Quel est votre sentiment général à propos du film Entre les murs?
Philippe Meirieu : Je respecte le film en tanqu’œuvre cinématographique, mais je m’en inquiète en tant qu’objet de débat social… On dit que Sean Penn, président du jury à Cannes, a voulu donner la
Palme d’or au film pour attirer l’attention des États- Unis sur l’état désastreux de l’école publique amé- ricaine. C’est une intention louable, mais, en France, le film est idéologiquement
dangereux. Nous y voyons un professeur, François Marin, qui, avec les meilleurs sentiments du monde, met en œuvre une pédagogie calamiteuse. Ce personnage donne à penser que tous ceux qui refusent
l’autoritarisme vivent dans la séduction-captation et l’amour-haine avec leurs élèves. Ils seraient englués dans l’affectif et incapables de tirer les jeunes vers le haut… Or, il faut, bien sûr,
tirer les élèves vers le haut et croire toujours à leur éducabilité : tout le contraire de ce qu’on voit dans le film quand le professeur dit de Souleymane qu’il est « limité ». Il y a, à ce
moment- là, un plan très fort sur le gamin : il entretenait une relation affective très forte avec ce professeur et, subitement, il se sent trahi. C’est là que la violence se déclenche. Il y a tout
un enrobage avec la joute verbale sur les « pétasses » qui détourne l’attention de la vraie question : comment engager chacun dans une dynamique intellectuelle, l’aider à pro- gresser, sans jamais
désespérer de lui ?
En quoi ce film est-il «idéologiquement dangereux» ?
J’ai peur que l’on dise : « Voilà l’école de Meirieu ! Voilà où les pédagogues nous mènent. Ils sont en train d’écrabouiller la culture. Ils se mettent sur le terrain des jeunes, y compris en
adoptant leur manière de se comporter . » Entre les murs est un boulevard ouvert aux antipédagogues. C’est aussi une bombe à retardement contre l’école publique. Je crains que des parents,
effrayés par le tableau que l’on en donne, n’aient qu’une idée : préserver leurs enfants de cet univers en les mettant à l’école privée !
En quoi la pédagogie d’un François Marin est-elle différente de celle que vous défendez?
Je ne laisserais jamais entrer des élèves en classe sans avoir installé les tables ni préparé le tableau. Je ne les laisserais jamais sortir n’importe comment, je n’ad- mettrais jamais des prises
de parole aussi anarchiques. Je m’efforce de structurer l’espace et le temps et, sur- tout, avec des contenus intellectuellement plus forts « Cette école ne ressemble en rien à celle que je défends
» in Politis (Septembre 2008)