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21 avril 2022 4 21 /04 /avril /2022 20:36

CHEMINS INTIMES    La lettre et la Loire

FRANÇOIS-HENRI DESERABLE est écrivain. Auteur de Tu montreras ma tête au peuple (Gallimard, 2013) et d'Evariste (id, 2015), ce jeune romancier multiprimé a publié, en 2017, Un certain M. Piekielny, une enquête littéraire autour d'un personnage de La Promesse de l'aube de Romain Gary Il a reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française pour Mon maitre et mon vainqueur (Gallimard, 2011).

Reclus à Saint-Florent le-Vieil (Maine-et-Loire) dans la maison de Julien Gracq, l'auteur y lit beaucoup sans parvenir à écrire une ligne. Mais l'arrivée d'une mystérieuse missive va bouleverser sa vie solitaire.

PENDANT L'HIVER, LA LOIRE A LE SOMMEIL LÉGER ,ALORS ELLE SORT DE SON LIT. LES PREMIERS JOURS,LE CHEMIN ÉTAIT ENCORE A MOITIE INONDE,PUIS JE VIS LE FLEUVE SE RETIRER TOUJOURS PLUS.

Quand je suis arrivé à la maison Julien-Gracq, à Saint-Florent le-Vieil, sur la rive gauche de la Loire, je savais que ça n'allait pas très fort, je savais qu'il y avait lieu d'être inquiet, mais j'étais loin d'imaginer qu'un décret assignerait bientôt les Français à résidence pour lutter contre la propagation d'un virus que nous n'avions pas encore appris à nommer.

A sa mort, Julien Gracq a légué sa propriété à la Fondation de France, sous la condition qu'elle devint, selon ses mots, a un séjour temporaire de repos ou de travail destiné à des écrivains ». J'avais postulé pour y résider deux mois durant, et les hasards avaient voulu que mon séjour se fit pendant ce qu'on appellerait bientôt, avec une solennité douloureuse: le premier confinement. Qu'est-ce qu'une résidence d'écriture, sinon une réclusion consentie, un isolement temporaire, un autoconfinement ? On se soustrait rarement au monde, à ses impératifs, à ses exigences intempestives, provisoirement aux contingences matérielles de la vie, à tout ce qui chaque jour conspire contre l'acte d'écrire pour s'y adonner tout entier. J'avais prévu de m'autoconfiner, et voilà que la France entière se mettait au diapason.

J'étais donc à Saint-Florent-le-Vieil,« Petite Cité de caractère », telle que la vantaient les brochures distribuées à l'Office de tourisme, dans la grande maison d'un grand écrivain, avec pour seule compagnie son fantôme, les deux mille livres de sa bibliothèque et la Loire à mes pieds. Quelques jours plus tôt, j'avais décidé d'ajourner la publication d'un roman prévu pour septembre. « Un ouvrage est fini, estimait Cioran, quand on ne peut plus l'améliorer, bien qu'on le sache insuffisant et incomplet : on en est tellement excédé qu'on n'a plus le courage d'y ajouter une seule virgule, fût-elle indispensable. » J'y souscris. Mais j'étais encore loin d'être au stade, par par lequel chaque écrivain passe de manière plus ou moins prononcée, où la simple vue de mon manuscrit déformerait mes traits dans une convulsion de dégoût; plus je relisais mon roman, plus je voulais y apporter des retouches. Je devais m'y résoudre: Mon maitre et mon vainqueur n'était pas prêt. Mais peut-être au fond était-ce moi qui n'étais pas prêt à le voir publié ? C'était un roman d'amour, et depuis que j'avais commencé à l'écrire, ma vie amoureuse était un champ de ruines encore fumantes, une terre vaste et désolée, et comme le fait dire Julien Gracq au jeune Aldo dans Le Rivage des Syrtes, je crois pouvoir affirmer aujourd'hui qu'elle n'apparaissait alors «irréparablement creuse», que « le terrain même sur lequel j'avais si négligemment bâti s'effondrait sous mes pieds» .

A la Maison Julien-Gracq où j'étais venu pour écrire, où il n'y avait rien à faire sinon écrire, je ne parvenais pas à écrire. Pas une ligne. Et si d'aventure il arrivait qu'une phrase me vint à l'esprit, aussitôt l'avais-je tapée le clavier qu'elle me paraissait banale, ordinaire, convenue. Depuis que j'ai 18 ans, je m'efforce à emplir le cours de mon existence en lisant, en écrivant. Lire m'est facile, écrire beaucoup moins. Aux rares moments où l'éprouve le ravissement d'écrire sans effort se substituent le plus souvent des périodes que je qualifierais d'assèchement de la plume, où la moindre ligne me semble nulle et non avenue. C'était le cas à la maison Julien-Gracq. Je me sentais d'autant plus inutile, d'autant plus incapable qu'un ami m'avait obligeamment rappelé que, pendant l'épidémie de grande peste qui ravageait Londres en 1603, Shakespeare avait commencé Le Roi Lear. A défaut d'écrire, donc, je lisais, je passais mes journées à lire et, le soir venu, j'allais me promener, l'esprit léger mais le cœur lourd, sur les berges de la Loire.

En ouverture des Eaux étroites, Gracq évoque le plaisir de l'excursion «sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d'attache, à la clôture de la maison familière ». C'était cela,c'était même exactement cela: toujours le même point de départ, le même itinéraire, le même point d'arrivée - et toujours le même envoûtement. L'hiver était encore là, mais l'hiver était doux, comme un post scriptum de l'automne. Je sortais de la maison par la rue du Grenier-à-Sel, longeais jusqu'au pont le quai de la Loire, laissais dans mon dos « la belle voilure frissonnante des peupliers » de l'ile Batailleuse, et remontais la Grande Rue jusqu'à l'église abbatiale qui, depuis son promontoire, domine le village et le fleuve. De là, à travers les fougères serpente un sentier qui descend vers un ancien chemin de halage, long de cinq kilomètres, rebaptisé promenade Julien-Gracq en hommage à l'écrivain florentais qui l'empruntait journellement. Pendant l'hiver, la Loire a le sommeil léger, alors elle sort de son lit. Les premiers jours, le chemin était encore à moitié inondé, puis, de semaine en semaine, je vis le fleuve se retirer toujours plus, son débit diminuer, dévoilant des grèves de sable où se posaient régulièrement les oiseaux. La flore du coin m'était peu familière, et la faune

De plaisir a le lire, mais qu'elle y déplorait les passages égrillards (j'étais coutumier du fait, j'avais déjà reçu de telles lettres). Celle-ci commençait par «Cher François-Henri », rien d'anormal, c'était l'usage. Elle se poursuivait par un « Vas-tu enfin me laisser tranquille?» un peu plus inattendu, mais qui me confortait dans l'idée que j'avais affaire à une dame d'un certain âge: elle prenait la liberté du tutoiement, elle en avait après tout bien le droit, elle aurait pu être ma grand-mère. Elle avait, disait-elle, entendu sans écouter mon nom se glisser dans les conversations de ses amis. Puis il y avait eu le confinement, qui l'avait vue échouer à Nice (quand vient l'hiver, les vieilles dames, c'est bien connu, vont réchauffer leurs vieux os sous le soleil de la Côte d'Azur), chez des parents à elle, dans la bibliothèque de qui, «la tête légèrement penchée sur la gauche », elle avait trouvé mon dernier roman. Les journées étaient longues, au temps du corona; il fallait bien les occuper ; elle s'était mise à le lire. J'y racontais, dans ce roman, comment je m'étais un jour retrouvé par hasard à Vilnius, devant l'immeuble du nº 16 de la rue Grande-Pohulanka, où Romain Gary avait passé quelques années de son enfance; comment devant cet immeuble je m'étais souvenu de ma lecture de La Promesse de l'aube, et notamment du chapitre où Gary nous dit que son voisin, un certain M. Piekielny, « souris triste à la barbiche roussie par le tabac », lui a fait promettre, quand il sera devenu « quelqu'un d'important », de toujours prononcer son nom devant « les grands de ce monde ». Je racontais aussi comment Gary s'était acquitté scrupuleusement de sa promesse, comment devant le général de Gaulle, devant la reine d'Angleterre, devant « les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans l'enquête que j'avais menée pour retrouver les traces de cet incertain M. Piekielny, dont la vie s'était vraisemblablement achevée comme celle de quelques autres millions de Juifs d'Europe. La vieille dame avait donc lu ce roman, et l'ayant terminé elle avait mis à profit l'heure de sortie quotidienne que nous octroyaient nos gouvernants pour déambuler dans les rues désertes de Nice. Elle aurait préféré cheminer sur la plage de galets, ou longer le bord de mer, mais quand il s'agit de nous les briser nos gouvernants font preuve d'un zèle infatigable: plage et bords de mer étaient fermés, formellement interdits, quiconque s'y aventurait encourait une amende de 135 euros pour non-respect du confinement. Alors elle avait dû emprunter un itinéraire dont elle n'avait pas l'habitude, elle s'était un peu égarée, et avait fini par se retrouver devant un immeuble du boulevard François-Grosso où avait habité Romain Gary de 1930 à 1933, ainsi que l'attestait une plaque. Les coïncidences étaient trop nombreuses pour être passées sous silence : une fois rentrée chez elle, la vieille dame prit la plume et m'écrivit tout cela dans la lettre éloquente, à la fois vive et légère, en un mot magnifique, que je tenais dans les mains. Je voulus lui répondre, la remercier, lui dire combien ses mots m'avaient touché, combien il était précieux pour nous autres écrivains de recevoir de telles lettres, petits viatiques salutaires dans lesquels nous puisons la force d'arracher quelques phrases au néant où elles ont leurs habitudes, mais, je l'ai dit, je ne parvenais pas à écrire. Je laissai passer deux jours, puis trois, puis sept; elle avait inscrit son numéro; je décidai de l'appeler.

C'était le mercredi 6 mai 2020. Il devait être sept heures du soir, peut-être un peu moins, le soleil déclinant se noyait dans la Loire l'eau n'est jamais si belle qu'en ces instants fugaces où elle retient sa part de ciel. Ecouteurs dans les oreilles, j'allai marcher sur la promenade Julien-Gracq. À Nice, où nul ne pouvant la contempler la mer n'était plus que de l'eau salée, un téléphone sonnait; on décrocha; c'était Camille. je m'attendais à entendre une petite voix douce et délavée par les ans, au lieu de quoi c'était l'ardeur juvénile, le soleil et la mer, la mer allée avec le soleil, Voix rieuse, voix enjouée, voix moqueuse, voix charmeuse et charmante et qui vous ferre et vous marque et vous envoûte et gare à vous vous n'êtes pas solidement arrimé au mât du bateau. Camille, dans la calligraphie de qui j'avais cru reconnaitre une vieille dame, était âgée de ans. Avait grandi à Nice. Vivait à Paris. Étudiait le droit. Se destinait à la profession d'avocat. N'avait jamais écrit de lettre à un écrivain mais s'était dit pourquoi pas... Nous parlions, nous parlions, nous n'arrêtions plus de parler, je glanais les biographèmes qu'elle semait en chemin, je marchais, écoutais, je riais, et dans la nuit qui tombait maintenant sur la Loire je voyais se lever le soleil de journées éternelles.

Pendant plusieurs jours, nous avons continué à nous écrire par mes sages; à un moment, j'ignore pourquoi, nous avons commencé à communiquer par photos de livres interposés. Je lui demandais par exemple à quelle heure je pouvais l'appeler, et elle me répondait par la photo d'un roman de Duras (Dix heures et demie du soir en été). Elle voulait savoir de quoi nous parlerions, et je lui envoyais celle d'un recueil de Prévert (La Pluie et le Beau Temps), Prévert, justement. Elle vouait un culte à Prévert, dont elle connaissait par coeur les poèmes.

Comme le confinement touchait à sa fin, comme nous allions chacun rentrer à Paris, un matin, je lui ai donné rendez-vous pour le jeudi d'après au 116 avenue des Champs-Élysées, là où Prévert avait chuté du premier étage en octobre 1948. Quelques jours plus tard, j'ai fait ma valise, j'ai fermé la porte à double tour, et j'ai glissé dans la boîte aux lettres les clés de la maison. Puis j'ai quitté la Loire que je n'ai plus revue, et j'ai vu Camille que je n'ai plus quittée. Souvent, il m'arrive de songer avec un serrement de coeur à mes promenades vespérales de ce drôle de printemps. Alors il me suffit de fermer les yeux et d'entendre le son de sa voix, oui, je n'ai qu'à entendre la voix de Camille pour me croire un instant au bord de la Loire, sur la promenade Julien-Gracq.

ZADIG - Novembre 2021

STEPHANE MAHE est photographe. Autodidacte, il est membre fondateur de l'agence 360 Ouest, spécialisée dans la photographie à 360°. Il s'intéresse ensuite à la photographie mobile (iphoneographie ») et participe ainsi à l'exposition Mobile Photo Paris en 2013. Son dernier ouvrage, Somewhere, paru en 2018 aux Editions de juillet, déploie un univers cinématographique intime

 

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