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  • : " Le bonheur se trouve là où nous le plaçons: mais nous ne le plaçons jamais là où nous nous trouvons. La véritable crise de notre temps n'est sans doute pas l'absence de ce bonheur qui est insaisissable mais la tentation de renoncer à le poursuivre ; abandonner cette quête, c'est déserter la vie." Maria Carnero de Cunhal
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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 22:15

Au printemps de 1859 l'avoué Orélie-Antoine de Tounens ferma les volets gris de son cabinet de la rue Hiéras à Périgueux, jeta un dernier regard sur le profil byzantin de la cathédrale et partit pour l'Angleterre en serrant contre lui une valise contenant les 25 000 francs qu'il avait retirés du compte bancaire familial, précipitant ainsi la ruine des siens.

 

 

 

 

 

                           Huitième fils de fermiers qui habitaient une gentilhommière délabrée du hameau de La Chèze près du hameau de Las Fount, il avait retrouvé is son ascendance un sénateur gallo-romain et avait ajouté un de à son  nom de famille. Il avait le regard halluciné, la chevelure et la barbe noires et abondantes. Habillé comme un dandy, il se tenait excessivement droit et agissait avec l'audace irraisonnée des visionnaires.

En lisant Voltaire il avait découvert les strophes maladroites de l'épée d'Ercilla et, à travers elles, l'existence des tribus indomp­tées du Sud chilien :

Ils n'ont point de barbe,

mais leurs traits sont forts et bien prononcés. Ils ont les épaules larges, la poitrine élevée,

les bras robustes et musculeux.

Opiniâtres, vaillants, téméraires

et durs à la fatigue, ils supportent également La faim, les cruelles rigueurs du froid Et les chaleurs les plus accablantes (1)

1- traduction française de Gilbert de Merlhiac, 1824.

Murat était palefrenier et devint roi de Naples. Bernadotte était clerc d' avoué à Pau et devint roi de Suède. Et Orélie-Antoine se persuada que les Araucaniens l'éliraient roi d'une nation jeune et vigoureuse.

Il l'embarqua à bord d'un navire de commerce anglais doubla le cap Horn en plein hiver et débarqua à Coquimbo, un endroit désert de la côte chilienne où un autre franc-maçon lui offrit le gîte-Il apprit bientôt que les Araucaniens livraient leurs derniers combats contre la République, entama une encourageante correspondance avec leur cacique, Manil, et en octobre traversa le fleuve Bicio, frontière du royaume qu'il s'était assigné.

Un interprète l'accompagnait et deux Français — MM. Lachaise et Desfontaines, respectivement son ministre des Affaires étrangè­res son garde des Sceaux, fonctionnaires imaginaires, dont les noms étaient tirés des hameaux de La Chèze et de Las Fount, et incarnés tous les deux dans la personne de Sa Majesté.

Orélie-Antoine et ses deux invisibles ministres traversèrent d'épais buissons de fleurs écarlates et firent la rencontre d'un jeu cavalier. Le garçon lui dit que Manil était mort et le con­duisit  vers son successeur, Quilapan. Le Français fut enchanté d’apprendre que le mot « république » était aussi odieux aux oreilles de l'Indien qu'aux siennes.

Mais il y avait un fait nouveau qu’il ignorait : avant de mourir le cacique Manil avait prophétisé cette éternelle illusion de l'Amérindien : la fin de la guerre et d.esclavage coïncidera avec la venue d'un étranger blanc barbu.

 

 

 

 

 

 

 

 

              L’accueil des Araucans encouragea Orélie-Antoine à proclamer une monarchie constitutionnelle dont la succession s'établirait au sein de sa propre famille. De son écriture royale et arachnéenne il signa. le document que M. Desfontaines parapha d'une main plus ferme, et en envoya copie au président chilien et aux journaux de Santiago. Trois jours plus tard un cavalier, exténué par deux traversées de la cordillère, apporta des nouvelles fraîches : les Patagoniens acceptaient également le royaume. Orélie-Antoine signa un autre papier, annexant toute l'Amérique du Sud du 42è degré de latitude jusqu'au cap Horn.

Pris de vertige par la grandeur de son geste, le roi se retira dans une pension de Valparaiso et occupa son temps à rédiger la consti­tution, à projeter la création d'une force armée, d'une ligne de paquebots reliant l'Araucanie à Bordeaux et à trouver l'hymne national (composé par un certain Guillermo Frick de Valdivia). Il écrit une lettre ouverte à son journal local le Périgord dans laquelle il présentait « la Nouvelle France » comme une terre fertile regorgeant de richesses minérales, qui compenserait la perte de !Louisiane et du Canada, mais ne mentionnait pas qu'elle était peuplée de guerriers indiens. Un autre journal, le Temps, écrivit ironiquement que « la Nouvelle France » lui inspirait autant de confiance que M. de Tounens en avait inspiré à ses anciens clients.

Neuf mois plus tard, sans un sou et mortifié par l'indifférence générale, il retourna en Araucanie avec un cheval, un mulet et un serviteur du nom de Rosales (en l'engageant il commit l'erreur com­mune chez les touristes de confondre quinze et cinquante pesos).

Dans le premier village il trouva ses sujets sous l'emprise de l’ alcool, mais ils reprirent leurs esprits et transmirent aux tribus environnantes l'ordre de rassemblement. Le roi parla de la Loi naturelle et de la Loi internationale ; les Indiens répondirent avec des vivats.

Debout au centre d'un cercle de cavaliers nus, vêtu d'un poncho brun, la tête ceinte d'un ruban blanc, il saluait mécaniquement avec des gestes napoléoniens. Il déroula le pavillon tricolore en criant « Vive l'unité des tribus ! Un seul chef ! un seul drapeau ! ».

 

 

 

 

 

      Le Roi rêva alors de lever une armée de trente mille guerriers et d’imposer sa frontière par la force. La forêt retentit de cris de guerre et les trafiquants d'alcool itinérants déguerpirent vers les zones civilisées. De l'autre côté du fleuve les colons blancs aperçurent des signaux de fumée et firent part de leurs craintes aux militaires Pendant ce temps Rosales griffonna quelques mots à sa femme(qui était la seule à pouvoir le déchiffrer) l'avertissant du plan qu’il fomentait pour capturer l'aventurier français.

Orélie-Antoine se déplaçait d'un campement à l'autre sans escorte S'étant arrêté un jour pour déjeuner, il était assis sur le bord d’une rivière, perdu dans ses pensées, sans prêter attention au groupe d’hommes armés qui s'entretenaient avec Rosales dans les bois. Soudain un poids s'abattit sur ses épaules. Des mains lui agit èrent les bras. D'autres mains le dépouillèrent de tout ce qu’il possédait sur lui.

 Les carabiniers chiliens forcèrent le roi à gagner la capitale provinciale de Los Angeles et le traînèrent devant le gouverneur, un propriétaire terrien, don Cornelio Saavedra.

Parlez-vous français ? », demanda le prisonnier. Il commença par affirmer ses droits royaux et finit par offrir de retourner au sein de sa famille

Saavedra  sut gré à Orélie-Antoine de ne rien désirer d'autre. Mais dit-il, je dois vous faire passer en jugement comme un criminel de droit commun pour décourager ceux qui voudraient imiter votre exemple. »

La prison de Los Angeles était sombre et humide. Ses geôliers lui balançaient leur lanterne devant les yeux pendant son sommeil. Il attrappa la dysenterie. Il se tordait de douleur sur une paillasse détrempée et entrevoyait le spectre du garrot. Il mit à profit un moment de lucidité pour rédiger son ordre de succession : « Nous, OrélieAntoine Ier, célibataire, par la grâce de Dieu et de la Volonté nationale , Souverain, etc. » Le trône irait à son vieux père — qui en cette saison récoltait ses noix — puis à ses frères et à leur descendance.

Puis ses cheveux tombèrent, ce qui décida de la mise en application, du testament.

Orélie-Antoine renonça au trône (sous la contrainte) et M. Cazotte, le consul de France, le fit sortir de prison et rapatrier à bord d’un navire de guerre français. On le mit à la ration mais les élèves officiers l'invitèrent à leur table.

En exil à Paris, ses cheveux repoussèrent plus longs et plus noirs que jamais, et sa soif de pouvoir prit des proportions mégaloma­niaques. « Louis XI après Péronne, écrivit-il en conclusion de ses Mémoires, François r après Pavie n'en étaient pas moins rois de France qu'avant. » Et cependant sa carrière s'apparenta à celle d'autres monarques déchus : les tentatives picaresques de retour; le cérémonial solennel dans des hôtels minables ; l'octroi de titres pour le prix d'un repas (son chambellan fut un moment Antoine Jimenez de la Rosa, duc de Saint-Valentin, membre de l'université Je Smyrne et autres institutions scientifiques, etc.); un certain succès auprès de financiers parvenus et d'anciens combattants, et a conviction inébranlable que le principe hiérarchique divin s'incarne dans un roi.

A trois reprises il tenta de retourner dans son royaume. A trois reprises il atteignit le Río Negro et remonta le fleuve dans 'intention de franchir la cordillère. A trois reprises il fut contrarié ans son projet et renvoyé en France sans ménagement, la première fois à la suite de la trahison d'un Indien, la suivante à cause de la vigilance d'un gouverneur argentin (qui l'avait reconnu malgré son déguisement — cheveux courts, lunettes noires et pseudonyme de Jean Prat). La troisième tentative a donné lieu à des interprétations divergentes : soit le régime carné des gauchos provoqua un blocage intestinal, soit des francs-maçons l'empoisonnèrent pour avoir renoncé à ses voeux. Le fait est qu'en 1877 il arriva à moitié mort dans la salle d'opérations d'un hôpital de Buenos Aires. Un paquebot des Messageries maritimes le déposa à Bordeaux. Il se rendit à Tourtoirac chez son neveu Jean, boucher son état. Durant une année il remplit péniblement la fonction allumeur de réverbères du village, puis mourut le 19 septembre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                L’histoire récente du royaume d'Araucanie et de Patagonie appartient plus aux obsessions de la France bourgeoise qu'à la politique sud-américaine. A défaut d'un successeur dans la famille Tounens, c'est un certain Achille Laviarde qui régna sous le nom Achille Ier.Il était natif de Reims où sa mère tenait une laverie appelée localement « Le Château des Grenouilles Vertes ».

II était bonapartiste, franc-maçon, actionnaire de Moët et Chandon, expert en ballons de protection contre les raids aériens (dont il en avait un peu l’apparence) et connaissait Verlaine. Il finançait ses réceptions avec les bénéfices de son entreprise commerciale, la société royale de la Constellation du Sud. Il laissa toujours sa cour à Paris mais ouvrit des consulats dans l’Ile Maurice, à Haîti, au Nicaragua et à Port Vendres . lorsqu’il fit des ouvertures au Vatican, un prélat chilien lança : « Ce royaume n’existe que dans l’esprit d’imbéciles avinés. »

Le troisième roi, le docteur Antoine Cros ( Antoine II) fut médecin de l’empereur Dom Pedro du Brésil  et mourut à Asnières après un an et demi de règne. Il dessinait des lithographies dont le stule rappelait  Jérôme Bosch, c’était le frère de Charles Cros l’inventeur di paléophone et auteur du recueil de poèmes :, le Coffret de Santal.

La fille  du docteur Cros lui succéda et passa la couronne à son fils Jacques Bernard. Pour la seconde fois un monarque d’Araucanie  se retrouva sous les verrous, cette fois pour services rendus au gouvernement de Pétain.

M. Philippe Boiry son successeur , règne modestement avec le titre de prince héréditaire. Il a restauré la Maison de la Chèze dont il a fait sa résidence secondaire.

Je lui ai demandé s’il connaissait la nouvelle de Kipling : « L’homme qui voulut être roi »,

-Bien entendu

- Ne trouvez vous pas curieux que les héros de Kipling, Peachley et Dravot aient été également francs maçons ?

- Simple coïncidence répondit le prince.

Extrait de "En Patagonie" de Bruce Chatman

(traduction et Préface JF Fogel) Editions Bibliothèque Grasset 2006

Lire également de Jean Raspail "Moi Antoine de Tounens, roi de Patagonie

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