culturelles du moment. Si vous vous promenez seul dans la rue, vous ne
rencontrerez jamais un autre homme seul, mais toujours une compagnie de transport en commun.
Quand il vous arrive cependant de rencontrer un homme qui accepte de se dépouiller de son uniforme et de ses galons,
quelle joie! L'Humanité devrait se promener à poil, comme un amiral se présente devant son médecin, car nous devrions tous être
les médecins les uns des autres. Mais si peu se savent malades et désirent être soignés! N'ont-ils pas suivi très
fidèlement les règles du livre d'Hygiène et de Prophylaxie que la société bienveillante a déposé dans leur berceau à la naissance
?
Cette distinction que j'ai faite au début entre le réel et l'imaginaire, nous la retrouvons
au niveau d'organisation des sociétés. Les rapports interindividuels qui s'établissent en leur sein, fondés sur le fonctionnement du système
nerveux humain en situation sociale et qui aboutissent aux hiérarchies professionnelles et aux dominances, sont bien réels et vécus comme
tels. Mais le fonctionnement
nerveux est inconscient de ses sources structurelles innées et acquises.(...)
ELOGE DE LA FUITE - HENRI LABORIT- Essais Folio Gallimard