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" Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal

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Mon neveu préfère l'anglais.

Autrefois, on préférait les petites Anglaises.

Mon neveu préfère l’anglais
Quand je lui demande pourquoi il emploie continuellement des mots anglais, même ceux qui ont un équivalent français, mon neveu me répond que « l’anglais, c’est plus style » (prononcé à l’anglaise). S’il vient, par exemple, d’acheter une paire de chaussures, il trouve plus style de dire : « T’as vu mes nouvelles shoes ? » Et, lorsqu’un résultat lui donne satisfaction, il s’écrie : « Yes ! », les poings serrés, plutôt que : « Oui », ou : « Je suis content ! »
J’y repensais l’autre jour en voiture, où passait un programme de Fun Radio. Sur un ton enjoué, l’animateur enjoignait ses auditeurs adolescents de raconter leur life – concept visiblement plus style que celui de « vie ». Après chaque chanson, une publicité les invitait à découvrir un nouveau dance floor. Tous employaient l’anglais comme une langue sacrée dont, bizarrement, les Anglo-Américains ne peuvent comprendre le sens caché, puisque, pour eux, life ne signifie que « vie » et dance floor « piste de danse ».signifie que « vie » et dance floor « piste de danse ». Ainsi apparaissait une distinction entre ceux qui parlent anglais pour se faire comprendre et ceux qui l’utilisent pour signifier autre chose. À l’époque où je voyageais souvent aux États-Unis, un détail du même ordre m’avait frappé : à l’évidence, le port de la casquette de base-ball à l’envers ne revêtait pas le même sens pour un Américain (à ses yeux il s’agissait simplement d’une casquette portée de façon décontractée) et pour un Européen (pour qui c’était un moyen d’avoir l’air américain).
Mon neveu ne déteste pas l’idée de la France. Il serait même plutôt conservateur, contrairement à nous autres qui préparions la Révolution. Il croit à la supériorité de son pays en certains domaines comme la cuisine et la littérature, bien qu’il mange des Mcdo et ne lise jamais un livre. Il adore les vieilles comédies bien de chez nous comme La Grande Vadrouille ou Les Tontons flingueurs, et il revendique ces goûts sans aucune honte…, ce qui ne l’empêche pas de parler un français plein de mots anglais, de parler de running quand il fait de la course à pied, ni de connaître les moindres célébrités hollywoodiennes dont les noms – pour moi mystérieux – tournent en boucle dans les magazines et sur les réseaux sociaux.
Plus précisément, comme j’ai fini par le comprendre, le mot style, dans la bouche de mon neveu, signifie « branché », « dans le coup », « d’aujourd’hui ». L’anglais n’est pas seulement une langue, mais un marqueur d’avenir, de mouvement, de progrès qui ajoute à n’importe quel concept un caractère de modernité. « T’as vu mes nouvelles shoes ? » pourrait ainsi se traduire par « T’as vu mes chaussures branchées ? », tandis qu’une life est plus fraîche et plus aventureuse qu’une vie banale. Qu’il d’ordinateurs, de tendances vestimentaires, de musique, de cinéma, de recherche scientifique, le monde qui vient se fabrique et se communique in english.
La langue française, inversement, renvoie au monde passé pour lequel mon neveu et ses copains entretiennent un attachement folklorique réduit à quelques clichés, traditions et championnats de foot (dont ils désignent cependant les entraîneurs comme des coachs). Jonglant entre la langue du passé et celle du futur, ils se fondent dans leur époque et semblent mieux préservés que les vieux râleurs d’une certaine « dépression française ». Car cette dépression est liée à l’illusion de pouvoir défendre encore une singularité devenu archaïque. Loin d’une telle attitude, mon neveu sait qu’il ne faut rien conserver artificiellement, mais tout accepter sans états d’âme ; à commencer par cette nouvelle langue, moitié mondiale, moitié locale, qui rappelle le sabir des peuples colonisés mêlant leur vocabulaire d’origine et celui de leurs maîtres. Sa jeunesse (épargnée de toute nostalgie pour un monde qu’il n’a pas connu) et son éducation (portée par le culte du changement et une totale ignorance de l’histoire) lui permettent d’aimer spontanément ce qui vient.

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