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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 20:49
Van der KEMP
Van der KEMP
Le temps des cétoines dorées

Extrait du livre de Franck FERRAND sur Gérald Van der KEMP ,un gentilhomme à Versailles.

Van der Kemp. Le nom sonne haut et clair, mais avec cet accent du Nord qui le nimbe de brumes. En vérité, Gérald a bel et bien des origines néerlandaises ; seulement, depuis des générations, ses ancêtres ont fait un grand, un long détour par l'Amérique. A la fin du xvur siècle, le R.P. Francis Adrian Van der Kemp, par trop libre-penseur, devait quitter en effet les ciels fri­leux de Hollande pour des horizons plus accueillants, et fixer son foyer à Barneveldt, sur la côte est des États-Unis. La famille ne manqua pas de prospérer, notam­ment du côté de Philadelphie, au point que l'arrière-petit-fils du pasteur, un dénommé Cornelius, bien que médecin, n'ait pas eu besoin d'exercer son an... Ce docteur Van der Kemp était de nature bohème ; il pré­tendit faire, avec sa femme, un pèlerinage aux sources. Tous deux ne devaient passer en Europe que quelques semaines, mais le voyage s'est prolongé. Les Van der Kemp, séduits par Paris, éblouis peut-être par les lumières alors incomparables de la ville, n'ont plus souhaité s'en éloigner. Finalement, le bon docteur a fait l'acquisition d'une maison à Neuilly et s'y est ins­tallé. Ainsi la famille a-t-elle fait souche en terre fran­çaise ; ainsi Gérald naîtra-t-il français en dépit de son nom batave et de son ascendance américaine.
Comme aurait dit M' René Floriot : « Y a qu'un malheur » Et c'est qu'a sa naissance, le 5 mai 1912, le petit Gérald ne s'appelle pas encore Van der Kemp. Ce patronyme exotique est en fait celui de sa mère, Yvonne. Le père, lui, se nomme Auffret, ce qui nous ramène en terroir gaulois. Comment, pour l'état civil, Gérald Auffret deviendra-t-il Gérald Van der Kemp ? Par la grâce d'une adoption, tout bonnement. Sa grand-tante maternelle, Elizabeth Van der Kemp, est une dame riche et âgée lorsqu'en 1922, pour que se perpétue le nom, elle obtient l'adoption à l'amiable non seulement de l'ainé des Auffret, mais aussi de sa petite sœur, Yolande, et de son petit frère, Reynald. • Je suis Van der Kemp deux fois, disait Gérald, par ma mère et par ma grand-tante. • Au-delà de la boutade, il faut imaginer l'impact d'un tel virement d'identité sur le psychisme d'un garçon de dix ans, au reste bousculé par le sort.
Car il faut savoir que Gérald avait déjà six ans quand il a fait la connaissance de son père. Cet officier de marine marchande, éloigné des siens par la guerre qui commençait lorsque l'enfant sortait des langes, s'en était allé commander le fort de Kerqueville, près de Cherbourg. A son retour, l'irruption dans le foyer d'un homme sec et même cassant n'a pu qu'être mal vécu par cet enfant sensible, et d'autant moins porté
Assez prosaïquement, le futur gentilhomme versaillais est né à Charenton-le-Pont, dans le Val-de-Marne. Ses parents, alors de séjour en région pari­sienne, s'étaient laissé surprendre par l'événement et avaient dû louer pour la journée un appartement où Yvonne pût accoucher. Aussi le nom de Charenton, quoique fortuit, figurera-t-il désormais sur les livrets, passeport et autres documents officiels de Van der Kemp... Pour autant, le véritable domicile de la famille Auffret siège alors aux rives paresseuses de la Loire, pas très loin de l'estuaire, à Saint-Julien-de-Concelles aux portes de Nantes. C'est une sorte de folie du xvur siècle, aménagée en petit manoir après la Révolution. Ce minuscule château s'appelle La Meslerieun nom qui, toute sa vie, restera cher au cœur de Gérald. A lui seul, il résume l'atmosphère d'une enfance chic et désargentée à la fois, stricte et charmante, propice au rêve mais non dénuée de difficultés... Au rez-de-chaussée, un salon de belle taille ouvre au-devant sur la grille d'entrée, à l'arrière en rotonde sur le parc. Un bureau, une cuisine, et puis quatre chambres et deux salles de bains en occupent l'espace compté, avec un grenier mystérieux et une belle cave en voûte d'arêtes.
Le bonheur de la Meslerie, surtout pour un enfant, ce sont les jardins profus qui la sertissent. C'est là, évidemment, que le petit garçon va contracter son amour de la nature, des plantes et des fleurs. «A la belle saison, je passais beaucoup de temps couché sur le ventre à l'abri des buis taillés, pour contempler les cétoines dorées qu'attiraient les roses, racontait-il bien plus tard. Je ne connaissais pas les noms de tous ces insectes, mais je leur portais un vif intérêt. Je me souviens des récoltes incroyables de hannetons que les gens du coin appelaient « parpailloux » par une haine du protestantisme qui, certainement, remontait au temps des guerres de Religion. » Faut-il voir dans le penchant du petit Gérald pour le parc de ses parents une amorce de ce qui le conduira, au soir de sa vie, à ressusciter les jardins de Monet à Giverny ? C'est en tout cas la même passion qui, déjà, est à l'oeuvre. Il écrivait, en juin 1980, dans une lettre à Mrs Paul Mellon : « Plus je vieillis, plus je trouve la nature merveilleuse, miraculeuse aussi bien par temps de pluie qu'avec un beau soleil. Les fleurs et les plantes, il me semble, me rattachent à une éternité de la beauté et me font oublier l'époque implacable que nous vivons. »
Cette nature aimable, dans la douceur des bords de Loire, offre un cadre idyllique aux jeux, aux ris, aux larmes d'une enfance qui n'est pas sans évoquer, trois générations après, l'univers des romans de la comtesse de Ségur. Les amis nécessaires sont les gamins du voisinage, et Gérald ne les oubliera jamais. Ainsi découvre-ton, dans la correspondance privée de l'année 1978, copie d'une lettre troublante adressée à une certaine Marie, de Saint-Julien-de-Concelles, et qui commence par ces phrases : « Pourquoi me vouvoies-tu ? Ce n'est pas parce que soixante ans ont passé que je ne me souviens pas des merveilleux jours passés à tes côtés dans les champs de La Meslerie. Comme tu es gentille de m'écrire et de me donner signe de vie. Je me demandais toujours ce que tu étais devenue.... »La fidélité, on le constatera souvent dans la suite, n'est pas la moindre des qualités de notre homme.
Les enfants Auffret usent d'abord leurs culottes sur les bancs de l'école communale, à trois bons kilomètres du manoir parental. « Nous y allions à pied tous les matins, en sabots. J'ai eu des maîtres merveilleux, qui m'ont appris à aimer la langue française, la grammaire et l'orthographe, la géographie et l'histoire de mon pays. Je n'ai jamais oublié mon instituteur, M. Breton­nière. « Quel respect dans sa voix lorsqu'il évoquait son maitre, quelle tendresse, aussi ! » Excellent élève, le fils des châtelains, reçu premier au concours des bourses, décroche son certificat d'études à neuf ans ! De quoi partir la tête haute pour Nantes et le lycée, le vaste monde et ses soucis... Plutôt que d'entrer normalement en sixième, le petit Auffret est poussé par son père directement en cinquième. Funeste erreur, péché de vanité parentale qui se paiera au double prix de l'effort et de la souffrance. • Cela a gâché toutes mes études et j'en ai souffert énormément. »
Heureusement, il y a les beaux-arts. C'est au lycée de Nantes que le jeune garçon reçoit le premier choc artistique de sa vie. Il se trouve que le couloir où les élèves attendent l'ouverture des salles de cours s'orne de la reproduction en couleurs d'une scène pieuse par Benezzo Gozzoli. Dès qu'il le peut, le lycéen s'approche de cette œuvre et la contemple longuement. Il est émerveillé : le visage expressif du saint, les drapés savants, la profondeur du fond le bouleversent. Et que dire de cette composition, de cette palette, de ce modelé — termes qu'il est alors bien loin de connaître ? Il ne saurait décrire encore les émotions qui l'assaillent à la simple idée de cette œuvre, mais le terme de choc n'est pas excessif pour les résumer. Cette reproduction d'une peinture ancienne lui ouvre la voie vers des réalités inconnues de lui jusqu'alors, et négligées par ses parents. «J'en avais la chair de poule, disait-il. C'était une source de délectation absolue. Dès neuf ou dix ans, je me suis intéressé â la vie des peintres, et j'ai même écrit une Petite Histoire de l'Art italien aux xvi' et xvii siècles, naïf opuscule que j'ai malheureusement perdu. »
Informés par de bonnes âmes de l'inclination prononcée de leur fils pour l'art pictural, les parents de Gérald acceptent de l'inscrire dans une école du dimanche, afin qu'il y reçoive les rudiments du dessin et de la peinture. L'enfant exulte ; mais ses heureuses dispositions ne rencontrent pas, dans ces cours de troisième ordre, le savoir et l'intelligence qui seuls pourraient en tirer le meilleur. Dès lors, c'est au professeur de dessin du lycée qu'il appartiendra d'affiner les dons artistiques du plus doué des élèves. La mode, en ce temps-là, est à l'Art déco ; et Gérald apprend le secret mineur des frises stylisées et du graphisme 1925... Seulement, lui, c'est le portrait qui l'attire, loin des écoles du moment et des courants en vogue.
Les professeurs de dessin vont se succéder au rythme des changements de lycée. Autant dire au gré des affectations professionnelles de son père, car il lui faut suivre sa famille d'un grand port maritime à l'autre : c'est Brest pendant deux ans, puis Toulon... Le climat du Midi enchante cet artiste en herbe, et la lumière inondant le Mas des Oliviers, au cap Brun, stimule son inspiration. Ce sont pour lui des années bien douces — les années de répit d'un adolescent inquiet, et qui correspondent aux classes de seconde, de première et de Philosophie, selon la terminologie de l'époque. Aix-en-Provence l'accueille pour le baccalauréat, puis il suit encore sa famille dans ses déplacements, hors de métropole cette fois : son père vient d'être nommé directeur de la Navigation du Soudan, et s'en va prendre son poste sur le Niger.
Gérald Auffret, à présent devenu Gérald Van der Kemp, a dix-sept ans lorsque la crise boursière de 1929 atteint de plein fouet sa famille, déjà fragile financièrement. Du jour au lendemain, ses parents se retrouvent dans une situation si critique qu'ils en sont réduits à se séparer du manoir de famille ; on abandonnera donc La Meslerie, petit paradis en pays nantais... Pour toute la maisonnée, c'est un déchirement. Mais pour le fils aîné, c'est pire que cela : une véritable tragédie. Voir ainsi s'évanouir le cadre élégiaque de ses amours enfantines attaque en profondeur sa nature sensible.
« Des années plus tard, les nouveaux propriétaires m'ont invité. Mais je n'ai jamais voulu y retourner. J'avais eu trop de chagrin. »
C'est dans ces circonstances pénibles que le jeune homme va faire montre pour la première fois de sa singulière force de caractère. Dans les bonheurs, parfois contrastés, de son enfance, il a su puiser une énergie capable d'affronter l'adversité et d'en venir à bout. L'épreuve est pourtant sévère. " À cette époque, disait-il, la misère soudaine, dans les classes aisées, était définitive. Si j'étais resté riche, je serais certainement devenu peintre. Mais il m'a fallu gagner ma vie, en tout cas libérer mes parents de la charge que je représentais. Je suis donc "monté" à Paris. Là, sans amis, sans relations — lorsqu'on est très pauvre, on n'a pas de relations et si l'on en a, on les évite —, j'ai fait un peu de tout. Caricatures dans les journaux, décors de cinéma, quelques vagues portraits... En même temps, très vaguement, je préparais les Beaux-arts. Cela dura deux ans. Puis, soudain écœuré par la médiocrité de ma vie, j'ai devancé l'appel et me suis fait affecter au 4' régiment de la Légion étrangère'".

Franck FERRAND (2001)

2. José-Luis de Vilallonga, op. cit., p. 218.

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commentaires

idée cadeau de noel homme 09/11/2014 18:02

Je vous félicite pour votre critique. c'est un vrai exercice d'écriture. Poursuivez

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