" Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
Paris le 15 octobre 2010
« J’ai souvent coutume de dire que je suis un « détective privé des origines », depuis que j’ai acquis une certaine expérience de la fouille d’archives indochinoises. A la suite de mon premier ouvrage, « De sang mêlé », je recevais très régulièrement des messages de personnes qui me contactaient pour que je les aide dans leur quête. Souvent en fin de journée, le téléphone sonnait, et les conversations duraient longtemps, c’était une mère restée dans le delta qu’on recherchait, un père mort au combat ou dont on ne savait presque rien, une vieille nourrice dont on avait gardé un souvenir attendri et l’écho d’une comptine, la façade. d’un bâtiment qu’on revoyait comme en rêve et dont on savait qu’il abritait un orphelinat où l’on avait été déposé dans un paquet de linges… des histoires multiples,enchevêtrées, qui toutes se passaient là-bas, dans cette région du monde que mes interlocuteurs appelaient encore Indochine, bien après que cette dénomination ait perdu son sens…
Je restais longtemps au téléphone, et la nuit me tombait aux épaules, parce que j’oubliais
d’éteindre. Avant de raccrocher, je disais « bon, je vais voir ce que je peux faire. » C’est en m’entendant dire cela, un soir de novembre, que je me suis dit voilà ce que je suis devenue, un « détective privé des origines » et le double sens de l’expression me convenait parfaitement .
C’est ainsi que j’ai connu Maxime. Par un de ces coups de fils de fin d’après-midi. Une conversation qui a duré longtemps, parce que l’histoire était singulière. Ce que je pouvais faire pour l’aider, ce n’était pas grand-chose, parce qu’il avait déjà tout fait, exploré toutes les pistes même les plus invraisemblables. Un travail titanesque. Je savais bien qu’il faudrait un hasard, ou une lumineuse intuition pour découvrir un indice nouveau permettant de rebondir sur une nouvelle piste.
Ce que je pouvais faire, c’est apporter un autre regard, le mien. Nécessairement plus critique parce qu’extérieur, et pas concerné émotionnellement. Aussi par ce que des enquêtes de ce type, j’en ai mené d’autres, et que j’ai une bonne connaissance du contexte historique.
Ce que cette « affaire Charles-Henri » avait de singulier, c’est qu’elle semblait flotter, ne pas pouvoir s’ancrer dans un réel. Aucune trace tangible ne venait conforter une hypothèse. Car en fait, tout ce que nous savions –je dis « nous », ayant fini par prendre moi-même à cœur cette affaire qui résistait à l’investigation- n’avait qu’une seule source. Comme le dit souvent Maxime, « ce qu’il faudrait, c’est une deuxième source, pour recouper les informations ». Or, personne, aucun témoin qui ait dans le Paris des années 46-48, croisé un étudiant eurasien du nom de « Charles-Henri », inscrit aux Beaux-Arts. Aucun témoin, mais aucune trace tangible non plus, pas une lettre, pas un relevé de notes, pas un document d’Etat Civil. Comme s’il s’agissait d’un personnage de pure fiction. En fait la seule preuve qu’il ait existé, et ne soit pas sorti d’un de ces romans coloniaux que l’on lisait à l’époque, c’était Maxime lui-même. Il était bien le fils de cet inconnu. Inconnu dont nous semblions cependant savoir beaucoup de
choses. Qu’il était métis, de mère française et de père vietnamien, qu’il venait de Saigon, qu’il était inscrit aux Beaux Arts, qu’il partageait une chambre avec un dénommé Jean Paul rue Bonaparte, et que du côté de sa mère, il avait de la famille à Asnières. Cela fait beaucoup d’informations, et chacune d’entre elle, si précise qu’elle devrait pouvoir être vérifiée. Or, rien ne vient les confirmer. Certains de ces « vides » sont surprenants. Par exemple, aucun des dossiers d’étudiants inscrits aux Beaux Arts, ou aux Arts déco ne correspondent à son profil.
Il y a bien des étudiants en provenance d’Indochine, mais aucun ne s’appelle « Charles -Henri » dans les années qui nous concernent. Les dates sont pourtant assez faciles à cerner, puisque Maxime est né en 1948 et que les étudiants originaires d’Indochine ne son arrivés en France qu’en 46. Ce qui correspond aussi à la présence des deux sœurs Larivière à Paris. Ce qui
devrait être simple ne l’est pas.
Le concours que je peux apporter à l’enquête relève de ma connaissance du métissage en
Indochine, dont je me suis fait une spécialité. Et la première chose qui m’interpelle, c’est qu’il ait été métis de mère française et de père vietnamien. C’était tellement rare qu’il est presqu’impossible que ce couple, dans le Saigon des années 25 à 45 soit passé inaperçu. Les très rares cas sont tous connus. Dans la société coloniale, il était tout à fait inacceptable qu’une fille française épouse un annamite, comme on disait à l’époque. Il eut fallu peut -être qu’elle ne soit pas née en Indochine d’une famille coloniale, mais venue de France. Supposer, comme le fait Maxime, qu’elle ait pu être la fille d’un militaire affecté en Indochine est hautement improbable. Aucun militaire français n’aurait accepté que sa fille fréquente un annamite, fut-il un intellectuel. Aucun colon non plus, aucun commerçant, aucun fonctionnaire. C’eut été un scandale. C’est la raison pour laquelle l’historie de l’Amant de Marguerite Duras laisse très dubitatifs ceux qui ont vécu à Saigon dans les années de l’entre deux guerres : on n’imagine même pas qu’un chinois-fut-il richissime- vienne chercher une jeune fille à la sortie du lycée en limousine.
De plus personne, parmi les interrogés de la génération de ceux qui ont aujourd’hui plus de 80 ans –la génération de mon père, élève à Chasseloup Laubat au début des années 40, puis à l’Université de Hanoi- ne se souviennent d’un tel couple.Or le Saigon européen de l’époque n’est pas si grand, tout le monde se connait fréquente les mêmes lieux : cafés et hôtels
Et on repart à zéro. Saigon, Asnières, Paris, la rue Bonaparte, le Luxembourg…
Mado qui est enceinte, Charles Henri qui disparaît, Mado et sa sœur qui rencontrent les garçons arméniens, Mado qui accouche, Mado qui laisse l’enfant, Mado qui part avec l’Arménien… Qu’est ce qui s’est joué entre les acteurs de cette pièce, Mado, Charles Henri, l’Arménien. Et l’enfant, au milieu de tout ça, quel enjeu ? Qui a décidé de l’abandon, qui a choisi cette solution ? Charles-Henri qui s’est défilé en apprenant que son amoureuse attendait un enfant ? L’Arménien qui met cette condition ? Mado qui finalement n’a pas d’autre choix ?
Tout se passe si vite, en si peu de mois.
L’enfant est -il une gêne, finalement, pour les deux hommes ? Pour Charles Henri qui ne se juge pas prêt, qui a d’autres projets ? Pour l’Arménien, amoureux de la femme, mais qui ne veut pas assumer l’enfant d’un autre ? Et Mado, là -dedans ? Délaissée par Charles Henri, elle, accepte le marché de l’Arménien, qui la sauve de la misère ? Est-ce celui là le scénario, ou un autre, dont nous ne connaissons pas les tenants et les aboutissants.
Et Charles Henri, qu’est -il devenu ? Revenu en Indochine ? En 48, à Saigon, c’était encore possible. Ou bien s’est -il installé à Paris, architecte, dessinateur, ou tout à fait autre chose.
Peut-être s’est -il marié, a-t-il eu des enfants ? Est-il encore vivant, très vieil homme dans une maison de retraite, ruminant son passé ? Le saurons-nous ?
Ce livre est une quête, une traque. Pas une fin, bien sûr. Maxime ira jusqu’au bout. Quelque chose finira bien par en sortir…
Peut être même sortir de ce livre. Peut-être qu’un lecteur, allez savoir, va réagir à un nom, une anecdote, et dire oui, ça me dit quelque chose, mon père, ma mère m’ont parlé de cette histoire, peut-être oui, que ce livre va réveiller des souvenirs endormis.
Peut être que la très vieille tante va elle aussi se souvenir d’un détail essentiel.
Un détail, voilà ce qui manque. Ce n’est qu’un détail. Mais ce détail, il brillera comme un
diamant dans la vie de Maxime.
Le nom du père, c’est un diamant ».
Dominique ROLLAND
* Dominique Rolland est maître de conférences à l’INALCO (Institut des langues et civilisations orientales), à Paris. Spécialiste de l’Indochine, elle a écrit plusie urs ouvrages sur le métissage et les questions posées par le colonialisme.
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