" Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
Une forte opposition à la candidature d'Alain Finkielkraut monte sous la Coupole. Ses partisans dénoncent une cabale politique.
Jusqu'au jeudi 13 mars, tout allait bien. Lors d'une habituelle séance hebdomadaire de l'Académie française, Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuelle, annonce les candidatures au fauteuil de Félicien Marceau, l'élection étant fixée au jeudi 10 avril.
Le philosophe Alain Finkielkraut vient d’envoyer sa lettre de postulant à l'immortalité. Tout le monde semble content : voici donc un candidat de poids un intellectuel renommé doublé d’un fin lettré. Le profil idéal. Sa candidature soutenue par des membres éminents de la compagnie : au premier rang desquels l'historien Pierre Nora. Jean d’Ormesson, Max Gallo, Hélène Carrère d’Encausse, Frédéric Vitoux, et d'autres soutiennent l'entreprise. On prédit à Finkielkraut une «élection de Maréchal » en langage académique, il serait élu dans... un fauteuil, avec de nombreuses voix, pour ne pas dire unanimement.
Puis, tout doucement mais sûrement,les voix discordantes se font entendre. Un académicien parle carrément de « revirement ». En clair, au début, on ne trouvait que des atouts à la candidature de l’intellectuel français de grande envergure, à la tête d’une oeuvre importante : du « nouveau Désordre amoureux » (avec Pascal Bruckner) à l’identité malheureuse, en passant par « La Défaite de la pensée », « Internet, l'inquiétante extase », "La Querelle de l'école " ou encore , le remarquable « Un cœur intelligent », essai pour lequel il a obtenu un prix de l’Académie française, Finkielkraut est devenu incontournable dans la vie publique française et son autorité est incontestable.
On l’adore ou on l'abhorre
L’opposition en train de naître
Mais une petite musique se fait entendre, en provenance de la gauche de l'Académie. Avec son livre « l’identité malheureuse » (Stock), et les débats passionnés qu'il a suscités, Alain Finkielkraut serait une personnalité « clivante » Ce mot, qui ne figure pas dans le Dictionnaire de l’Académie française, est prononcé à plusieurs reprises.
L’opposition, en train de naître, prend vite de l'ampleur. Un philosophe en habit vert feint de mettre en doute l'envergure de son confrère. Jusqu'à ce qu'un immortel lâche -outrancier « Le Front national ne doit pas entrer sous la Coupole. » Ce n'est plus une petite musique, c'est un coup de tonnerre.
Un soir, alors qu'un académicien est en interview, son portable sonne l'un de ses confrères lui conseille vivement de voter contre Finkielkraut ! Notre homme qui ne s'oppose pas à la candidature du philosophe commente sobrement : « Dis donc, ils sont remontés contre Finkielkraut, ça ne va pas être une promenade de santé... »
Cela fait des années que l'écrivain est l'objet de vives polémiques, pas toutes glorieuses. Dernière en date, la critique de son expression - sortie de son contexte par ses adversaires - « Français de souche », dont il s'est parfaitement expliqué face à Manuel Valls sur France 2, il y a quelques semaines.
L'avertissement de Jean d'Ormesson
Finkielkraut le sait : on l'adore ou on l'abhorre. C'est « l'homme qui ne sait pas comment ne pas réagir », a résumé son ami Milan Kundera. Comme il arrive parfois dans l'histoire de l'Académie française, quand un candidat cristallise des tensions, la Coupole prend des allures de Parlement - les oppositions se révèlent politiques ou idéologiques.
Jean d'Ormesson avait en son temps résumé la situation en dissuadant Raymond Aron de se présenter « Vous avez contre vous cinq groupes différents : les antisémites, les Juifs, les antigaullistes, les gaullistes. Ces quatre catégories-là on pourrait encore s'en arranger. Mais la cinquième est mortelle ceux à qui vous avez fait comprendre un jour ou l'autre que vous étiez plus intelligent qu'eux. »
Trente ans plus tard, rien n'a changé.
Les esprits peu avertis pourraient penser que la droite académique accueille volontiers la candidature de l'animateur de l'émission « Répliques ». Et qu'un camp de gauche n'en voudrait pas. Mais ce n'est pas aussi simple. Ainsi, certains, à droite, épluchent avec soupçon la jeunesse gauchiste du philosophe. Mais le soutien le plus actif de «Finkie » s'appelle Pierre Nora, qui n'est pas réputé être un intellectuel de droite. Il vient de consacrer dans sa revue Le Débat, un dossier important à l'essayiste. Devant la tournure prise par les événements, Jean d'Ormesson, ulcéré par les attaques dont fait l'objet Finkielkraut, est catégorique : « S'il n'est pas élu, je ne mettrai plus les pieds à l'Académie », a-t- il affirmé. Fermez le ban.
L'affaire agite l'Académie avec des conséquences inattendues. Un inconnu, Robert Spitzhacke, qui se définit sur son blog comme « un candidat anti-néocon, adversaire d'Alain Finkielkraut », se présente contre lui, reprochant même à la presse, dont Le Figaro, de faire campagne pour l'essayiste ! Le choix de l'Académie serait donc simple Alain Finkielkraut ou Robert Spitzhacke. On n'ose pas y penser.
LE FIGARO - 4 avril 2014 - MOHAMMED AÏSSAOUI maissaoui@lefigaro.fr