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3 mars 2022 4 03 /03 /mars /2022 21:37
MICRO, MON CHER CAUCHEMAR

MICRO,  MON  CHER  CAUCHEMAR

Mourir en laissant une œuvre, ce n'est pas mourir autant.

Roger Martin du Gard

Oui, enregistrer fut toujours pour moi peur multipliée par mille! une torture, une peur multipliée par mille.

La peur du public, c'est sain, ça émoustille, ça fouette, ça stimule. Le public, il est là, vivant, calme ou enrhumė, retenant son souffle ou dépliant un bonbon, à l'écoute ou somnolent, mais il respire, il vit, réagit aux bonnes comme aux mauvaises choses ! Avec lui on a des coups de foudre communs, mais comment tomber amoureuse d'un microphone ?

Un micro, d'abord, c'est laid ! C'est une "chose" froide, impersonnelle, en acier, suspendue au-dessus de votre tête ou se tenant bêtement sur un pied juste en face de votre nez. Et cela vous nargue, comme AL, l'ordinateur à l'œil vert du film de Stanley Kubrick 2001, Odyssée de l'Espace qui lui, au moins, conversait volontiers.

Non, celui ci il attend, il vous attend , impitoyable, insensible et ultrasensible  pourtant; et quand il parle, c'est pour répéter textuellement ce que vous avez dit ! Ce salaud -là, vous croyez qu:il corrigerait gentiment un son un peu bas ou aigrelet, une double croche manquante, un mot allemand incorrectement prononcé?

Mon cil! comme dirait Al :

- Moi, je ne fume pas, je ne bois pas... et je ne cause pas, je t'imite ! Débrouille-toi toute seule. Et encore, fais gaffe, si tu gueules trop fort, je me ferme!

Antipathique, ce mec, non? Moi, il y a des jours où je l'ai haï de toute mon âme ! Par peur, bien sûr. Parce que ce qu'il me renvoyait me semblait, au début, être la voix d'une autre, pas la mienne! Parce que je n'étais jamais satisfaite, que je voulais toujours recommencer, sans cesse améliorer, éternelle perfectionniste que je suis. Au lieu de penser à la beauté de la musique, du chant, je ne voyais que lui, qui allait me passer à la postérité aussi sec et pour toujours.

Il m'en a fallu du temps pour m'apprivoiser, m'habituer et finir par ne plus lui adresser la parole. Qu'il aille au diable Vauvert, lui et son impassibilité apparente!

Moi, je prenais un cachet d'aspirine et à sa place, je voyais Glotz, le chef d'enregistrement, veillaient sur la pauvre innocente que j'étais ! Et il ne fut pas mal, ce disque ! Le second que je fis pour la firme Vega fut le premier cauchemar. Il me semblait que l'orchestre était tonitruant (ce qui était vrai) et qu'on ne m'entendait pas du tout (pas tout à fait vrai!). J'ai fini par hurler autant que je pouvais tout au long des séances : c'était une lutte à mort entre moi et «lui » !

Quand j'ai eu le disque, j'ai tout détesté en bloc et je l'ai mis de côté pour des années, jusqu'à cet été 1979 où mon ami Pedro, de Buenos Aires, «m'imposa» deux fois par jour l'air de La Reine de Sabba, malgré mes cris de protestation! Et chaque jour, il ajoutait subrepticement un autre air jusqu'à ce que je dise, finalement vaincue:

Dis donc, il n'était pas si mal, ce disque ! Voilà mon éternel dilemme! Et c'est pour cela que je n'aime pas écouter mes disques... Ou bien je n'entends que les défauts et je voudrais tout recommencer encore une fois, ou bien je m'aime!  J'ai ensuite, je crois, enregistré deux disques avec Georges Prêtre, la Voix de Wagner et la Voix de Verdi; et peu à peu j'ai commencé à apprendre le « métier du disque».

J'ai appris à savoir me reculer, tout en restant de face, sur une note aiguë et forte, à tourner légèrement la tête pour un certain effet, à me rapprocher du micro pour mettre en valeur un souffle, une respiration, à ne pas faire de bruit, à ne porter ni bracelets qui heurtent le pupitre ni colliers qui bougent quand on respire! J'ai appris à m'adapter à une salle, selon qu'elle est bonne, trop plate, ou trop résonnante; aux équipes des sacro-saints techniciens qui savent en général leur métier sur le bout des doigts, mais sont très chatouilleux ! Il faut arriver à connaître leurs réactions, à leur faire confiance, ils savent bien avant vous quelle prise a été la meilleure. Car finale ment, c'est l'homme de la technique qui est le plus fort! S'il ne vous aime pas, si vous l'embêtez, aïe! Ma foi, ils m'ont toujours «eue à la bonne », même s'ils me voyaient arriver avec un peu de crainte car les grandes voix sont les plus difficiles à enregistrer fidèlement.

Les «Decca Boys», comme je les avais baptisés, disaient toujours en riant:  Ah! Voilà le canon français ! Fermez tout! Pourtant, ce sont eux qui m'ont le mieux « mise en boîte », ainsi que Fan-Fan qui rigole et Vava le sérieux, de chez Pathé-Marconi. Oui, je savais que si Michel Glotz à l'oreille d'acier disait

- C'est très bien, mes enfants ! », on allait refaire une prise illico presto. Mais s'il disait: Bon! Qu'est-ce qu'on fait maintenant?»>, c'était <<dans la boîte >>. Je savais que si Christopher Raeburn, de Decca (j'ai fait son premier disque comme «producer» : des extraits du Chevalier à la Rose), promenait son bouc et son œil mali cieux sans un mot, c'était à refaire. Mais s'il vous disait : - It was superb, my deaaar !» c'était dans la poche.

Si Monsieur Garcin, chez Erato, gardait son œil de myope et sa barbe de Méphisto collés à la partition, beuh!

Mais si lui et sa douce femme, silencieuse, attentive, rigo laient, ça y était! Mais parfois Jean-Pierre Brossman, cette autre oreille d'acier, me faisait une moue dubitative en cachette. Alors, j'en redemandais !

Mon grand «amour», c'était John Culshaw qui enregistra tant de disques pour Decca-Londres et dont le dernier fut la Tétralogie avec Solti. Il avait un ceil «frisé », une grande connaissance des chanteurs et un sens de l'humour bien anglais. Je le trouvais «irrésistible». Mais lui, il n'aimait que les serpents ! Chez Deutsche Grammophon, on était sérieux comme des papes des pas rigolos -, mais quel boulot ! Il faut aussi apprendre à faire ces «prises », ces petits bouts d'enregistrement de cinq ou dix minutes maximum qui ne sont jamais dans l'ordre normal où se déroule habituellement une partition. Vous pouvez fort bien commencer par la fin du troisième acte ou le duo du deuxième. Et vous devez vous mettre « en situation » tout de suite, comme au cinéma. Pas toujours facile!

Il y a, surtout, la fatigue physique, la tension nerveuse, car à chaque prise, vous pensez que ça peut être la bonne. Alors, vous y allez de tout votre cœur, de toute votre voix. Et crac! Il y avait un bruit à l'orchestre, ou un avion qui passait, ou les cloches imperturbables de l'église d'à côté ! Ou bien c'est un partenaire qui se trompe, ou vous-même; et on recommence...

Seuls les  "vieux routiers"  ne se donnent à fond qu'à la quatrième ou cinquième prise. Cela s'apprend aussi. A la fatigue vocale et nerveuse s'ajoute la fatigue bête des jambes. Car on est toujours debout, tendu. Et puis, la cabine d'écoute est quelquefois très loin ou très haute. Il faut marcher, monter ou descendre un nombre incalculable de fois.

Là, on s'assoit un court moment pour l'écoute de la prise, mais toujours crispé, la peur au ventre que ce ne soit pas bien. Il faut écouter avec attention, vite noter les erreurs, corriger dans sa tête des détails d'interprétation pour l'essai suivant, discuter avec le producteur, les techniciens, convaincre ou se laisser convaincre !

A cette nervosité de l'enregistrement, tous les chanteurs ne réagissent sans doute pas comme moi, mais on a tous cette peur de non-réussite, ces superstitions qui suscitent des signes de croix, des bonbons pour la "toussille"  nerveuse, des écharpes pour souffler dedans et ainsi humidifier le nez, des furtifs baisers à une médaille, des maris silencieux ou angoissés par osmose, des femmes «chiatiques »> que les techniciens finissent par mettre à la porte! Je sais que Tebaldi tricotait, Schwarzkopf se faisait enfermer dans une sorte de cabine téléphonique sans porte pour s'isoler, Horne fait de la tapisserie (et son sympathique pianiste Martin Katz aussi !), Bacquier fait le pitre, de trac, Corelli se bourrait de Nilsson caracole en disant toujours qu'on ne l'entend pas assez (avec sa «trompette » de voix!).

Moi, c'est le chiffre cinq, ma superstition. Au début, je n'osais pas trop le dire mais à l'annonce de la prise numéro quinze ou cinquante-trois, je m'arrangeais pour faire du bruit, toussoter ou carrément me tromper! Finalement, ils l'ont tous su; et, dans toutes les maisons de disques, quand on entendait une voix imperturbable annoncer, après la prise quarante-neuf: ing Attention! Silence! Numéro soixante! - on savait que Crespin enregistrait!

Il y a aussi le fameux «planning» où il faut discuter à mort pour ne pas enregistrer un air difficile le matin ou en fin de séance. Moi, après le coup de Solti qui avait mis le Trio du Chevalier à la Rose à onze heures du matin et où, bonne pomme, je me suis retrouvée, la voix fumante dans le petit matin froid, en train de faire du footing à sept heures pour réveiller mon corps et mes muscles, j'ai fini par mettre sur contrat que je n'enregistrerais plus avant midi et pas deux fois par jour. Car les séances étant de trois ou quatre heures, on en a ras-la-frange après !

Il y a aussi les chefs d'orchestre, devenus depuis quelques années des Super-Divas, avec lesquels il faut compter, travailler en bonne entente, composer parfois pour obtenir ce que l'on veut.

Le premier << grand » avec qui j'ai enregistré était Ernest Ansermet pour le seul de mes disques que j'aime vraiment, «Shéhérazade et les Nuits d'été», que j'ai «porté »> tout un été dans ma tête, dans la presqu'île de Giens. C'était un homme aimable. Était-il un mathématicien qui faisait de la musique ou un musicien qui raffolait des math?

Toujours est-il que le jour où j'enregistrai le fameux Spectre de la Rose, après quatre ou cinq prises, il me demanda si je voulais bien refaire la fin de la mélodie, où la Rose, enfin morte sur le sein d'une jeune fille, murmure dans un souffle:

" Ci-gît une rose que tous les rois vont jalouser. "

Je me prêtai de bonne grâce à son voeu et je chantai cette fameuse phrase exactement huit fois ! A chaque voyage pour aller l'écouter, je me grattais littéralement le cerveau pour trouver une interprétation nouvelle qui satisfasse enfin le Maestro. Finalement, à bout d'imagination et... de souffle, je lui demandai ce qui n'allait pas :

- C'est bien, c'est très bien même, mais, voyez-vous, quand vous dites << jalouser » à la fin, il y a toujours du souffle qui passe sur la voix. Oh! Bonne Mère! Moi qui m'étais concocté ce «souffle» nuit et jour pour le rendre expressif et mourant à sou hait, je restai un moment sans voix ! Patiemment, je lui expliquai ma démarche, mon idée. Et lui, tout joyeux: Mais c'est excellent! Alors, on va prendre la première prise parce que c'était la meilleure ! Ah! Papa Ansermet, nous avons fait quand même un merveilleux disque ! Quant à Georg Solti, c'est une main de fer dans un gant de velours. Mais comme j'ai bien travaillé avec lui ! Les répétitions, qu'il exige longues, sont éreintantes: il ne vous laisse rien passer, et il a raison !

Je me souviens qu'au cours de l'enregistrement de La Walkyrie, sur une page recto-verso de la partition, j'avais marqué dix-neuf choses à me rappeler: un demi-soupir ici, une double croche là, un mot allemand à corriger, un tempo à respecter, etc. Et le tout en chantant le mieux possible, avec élan et enthousiasme, un oeil sur la partition, l'autre sur Solti! Au bout de la cinquième prise, il me dit avec un grand sourire: Bon, sur dix-neuf, vous en avez fait dix-huit! Oublions ce quart de soupir dont vous avez fait un demi. Ce sera la version Crespin!

Gentil sir Georg, comme nous avons souffert, vous et moi, pour le Rosenkavalier où je dus m'absenter huit jours, à cause d'une grippe, et où, à mon retour, Yvonne Minton, malade à son tour, était repartie.

Pour ne pas perdre ces précieuses et coûteuses séances d'orchestre - time is money - vous aviez enregistré notre duo et mon monologue sans Octavian ni Marchallin; et, chacune à notre tour, sans plus jamais nous rencontrer, nous avons enregistré sur votre «bande», les casques sur les oreilles. Pas très pratique pour un chanteur qui doit entendre un peu ce qu'il chante, quand même! Vous étiez là aussi, chef d'orchestre sans orchestre, casqué comme moi, attentif, vigilant. Comme je vous ai béni d'avoir tant répété avant, de vous être souvenu de toutes mes respirations, mes inflexions, mes rallentendi, mon interprétation! Vous vous êtes déclaré satisfait; mais moi, quand j'ai reçu les «<Tests >> à Buenos Aires, quand je les ai posés sur l'électrophone, je tremblais littéralement de peur car c'était un pari dangereux. Pari gagné, sir Georg!

Avec Jojo - le talentueux Georges Prêtre- jamais de problèmes ! Il s'occupe de son orchestre; et nous, de nous. Et puis, il aime rire et moi aussi. Alors cela va comme sur des roulettes.

Alain Lombard, bête de race, adore tellement les chanteurs et leur voix, quand elle est belle, qu'il s'en oublie rait presque lui-même! Souvent de bonne humeur, avec un grand rire d'enfant et un esprit pétillant, il a parfois ses « humeurs peccantes». Tel ce dernier jour de l'enregistre ment de Carmen où j'étais allée écouter pour la vingtième fois j'exagère à peine -ce «Tiens », dernier mot de Carmen, qui ne me satisfaisait jamais (je ne l'aime toujours pas) et où, à mon retour, je trouvai la salle vide! Lui et l'orchestre avaient plié bagage, me laissant seule sur le tas, éberluée et pas contente !

Avec Alain, vite et bien, ça va ensemble. C'est un véritable cerveau électronique, un ordinateur, un Monsieur I.B.M. comme je l'appelle affectueusement. Avec lui, faut pas «<pédaler dans la choucroute » ! Mais quel merveilleux chef! Et quel ami fidèle. Je lui ai « envoyé l'ascenseur >> une fois (pour ses débuts aux États-Unis à Carnegie Hall, un Hérodiade pétaradant!); mais il me l'a renvoyé au centuple.

Et puis, il y a Michel Plasson Plassounet pour les aminches - avec qui j'ai fait le seul enregistrement où je ne suis pas morte de trac: La Grande-Duchesse de Gerolstein. Que de fous rires entre Michel dégoulinant de transpiration comme un boxeur, Mady Mesplé et Alain Vanzo qui me disaient, juste avant une prise, avec le plus bel accent toulousain:

- Attentiong! Tu vas avoir tes nerrffs !» et Monsieur Kadar, le producteur de C.B.S., qui, pour nous détendre, nous chantait Carmen en hongrois ! Nous, on ne pouvait pas rire dans le micro; mais Plasson, lui, tout en dirigeant, s'en payait une bonne tranche! Quel homme délicieux, Michel, si plein de talent, de fougue, avec des colères si subites et si aiguës qui finissaient par le faire rire avec nous.

Mille pardons à tous ceux que j'ai dû oublier, non par manque d'admiration mais par mauvaise mémoire. Quant au Seigneur de tous, à mes sens, Karajan le Magnifique, je vais vous en parler longuement Karajan.

Régine CRESPIN  La vie et l'amour d'une femme  (Fayard 1982 )

https://www.resmusica.com/2007/02/25/discographie/

 

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