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11 juillet 2019 4 11 /07 /juillet /2019 12:48

Eux, ils ont choisi le globish. Eux, ce sont les collectivités locales en France. Vous avez le choix : « Only Lyon », « Alpes IsHere », ou « Navigo Easy » – un savant télescopage du latin et de l’anglais, imaginé par la Région Ile-de-France. Les mêmes inventifs communicants ont sans doute proposé « My Rodez, tu m’inspires », « Inspire Metz », « Montpellier Unlimited ». On aime aussi « Sarthe Me Up » et « L’Aisne, It’s Open ». Michel Serres disait : « Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation. » Corrigeons : « Nommer et donner la honte » est une tactique inventée aux Etats-Unis – le fameux « Name and Shame ». Ainsi l’aéroport de Lorraine s’est infligé l’appellation « Lorraine Airport ». Il est vrai qu’un visiteur du Minnesota risquerait de ne pas comprendre « Aéroport de Lorraine ». Quant au ministère de la Santé, il a déposé la marque suivante « Health Data Hub ». Enfin, le ministère de la Culture a osé « Sèvres Outdoors ». Ces organisations publiques ont parfois été condamnées par le tribunal administratif en application de la loi Toubon, dont le Parlement et le ministère de la Culture célébreront les 25 ans le 4 août prochain. Contrairement à la fameuse charte de la langue française (ou loi 101),
votée au Québec en 1977, cette loi Toubon n’interdit pas l’affichage en anglais, car le Conseil constitutionnel avait refusé cette disposition au nom de la liberté d’expression. Mais elle interdit aux services publics – et pas aux collectivités locales et aux organismes parapublics – d’employer une autre langue que le français dans un but publicitaire.
L’AMÉRICANISATION DU MONDE EST FINIE L’anglicisation machinale de la signalétique résulte d’une triple capitulation. Capitulation politique, car cela nourrit un juste agacement à l’égard d’une mondialisation qui détruit toute couleur locale. Une inconséquence commerciale, car le touriste cherche le dépaysement et la sortie de soi, pas à retrouver ailleurs les signes qu’il connaît déjà. Et celui qui préfère l’entre-soi s’en remet à un tour-opérateur ou choisit le village de vacances clos de murs. Enfin, c’est une capitulation stylistique, car au pays de la mode et de l’art de vivre, la langue française est un atout de charme. C’est, enfin, une contradiction avec la fameuse idée de l’exception culturelle française, souvent proclamée, à juste titre, pour défendre le cinéma. Admettons donc ce postulat : nous avons connu trente ans de mondialisation intensive et une frénésie d’uniformisation « made in USA ». On pouvait comprendre que les Français, réputés mauvais coucheurs, se
sentent obligés de rattraper leur retard en « Berlitz english ». On avait raison de redouter une France franchouillarde et amère, qui refuse vainement le cours de l’histoire. C’était mauvais pour le tourisme et les affaires. Mais cette époque est finie. Nous entrons désormais dans la mondialisation qualitative, qui donnera l’avantage à ceux qui expriment avec sérénité et fermeté l’authenticité de leurs terroirs. Les « boîtes de com » feraient bien de ne pas se tromper de Zeitgeist. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer au pragmatisme. Ainsi la loi Toubon a-t-elle été amendée en 2013 par la loi Fioraso afin de rendre possible l’enseignement en anglais dans les universités à condition que les étudiants non francophones s’engagent à suivre des cours de langue française. C’est un bon compromis. De même, l’anglais reste inévitable dans le monde des affaires. Mais le pragmatisme est une chose, la fierté d’incarner une langue et une culture en sont une autre. Pourquoi Jean Tirole fit-il son discours de réception du prix Nobel d’économie en anglais ? Mystère d’un manque de confiance dans la valeur scientifique du français ? « Dans ce genre d’occasion, on représente quelque chose de plus grand que soi », fait observer Paul de Sinety, délégué général à la langue française au ministère de la Culture. Et de fait, l’axe de défense de la francophonie est désormais celui de la biodiversité appliquée aux cultures. Ce serait sans doute l’occasion de rappeler que la devise de l’Europe, « Unis dans la diversité », devrait aussi servir de boussole à ceux qui continuent de croire utile de parler le globish à Bruxelles. Au moment où les Anglais font tout pour quitter l’Union européenne, l’occasion est idéale de s’aviser du nouvel état d’esprit mondial, beaucoup moins américano-centré. La nouvelle urgence est à la préservation des écosystèmes culturels. Et il est plus agréable d’écouter des députés européens s’exprimer dans leur langue, au moins quand ils sont en représentation, plutôt que dans un anglais inaudible et approximatif.
LA MENACE INCLUSIVE Cette morale, ou cette écologie – qui n’a rien à voir avec le programme des Verts – vaut pour d’autres domaines. Le cas de l’écriture inclusive est une illustration de l’idéologie normative plaquée sur une langue vivante. « Les règles grammaticales ne sont pas des insultes personnelles », nous dit l’uni
versitaire et… « autrice » Claude Habib. Comme l’admettent nos académiciens (lire p. 54), l’un avec un peu de regret, l’autre avec enthousiasme, une chose est la féminisation des noms de certaines fonctions pour celles et ceux qui le souhaitent et le peuvent – pas facile pour « médecin » –, une autre est le projet de s’en prendre aux structures du langage, et de le rendre plus compliqué encore à enseigner. « Les injonctions de certaines féministes péremptoires » (Frédéric Vitoux) entendent faire table rase d’un français latinisé, sédimenté pendant plus de mille ans. L’avantage du masculin dans l’accord de proximité ne veut pas dire qu’il « l’emporte sur le féminin », mais que le masculin s’efface pour devenir neutre, ce qui est une forme de castration grammaticale dont les féministes devraient se réjouir. Le Premier ministre Edouard Philippe a donc été bien inspiré de suivre l’avis sévère de l’Académie française sur l’écriture inclusive, en interdisant aux services de l’Etat tout usage de l’écriture inclusive. Mais la bataille du français se mène
sur tous les fronts, même les plus insolites : la francisation des mots anglais, les subventions aux revues scientifiques en français, l’encouragement à la francophonie, ou encore, à un niveau plus modeste, les ateliers d’écriture organisés par le Figaro. Un nouveau dictionnaire collaboratif en ligne de la francophonie, fort de 400 000 mots, vient d’être lancé. Il serait en effet illusoire de compter sur la seule croissance de la démographie en Afrique francophone pour sauver la place encore éminente de notre langue dans la mondialisation. Certains espèrent que les 274 millions de locuteurs aujourd’hui seront 750 millions en 2050. Mais cela ne sera probablement pas le cas. Car il faudrait pour cela que les locuteurs francophones se maintiennent et s’accroissent. « Let’s stop pretending that French is an important language », écrivait le New Republic en 2014, en employant sans le savoir quatre mots français sur cinq. Au moment d’employer le énième mot venu d’Amérique, souvenons-nous que le français est important pour nous. Charles Jaigu Le Figaro Magazine n°23297
 

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