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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 17:28

Un matin, en février dernier, alors que j'étais atteint d'une très mauvaise crise de paludisme, le facteur m'apporta une lettre des plus fascinantes que m'avait fait parvenir un compositeur sud-africain dont je n'avais jamais entendu parler, Kevin Volans.

 

« Voilà quelque temps que j'avais l'intention de vous écrire, mais la tentation d'ajouter une invitation quelque peu présomp­tueuse [...] à m'accompagner pour un voyage d'enregistrement au Lesotho [...] m'a retenu. »

Les titres de ses oeuvres étaient merveilleux : L'Homme blanc dort, Celle qui dort avec une petite couverture, Couvrez-le d'herbe. Etudes d'histoire zoulou, Danse à genoux, Chasse, Cueillette.

La fièvre qui me tenaillait était trop forte et je ne pus écouter tout de suite la bande magnétique de Volans, mais je finis par rassembler mes forces et la plaçai sur le magnétophone. C'était une journée éblouissante, glaciale et, sur les murs immaculés de ma chambre, les stores vénitiens blancs découpaient les rayons du soleil en lamelles. J'étouffais de chaleur. Allongé sur le dos, je ne pouvais en croire mes oreilles. J'écoutais L'Homme blanc dort, un morceau écrit pour deux clavecins, viole de gambe et percussion. C'était une musique que je n'avais jamais entendue auparavant et que je n'aurais pu imaginer. Elle ne tirait ses origines de rien ni de personne. Elle était arrivée. Libre et vivante. J'entendais les sons des broussailles épineuses d'Afrique, des insectes et le bruisse­ment du vent dans l'herbe. Mais rien n'aurait pu être aussi éloigné de Debussy et de Ravel.

Je lui téléphonai à Belfast où il était compositeur résidant à Queen' s University. Mon appel fut le premier qu'il recevait sur son répondeur tout neuf. Quelques jours plus tard, il se trouvait à mon chevet. J'avais un ami pour la vie.

 

Kevin vient de Pietemaritzburg, la ville la plus anglaise d’Afrique du Sud et il a trente-huit ans. Ses parents possèdent un de teinturerie. Lorsqu'il eut dix ans sa mère lui acheta A quatorze ans il jouait les concertos pour piano de Liszt voulait devenir pianiste de concert. Terrorisé par les autres dans l'autobus scolaire, il rentrait à pied chez lui par des températures de 40 °C, avec son blazer de flanelle noire, ses pantalons gris du même tissu, ses chaussures cirées et son canotier. sur le trajet il passait devant des Africains qui s'abritaient sous les arbres pour écouter des gens chanter, jouer de la guitare et improviser des rythmes.

 

 

 

 

 

 

Il alla à Johannesburg pour suivre des cours de musique occidentale sans avoir encore pris conscience qu'il aimait les sons de l’Afrique.

Il arriva en Europe en 1973 et devint le disciple de Karlheinz Stockhausen, l'assistant plus tard dans ses tâches d'enseignement. a le piano avec Aloys Kontarsky et la musique de scène Mauricio Kagel. Il commença à se rendre compte que ce qui lait la musique africaine de l'européenne (sauf peut-être musique primitive comme celle de Hildegard de Bingen) n insensibilité à la notion de proportion. La musique africaine n'est pas délibérément asymétrique, elle n'a pas de proportions précises : les structures sont créées par addition, non par subdivision. Dans de nombreux cas la répétition n'est pas perçue. musique s'arrête aussi brusquement qu'elle commence, comme le chant des oiseaux. Aucun rythme n'est obtenu par le calcul — Stockhausen calcule tout.

de retour d'un voyage dans les montagnes du Lesotho, se dirigea tout droit sur Cologne pour y assister à une première du compositeur allemand et acquit brutalement la con­que le langage du sérialisme était mort. La musique occidentale était toujours architecturale et Kevin voulait une musique quelle le toit flotterait, libre de toute attache.

in avait deux collègues, Walter Zimmerman, le fils d'un boulanger de Nuremberg, et Clarence Barlow, natif de Calcutta. décidèrent de retourner chez eux et de mener des recherches liaison entre la musique et sa source géographique. Il ne ait pas d'aller faire ses emplettes dans le monde de )musicologie. Zimmerman présenta ce qu'il a appelé la lokale Musik, ce qui impliquait que le « local » était l'universel : il composa une série de morceaux qui définissaient certains aspects Le la tradition qui était sienne. L'un d'eux était une oeuvre orchestrale dans laquelle il dressa le plan des éléments de son pays natal sur une orchestration de quelque deux cents valses paysannes Lândlertopographien).

 

 

 

 

 

 

 

 

Clarence Barlow revint de Calcutta avec un cycle de vingt quatre heures de bruits de rue et une analyse de la consonance et la dissonance, harmoniques et rythmiques, dans la musique indienne.

Kevin fit plusieurs voyages pour enregistrer les sons de ' Afrique du Sud. Il commença par la musique des rues et se rendit immédiatement compte qu'elle était beaucoup plus intéressante Lie toutes les idées que l'on s'en faisait. Chez les Zoulous la guitare est utilisée non seulement pour accompagner de longs voyages à pied, mais également comme un moyen de se faire des amis et de résoudre des tensions sociales : dans ce qui apparaît comme de l'agression ritualisée, des joueurs de guitare zoulous se livrent un combat où la musique remplace la lutte au bâton. Au début de la rencontre entre les deux joueurs, l'un dit à l'autre :

-Tu frappes le premier. » Les chants comprennent toujours des introductions pleines de fioritures complexes et des poèmes de louanges sont récités à grande vitesse pendant que la guitare joue L basse contrainte.

L'ouverture des Etudes d'histoire zoulou tente de reproduire le grand festival afrikaner qui se tient dans l'église où le roi Dingaan a le chef boer Piet Retief, un des fondateurs de Pietermaritzburg. On célèbre tous les ans la Journée du Covenant qui commémore un massacre de Zoulous perpétré par les Boers.

Kevin vit les visages de l'assistance et prit peur. Il était midi, il partit vivre à l'aventure dans le veld et enregistra les sons préhistoriques des insectes, la montée de la chaleur et, de temps à autre, un oiseau.Il rapporta la bande en Europe et pendant trois ans fréquenta par intermittence les studios de Cologne pour mettre au point une réplique électronique.

Couvrez-le d'herbe est tiré des bruits des travaux des Basothos, notamment des vieillards fendant une bûche, des enfants qui crient des femmes qui chantent tout en jetant des éclats de pierre sur le chantier d'une route en construction.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Kevin_Volans#/media/File:Kevin_Volans_(comp)_2015_(Annamarie_Ursula)_P1200477.JPGKwaZulu Sumer Landscape est une longue composition de sons naturels recueillis au cours d’un voyage qui le ramena dans son pays.

 

Ces morceaux enregistrés servent de lever de rideau à une longue série d’œuvres instrumentales visant à réconcilier les deux esthétiques, l’africaine et l’européenne. L’islam tend à initier ses convertis à de nouvelles techniques, le christianisme apporte de nouveaux objets. Dans le Sud où lde christianisme prédomine , les techniques musicales demeurent traditionnelles, les instruments importés. Kevin décida de monter à l’assaut de la musique européenne, apportant de nouvelles techniques venues du Sud et adaptant les instruments et les formes existants, le clavecin, la flûte, le quatuor à cordes. Il évita de tomber dans l’exotisme.

A son retour d’Afrique, il fut amèrement déçu de découvrir qu’il n’était ni africain, ni européen. Bientôt, il se rendit compte qu’il était libre, libre de composer ce qu’il voulait. Selon un dicton soufi « la liberté, c’est l’absence de choix ». je crois qu’il s’agit là de la musique pieuse du plus hait niveau qui soit. Pour moi Kevin est l’un des compositeurs les plus inventifs depuis Stravinski.

The Songlines, son quatrième quatuor à cordes, a été joué par Kronos au Lincoln Center de New York en novembre 1988.

Bruce CHATWIN  "Qu'est-ce que je fais là" (Bibliothèque Grasset)

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