" Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
Le soleil ouvre ses mains derriere les rideaux
Jean-Pierre Mas n’est pas un
voyageur. Encore moins un touriste. Et pas du tout une personne déplacée.
Aussi bien que Sheyla Costa,
Elvita Delgado, Juan José Mosalini, tous trois traversés par leurs racines comme par un autre réseau de veines, aussi bien que Pierre Barouh, lequel est peut-être bien, selon son rêve, « le Français le plus brésilien de France », il serait plutôt un scaphandrier de lui-même.
Ce disque est son ultime révélateur. Le bain où, sous la lampe inactinique, des formes et
des fumées se rassemblent pour faire apparaître un visage, différent du vrai mais plus vrai que lui.
Dans sa Samba Da Bênçâo, Vinicius de Moraes, souligne, sur
une musique de Baden Powell, que, pour faire une samba qui atteigne à la beauté, il faut um
bocado de tristeza : les musiques sans nostalgie sont « un vin qui ne donne pas
l’ivresse », écrira Pierre Barouh dans son adaptation, Samba Saravah (celle d’Un homme et une femme). Aimer
ces musiques - là é como amar uma mulher so linda : revient à
s’éprendre d’une « femme qui ne serait que belle ». Car, sans l’affliction, sans
l’inconsolable douleur, on n’atteint pas à ce blues qui, tantôt exposé au grand jour,
presque vindicatif, tantôt tenu au secret, scellé alors par une pudeur farouche, est
commun à toutes les créations musicales afro-américaines, qu’il s’agisse du blues du Delta au
nord ou du samba brésilien au sud (negro demais no coraçâo : « nègre,
bien nègre dans son cœur »), comme il apparaît consubstantiel au flamenco, au tango, à la milonga, entre bien d’autres.
A travers lui seulement, on accède à la griserie singulière qui,paradoxalement, en vous faisant sentir le
poids écrasant des choses de la vie et la présence têtue des forces de la mort à vos côtés, vous permet de traverser le miroir
et de vous risquer loin du visible, dans l’unique endroit où l’imaginaire trouve quelque chance, enfin, de se
matérialiser.
« Cet amour à l’horizon qui conserve encore son mystère » (Corcovado), on ne l’apprivoise qu’en ayant été «
si triste, désabusé du monde ».
Le bonheur attend de l’autre côté. Pour reprendre les mots de Cartola, si
amoureusement traduits, comme ceux de Vinicius, par Didier Lamaison, c’est lui qui donne aux roses ce
parfum qui leur survit. C’est une croyance sans âge et sans couleur qui se dit là. Une forme de civilisation
étrangère aux langues et aux cultures, sans respect pour la géographie. S’il a de la chance (et un peu d’innocence), chacun peut la
porter en soi. Les continents dérivent, les océans sont abolis. Un pianiste français, fou de
mélodie, un faiseur de chansons douces et mortelles, découvre ainsi – j’entends : reconnaît et dévoile – son âme
latine, le même mot, alma, en espagnol et en portugais.
World music ? Tout le contraire ! Musique de l’homme seul entre tous, depuis beaucoup plus de cent ans. Seul
et toujours riche, toujours résonnant de la solitude des autres. Parce que la mélodie, de manière encore plus énigmatique que le rythme et
le tempo, contraint à partager jusqu’à l’incommunicable. L’un des merveilleux écrivains de ce pays, Léon-Paul Fargue,
publiait en 1942 ces lignes 1 : « La chanson, c’est le langage même du cœur, c’est l’espé- ranto qui
fait du Parisien, du Provençal, du Chinois, du Persan, du Péruvien des hommes comme les autres ;
qui
nous relie tous, par les fils pathétiques et secrets de la mélodie, au ténébreux miracle de vivre ensemble
sur cette terre de rivalités. C’est la caresse d’un rythme providentiel, à la fois prévu et imprévu, qui nous rappelle aux grandeurs de
l’égalité devant l’amour, la tristesse et l’infini ». Mais voilà, magie de proximité, la mélodie, sinon la chan- son elle-même, est
devenue au fil des décennies, pour de multiples raisons dont toutes ne tiennent pas aux goûts musicaux proprement dits, un mystère en péril. Devant cette menace, je tiens Mas et ses comparses pour des artistes de résistance. C’est une culture universelle qu’ils préservent, prolongent,
raniment
par leur latinité réelle ou fantasmatique. Le piano se fait creuset d’alchimiste,
changeant en songe l’ivoire et l’ébène (par exemple, mais pas uniquement, dans Aquellos ojos negros et Derrière le
miroir ou mêlé aux poèmes de Cartola, Pierre et Vinicius).
Porte-parole de ce dernier, Barouh – et c’est une question, diffuse, de
timbre, de grain, de résonance, de densité et de profondeur – fait entendre en vérité la voix intérieure de ce disque : celle, non
pas des grands discours, mais du silence, de l’ombre, de l’aube. Le bandonéon de Mosalini est une porte entrouverte, qui laisse apercevoir les choses derrière les choses et des sentiers sans trace de pas (Si te
vas, A la Sombra de la Luna, en particulier).
Quant aux voix, aussi légères que passionnées, d’Elvita
et Sheyla, elles racontent chaque histoire comme
si toutes n’étaient à jamais que des commencements.
Partir o seguir, partir ou continuer, s’en aller ou persévérer, rompre ou aller
de l’avant, cela ne fait plus aucune différence. Tout le monde meurt tout le temps ; personne ne meurt jamais. « Simplement, disait encore Fargue, parce que le soleil ouvre ses mains derrière les rideaux ».
Alain Gerber
1 In Refuges (éditions Emile-Paul Frères, puis Gallimard).