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5 juillet 2019 5 05 /07 /juillet /2019 09:15

Baignoire nationale

La Loire, « baignoire nationale », selon les termes de Carrier ? On disait aussi le « baptême patriotique », la « déportation verticale », et le « grand verre des calotins ». Ce qui vient compléter le « rasoir national », « le moulin à silence » ou « la sainte mère » : la guillotine.

Ce n’est certes pas la figure de la Loire que je préfère.

Je ne peux pourtant l’omettre, la guerre de Vendée ayant marqué profondément les pays de la Loire : la Loire-Atlantique (pays de Retz), le sud-ouest du Maine-et-Loire (les Mauges), le nord de la Vendée (le Bocage) et le nord des Deux-Sèvres (le Haut-Poitou).

De plus, si les guerres de Vendée ont éclaté en mars 1793, elles ne se sont pas terminées avec thermidor ; ni même en 1832 avec l’équipée de la duchesse de Berry. Leur souvenir s’est perpétué (a été perpétué) dans toutes les régions où a sévi la terreur révolutionnaire, et il s’est réveillé au moment des lois sur l’enseignement privé des années 1950. Quant à la question de la terreur républicaine, elle fait régulièrement retour.

J’ai été élevée dans les principes de 1789 par une famille d’instituteurs laïques et républicains, dont les ancêtres avaient leurs racines dans deux régions marquées par la révolte des Vendéens et des Chouans… Et je n’ai découvert que tardivement cette contradiction de naissance dont mes parents ne paraissaient pas particulièrement affectés. (Cependant ma grand-mère, institutrice en 1905, et restée secrètement catholique, avait pleuré, m’a-t-on dit, lorsque la loi de séparation des Églises et de l’État fit retirer le crucifix de sa classe.)

Une autre partie de ma famille venait du Segréen, aux abords du pays chouan. Mais celle que j’ai le mieux connue, c’est la première : des vignerons, des journaliers, des mariniers, qui plongeait ses racines en pleine terre vendéenne. Qui s’appelle les Mauges en Anjou. Avec ses bourgs profonds, Vihiers, Chemillé, où naquit Jean Perdriau Layon, voiturier, ancien caporal des armées royales, qui prit en mars 1793, au début du soulèvement vendéen, le commandement d’une petite troupe partie le 13 mars 1793 de La Poitevinière pour attaquer Jallais. Les Mauges ont été l’un des principaux théâtres d’opérations des guerres de Vendée dont Cholet était le centre. Des églises se sont enrichies au XIXe siècle de vitraux qui illustrent ces années terribles : la guillotine y tient la place du gril de saint Laurent.

Dans les années de l’après-guerre, les traces de la guerre de Vendée étaient encore là, leur souvenir marquait deux camps alors en opposition sur la question scolaire. On disait « Chouan » ou « Vendéen » à propos de quelqu’un qui manifestait son refus des bienfaits de l’émancipation laïque et républicaine. J’ai vécu cela, dans mon enfance, et aussi la puissance d’une Église adossée aux privilèges de classe, à la possession de la terre, à la rente, aux « châteaux ». En face, l’école publique du village était encore violemment rejetée par certains. Une guerre, c’était une guerre, oui. On me dit : tout cela est oublié. Je n’en suis pas si sûre.

La Vendée était la tache noire, la zone obscure de notre imaginaire. Qu’enseignait-on au sujet de la Vendée dans le milieu des années 1950, à l’école communale, que disait-on chez moi, dans cette famille d’instituteurs ? Comme Clemenceau : que la Révolution est un bloc, qu’on ne peut séparer ce qui vous dérange de ce qui vous arrange. Que la Terreur blanche avait fait plus de victimes que la Terreur rouge. Ou, comme Michelet, que les émigrés, en s’alliant aux armées autrichiennes et à Brunswick, ou les royalistes, en rejoignant l’insurrection vendéenne, avaient « planté un poignard » dans le dos de la République. Ou Clemenceau encore, dans le même discours de 1891 à la Chambre : « Vous n’avez pas changé, nous n’avons pas changé. » On n’avait pas oublié non plus, dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, qu’en 1940 la presse vendéenne avait salué l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain.

Pour ces républicains de village, les instituteurs, souvent en butte à une hostilité déclarée, l’école était la pointe avancée dans une terre de mission. Ils avaient fait leurs les mots de Victor Hugo : la Révolution est une « clarté », et le paysan breton ou vendéen est un « aveugle » qui ne peut la saisir. Mais ils n’avaient pas retenu la suite ; il a dit aussi que durant la guerre de Vendée, cette « formidable lutte de deux principes opposés », la France « était plus grande que l’Europe ; la Vendée plus grande que la France ». Et ils n’avaient pas toujours bien lu Quatre-vingt-treize qui met dans leur perspective juste l’affrontement « de la guillotine et de la tour féodale ».

ll n’y avait donc pas de place chez nous pour une perspective juste sur la guerre de Vendée. Il n’y avait pas de place chez nous qui vivions pourtant au cœur d’un monde rural et paysan, pour une compréhension juste de ce qu’est le monde rural et paysan (de surcroît catholique). Je n’étais alors qu’une enfant, mais j’en ai longtemps porté l’héritage sans l’interroger. Et il m’a fallu des années pour admettre ce qu’avait parfaitement admis Louis Brochet en 1902 : « Sans doute, écrivait-il, en s’insurgeant contre la Révolution, les Vendéens ont combattu la France. Ce n’est pas à dire cependant qu’ils manquaient de patriotisme : seulement la patrie pour eux, c’était le pays qui les avait vus naître, le berceau de leurs familles, la terre que depuis dix-huit siècles ils avaient arrosée de leur sang, fécondée de leurs sueurs. Au-delà, tout territoire leur était inconnu, étranger. Aussi lorsque la France envahie proclama ce mot magique qui mit tous ses enfants sur pied : la Patrie est en danger ! – ils ne comprirent pas. »

 

On date généralement le début de la guerre de Vendée du 10 mars 1793. À l’annonce de la conscription, la région vendéenne accueille les tirages au sort avec des fourches. Des Bleus sont lynchés. C’est le cas le 12 mars, à Saint-Florent-le-Vieil. Une émeute éclate, des coups de feu sont tirés ; les gardes nationaux ripostent d’un coup de canon. Mais des incidents l’ont précédée près d’un an plus tôt dans la Mayenne. C’est déjà la question de la conscription qui provoque la révolte de Jean Cottereau, dit Jean Chouan.

De mars à juin 1793, les victoires des Blancs se succèdent. L’armée vendéenne s’est emparée de Saumur, traverse la Loire, Angers tombe sans difficulté, mais Nantes résiste. La progression des Vendéens marque une pause. En juillet, blessé à Nantes, Cathelineau meurt à Saint-Florent-le-Vieil. L’armée de l’Ouest est créée par le Comité de salut public et, en octobre 1793, c’est la victoire décisive des républicains à la bataille de Cholet, à laquelle Kléber participe, et où Bonchamps est tué (voir Aragon, Louis). Le 8 novembre 1793, la Convention nationale avait décrété : « Le département ci-devant appelé de la Vendée se nommera désormais le département Vengé. »

En décembre 1793, espérant un renfort anglais, les restes de l’armée vendéenne traversent la Loire : c’est la « virée de Galerne ». Elle échoue : les Vendéens ne reçoivent pas le soutien qu’ils étaient allés chercher sur les rives de la Manche. Affaiblis, désorganisés, contraints de se replier, ils sont massacrés par milliers sur la route entre Le Mans et Laval, et ensuite dans la ville elle-même et ensuite à Savenay. Westermann écrit au Comité de salut public une lettre restée célèbre : « Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et les bois de Savenay. […] Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. […] On fusille sans cesse à Savenay, car à chaque instant il arrive des brigands qui prétendent se rendre prisonniers. Nous ne faisons pas de prisonniers, il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n’est pas révolutionnaire. »

Une commission s’est installée à Nantes. Carrier écrit : « La défaite des “brigands” est si complète que nos postes les tuent, les prennent et les amènent par centaines ; la guillotine ne peut suffire ; j’ai pris le parti de les faire fusiller… » À Nantes, les prisonniers faits à Savenay sont entassés dans des galiotes prisons, puis fusillés par groupes de cent ou deux cents. Quand cela ne suffira plus, Carrier imagine un procédé radical qu’il appelle la « déportation verticale » : au lieu de les envoyer vers des îles lointaines, il fait embarquer les condamnés sur des barques à fond plat qui sont coulées au milieu de la Loire au niveau de Chantenay. Les corps flottent ensuite en surface pendant des jours. Carrier, 17 novembre 1793 : « Un événement d’un genre nouveau semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres ; 90 de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires étaient renfermés dans un bateau sur la Loire. J’apprends à l’instant, et la nouvelle en est très-sûre, qu’ils ont tous péri dans la rivière. »

Il est clair que le commandement républicain est parfois débordé. Dans la nuit du 14 au 15 décembre 1793, des soldats républicains, dont la plupart sont ivres, raflent des prisonniers dans leurs cellules, les dépouillent de leurs objets personnels et de leur argent et les font monter sur une sapine. L’embarcation est coulée un peu plus loin que Trentemoult, au bout de l’île Cheviré.

Le 22 décembre 1793, Carrier évoque pour le Comité de salut public le « miracle de la Loire qui vient encore d’engloutir 360 contre-révolutionnaires de Nantes ». Etc. L’ultime noyade a lieu le 9 ventôse an II (27 février 1794). La répression a aussi frappé le Maine-et-Loire, Angers, où 290 prisonniers sont fusillés ou guillotinés. Beaucoup meurent d’épidémies en prison. On fusille – à Avrillé, au nord d’Angers. On noie – aux Ponts-de-Cé, entre fin novembre 1793 et la mi-janvier 1794. À Saumur. À Montreuil-Bellay les prisonniers meurent de maladie, ou sont transférés à Blois et Chartres.

 

 

Le nombre des victimes ? Selon Jacques Hussenet, 1 800 à 4 800 personnes sont noyées sur ordre de Carrier, 2 000, peut-être, le furent sur ordre d’autres révolutionnaires nantais. Selon Jean-Clément Martin, entre 1 800 et 4 000. Au total, cependant, sur les 13 000 prisonniers détenus à Nantes, environ 10 000 furent tués dont 1 800 à 4 000 noyés. Michelet a recueilli à Nantes de nombreux témoignages pour son Histoire de la Révolution française. Rien n’assure cependant qu’ait été effectivement systématisée la construction de bateaux équipés de trappes (« bateaux à soupapes ») ou la célébration de ces mariages républicains consistant à attacher les condamnés deux par deux (de préférence un homme avec une femme, nus) avant de les jeter à l’eau. De même on peut douter des prétendues orgies organisées par Carrier avec la participation forcée de suspectes…

Alors, génocide, en Vendée ? Certains prononcent le mot, d’autres le refusent avec éclat. Je ne sais pas. Je sais seulement que Carrier est l’auteur de cette phrase : « Nous ferons de la France un cimetière plutôt que de ne pas la régénérer à notre façon. » Cela ressemble beaucoup à ce que diront, et feront, par exemple, les hommes de Pol Pot. Pour Jean-Clément Martin, la Terreur ne traduit pas l’excès du pouvoir révolutionnaire mais au contraire ses insuffisances et ses manques : c’est l’absence d’ordre dans l’armée, de contrôle et de discipline qui explique le comportement des soldats.

En 1795, dans un ouvrage publié à l’occasion du procès Carrier, Gracchus Babeuf, père du communisme, l’une des grandes figures de la Révolution française (voir Vendôme), avait pourtant déjà soulevé une question de fond, à propos de la répression perpétrée par la Convention en Vendée, en intitulant son livre Du système de dépopulation. C’est un réquisitoire très bien documenté, et d’une incroyable modernité, contre la politique dictatoriale menée par les conventionnels et Robespierre en France, en 1793 et 1794, politique qui devait conduire, entre autres, à l’anéantissement et à l’extermination des Vendéens.

Le site des Amis de Robespierre a mis en ligne le portrait suivant de Carrier :

« Les massacres de Nantes ont soulevé une horreur telle que Robespierre, inquiet des plaintes reçues, dépêcha spécialement à Nantes un de ses proches, Jullien de Paris. Celui-ci enquêta et confirma par lettre toutes les accusations faites contre Carrier, y compris celle de 

dépravation, le qualifiant de “Sardanapale de Nantes” ; à la demande de Robespierre, il avait interrogé le proconsul sur la réalité des noyades de prêtres, auxquelles l’Incorruptible semble n’avoir d’abord pas voulu croire. Robespierre rédigea l’ordre de rappel de Carrier mais celui-ci ne fut pas inquiété immédiatement. Il se défend. “On voudrait, je le vois, je le sens, faire rétrograder la Révolution. On s’apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi. […] Les monstres ! Ils veulent briser les échafauds !” »

Carrier se rallie aux adversaires de Robespierre en juillet 1794. Mais il se retourne ensuite contre les thermidoriens, et on réclame sa mise en accusation. Il est arrêté. Son procès est injuste dans sa forme : toutes les atrocités commises à Nantes lui sont indistinctement attribuées : « Bien qu’il fût malade, sa défense fut très digne, et il sut rappeler à ses juges combien ils étaient compromis avec lui dans les pratiques de la Terreur. Condamné à mort, il fit preuve d’un grand courage. »

Carrier en effet n’est pas le seul en cause. Il y a aussi Turreau ; dont le nom, avec celui de ses « colonnes infernales », est lié à des événements qui se déroulèrent sur la Loire, comme les massacres de Champtoceaux, sur la rive gauche, à 50 kilomètres d’Angers. Les registres paroissiaux de Champtoceaux conservent la trace de trois grands massacres, le premier ayant eu lieu les 16 et 17 mars 1794.

Archives départementales de Maine-et-Loire : « Les seize et dix sept mars mil sept cent quatre vingt quatorze ont été pour le pays depuis Saint-Florent et jusqu’à trois lieues vers midi, des jours d’horreur et d’abomination, tels qu’on en avait jamais vu ; une armée de soldats républicains au nombre d’environ 5 000 vomis de l’enfer pour faire le mal, a impitoyablement massacré sans distinction petits et grands, vieillards, femmes et enfants, et incendié tout le pays. La même chose est arrivée le dix-sept mai et les 27, 28 et 29 juillet suivants. Voici les noms des personnes qui ont péri dans ce premier massacre du dix-sept mars mil sept cent quatre vingt quatorze. » Le dernier massacre eut lieu à l’époque de la chute de Robespierre, malgré la destitution de Turreau le 13 mai 1794.

Les Mauges (terre de mes ancêtres) sont dévastés. À Cholet, terre rase, les loups réapparaissent et, non loin de là, à Bressuire, il ne reste qu’une maison debout. Là encore, génocide ? Non ; mais campagne d’anéantissement, oui. Turreau, janvier 1794 : « Mon intention est bien de tout incendier. […] Vous devez également prononcer d’avance sur le sort des femmes et des enfants que je rencontrerai dans ce pays révolté. S’il faut les passer tous au fil de l’épée, je ne puis exécuter une pareille mesure sans un arrêté qui mette à couvert ma responsabilité. »

Comme pour les noyades de Nantes, on peut avancer que les excès commis par les « colonnes infernales » sont dus au manque de compétence militaire de leur chef, qui ne parvient pas à maîtriser ses hommes, plutôt qu’à un calcul prémédité de Turreau et du gouvernement. Mais on ne peut pas nier que ces massacres survenus dans les Mauges reflètent cette volonté d’éradication de la révolte vendéenne poussée jusqu’à l’extrême qu’on lit dans la Carmagnole de Vendée calquée sur la Carmagnole de 1792 : il est question explicitement de « purger la Vendée ».

Conclusion, en forme de bilan provisoire et d’interrogations. La Loire a-t-elle ou non été le témoin, le lieu et le moyen d’application d’une « logique révolutionnaire » ? Le recours au massacre de masse a-t-il été le résultat d’une incurie politique ? Ou le choix d’un instrument visant à fonder dans le sang l’adhésion des populations à la République ?

Danièle Sallenave  Le Dictionnaire amoureux de la Loire  (Extrait)

Danièle SALLENAVE
Crédit photo:
©Ferrante Ferranti

Danièle Sallenave a publié une trentaine de livres. Dernier titre paru : Sibir ! récit d’un voyage sur la ligne du Transsibérien (2012).
Élue à l’Académie française en 2011, elle assure une chronique hebdomadaire sur France-Culture.

 

 

 

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