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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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29 janvier 2018 1 29 /01 /janvier /2018 22:36
UNE EUROPE FRANÇAISE

Oui, un miracle. Quelle époque ! Plus brillante, je crois, que les temps d’Auguste et des Antonins. Aussi brillante peut-être que le siècle de Périclès. Annoncé de loin par Ronsard, par Montaigne, par Malherbe, préparé par Corneille et Pascal, illustré par le groupe de mes quatre amis, ce qu’il est convenu d’appeler le siècle de Louis XIV, mais qui était aussi le siècle de Fouquet, protecteur de Corneille et de La Fontaine, de Mazarin, de Colbert, de Mansart, de Poussin, de Georges de La Tour, de Philippe de Champaigne, de Le Brun, de Le Vau, de Le Nôtre, de tant d’autres, est la plus prodigieuse constellation de génies et de talents que j’aie jamais convoquée.

Pendant soixante ans, entre 1620 et 1680, chaque année, en France, est à marquer d’une pierre blanche. 1621 : naissance de La Fontaine. 1622 : naissance de Molière. 1623 : naissance de Pascal. Et dans les années soixante et soixante-dix, une rafale de chefs-d’œuvre de La Fontaine, de Molière et de Racine. C’est un bouillonnement perpétuel, une débauche de talents, une moisson de génies.

Autour de Pascal et de Corneille, autour de mes quatre amis immortels à la façon d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide, de Thucydide, de Virgile, de Dante et de Shakespeare, se presse toute une foule de noms dont chacun suffirait à faire la gloire d’une nation. Il y a là ce voyou de Retz, au style éblouissant, aux innombrables maîtresses, qui m’a donné bien du tintouin ; cette fripouille de Bussy-Rabutin, cousin de Mme de Sévigné ; cette bonne marquise de Sévigné elle-même, qui serait bien étonnée de se voir lue par Proust et par la grand-mère de Proust, et admirée par moi ; et La Rochefoucauld, brave, ambitieux, imprudent, aveugle, ancêtre pessimiste de Bossuet.

"Je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître" ou : « On n’entend dans les funérailles que des paroles d’étonnement de ce que le mortel est mort… » – et dont Paul Valéry dira : « Dans l’ordre des écrivains, je ne mets personne au-dessus de Bossuet » ; et Fénelon, trop oublié, familier des bonheurs d’écriture dans le genre de ce portrait : « Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d’être immortelle. »

Moi, l’histoire, je pourrais vous proposer, à titre de modèle, d’exercice et d’exemple, presque n’importe quel texte de n’importe lequel de nos auteurs. Choisissons, voulez-vous...(...)

La Rochefoucauld est l’homme d’un seul ouvrage. Et cet ouvrage repose sur une seule obsession. « Il n’y a qu’une seule idée dans ce livre », disait Voltaire. Cette thèse, cette idée-force est simple : l’intérêt personnel règne partout dans les âmes, et les vertus ne sont que les masques de nos désirs. « Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. »

La Rochefoucauld est étroit, obstiné, répétitif, souvent arbitraire et un peu mécanique. Il est loin de Pascal, de La Fontaine, de Racine. Mais voyez un peu : rien n’est plus fort ni plus moderne que la 

Cent ans après l’édit de Villers-Cotterêts, les traités de Westphalie qui mettent fin à la guerre de Trente Ans sont rédigés en français. Mazarin, Turenne, Condé, Vauban, Villars, Colbert, Louvois, Louis XIV lui-même, le développement économique, les victoires militaires ne sont évidemment pas pour rien dans ce triomphe français. Tout conspire au succès, tout va ensemble dans le même sens. Mais la cause fondamentale de l’explosion soudaine de la prééminence française est à chercher du côté de Pascal et de Corneille, de Molière, de l’industrie, à la multiplication des ateliers, au savoir-faire de nos artisans. Il reposait d’abord sur l’usage et le triomphe d’une langue qui allait devenir la langue de l’Europe et donner à la France, pour un siècle, et peut-être pour un peu plus, le premier rang dans le monde".

Extrait de "Et moi, je vis toujours" de Jean d'Ormesson (décembre 2017)

CULTURE

c’est l’histoire le narrateur et qu’elle narre sa vie depuis ses débuts, la préhistoire, jusqu’à aujourd’hui —, on le retrouve à chaque page : érudition confondante ; indulgence pour les péchés des hommes, ses semblables, ses frères; inquiétude pour l’avenir de l’homme amputé par la technique.
Évidemment, il s’agit de lire, puis de butiner. D’aucuns liront et reliront les morceaux de bravoure sur le XVIIe ou le XIXe siècle, ou sur la Révolution française: Jean d’Ormesson est chez lui, il connaît par coeur, on le suit. Sa tradition est celle d’un Constant, d’un Tocqueville:
un libéral qui écoute, maintient,mais ne refuse pas l’avenir ni son aventure.
Toujours à ménager une thèse et son contraire, à réhabiliter la complexité
— il ne s’agit jamais d’avoir raison ou tort—, voire la contradiction: « Il y a un degré de conséquence qui n’est qu’à la portée du mensonge » (Custine).
Qu’il s’agisse de Platon ou d’Aristote,de Thomas d’Aquin ou de Corneille, de Pascal ou de Montaigne, des guelfes et des gibelins: on révise ou on apprend.
On est à Bagdad et à Athènes, en Prusse, en Espagne ou en Italie. Entre deux évocations au long cours — Alexandre, Napoléon, etc.—, d’Ormesson ménage des raccourcis synchroniques: « Lamartine travaille déjà à ses Méditations poétiques, Alfred de Vigny a vingt ans. Géricault
peint sa Course de chevaux libres à Rome. » À l’âge — 84 ans — où Mauriac publiait Un adolescent d’autrefois,Jean d’O s’apprêtait à écrire l’histoire du monde. Pour dire presque la même
chose: l’importance du passé et de l’histoire dans nos vies.
Nos racines, ce gros mot bientôt délictueux.• François Kasbi
On retrouve Jean d’Ormesson aussi vivant et espiègle que de coutume.
Autobiographie de l’histoire
Non content d’avoir un temps “incarné” la France,
Jean d’Ormesson endosse, dans un roman posthume, les habits de l’histoire. Cet homme se croyait tout permis:il en avait les ressources. Délectable.
En préambule, il nous faut dénoncer une injustice: à côté d’un Julien Gracq, d’une Marguerite Yourcenar, voire d’un Michel Déon tant aimé, combien d’écrivains méconnus, négligés, sous-estimés? Qui pour lire Armand Robin ? Roger Laporte ? Jean d’Ormesson? Vous croyez que l’on sourit ? Que l’on galèje? Précisons, alors.
Il y a selon nous un malentendu d’Ormesson,
qui ne se dissipera qu’après la disparition de toute la génération qui a été nourrie par son image avant d’être repue par son oeuvre. Voire qui a été
repue par son image médiatique assez présente (euphémisme) et détournée de son oeuvre en “vertu” de cette image.
On pense même que certaines critiques acerbes à l’encontre de l’oeuvre de Jean d’Ormesson n’ont pu être écrites que si l’on se fait à l’image et détournait les yeux de l’oeuvre. Voilà le malentendu Jean d’Ormesson. Il savait le piège, l’ambiguïté de sa médiatisation: il n’a pas su, ni voulu sans doute, s’en défendre.
Un éloge facétieux de nos racines
Et il a nourri une partie de la défiance,
illégitime à notre estime, d’un bon nombre
de supposés “vrais”, “intraitables”, “irréductibles”
littéraires—les purs, ces ricanants
— qui se sont dispensés de lire puisqu’ils avaient… vu: ils avaient tort.
Dernier exemple en date de l’actualité de Jean d’O: son roman posthume"Et moi, je vis toujours". Nous confirmons: il y est aussi vivant, alerte, espiègle, complice que de coutume.
Dans cette démentielle et gourmande autobiographie de l’histoire — puisque
“Et moi, je vis toujours”,de Jean d’Ormesson,
Gallimard,288 pages, 19 €.

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