" Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
INTERVIEW DOMINIQUE ROLLAND, HISTORIENNE (Paris Match Octobre 2011)
Auteure de « Petits Vietnams, histoire des camps de rapatriés d'Indochine » (Elytis, 2010)
Compte tenu de leurs conditions de vie en France, ces eurasiens n’auraient-ils pas mieux fait de rester au Vietnam ?
« il faut bien comprendre la situation eurasiens dans l’Indochine française. Issus de relations provisoires entre français, militaires ou fonctionnaires et jeune femmes annamites-les fameuses congaies !-, ils étaient rarement reconnus par leur père. Et donc, de ce fait, pas citoyens français. Mais pas tout à fait indigènes non plus, puisque de sang français. Cette ambigüité fait qu’ils ne sont véritablement intégrés ni d’un côté ni de l’autre. En 1928 cependant, un décret leur facilite l’accès à la citoyenneté, et en raison de leur connaissances des langues et des sociétés françaises et annamites qui les rendent fort utiles, ils sont souvent employés dans les postes subalternes de l’armée, des prisons, des douanes, de la sûreté : en fait, toute les instances de surveillance et de répression de la colonisation.. Des deux côtés, on les soupçonnait notamment de traîtrise, c’était du reste inévitable, quand on est métis dans une situation coloniale, si on est fidèle à une part de soi-même, on est nécessairement traitre à l’autre.
. Lorsque le nationalisme vietnamien augmente, le ressentiment de certains vietnamiens crée des situations de tensions très dures. Il a deux massacres très violents en 1945 à Saigon et en 1946 Hanoi, attribués au Viet-minh, ce qu’il a toujours nié, mais vraisemblablement commis par des éléments extrémistes incontrôlés dans leurs rangs. Ces deux événements provoquèrent une angoisse très forte chez les populations franco-vietnamiennes. Alors quand on leur propose de les rapatrier en France, ils n'hésitent pas. D’autant que pour eux, il n'y a rien de plus beau que la France. Pour eux, la France, c’est beau, propre, blanc… Sauf que pour eux, la réalité de la métropole, ce sera celle des camps. »
Pourquoi ces gens, qui étaient des citoyens français, sont-ils restés oubliés pendant autant d’années ?
« Ils arrivent juste après la guerre d'Indochine. Dien Bien Phu est un traumatisme énorme, beaucoup de Français y sont morts. Plus personne n'a plus envie d'entendre parler de l'Indochine. La gauche et le Parti communiste, qui auraient pu les défendre, soutiennent l’indépendance du Vietnam, et se trouvent donc embarrassés de cette population rapatriée perçus plutôt comme des collaborateurs de la colonisation. Bref, en France, ces rapatriés n'intéressaient personne. »
Pourquoi les habitants du camp ne se sont-ils pas fait entendre ?
« Il y a eu une révolte à Bias, en 1959, mais fermement réprimée, avec l’aide des CRS, par les autorités du camp qui craignaient une infiltration communiste. Les meneurs ont été rapidement expulsés. En réalité, les camps de Sauinte Livrade et de Bias étaient occupés majoritairement par des femmes qui ne parlaient pas français, des enfants et des hommes malades ou âgés. Comment auraient ils pu se défendre ? L’administration du camp les menaçaient de les expulser alors qu’ils ne connaissaient rien de la société française et sesentaient incapables de se débrouiller à l’extérieur.
Les enfants du camp n’auraient-ils pas pu faire quelque chose ?
« Ce qu’on fait ceux qui ont réussi à sortir du camp et à trouver un travail, c’est d’apporter un peu de confort matériel à ceux qui étaient restés. Dans l’étroite marge de manœuvre que laissait l’arrêté Morlot, une disposition kafkaienne qui interdisait aux hébergés du camp, sous peine d’expulsion, de détenir des « signes extérieurs de richesse » puisque ceux ci auraient été autant de preuve de revenus. Dans l’ensemble, les enfants arrivés au camp réussirent à en sortir, par le biais des études pour certains, du travail pour d’autres, et leur intégration est une réussite, même s’il y a des échecs. Le plein emploi de cette époque leur a permis de trouver du travail et de s’installer dans la vie, ne revenant au camp qu’une ou deux fois par an, revoir leurs mères. Au bout d’une ou deux décennie, seuls les parents âgés et les plus faibles, les chômeurs ou les handicapés, n’ont jamais réussi à partir, ou ne se sont pas sentis capables d’affronter l’extérieur. On assiste depuis les années 200, au retour de ceux qui sont parti il y a trente ou quarante ans. Effet de la nostalgie, du sentiment d’être dépositaire de l’histoire, maintenant que les premières générations ont pratiquement disparu. L’imminence de la rénovation du camp, et donc de sa disparition physique, a constitué aussi un moteur de mobilisation pour accompagner ces changements et se battre pour la transmission de la mémoire à leurs enfants et petits enfants.
D’autres populations dans l’histoire contemporaine de la région ont a été hébergées dans des camps. Qu’y a-t-il de semblable dans leurs destins ?
Ici, au Moulin du Lot, ou dans d’autres camps militaires voisins, se sont succédés des réfugiés espagnols, des travailleurs indochinois, des harkis, en enfin les rapatriés d’Indochine. Ils avaient en commun d’être indésirables. Ils n’arrivaient pas là parce qu’ils avaient commis quelque chose de répréhensible, mais parce qu’ils étaient indésirables. C’étaient des camps de rélégation, de mises à l’écart. Ils étaient condamnés à l’oubli, en quelque sorte. Il ne faut pas oublier non plus que des juifs ont également séjourné dans ces camps, en transit vers Drancy. Eux ne sont pas revenus.