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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 11:19

A Paris, une étudiante chinoise tombe amoureuse d’un prolo.

Un film gonflé qui prend la morale et les conventions à rebrousse-poil.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19250132&cfilm=178491.html

La tradition cinéphile apprécie qu’on passe son temps à s’intéresser aux pérégrinations des cinéastes autour du globe (Hitchcock l’Americano, Buñuel le Mexicano, etc.). Rien que de plus normal : si un cinéaste est un regard, celui qu’il pose sur tout paysage ou société inédite doit nous intriguer, nous interroger sur son acuité, sa capacité à observer, à rendre compte, à dessiner tout ce qui lui est a priori étranger, nouveau.

Ici, le Chinois Lou Ye visite la France et d’abord Paris. Depuis qu’il est de mode pour les beaufs de droite comme de gauche de résumer la capitale à un paradis pour bourgeois décomplexés, il est devenu quasiment impossible de filmer la ville sans se prendre des tombereaux d’insultes sur la tête. Le Taiwanais Hou Hsiaohsien, pourtant vénéré, en avait lui-même pâti quand il était venu y tourner le magnifique Ballon rouge.

On appréciera donc tout d’abord la façon dont Lou Ye filme Paris au plus près, dans la rue au milieu des cageots, dans les rades pourris, loin de tous les décors évidents de carte postale (mais Paris EST une carte postale). De tous les films français de 2011 tournés dans la capitale, Love and Bruises est celui qui montre le mieux la ville. Tout en révélant, par quelques plans ironiques, que la France et la Chine, aujourd’hui, c’est presque la même chose…

Et puis il y a cette love story improbable, digne au premier abord d’un roman-photo : une histoire passionnelle entre une étudiante chinoise érudite et un prolo, Mathieu, monteur et démonteur de stands sur les marchés. Lou Ye y va fort : tout commence par un viol et la belle, femme libérée sexuellement, perdue dans les sentiments, tombe amoureuse du prolétaire.

Le film ne va pas cesser d’enchaîner les scènes d’amour, de nous mettre mal à l’aise (Mathieu peut être violent, cruel, pervers, narcissique), de bousculer toutes nos idées reçues sur ce qu’est une relation sexuelle sans jamais chercher à en tirer des leçons ou à nous en donner. Ce qui se passe entre deux corps est mystérieux et échappe au champ social, du moins un temps. Quand celui-ci s’en mêle, tout est perdu.

Lou Ye, qui n’a cessé d’essuyer les feux de la censure dans son pays (son film précédent montrait des amants du même sexe), a trouvé en France le lieu idéal pour mettre en scène ce que peu de cinéastes français (Catherine Breillat, Jean-Claude Brisseau, Christophe Honoré ?) ont eu le courage de nous montrer parce que le sujet est encore tabou et ne leur attire que quolibets et railleries de petits-bourgeois.

Mais tout cela ne serait rien si l’histoire n’était incarnée par deux acteurs extraordinaires : Tahar Rahim (aussi dense que chez Jacques Audiard, encore plus perceptible à chaque instant), et une belle inconnue à la voix sublime, Corinne Yam. Magnifique et gonflé.

Jean-Baptiste Morain

Love and Bruises de Lou Ye, avec Tahar Rahim, Corinne Yam, Vincent Rottiers (Fr., 2010, 1 h 45)

 

 

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 23:59

NOTRE INDOCHINE 

 

MADELEINE  ET ANTOINE JAY

  (Extraits) 

À nos enfants. Bernadette,  Marie-Elizabeth née à Saigon,
Jean-François, né à Saigon, qui ont passé leur prime jeunesse dans ce merveilleux pays qu'était l'Indochine.
ainsi qu'a Christian.qui nous a beaucoup aidés dans la préparation de cet ouvrage.

et à tous nos amis français et indochinois, tout particulièrement

notre fidèle Thi Tu(Mme Le-Thi Ngot).

 

AVANT PROPOS

 

 

 

Notre aventure indochinoise débute très exactement le 29 novembre 1936, date à laquelle nous embarquons à Marseille avec notre petite Bernadette de dix-huit mois sur le Chenonceau, paquebot d'un âge certain — mais d'un confort acceptable — qui pendant la guerre finira victime d'une mine malencontreusement placée sur son chemin.

Nous faisons aisément connaissance de certains de nos compagnons de voyage. Avec nous un grand nombre de jeunes officiers et fonctionnaires appelés comme moi à servir en Indochine pour trois ans, n'eût été la guerre. Et parmi les fonctionnaires rejoignant leur poste, le Résident Aurillac son épouse et son jeune fils Michel qui suivra les traces de son père et deviendra ministre.

Nous tissons avec plusieurs ménages d'officiers et de fonctionnaires civils des liens qui dureront longtemps. Tous ces jeunes serviteurs de la République n'avaient en tête qu'une ambition : "Servir", en employant à plein leur intelligence, leur appétit de travail et leur cœur pour apporter le maximum d'eux-mêmes à ce pays dont on leur confiait, dans une certaine mesure, le destin. On les aurait certes bien fait rire si on leur avait dit, ainsi qu'essayait de le faire accroire une certaine intelligentsia, qu'ils allaient participer à l'exploitation éhontée du peuple indochinois...

Notre voyage fut sans histoire, et la traversée de l'océan Indien véritablement féerique. Me revint alors en mémoire cet alexandrin sublime enfanté par la plume magique de José Maria de Heredia : « L'Azur phosphorescent de la mer des Tropiques », avec ses myriades de poissons volants s'ébattant autour du navire. Nous avons également pu contempler, lorsque le soleil achève sa noyade dans la "mer océane", ce fugitif clin d'oeil qu'il nous adresse sous la forme du "rayon vert", bien réel quoique contesté par certains.

Comment ne pas regretter ce temps béni des paquebots où l'on pouvait jouir du temps présent et dont on conservait des souvenirs inoubliables ? Qu'avons-nous gagné à accomplir en moins de vingt-quatre heures, dans des conditions de confort discutables, un périple qui demandait jadis vingt-deux jours, dans la détente et la sérénité ? Que le vieil Horace avait donc raison, avec son Carpe diem (1)

Le moment est peut-être venu de dire ce que nous venions faire dans ce pays si éloigné de la Métropole. La liaison ferroviaire de Hanoi à Saigon (1.728 km) venait tout juste d'être achevée (le 4 octobre 1936) à la suite de la construction, dans des conditions très difficiles, de la sec­tion séparant Tourane(2) de Nha Trang (3) (512 km), tronçon central du Transindochinois. Des perspectives prometteuses de trafic étaient attendues du fait de cette réalisation. Je faisais partie d'un quarteron d'ingénieurs (de formation X-Ponts) que le ministère des Colonies de l'époque avait désignés pour compléter l'état-major de la Direction du réseau de chemins de fer exploité en régie par le Gouvernement général de l'Indochine.

 

1.Littéralement : « Cueille le jour ».

2.Aujourd'hui Da Nang.

3.Prononcer « Nya-Tran ».

 

Arrivé à Hanoi pour la Noël 1936, ma première affectation fut la direction du service "Trafic et Mouvement" du réseau, lequel comprenait environ 2.600 km de lignes. Je me trouvais donc chargé, à vingt-six ans, d'une responsabilité importante : c'était là une des raisons qui rendait le service colonial particulièrement attrayant, le charme provincial qui pouvait séduire certains fonctionnaires de la Métropole n'ayant rien de particulièrement exaltant pour des jeunes gens de ma formation.

La mission qui m'était confiée m'ouvrait du même coup des perspectives intéressantes pour la découverte du pays, en m'amenant à effectuer des tournées d'inspection aussi bien au Tonkin, en Annam et en Cochinchine qu'au Cam­bodge. Il me fut ainsi possible d'acquérir assez rapidement une bonne connaissance de la plus grande partie de ce mer­veilleux pays et des trésors dont il était abondamment pourvu.

Je restai dans ce poste un peu moins de deux ans. Puis le décès accidentel du directeur général des chemins de fer de l'époque, François Lefèvre — personnage atypique mais ingénieur de grande classe qui avait mené de main de maître la construction du Tourane-Nha Trang —, déclencha un mouvement de personnel qui entraîna ma nomination comme directeur de la région de Saigon, où j'allais avoir la responsabilité de la gestion d'environ six mille agents et 800 km de ligne, avec l'ensemble des services sous mon autorité.

Mon épouse et moi-même nous assimilâmes assez rapidement aux usages de la vie saïgonnaise, et nous apprîmes au fil des années à bien connaître ce pays qui appelle maintenant une description ; elle s'impose d'autant plus que l'on veut mettre correctement en place les événements dont nous avons été les proches témoins au cours des onze années que nous avons passées là-bas.

  _________________________________________________________________________________

 

TRAITS DOMINANTS DE LA PÉNINSULE INDOCHINOISE

 

 

L'Indochine, pays de l’eau

 

Jetons les yeux sur une carte de l'Indochine. Ce qui frappe tout d'abord, ce sont les deux plaines du Tonkin et de la Cochinchine, arrosées par un maillage de canaux et d'exutoires naturels que forment les deltas du fleuve Rouge au nord, du Mékong et du Bassac au sud. Nous voyons également que l'intérieur du Cambodge est occupé par la vaste étendue du Grand Lac, relié au Mékong par un important canal naturel, le Tonlé-Sap (1).

Le fleuve Rouge n'a pas une longueur considérable (1.200 km environ). 11 prend sa source dans la province chinoise du Yunnan et reçoit, avant d'arroser Hanoi, deux affluents : la rivière Claire et la rivière Noire. Son débit est important (3.800 m3/s en moyenne) mais très irrégulier, pouvant atteindre 30.000 m3/s en période de mousson. Ses débordements sont contenus par des digues qu'il faut constamment entretenir et renforcer. Dispersées par un éventail de défluents, ses eaux fertilisent la plaine du Tonkin et, grâce à une culture intensive qui mobilise des millions de paysans, permettent à ce pays de produire trois récoltes de riz par an.

Quant au Mékong, il compte parmi les fleuves les plus longs du monde (4.180 km). Il prend sa source au cœur du Tibet, à 4.800 m d'altitude, en compagnie d'un autre géant : le Yang-Tsê-Kiang (5.980 km). Les lits de ces deux fleuves sont sensiblement parallèles jusqu'au moment où ils pénètrent dans la province du Yunnan. A partir de là, le Yang-Tsê fausse compagnie au Mékong et s'oriente brusquement vers l'Est pour devenir le grand irrigateur de la Chine.

1. Certains géographes ont attribué le nom de Tonlé-Sap au Grand Lac, mais nous croyons plus judicieux de réserver ce vocable au canal naturel reliant le Grand Lac au Mékong.(…)

 

Les colons élisent la plaine cochinchinoise où l'on peut réaliser deux récoltes annuelles de riz.

On comprend dès lors combien cet ensemble hydrau­lique, où la main de l'homme n'a qu'une responsabilité réduite (sauf au Tonkin où le bon entretien des digues prend un caractère impérieux, sous peine de catastrophe), est étroitement lié à la prospérité agricole de l'Indochine. Tous les pays de la Fédération en sont bénéficiaires à l'ex­ception de la plaine côtière de l'Annam, étroite bande coin­cée entre la mer et la cordillère dite annamitique courant du nord au sud, avec un point culminant — le Fan Si Pan — qui domine de ses 3.144 m la plaine du Tonkin. La côte d'An­nam est cependant périodiquement arrosée par le trop-plein d'eau qui découle de cette chaîne de montagnes, parfois avec une violence extrême lorsqu'un typhon (traduction asiatique du cyclone) vient heurter les reliefs, les trombes d'eau entraînant souvent des dégâts considérables. Combien de ponts ferroviaires et routiers a-t-il fallu remettre en état après le passage d'un de ces ouragans !

Mais c'est bien grâce à cette eau que l'Indochine vit et a pu connaître, jusqu'à la mainmise d'un régime dont l'imbécillité l'a réduite à l'état de pauvreté, une certaine prospérité.

 

L'Indochine des rizières

 

Si l'Indochine doit être typiquement représentée par un tableau, c'est bien par une rizière où l'on voit les ma, plants de paddy caractérisés par leur couleur vert tendre, sortir d'une eau boueuse où des dizaines de jeunes paysannes, coiffées de leurs chapeaux coniques typiques, s'affairent à repiquer les plants un par un tandis qu'à quelque distance un buffle accompagné par un nho1 — son compagnon habituel — tente de brouter les quelques rares brins d'herbe qu'il peut arracher aux diguettes qui délimitent les carrés de rizière.

Alors qu'avant-guerre l'Indochine était exportatrice en moyenne de deux millions de tonnes de riz par an, elle était devenue, au cours des années de misère, importatrice de cette précieuse céréale. Mais acharnés au travail les paysans vietnamiens ont depuis quelque temps rétabli la situation et, pour la première fois depuis les années terribles, en 1990 le Viêt-nam a pu exporter une quantité significative de riz.

Les statistiques les plus récentes (année 1989) dont je dispose donnent les chiffres suivants pour la production de riz : au Viêt-nam 18,2 millions de tonnes, soit 270 kg par habitant et par an ; au Cambodge 2,1 millions de tonnes, soit 300 kg par habitant et par an ; au Laos 1,4 million de tonnes, soit 350 kg par habitant et par an.

En dehors du riz, ces trois pays produisent des cultures maraîchères, d'autres céréales (500.000 t de maïs pour le seul Viêt-nam), du sucre (340.000 t), des animaux de ferme (cochons, canards, poulets). Les produits de la pêche constituent également, pour le Viêt-nam et le Cambodge, une ressource essentielle.

   

 

 

L'Indochine du caoutchouc

 

C'est en 1876 que pour la première fois des graines d'hévéa, recueillies en contrebande au Brésil, furent plan­tées à Ceylan ; leur acclimatation donna des résultats tels que plusieurs territoires de l'Asie du Sud-Est, Indes néer­landaises, Malaisie, Indochine) s'ingénièrent à créer des plantations d'hévéas, lesquelles ne cessèrent de se dévelop­per et jouèrent un rôle économique primordial au profit des puissances qui avaient des intérêts dans ces territoires. Ce fut le cas de l'Indochine, où la qualité de certaines terres (Terres Rouges par exemple) s'avéra tellement propice à l'hévéa qu'elles suscitèrent l'intérêt de groupes financiers et des constructeurs de voitures automobiles lorsque se manifestèrent les avantages de ce moyen de transport. C'est en particulier dans l'est (Xuân Lôc 1) et le nord (Lôc Ninh) de la Cochinchine, et dans la région de Mimot, au Cambodge, que se trouvèrent les terrains les plus favorables à cette culture, et que s'installèrent les principales plantations.

1. Prononcer « Suann-loc ».

I Petit garçon. Prononcer « nyo ».

Après le désastre de Diên Biên Phu et leur éviction consécutive aux accords de Genève, nos compatriotes se sont empressés d'oublier l'Indochine. Mais depuis quelque temps, il semble que cette dernière suscite chez nous un regain d'intérêt, exerce même quelque séduction puisque le grand écran — avec l'Amant, Indochine, et Diên Biên Plut —a de nouveau attiré les regards sur la "Belle Colonie" qui eut longtemps valeur de mirage en métropole.

Pourtant, bien peu nombreux sont ceux qui ont une juste notion des événements dont l'enchaînement a abouti au déclin de la présence française. D'autant moins nombreux qu'un des longs métrages précités s'est efforcé de vilipender ceux qui avaient pour ambition d'apporter aux indochinois le concours de leur savoir et de leur travail.

Nous voulons parler du film Indochine, dont la perversité s'est trouvée masquée, aux yeux de spectateurs innocents, par une indéniable perfection technique. Ayant pour

 

Lors de notre arrivée en Cochinchine, l'industrie du caoutchouc était en pleine prospérité, et concourait pour une part importante à l'équilibre des comptes du budget indochinois. Malheureusement cette industrie fut par la suite complètement ravagée par la guerre, et notamment par le conflit américano-vietnamien, les Américains, ainsi qu'on le sait, ne s'étant pas embarrassés de scrupules pour ruiner une partie de la forêt indochinoise par l'usage sys­tématique et bien inutile de défoliants.

Dans le film Indochine, une scène abominable représente un véritable "marché aux esclaves" organisé sur une île de la baie d'Along (quelle idée bizarre d'aller chercher une île de la baie d'Along pour localiser cette monstruosité !). Ce marché aux esclaves dépeint un groupe de "colonialistes français" armés jusqu'aux dents, obligeant par la force de pauvres paysans en quête de travail à signer un engagement pour aller travailler sur des plantations dirigées par des patrons français.

La ficelle est tellement grosse qu'elle ne peut abuser que des personnes innocentes n'ayant aucune notion de ce qu'était l'Indochine et à qui on veut faire croire que leurs pères ou leurs grands-pères étaient des tortionnaires, traitant les Indochinois comme des animaux et n'hésitant pas à les "flinguer" s'ils faisaient la mauvaise tête. Nous avons dit plus haut ce qu'il convient de penser de cette monstrueuse imposture.

On comprend très bien l'idée qui a guidé les auteurs du scénario, qui ont sans aucun doute voulu faire référence à une pratique, courante avant la guerre, qui consistait dans le recrutement d'ouvriers tonkinois à qui l'on proposait d'aller travailler sur les plantations indochinoises.

Pourquoi aller chercher des Tonkinois ? L'exploitation d'une plantation exigeait des ouvriers assez robustes et durs au travail ; or les ouvriers cochinchinois répugnaient à ce genre d'emploi, car leurs aptitudes physiques n'étaient pas à la mesure du labeur exigé. Les directeurs de plantations recherchaient donc de préférence des travailleurs tonkinois, beaucoup plus robustes que les Cochinchinois, mais cela posait quelques problèmes.

Tout d'abord les Tonkinois étaient sujets de l'empereur d'Annam. Donc, même dans une île de la baie d'Along, il ne s'agissait pas pour les recruteurs de se rendre avec une troupe de sbires armés jusqu'aux dents, d'y convoquer des "volontaires", et ensuite de leur faire signer, sous peine de mort, un contrat d'engagement.

Les fonctionnaires de l'Administration annamite avaient tout de même leur mot à dire. En réalité, la chose se passait de la façon suivante. Les agents des plantations chargés du recrutement se rendaient au Tonkin, de préférence dans une province à forte densité de population, telle celle de Nam Dinh (1.000 hab./km2), et s'adressaient au chef de province (un Annamite bien sûr) qui se renseignait sur les villages dont les habitants étaient disposés à s'expatrier pendant deux ou trois ans, voire même davantage, en Cochinchine.

Généralement on trouvait sans difficulté des volontaires, car le salaire était attrayant. La plupart du temps, c'est l'ensemble du village qui acceptait de se déplacer. Le contrat était signé par le chef du village, et on organisait une cérémonie particulière pour saluer le départ de ceux qui consentaient à s'expatrier. Mais on ne pouvait abandonner le village sans transporter les autels des ancêtres, patrons et protecteurs de chaque famille. 111 fallait donc y mettre les formes, même si le déménagement et le transport ne posaient généralement aucun problème. A la plantation, des habitations avaient été aménagées pour recevoir les nouveaux arrivants.

Inutile de préciser que l'emploi de la force était complètement exclu.

Que le lecteur soit bien convaincu que si nous avons tenu à faire cette longue mise au point, ce n'est pas par plaisir. Nous trouvons extrêmement agaçant d'être obligé de réagir chaque fois qu'un imbécile ou un masochiste éprouve le besoin de participer à l'entreprise de démolition de ce qu'a édifié son pays. Pour notre part, nous sommes solidaires de la devise britannique :

« Wrong or right, it's my Country. »'

 

 

Les autres ressources naturelles

 

Autrefois, les Français connaissaient au moins une production de l'Indochine. Ils savaient qu'il y avait, dans le nord, des mines de charbon : la houille de Hongay (2), l'anthracite de Dông Trieu. Ces mines sont toujours en exploi­tation, et les Vietnamiens ont même construit, avec l'aide financière de l'URSS, une ligne nouvelle à voie normale

« Qu'il ait tort ou raison, c'est mon pays ! »

(2) Prononcer « Hongaille ».

 

(…) temps d'occasion, car à chaque départ pour la France le fonctionnaire propriétaire du véhicule trouvait facilement à le revendre à un fonctionnaire arrivant de France. Cette pratique arrangeait aussi bien l'arrivant que le partant.

La situation, au fil des années, a bien changé. Le "pousse" proprement dit a disparu. On trouve maintenant partout des cyclo-pousses, degré supérieur du confort. Les voitures ont également disparu pour l'usager courant, les rares automobiles qui circulent étant réservées aux dignitaires de la "nomenklatura".

Mais alors qu'autrefois il y avait peu de bicyclettes et pas du tout de motocyclettes, le nombre de "deux-roues" en circulation s'est multiplié de façon incroyable. A certaines heures de la journée, c'est par centaines et même par milliers que déferlent les "deux-roues" dans les artères de Saigon ou Hanoi, les vélos entremêlés avec les motos, et — ô miracle ! — tout ce trafic paraît s'écouler sans le moindre accrochage, grâce à une dextérité de conduite dans laquelle les Indochinois sont passés maîtres.

L'utilisation des deux-roues s'applique aussi au trafic des marchandises. Étant donné qu'il est pratiquement impossible de disposer d'un véhicule automobile, la plupart des objets, même les plus encombrants, se trouvent transportés par bicyclette. C'est fou ce que l'on peut entasser sur un châssis de bicyclette, pour une livraison en ville comme pour un transport suburbain. On voit des bicyclettes chargées de plusieurs grandes jarres en céramique, ou d'une montagne de nasses de pêche en bambou ; on voit même des matelas ou des armoires astucieusement arrimés sur ce genre de véhicules. Cela dénote une réalité dont on a maintes preuves par ailleurs : le Vietnamien, astucieux et débrouillard, arrive à se tirer d'affaires en toute circonstance !

 

L'Indochine de l'artisanat et du commerce

 

Les Indochinois, qu'il s'agisse des Vietnamiens, des Cambodgiens ou des Laotiens, ont toujours eu une vocation innée pour la création artistique. C'est pourquoi, avant-guerre, on trouvait facilement des objets d'art fabriqués dans de nombreux ateliers à partir de matières variées : statuettes d'ivoire, suites d'éléphants en ivoire ciselées dans une défense, objets en bronze ou en argent, agrémentés ou non de moullures, meubles ou panneaux laqués avec incrustation de figurines en pierre dure, etc.

Chaque pays imprimait aux objets son style particulier, de sorte que l'amateur d'art pouvait aisément satisfaire sa passion en disposant d'un choix étendu, lequel n'était limité que par les disponibilités du portefeuille, car certains de ces objets atteignaient des prix élevés.

En ce qui concerne le commerce, il était surtout le fait des Cochinchinois. Dans l'ensemble les marchés se trouvaient abondamment pourvus, notamment en fruits de toute nature, dont certains particulièrement savoureux : mangues, mangoustans, ananas, pamplemousses, pommes cannelles, goyaves, noix de coco, etc. La gourmandise y trouvait largement à se satisfaire.

Le commerce des tissus était particulièrement florissant. Les jeunes femmes annamites, très coquettes, savaient se parer avec grâce et imagination, et certaines étaient vraiment d'une grande beauté. Il faut d'ailleurs souligner que rien n'a changé, sinon en mieux, dans ce domaine. Les Chinois tenaient une place importante dans cette activité où ils montraient beaucoup de maîtrise, et avaient réussi à s'implanter dans toutes les villes bordées par l'océan Indien. Quand on ne trouvait pas ce qu'on voulait dans un grand magasin, on le dénichait souvent « chez le Chinois ».

 

(…) cents, par une indéniable perfection technique. Ayant pour notre part vécu onze ans de cette présence française, nous avons en effet été révoltés par certaines scènes qui prétendent démontrer que, s'il y a eu rupture entre les communautés française et annamite, la faute en est imputable aux Français d'Indochine. Car par de scandaleuses mises en scène, on veut accréditer l'idée que ces derniers avaient coutume de faire subir toutes sortes d'exactions aux malheureux Annamites, exactions qui auraient fait lever les ferments de haine dont l'explosion n'a pu qu'engendrer l'éviction justifiée des odieux colonisateurs.

Nous y reviendrons, mais c'est encore par la fonction commerciale que l'économie du Viêt-Nam semble le plus facilement repartir après les années de restriction imposées par le "paradis communiste".

 

Les artères vitales de l'Indochine

 

Avant la guerre, le réseau routier avait connu un développement spectaculaire. La route Mandarine reliant Hanoi à Saigon était parfaitement entretenue, et d'excellentes voies reliaient entre elles toutes les villes principales de la Fédération, ce qui était d'autant plus indispensable qu'aucune ligne de chemin de fer ne conduisait de Saigon à Phnom Penh, non plus que de Hanoi à Vientiane ou Luang Prabang. Les routes locales n'étaient pas négligées pour autant.

En ce qui concerne l'équipement ferroviaire, il faut reconnaître que la France, puissance tutélaire de l'Indochine, ne s'était guère empressée de doter sa Pupille d'un réseau particulièrement étoffé. Précisons tout d'abord que deux organismes se sont partagés, dès la fin du siècle dernier l’œuvre d'équipement du pays dans ce domaine.

1) Le Gouvernement général de l'Indochine, auquel on doit la première implantation ferroviaire en Indochine, la ligne de Saigon à My Tho, mise en service en 1885, a par la suite construit et exploité la plus grande partie des lignes du Viêt-nam et du Cambodge :

— en 1902, mise en service d'une première ligne reliant Hanoi à la frontière chinoise (ligne Hanoi-Na Châm par Lang Son) ;

— en 1913, mise en service de la ligne de Saigon à Nha Trang, amorce sud du Transindochinois ;

— en 1927, mise en service de Hanoi-Tourane, amorce nord du Transindochinois.

Il fallut attendre octobre 1936, comme nous l'avons déjà souligné, pour mettre en service le tronçon Tourane-Nha Trang, lequel permit l'ouverture à l'exploitation de la totalité du Transindochinois Hanoi-Saigon.

Rappelons qu'entre-temps, en 1933, fut ouverte à l'ex­ploitation la ligne de Phnom Penh à la frontière siamoise, dont nous avons déjà souligné les avantages qui en étaient résultés pour l'économie du Cambodge.

Enfin, deux lignes se greffant sur la ligne Saigon-Nha Trang, Tourcham-Dalat et Saigon-Lôc Ninh (la ligne du caoutchouc), ont été mises en service à la même époque.

2) Un autre organisme fut chargé par le Gouvernement général d'équiper en rails le nord du Tonkin : la "Compagnie des chemins de fer de l'Indochine et du Yun­nan", fondée à la fin du siècle dernier, qui reçut du même Gouvernement général la concession d'une ligne partant du port de Haiphong et aboutissant, via Hanoi, à Yunnanfou', chef-lieu de la province chinoise du Yunnan. Cette ligne, d'une longueur totale de 860 km dont 395 en territoire tonkinois et 465 en territoire chinois, fut mise en service en trois étapes : 1903 pour la section Haiphong-Hanoi (100 km), 1906 pour la section allant de Hanoi à Lao Kay, autre point de communication avec la Chine (295 km), enfin en 1910 pour la section chinoise aboutissant à Yunnanfou (465 km).

Cette ligne fut interrompue partiellement, comme nous le verrons dans les pages qui suivent, en août 1940, sous la pression japonaise. Mais la Compagnie du Yunnan conti­nua à exploiter la partie tonkinoise de la ligne jusqu'au 9 mars 1945.L'actuelle Kunming.

une remarque s’impose : si le programme d'équipement ferroviaire que nous venons de décrire vit le jour, ce fut grâce à la ténacité de Paul Doumer, que l'on connaît pour avoir été élu président de la République de 1931 à 1932 (avant d'être assassiné par un fanatique), mais que l'on connaît moins pour avoir été, à l'âge de quarante ans, Gouverneur général de l'Indochine, fonction qu'il occupa de 1897 à 1902. Il eut assez d'autorité pour faire accepter par le gouvernement français de l'époque un plan général d'équipement de l'Indochine en voies ferrées et routes. Malheureusement, les proconsuls qui lui succédèrent n'eurent pas l'ascendant nécessaire, vis-à-vis des gouvernements plus ou moins éphémères qui se succédèrent en France, pour obtenir les moyens financiers indispensables à la réalisation du plan échafaudé par Paul Doumer. Si l'on songe que les premiers tronçons de rail posés entre Hanoi et Saigon l'ont été en 1903, on peut dire que la création du Transindochinois a demandé trente-trois ans, soit le temps d'une génération. Devant une telle constatation, tout commentaire devient superflu

Les routes aussi bien que les voies ferrées, ont payé, comme c'est généralement le cas en période de guerre, un lourd tribut aux différents conflits qui se sont succédé en Indochine, et tout particulièrement au Viêt-nam depuis 1945. Entre les destructions opérées par le Viêt-minh', au nom de sa politique de terre brûlée, celles consécutives aux bombardements britanniques ou américains, celles enfin résultant des calamités naturelles (ne serait-ce que du fait

1 Viêt-minh : contraction de l'expression « Viêt-nam Doc Lap Dong Minh », ce qui signifie « Ligue pour l'indépendance du Viêt-nam ».

Une seule solution, si l'on ne veut pas recourir à la solu­tion chinoise (politique de limitation des naissances à un enfant par couple) : se donner les moyens d'un développement économique permettant au Viêt-nam — les autres républiques pouvant encore se suffire à elles-mêmes — de se hisser, économiquement parlant, au niveau de ce qu'on appelle communément les quatre "petits dragons" du Sud-est asiatique, à savoir : Hongkong, Singapour, Taiwan, la Corée du Sud, un tel progrès impliquant un apport massif de capitaux étrangers, mais à condition de se débarrasser au plus vite du "sida" communiste.

Souhaitons que beaucoup d'industriels hexagonaux arrivent à persuader l'État vietnamien de faire appel aux techniques françaises, et n'attendent pas que les Japonais et les Américains aient pris toutes les places !

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LE COUPLE FRANCE-INDOCHINE

 

Que d'orages ont émaillé, pendant près d'un siècle, la vie de ce drôle de couple Que d'influences, d'intimidations, de tergiversations pour sceller enfin une union qui tint, malgré tout, assez longtemps pour être citée en exemple, et qui malheureusement se dénoua stupidement, du fait de l'entêtement des deux conjoints !

Quelles furent donc les causes de cette mésentente ? Pour notre part, nous en dénombrerons trois.

Tout d'abord l'obstacle de la langue. Nous avons mis en évidence l'oeuvre de vulgarisation accomplie par le père Alexandre de Rhodes, mais en insistant sur les difficultés de la langue vietnamienne. Il n'est pas douteux que son étude implique un effort prolongé. Étant donné que les fonctionnaires ou officiers avaient un contrat de trois ans, ils ne jugeaient pas nécessaire de se plier à cette discipline d'autant que tous les Indochinois en relation avec les Fran­çais parlaient le français, même entre eux. Il faut bien reconnaître que c'était là une lacune regrettable.

Ensuite la mésestime dont l'Administration française a fait preuve envers les élites indochinoises, dont beaucoup étaient venues se perfectionner dans nos écoles et nos Universités. A l'appui de cette affirmation citons une réflexion pertinente du général Bührer, qui fut le commandant supérieur des troupes de l'Indochine de 1936 à 1938: « Nos administrateurs ont le "racisme du parchemin". Pour eux, seul le diplôme décerné au Blanc a de la valeur, celui décerné au Jaune ou au Noir ne représente rien ! L'intelligentsia annamite est révoltée contre nous et cela est grave pour la suite. » La lucidité de cet officier général, qui connaissait bien l'Indochine, s'est malheureusement trouvée confirmée par la suite des événements. Elle avait le mérite de dénoncer l'un des manquements les plus graves de notre mission colonisatrice. Nous avons personnellement eu pour collègues aux Chemins de fer de l'Indochine deux Centraliens à qui n'avaient pas été attribué de postes correspondant à leurs capacités : tout en conservant une attitude amicale à notre égard, ils ne faisaient pas mystère de leur ressentiment à l'égard de l'Administration française.

Il faut enfin mettre en cause le véritable "mur" séparant, dans le domaine de la vie privée, les communautés fran­çaise et indochinoise. Ce n'était pas de la part des Français du mépris, ni du racisme. Mais chacun vivait de son côté et ne cherchait pas à rencontrer l'autre. Il arrivait pourtant que des manifestations communes réunissent à une même table des Français et des Annamites. Aucun n'y voyait d'inconvénient.( …)

Non, ces hommes, loin d'être des jouisseurs parfois déguisés en tortionnaires, étaient pour la plupart des gens travailleurs, fiers de 1'œuvre accomplie, honnêtes, conscients de leurs devoirs envers la communauté autoch­tone qu'ils avaient mission d'élever dans l'échelle sociale, et qui — tous comptes faits — pouvaient affirmer qu'ils avaient beaucoup plus apporté à l'Indochine que l'Indo­chine ne leur avait apporté.

Nous avons eu l'occasion de parcourir la plus grande partie de la péninsule indochinoise, d'en admirer les mer­veilles, d'en connaître et d'en apprécier les habitants, qu'ils fussent du nord ou du sud, de l'est ou de l'ouest ; nous avons visité des localités ou des sites éloignés de toute civilisation ; nous avons fait la connaissance, en dehors des Annamites, Cambodgiens ou Laotiens de la plaine, de certaines ethnies de la montagne, Mans, Méos, Mois, Rhadés, etc. Jamais, au contact des uns comme des autres, nous n'avons ressenti un quelconque sentiment d'animosité :

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(…) inconvénient et la cordialité n'en était pas absente. Donc pas d'apartheid dans le sens sud-africain du terme. Mais on cherchait rarement à se revoir. C'était là la manifestation d'une réserve excessive des uns vis-à-vis des autres, et il faut déplorer que des ponts plus solides n'aient pas été jetés entre ces deux communautés. Cela eût épargné bien des susceptibilités et aurait pu arranger bien des choses dans les moments critiques.

Dans le domaine professionnel, le fait de collaborer à la réalisation d'une tâche commune était, par contre, un excellent facteur de communication. Nous en voulons pour exemple celui des chemins de fer dont le personnel représentait environ vingt mille agents encadrés — si nos souvenirs sont bons — par environ cent Français, soit un Français pour deux cents Indochinois. L'ensemble des gares des différentes lignes, soit quelque cent cinquante gares, étaient toutes sous le commandement d'un Indochinois, d'un Annamite ou d'un Cambodgien, à l'exception de deux d'entre elles, Hanoi et Saigon. Cette légèreté d'encadrement, loin de donner lieu à critique, conduisait à déléguer à notre personnel autochtone une part importante de responsabilité, suscitant de sa part un esprit d'initiative qui s'est avéré précieux en maintes circonstances. J'ai toujours, pour ma part, été heureusement surpris par la très grande fidélité du personnel que j'ai eu sous mes ordres, et ce dans les moments les plus critiques, par exemple au cours de l'année 1944, au moment où le chemin de fer était la cible d'attaques aériennes de la part des Britanniques ou des Américains.

Les "insuffisances" de la France vis-à-vis de l'Indochine ont été mises en lumière. Mais il serait injuste de ne pas mettre en balance, en face de ces insuffisances, tout ce que la France a apporté de positif au territoire dont elle s'était arrogé la tutelle.

Tout d'abord la paix et la sécurité, qui ont été maintenues, rappelons-le, jusqu'au 9 mars 1945, alors que partout dans le monde régnait la terreur. Et il ne tenait qu'au Gouvernement français, si l'esprit de lucidité l'avait inspiré, que cet état de choses se perpétuât, comme on le verra plus loin.

Ensuite une situation économique satisfaisante. Sans doute peut-on déplorer, comme nous l'avons fait, la lenteur avec laquelle l'équipement de l'Indochine en moyens de transports a été poursuivi. Il convient d'y ajouter l'absence de création d'une industrie digne de ce nom et qu'il faudra bien, un jour, songer à développer à l'aide de capitaux appropriés si nous voulons encore jouer un rôle dans ce pays qui, selon tant et tant de témoignages recueillis, appelle de ses vœux le retour des Français.

Enfin un développement culturel dont personne ne peut nier l'importance. L'oeuvre d'éducation de la France en Indochine (…)

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(…) par une gentille congaïe, mais j'ai bien du mal à avaler quelques bouchées. Cela va durer trois jours. Nous n'arriverons qu'à la Noël. Je ne puis même pas aller à la messe de minuit dite à bord, et encore moins participer au petit réveillon qui suivra. Antoine, les officiers et de rares couples en profitent. Moi, je ne quitterai pas ma cabine durant tout le trajet. C'est vraiment un nuage jaune qui passe, et c'est le 24 décembre le plus sinistre que j'aie jamais connu.

Nous débarquerons sous un ciel gris et brumeux. Il crache, comme on dit ici ; les coolies et les pousses s'agitent pour emporter clients et bagages. Ils nous conduisent dans un petit hôtel peu reluisant. Une fois chacun casé dans sa chambre et les petits endormis, nous pensons trouver en ville quelque bon restaurant ou un dancing. Nous reprenons donc des pousses crasseux avec les Capodanno et les Diguet, en demandant à nos conducteurs de nous emmener

dans un lieu où l'on s'amuse. Mais soit qu'ils ne comprennent pas, soit que les boîtes n'existent pas, Noël passe inaperçu dans ce petit port où les Français sont peu nombreux : ils doivent se réunir entre eux. En tout cas, nos pousses pousse font faire une randonnée dans une ville sombre et triste, sous le crachin qui ne cesse de tomber, et finalement nous ramènent à notre hôtel, ou plutôt au bungalow, car les chambres sont disséminées dans la nature. Passer une nuit ici me fait peur. Ma fille dort comme un ange, elle se sent en sécurité. N'a-t-elle pas des parents pour la protéger, que diable ! Elle serait sans doute déçue si elle savait que sa maman a bien du mal à trouver le sommeil car un drôle de bruit lui fait penser qu'un serpent rôde dans les parages. Mais nous sommes protégés par les moustiquaires.

Toujours ce bruit lancinant quand je me réveille ; aussi, dès qu'il fait jour, Antoine se lève et va, avec précaution,vers l'endroit d'où émane cette espèce de son inquiétant. Il éclate de rire et me crie : « Viens voir ton fameux ser­pent ! » Je me précipite pour découvrir un robinet qui goutte sur le carrelage de ce qui se veut être une douche. Je ris aussi et me promets d'être moins peureuse à l'avenir. Mais jamais je n'oublierai cette première nuit indochinoise.

La bruine a fait place au soleil. Nous allons, toujours en groupe et en pousse, à la gare ; nous y prendrons le train en direction d'Hanoi. Le parcours est très agréable. Nous traversons de belles régions boisées et fleuries, les flamboyants surtout font notre admiration, et c'est tout joyeux que nous arrivons au but de notre voyage.

Nous sommes attendus par un jeune officier et un représentant des CFI (Chemins de fer d'Indochine). Ce dernier conduit notre ménage vers le Grand Hôtel Métropole, très huppé, dont le service est assuré par une foule de boys en pantalons de soie noire, tuniques blanches empesées et turbans rigides noirs impeccables. Nos amis sont dirigés sur l'hôtel Splendide, un peu moins grandiose mais tout à fait bien également. La diversité de nos traitements explique cette différence : les lieutenants gagnent deux cents piastres de moins que nous (soit deux mille francs).

Nous passerons là environ un mois. visitant la ville, grande et bien construite, avec une cathédrale au milieu d'une vaste place, et un petit lac au centre duquel s'élève un gentil pagodon où l'on accède à l'aide d'une passerelle de bois rouge et doré, mais nous n'y sommes jamais entrés. Un peu plus loin, une place où arrivent les tramways qui desservent le quartier indigène. C'est une série de rues peu larges, aux petites boutiques très bien approvisionnées, chacune dans sa spécialité. C'est ainsi que l'on parcourt la rue de la Soie, des Paniers, du Cuivre, du Coton, etc. Nos pousses aux capotes grises font mauvaise impression, et leurs coolies sont encore plus délabrés. Nous apprendrons par la suite qu'ils ne reçoivent qu'une fois par an, le jour du Têt, un costume neuf, qui doit donc durer trois cent soixante-cinq jours. C'est nettement insuffisant, et sous le crachin les pauvres se gèlent.

Antoine a pris son service. Il est content. Je me promène donc seule avec Bernadette. Très vite, un boy de l'hôtel me propose une congaïe pour la garder. C'est Thi Souan. Elle paraît gentille et j'accepte. Elle a les dents laquées en noir (cela paraît-il les protège, ce qui doit être vrai). Cela ne déplaît pas à notre fifille qui, tout de suite, adopte cette jeune Tonkinoise. Notre restaurant est de haut niveau, et le menu comporte trente plats numérotés, qui vont du hors-d’œuvre au dessert. Il n'y a plus qu'à choisir. Un jour, des Japonais viennent s'installer non loin de notre table. Ils ne connaissent pas le français. Ils cochent quelques numéros au hasard, et c'est ainsi que nous les voyons entamer le repas par un dessert, suivi d'un rôti, puis d'une soupe. Cela nous a bien amusés.

Bientôt notre ami Capo vient nous proposer une maison à louer, suite au départ d'un adjudant-chef qui rentre en France avec sa famille : une femme, sept enfants et deux chiens. Nous allons les visiter. Il y a une grande pièce devant, donnant sur un jardinet, suivie d' une petite descendant par trois marches sur une cour cailloutée où se trouve la boyerie (cuisine, buanderie et chambre) voilà pour le rez-de-chaussée. A l'étage, deux chambres et une salle de bains. Je sens quelques démangeaisons sur mes jambes et les découvre noires de puces. Jamais je n'en avais vu autant. Nous sortons hâtivement, en disant que nous allons prendre contact avec le propriétaire. En effet, nous nous entendons avec celui-ci pour lui louer sa maison, 33 boulevard Félix-Faure, un peu éloignée du centre mais agréable car ombragée et calme. Juste en face nous avons une place avec un monument aux morts.

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(…) roses, alamandas et bougainvillées, de hauts lampadaires très gracieux, de jolies chaises cannées et des tables dres­sées avec nappes, serviettes et couverts permettent aussi de faire de bons repas malgré les restrictions.

Sur la gauche, une grande allée dessert toutes les petites échoppes des métiers indigènes : celles des potiers, des brodeurs, des marchands de laques, de cuivres, de nattes, de soieries ; les tisserands et les mécaniciens. Tout cela est fort intéressant à visiter ; on s'arrête pour admirer l'habileté de ces artisans, et l'on peut faire quelques achats ; il y a aussi ceux qui travaillent le cuir, et enfin le marchand de soupe avec sa longue table entourée de bancs où l'on déguste le bon potage annamite aux pâtes jaunes. En bout de piste, c'est le paradis des enfants : balançoires, manèges et toboggans — notamment celui qui plonge dans une mare, éclaboussant ses passagers rayonnant de joie. Bichon monte sur les chevaux de bois, fortement maintenu bien au contraire nous en avons reçu d'émouvants témoignages de sympathie.

S'il n'en fallait qu'un exemple, nous retiendrions celui de notre petite congaïe Thi Tù(1), venue avec nous en France sur sa demande, en 1948, puis retournée en Indochine en 1950 et qui, trente-cinq ans plus tard, après quarante-huit mois de patientes démarches administratives appuyées d'arguments appropriés, est parvenue à rejoindre l'Hexa­gone avec ses deux enfants, et a remué ciel et terre pour nous retrouver.

Nous avons infiniment aimé ce pays où nous avons passé, en tant que jeunes époux, des années délicieuses où au surplus nous avons eu notre deuxième fille et notre premier garçon — qui eux aussi ont gardé, quoique l'ayant (…)

1. Prononcer Thi-teu..

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(…) par Bernadette ;"les filles s'offrent des parties endiablées de balançoires, et tous nous faisons la queue pour le toboggan ; je serre mon fiston dans un bras et me cramponne de l'autre, la descente est vertigineuse et l'arrivée dans l'écume sensationnelle. Les enfants sont ravis et prêts à recommencer, mais très peu pour moi qui ne goûte guère ce genre de sport. Une journée passée à la Foire est passionnante, mais fatigante ; mon petit dernier, bien qu'il ait été porté par les uns et par les autres, a les jambes flageolantes. Mais tous nous emportons un excellent souvenir de cette Foire, les Français ayant su démontrer à travers elle qu'ils n'étaient ni défaitistes ni fatalistes, mais courageux et inventifs.

En juin, Antoine passe quinze jours à Dalat où nous avons loué une maison de l'Administration avec les Simon, nos voisins, et leurs fillettes Nicole et Danièle ont respectivement l'âge de Bernadette et de Zabeth. Tant que les papas sont là nous faisons de jolies promenades en montagne, et le soir, fatiguées, les filles s'endorment rapidement. Mais les papas repartis les grimpettes se font plus rares, et les enfants nous écoutent moins ; les bavardages vont bon train dans la chambre. Moi qui avais vu la main noire du diable s'insinuer sous la porte quand nous ne rangions pas nos jouets, et à qui maman disait, quand nous nous regardions trop longtemps dans la glace : « Un jour, c'est le diable que vous verrez ! », ce qui nous incitait à la prudence, un soir, lasse de répéter « taisez-vous et dormez » je cric aux filles : « Si vous ne dormez pas, le diable va venir vous chercher ! »

Que n'ai-je pas dit là ! Nicole et Danièle se précipitent dans la salle à manger, la plus jeune se réfugie dans les bras de sa mère en pleurant : « Maman, j'ai peur du diable. » Nous lui expliquons que j'ai seulement voulu les effrayer un peu pour qu'elles arrêtent leurs bavardages mais qu'elles n'ont rien à craindre ; les voici calmées, elles retournent se coucher et l'on n'entend plus aucun bruit, pas plus que les nuits suivantes, d'ailleurs. Mon intervention intempestive a produit son effet, même si Mme Simon me reproche (avec raison) d'avoir fait peur à sa petite Danièle ; je reconnais avoir eu tort, tout en lui faisant remarquer que chez nous le diable ne sème pas l'épouvante : mes filles ne se dérangent pas pour si peu.

L'année 1943 s'achève sur des fêtes de Noël familiales et toutes simples. 1944 et 1945 vont être plus difficiles à supporter. Le ravitaillement se fait de plus en plus rare, nous mangeons surtout des patates douces (avec lesquelles on obtient d'ailleurs une excellente crème de marrons), des ignames, des liserons d'eau et du soja germé, plus les fruits dont on ne manque pas ; on trouve au marché quelques volailles, un peu de porc et du poisson, mais les Japonais de plus en plus nombreux se servent les premiers, arrêtant les camions qui arrivent de la campagne ; seuls quelques-uns parviennent jusqu'à la ville. On nous distribue des cartes de rationnement pour l'épicerie et les tissus, il faut faire la queue pour avoir sa part quand un bateau chinois entre dans le port. Même le riz est distribué sur carte, et son alcool qui sert aux voitures se fait rare depuis que nous avons cédé la province de Battambang à la Thaïlande. Bref, nos provisions s'épuisent.

J'avais trouvé d'occasion un joli cabriolet vert pâle et Antoine l'avait acheté l'année précédente. Nous nous en servons de moins en moins, et en 1945 nous devons même le mettre sur cales. Les bicyclettes sont désormais à l'hon­neur. Un jour où nous déjeunons chez nos camarades Jamme, Antoine laisse la sienne contre le mur, juste sous la fenêtre de la salle à manger ; nous ne voyons ni n'entendons rien, mais au moment du départ le vélo n'est plus là.

Quant aux Annamites, qui ont les mêmes droits que nous, ils font la queue à croupetons et encastrés les uns dans les autres, position originale qui convient à leur souplesse ; la distribution terminée, beaucoup s'installent sur k trottoir pour revendre une partie du riz, du lait, du sucre et des coupons qui leur ont été attribués, préférant garder quelque argent pour jouer aux dés ou fumer des déchets d'opium, cela également sur le trottoir.

Fin avril nous partons pour Dalat, en train cette fois, sans savoir que c'est la dernière fois que nous prenons des vacances dans cet endroit idéal pour ses sites, ce climat et cet air pur qui nous revigorent si bien. Au retour à la gare, Mme Ballard arrive en courant pour nous annoncer, le visage défait, le suicide de notre ami Franc ; Simone, son épouse, voulait le quitter pour partir avec un officier de marine, tout le monde la fustigeait et les langues allaient bon train ; comme les autres, je suis triste et scandalisée, mais ne dis rien, désirant en savoir plus. C'est à Saigon que je l'apprendrai.

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(…) peu encombrées ; nous fîmes une pause-café une heure après, puis continuâmes notre chemin. Nous étions en pleine campagne, légèrement vallonnée avec des petits arbres, parfois au loin un petit village et au bord de la route quelques vaches efflanquées cherchant un peu d'herbe plus souvent jaune que verte pour un maigre repas. Vers le soir, arrivant près du but, nous fîmes stopper les voitures et commençâmes à pied l'ascension d'une colline, les chauffeurs portant notre barda. Quand nous eûmes trouvé au milieu des arbres une clairière plate, nous y prîmes nos quartiers. Déballant nos provisions, nous dînâmes de bon appétit à la nuit tombante, discutant un moment à la lumière de nos torches électriques. C'est alors que les moustiques se réveillèrent ; eux qui n'étaient pas habitués à l'homme prirent une fringale de chair fraîche et personne ne put dormir tant nous étions dévorés. Heureusement le coin était sain, pas de paludisme à craindre. Nous nous levâmes donc de bon matin, couverts de taches rouges, nous pliâmes bagages et redescendîmes tranquillement. Nous avions rendez-vous avec un employé des Travaux Publics qui nous emmena au bord d'une étroite rivière, dont j'ai oublié le nom, qui forme comme un canal sinueux bordé de hauts lataniers ; là, nous prenons place dans des sampans très effilés, émerveillés par le calme et la puissance qui émane de ces superbes arbres, à peu près la seule richesse du pays. Je ne sais combien de temps dura cette balade, mais envoûtés par l'ambiance et le charme nous y aurions passé des heures. Partout nous fûmes bien accueillis par la population, heureuse de constater que les Français s'occupaient de leur pays éloigné de tout, et nous revînmes vraiment très heureux d'avoir pu accéder à cet endroit aussi sauvage que peu connu. Jamais nous n'avions d'armes, jamais nous n'avions peur, il a fallu les Japonais et les communistes pour tout déstabiliser.

assez élégante ; j'ai bien essayé de me faire faire un manteau de fourrure chez le fournisseur d'Agnès, mais finalement il ne m'a proposé qu'un trois-quarts en renard jaune-roux et cela ne m'a pas du tout plu ; ma sœur a réussi à me revendre un de ses chapeaux prétendu très à la mode : il est de paille tressée rouge, avec un fond énorme, genre gros béret ; je ne l'aime guère et le porte peu, du moins jusqu'au jour où — me faisant accrocher par une bande de jeunes qui me crie : « Le chapeau ! oh ! le chapeau !... » — je le mets au rancart.

Contents de nous retrouver à l'aérogare, Antoine me fait des compliments sur ma toilette et nous sommes heureux comme des rois. Mais la cohabitation des deux familles devient un peu plus difficile. C'est ce moment que choisit notre camarade Geais, des CFI également et de la même promotion qu'Antoine, pour nous proposer une villa à La Varenne-Saint-Hilaire, au bord de la Marne : il la quitte, sa amie métisse retournant en Indochine. Nous acceptons et allons nous y installer dès novembre. Le coin est charmant mais très frais à cette époque. En outre les enfants doivent aller en classe à vingt-cinq minutes de là, et l'hiver va être rude : jamais nous n'avons eu aussi froid. Bichon fait une double otite, le docteur vint lui percer les deux tympans après l'avoir endormi. Je suis follement inquiète mais tout se passe bien.

Pour nous chauffer nous n'avons qu'un petit fourneau à la cuisine et un poêle dans la salle à manger ; le bois est notre combustible le plus courant, n'ayant pu acheter que deux sacs de charbon au marché noir. Je me revois encore allant fendre mes bûches au sous-sol, en manteau de fourrure, renard foncé en larges bandes cousues sur des rubans de velours noir ; c'était plus chaud qu'une veste. Les enfants portaient chacun un manteau de lapin gris, même dans la maison, car pour économiser nous n'allumions le feu que du matin jusqu'en fin d'après-midi ; la nuit les

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(…) peu connue, un attachement profond pour leur "terre natale", avec tout ce que ce vocable comporte de "valeurs".

Et autant le dire, nous n'arrivons pas à comprendre comment on peut attacher un sens péjoratif au vocable de "colonisateur". Nous avons toujours considéré que le "colonisateur" est celui

« qui met ses talents au service du faible, pour l'aider à devenir fort ». C'est pourquoi nous sommes fiers d'avoir été, avec toutes nos ressources intellectuelles et morales, avec toute notre capacité de travail, avec tout notre cœur, de véritables colonisateurs — au sens le plus noble du terme — de cette Indochine que nous croyons justifier d'appeler noire Indochine.

Mari et femme nous nous sommes partagés la paternité de cette œuvre. Dans une première partie, Antoine tentera pour sa part de mettre en lumière les événements et décisions politiques qui ont préparé l'éviction de la France de la péninsule indochinoise. Dans une deuxième partie, Madeleine s'attachera à décrire notre vie quotidienne pendant la durée de notre séjour.

Notre récit ne se prolongera pas au-delà de l'année 1947, car d'une part nous ne saurions témoigner des événements survenus après cette date, et d'autre part la littérature qui leur a été consacrée nous paraît suffisamment abondante pour que nous n'ayons aucun désir d'y ajouter quelque commentaire que ce soit. Mais puisse ce texte rétablir un certain nombre de vérités, nous aurions été payés de nos efforts pour l'écrire.

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 19:19

En octobre, une professeure de mathématiques s’est immolée par le feu dans un lycée de Béziers. Son suicide relance le débat sur la crise du métier d’enseignant. Il Fatto Quotidiano (extraits) Rome

L'enterrement a eu lieu à Causses-et- Veyran [dans l’Hérault], où vivait Lise Bonnafous. C’était le 17 octobre. La presse n’était pas conviée. Une volonté de la famille, qui avait réclamé discrétion et recueillement. Au même moment, à une trentaine de kilomètres de là, à l’entrée de Béziers – petite ville du sud de la France balayée par les vents méditerranéens –, élèves et enseignants étaient réunis autour d’un lâcher de ballons blancs depuis le lycée Jean- Moulin, où Lise enseignait depuis une dizaine d’années. Et où, un matin, elle s’est immolée par le feu devant les élèves. Cette histoire aurait pu rester confinée à la rubrique “Faits divers” de quelque journal quotidien. Le geste d’une dépres- sive comme tant d’autres. Mais Lise, qui souffrait effectivement de dépression, était aussi une ensei- gnante en crise dans un système d’éducation fran- çais guère plus vaillant, et son suicide a provoqué de nombreuses réactions. Commençons par les faits. Le 13 octobre, Lise, qui avait eu des échanges tendus, la veille, avec quelques-uns de ses élèves, a annulé son premier cours de la matinée, entre 9 et 10 heures. Pendant la récréation, elle est descendue dans la cour du lycée. Froidement, elle s’est aspergée d’essence. Avant d’allumer le briquet, elle aurait dit, s’adressant à un groupe d’élèves : “Je le fais àcause de vous.”
Le suicide de Lise a relancé le débat sur la crise de l’école et les difficultés du métier d’enseignant, entre des actes de violence toujours plus fréquents et l’augmentation du nombre de ceux qui abandonnent une profession qui  attiraitjusque-là beaucoup de monde, parce qu’elle représentait une garantie d’emploi. A tel point que les syndicats ont demandé au ministère de créer un service de médecine du travail au sein de l’éducation nationale.
Beaucoup, aujourd’hui, pointent du doigt les coupes budgétaires effectuées dans l’éducation et la fonction publique en général. A commencer par la règle qui consiste à ne remplacer qu’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux. Ainsi, cette année, sur 33 000 professeurs partis à la retraite, seuls 17 000 ont été remplacés. L’école française est également à la traîne en ce qui concerne l’intégration des enfants porteurs de handicaps. La loi du 11 février 2005 a rendu obligatoire la scolarisation des enfants handicapés en milieu ordinaire, mais ils sont encore à peine 60 000 à fréquenter l’école, contre 130 000 en Italie. En cause : le manque d’enseignants auxiliaires, qui, par ailleurs, sont presque tous en situation précaire et recrutés au niveau du baccalauréat ou après une formation initiale sommaire.
Pour comprendre à quel point la profession d’enseignant est discréditée en France, il suffit de jeter un coup d’œil sur les données concernant les concours d’entrée. Le nombre de candidats au concours de professeur des écoles est passé de 18 136 en 2010 à 18 734 cette année. Pourtant, au cours du même laps de temps, le nombre de postes disponibles a augmenté [de 2 000 places].
Le chiffre le plus préoccupant concerne le concours pour enseigner dans le secondaire, où la discipline est un problème majeur : le nombre de candidats au Capes a chuté de 35 000 à 21 000.
En mathématiques, il y avait autant de postes que de candidats : ils ont tous eu le concours !
Tout cela dans un contexte d’augmentation du chômage et de crise économique, sachant que le salaire net pour un plein-temps avoisine les 1 500 euros, une misère pour qui vit à Paris ou dans une grande ville. Un mal-être existe donc dans une grande ville. Un mal-être existe donc bel et bien. Et aujourd’hui, beaucoup pensent que la tragédie de Lise n’était pas fortuite.
Leonardo Martinelli

Et si le mal être ne venait pas seulement des enseignants eux mêmes, de leurs élèves, mais du système de l'intéreieur qui génère  des dérives hiérachiques de la part de petits chefs et d'un climat délétère relayé par ces derniers, eux mêmes harcelés par leurs supérieurs lors de la réunion hebdomadaire au Rectorat;

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 20:52

Le blasphème en rire ou en pleurer avec Henri Pena Ruiz et Olivier Bobineau  ( France Culture )
Jésus est un blasphémateur (relire l'Evangile de Marc au chapitre 14 Verset 62 à 65, Jésus dit: "je serai à la droite du Père, du tout puissant". Il se considère comme le proche et l'égal de Dieu).
Le blasphème marque un repli identitaire, c'est un signe d'appartenance pour les gens qui posent une hiérarchie dans la société démocratique où les gens sont égaux et souverains,et je pose un ordre où il y a des supérieurs et des inférieurs et là on a affaire à une vraie confrontation philosophique.Pour faire bref, dans une société où  c'est l'autonomie,où c'est l'étalon de la laïcité face à l'hétéronomie dans un cri de dséespoir on a pas réussi avec les syndicats , avec les partis politiques alors on essaye avec la religion.
Les trois monothéismes, le christianisme, le judaisme et l'islam, sont profondément divisés au niveau de leurs adeptes, dont certains sont d'accord avec les règles de la laïcité mais dont une minorité voudraient rétablir un statut de droit public pour les religions et à partir de là, créer de nouvelles normes qui recréeraient ou restaureraient les anciennes.Aisni une "Association Droit et Liberté" s'étaiet créée autour des catholiques intégristes,et qui demandaient un remise en cause du film la dernière tentation du Christ de Martin Scorcese parce qu'elle blessait les croyances des chrétiens.Ce à quoi il faut répondre que si quelqu'un est blessé dès que sa croyance est mise en cause,c'ets l'ouverture d'un nombre interminable de procès. Les protestants Born Again se sentent blessés en Arkansas parce qu'on enseigne la biologie évolutionniste de Darwin alors qu'ils interprètent littéralement le texte biblique qui dit : "Dieu créa les animaux selon leur espèce" et cela blesse notre interprétation de la Bible et il faut l'interdire.On assiste à une remise en cause de la loi commune de 1905 par la foi particulière de certains.L'étalon c'est la liberté de conscience pourvu qu'elle ne trouble pas l'ordre public.     
Il faut à ce stade faire un peu d'histoire de sociologie et d'anthroplogie avec Marcel Gauchet sur "le désenchantement du monde":
   En un mot on parle de retour de religiosité, de Dieu, du spirituel, ce n'est pas tant l'âge individuel que l'âge identitaire. dans un monde où depuis les années 80, augmentation des risuqe, augmentation des incertitudes,jusqu'à présent les sociétés étaient fdo,dées sur un projet commun, cequ'on appelle la convivance, on va vivre ensemble aujourd'hui l'enjeu c'ets que les horizons sont flous, incertains,économiques, financiers,politiques, les grandes idéologies se sont affaissées et détériorées,qu'est-ce qui reste à l'individu pour construire son identité ? Et bien aujourd"'hui il a une palette très variée et parmi celles ci il ya les traditions spirituelles, il y a les religions et l'individu va se servir, bricoler au sens de lévi strauss avec ce qu'il a sous la main,il va se l'approprier plus ou moins, tester et se construire.
Si l'on regarde la philosophie critique contemporaine, nous voyons un philosophe italien comme Giorgio Agamben,s'intéresser de près aux textes bibliques, nous voryons Denis Girard s'intéresser à la Bible comme un gigantesque somme d'anthropologie et d'ethnologie,nous voyons Alain Badiou écrire un texte sur st Paul considérer que c'est un peu le Lénine du christianisme,et pour finir Slavoj Žižek s'intréresser au Christ, est-ce à dire que ces figures, ces fables deviennent de gigantesque boites à outils de mythes,qui permettent de ieux comprendre la société contemporaine,comment interpréter ce retour des mythes religieux dans la pensée contemporaine ?
Le christianisme n'est pas une religion de sortie de religion comme le pense Marcel Gauchet, car pour sortir le christianisme de la sphère publique, il a fallu que le sang et les larmes coulent..Jusqu'à une période très récente, le christianisme ne reconnaissait pas la liberté de conscience il a fallu attendre Vatican II en 1862 pour reconnaître la liberté de conscience, le droit à l'apostasie aussi, aujourd'hui encore l'église ne reconnaît pas l'égalité puisqu'elle revendique des priovilèges comme par exemple, le salaire pour les prêtres de Alsace Moselle du régime Concordataire payés avec des impôts des athées....
Karl Marx dans la critique du droit politique hégélien en 1843 dit : "que la religion peut quelquefois servir de compensation" et il explique avec cette image célèbre : "le soupire de la créature opprimée, le supplément d'âme d'un monde sans âme".
Et nous y sommes, un monde sans âme,nous sommes dans l'ultralibéralisme qui voue le monde à l'inhumanité, on réduit les humains à des stocks que l'on va dégraisser, on a de soucis que de la spéculation, on critique des peuples quand ils rejettent les diktats des marchés, et dans ce contexte de mondialisation ultralibérale porteur d'inhumanité, il est clair qu'il ya une sorte de désespérance alors que certains se tournent vers la religion c'est une chose mais,il y en a d'autres qui se tournent vers un humanisme de reconquête des droits sociaux. Il n'y a pas fatalité à cette compensation identitaire par le seul religion et la sphère spirituelle ce n'est pas le religieux qui en a le monopole. Jean Paul sartre disant l''existentialisme est un humanisme,n'appuie pas la spiritualité sur la religion, mais sur l'humanisme critique.
Il faudrait donc arrêter de dire que le désenchantement du monde proviendrait  d'un reflux des religions,il provient de cet ultralibéralisme qui déshumanise profondément les relations humaines.
"La religion n'est plus l'opium du peuple mais la vitamine du faible"   Régis Debray
Dans le mot opium il y a deux dimensions comme le faisait remarquer Marx,c'est en même temps un sédatif et en même temps une fuite donc en même temps une protestation contre un monde , "c'est le soupir de la créature opprimée", mais une protestation contre un monde sans âme.
Depuis trois ans les musulmans de France sont montrés du doigt par les pouvoirs public dans les débats sur l'identité nationale, sur la burqa puis sur la Laïcité qui stigmatise les mauvais Français de la République.

Qu'estce que ces questions d'Islamophonie et de Christianophobie nous disent de notre société qu'est-ce que le blapshème nous dit de notre laîcité à la française.  

  

Non, on ne coupe plus la langue des impies... On ne leur tranche plus la tête non plus, sinistre sort que connu le Chevalier de la Barre en 1776, accusé de ne pas avoir salué une procession.  Mais pour un « Charia hebdo » censé fêter la victoire du parti islamiste Ennahda en Tunisie, montrant un Mahomet joyeux et débonnaire promettant « 100 coup de fouets à ceux qui ne seraient pas mort de rire », le siège parisien de Charlie Hebdo a été ravagé par une bombe incendiaire, brûlé par les flammes de l’enfer, son site Internet piraté par des Hackers et sa page Facebook fermée pour cause d’insulte… Et pour la représentation d’une pièce « Sur le concept du visage du fils de Dieu » au Théâtre de la Ville, des catholiques intégristes aspergent d’huile de vidange des spectateurs pour protester que l'image du Christ soit aspergée d'excréments au début des représentations puis maintenant d'encre noire avec cette phrase « Tu n'es pas mon berger »...

Blasphèmes, islamophobie, christianophobie, ces mots ont de nouveau surgis du passé... Du Tartuffe de Molière à La Dernière Tentation du Christ de Scorsese, en passant par les caricatures danoises de Mahomet ou les Versets sataniques de Salman Rushdie, l’accusation de blasphème vient périodiquement remettre en question l’autonomie de l’art et sa prétention à traiter librement de tous les sujets…

 « Dieu est Dieu, nom de Dieu !  » écrivait déjà l’espiègle Maurice Clavel en 1976... Car oui  au pays de Voltaire et de Jeanne d’Arc, le blasphème n’est pas un délit et n’a plus de signification depuis 1789 que pour les croyants … Alors comment interpréter ces troubles, ces violences faites à la liberté d’expression : discriminations réelles ou ressenties ? Crispations victimaires ou affichage identitaire, cri de ralliement de croyants qui se sentent minoritaires ? Mais quel est donc ce sacré qui tremble devant le rire ou la critique 

Invité(s) :
Henri Pena-Ruiz
Olivier Bobineau, sociologue des religions

 


 

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 11:10

Voilà donc la sélection du mois des Chérèze, Dupin, Djubaka et Perez réunis qui nous assènent leurs choix auquel il faut absolument ne pas échapper sous peine de....

De toutes façons vous serez matraqués à longueur de journée par ces titres et ne pourrez y échapper, pas même et surtout si vous êtes producteur ou réalisateur dans cette Station de Service Public ( français ???)

La langue y est bafouée au détriment des recommandations du CSA dont France Inter se moque et malgré les remontrances du cabinet d'Audit qui planche sur les quotas à respecter.(voir groupe "playslists sur France Inter" dans le réseau facebook)

Vous ne trouverez presque aucune langue européenne et aucune langue régionale vouée au pilori ou reléguée dans la catégorie "has been" par messieurs et dames programmateurs tous puissants et nommés à vie...

Vous n'y échapperez donc pas mais si dans un vrai service public on faisait voter les Auditeurs ? Comme au temps des Palmarès de la Chanson et des Hit Parades ?

 

FRANCOPHONES (35)


1-Jean-Louis Aubert Maintenant je reviens

2-Alain Bashung Marilou sous la neige album france inter : L'homme à tête de chou

3-BB Brunes Cul et chemise

4-Brigitte Big bang (au pays des candides)

5-Camille L'étourderie album france inter : Ilo Veyou

6-Julien Clerc Fou, peut être album : Fou, peut être

7-Da Silva Les stations balnéaires

8-Daniel Darc C'est moi le printemps album : C'est moi le printemps

9-Claire Denamur Rien de moi album france inter : Vagabonde

10-Thomas Dutronc Demain album france inter : Silence on tourne, on tourne en rond 11-Thomas Fersen Le balafré album france inter : Je suis au paradis

12-Tom Fire et MC Solaar Marche ou rêve

13-Zaza Fournier 15 ans album france inter : Regarde-moi

14-Framix I Can't Refuse It (classé francophone !!!!)

15-Lulu Gainsbourg et Scarlett Johansson Bonnie and Clyde album : From Gainsbourg to Lulu

16-Lulu Gainsbourg L'eau à la bouchealbum : From Gainsbourg to Lulu

17-Arthur H Give me up album france inter : Baba love L Mes lèvres

18-Bernard Lavilliers Causes perdues album france inter : Causes perdues et musiques tropicales

19-Vincent Liben La condition de l'allumette

20-Louise Attaque Du monde tout autour

21-Florent Marchet L'idolealbum france inter : Courchevel

22-Ziggy Marley et Tété Wild and free (classé francophone !!!!)

23-Miossec Chanson que personne n'écoute  album france inter : Chansons ordinaires 24-Miro La fille de la chanson

25-Jean-Louis Murat Les rouges souliers album france inter : Grand lièvre

26-Naïf Goûte-moi  

27-Vanessa Paradis et -M- La Seine

28-Paul Personne M.M.I. (Me myself and I) (classé francophone !!!!)

29-Lisa Portelli Le régal

30-Le Prince Miiaou Tous les garçons et les filles

31-Robi Je te tue

32-Stupeflip Ce petit blouson en daim

33-Hubert-Félix Thiefaine Fièvre résurrectionnelle album : Suppléments de mensonge 

34-True Live et Féfé TV Mansfield TYA Logic Coco (classé francophone !!!!)

34-Weepers circus Elles s'amusent

35-Zoufris Maracas (les) Et ta mère


ANGLOPHONES (19)   Ouf ! Quotas CSA trespectés !! 


1-Keren Ann You were on fire album france inter : 101

2-Björk Crystallinealbum france inter : Biophilia

3-Captain Kid We and I Caravan Palace 12 juin 3049

4-Charles Bradley Stay away Hollie Cook That very night Aloe Blacc Green lightsalbum france inter : Good things

5-Alexander Truth Hanni El Khatib Dead wrong

6-Feist How Come You Never Go There

7-Florence + The Machine What the water gave me

8-Gotan Project et Tumi Strength to lovealbum france inter : Gotan Project

9-Best of Kasabian Days are forgotten

10-Lana Del Rey Blue jeans

11-Little dragon Ritual union

12-Metronomy Everything goes my way

Noel Gallagher's High

13-Flying Birds The death of you and me

14-Ornette Today is the dayalbum : Crazy Red hot chili peppers

15-Factory of faith Selah Sue

16-Black Part Lovealbum : Selah Sue Superheavy

17-Miracle Workeralbum : Superheavy

18-The Rapture Never die again

19-Charlie Winston Hello alone

WORLD JAZZ(12)

1-Afrique enchantée Ticket d'entrée

2-Flavia Coelho O que sou Dengue

3-Fever Ukualbum : Cannibal Courtship

4-Mamani Keita Sinikan album france inter : Gagner l'argent français ( tout un programme !!)

5- Melingo Corazon & hueso

6-Ablaye Ndiaye Thiossane

7-Aminata ndiaye Sally

8-Nyolo Toi et moi album france inter : La Nuit à Fébé

9-Lucas Santtana Cira, Regina e Nana

10-Sharon Jones & The Dap Kings New shoes

11-Tinariwen Tenere taqqim tossam album france inter : Tassili

12-Tom Waits Back in the crowd

ALBUMS INTER

Keren Ann You were on firealbum france inter : 101

Alain Bashung Marilou sous la neige album france inter : L'homme à tête de chou

Björk Crystalline album france inter : Biophilia

Camille L'étourderie album france inter : Ilo Veyou

Aloe Blacc Green lights album france inter : Good things

Claire Denamur Rien de moi album france inter : Vagabonde

Thomas Dutronc Demain album france inter : Silence on tourne, on tourne en rond Thomas Fersen Le balafré album france inter : Je suis au paradis

Zaza Fournier 15 ans album france inter : Regarde-moi

Gotan Project et Tumi Strength to love album france inter : Gotan Project Best of Arthur H Give me up album france inter : Baba love

Mamani Keita Sinikan album france inter : Gagner l'argent français

Bernard Lavilliers Causes perdues album france inter : Causes perdues et musiques tropicales

Florent Marchet L'idole album france inter : Courchevel

Miossec Chanson que personne n'écoute album france inter : Chansons ordinaires Jean-Louis Murat Les rouges souliers album france inter : Grand lièvre

Sally Nyolo Toi et moi album france inter : La Nuit à Fébé

Tinariwen Tenere taqqim tossam album france inter : Tassili

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 17:49

linkSaigon_Marseille-copie-1.jpg

Cher(e)s ami(e)s
 
C’est avec un plaisir immense que je vous annonce la parution prochaine du livre de Nguyen Van Thanh,
 
Saïgon-Marseille, Aller simple
 
aux éditions Elytis, à Bordeaux.
 
Nguyen Van Thanh va avoir 90 ans dans quelques jours. Il est un des tout derniers anciens travailleurs indochinois encore en vie. Il y a dix ans, il s’est mis à écrire ses mémoires. Mémoires d’une vie incroyablement remplie : Enfance gâtée à Hué, camps de travailleurs indochinois en France, rencontre avec Juliette, vie ouvrière en banlieue parisienne, retrouvailles avec sa famille au Vietnam en 1975,…
 
A travers ce récit individuel, se dessinent des pans entiers de l’histoire de la colonisation française en Indochine, et de l’immigration vietnamienne en France.
 
Pendant ses dix années d’écriture, jamais il ne vint à l’esprit de Nguyen Van Thanh que son texte serait un jour publié.
 
Porte-parole magnifique de ses anciens compagnons, Nguyen Van Thanh prononça à Saint-Chamas, le 16 octobre dernier, un discours extrêmement émouvant :
 
 
Quelques mois auparavant, il avait aussi bouleversé l’assistance lors de l’inauguration de l’exposition sur les travailleurs indochinois aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône, à Marseille, le 9 mai 2011.
 
Son livre, illustré de nombreuses photos, sortira en librairie début janvier 2012. Si le libraire près de chez vous ne l’a pas en stock, il se fera un plaisir de vous le commander.
 
En attendant cette date, l’éditeur propose une vente anticipée, à un prix (très) légèrement inférieur, mais surtout avec les frais de ports gratuits. Il vous suffit d’imprimer le Bulletin de souscription ci-joint, et de le renvoyer par la poste.
Vous pouvez aussi lui téléphoner au 05 56 680 650.
 
Cette offre est valable jusqu’au 21 novembre 2011 !
 
Très amicalement,
 
Pierre
 
Pierre Daum
22, rue Henri René
34000 Montpellier
06 61 76 33 12
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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 21:42
PIERRE-YVES MARZIN  FLASHBACK, L’ACTUALITÉ DE LA CINEPHILIE ( Libération )
Les révoltés de l’autodafé mexicain
Face à la volonté de la Cinémathèque de Mexico de détruire 35000 bobines de films, la résistance s'organise.
PIERRE-YVES MARZIN 
Mexico envoyé spécial
«Pour les Mexicains, la mémoire n’a aucuneimportance. Les archives de la nation pourrissent, elles sont pleines de champignons, on veut les déplacer sans arrêt. Quand elles ne sont pas purement et simplement détruites.» Installée à Mexico depuis 1978, Sibylle Hayem, ingénieure du son française, a consacré ses travaux aux traditions mexicaines. Et de rappeler une curieuse manie,née au temps des Aztèques qui, tous les cinquante-deux ans, lors de la traditionnelle fête du Nouveau Feu, saccageaient leurs pyramides et leurs biens. Les colonisateurs espagnols détruisirent à leur tour le codex préhispanique.
Cette «tradition» de la destruction a traversé les siècles. Et si les archives ont été sauvegardées, c’est grâce aux soins d’individus isolés. Sibylle Hayem est de cette espèce, plutôt rare au Mexique. Son dernier combat remonte à quelques mois:sauver 35000 bobines de films d’une destruction réclamée par la direction de la Cinémathèque, sous prétexte d’un règlement absurde.
A la poubelle. Janvier 2000:la nouvelle directrice de la Cinémathèque de Mexico,Luz Fernandez de Alba,décide que l’institution doit disposer d’une collection permanente de 200 films,pas un de plus,pas un de moins. Or, pendant de nombreuses années,des réalisateurs, des producteurs et les services culturels des ambassades en place au Mexique avaient fait don à la Cinémathèque de milliers de films.
Hélas, ils sont entrés dans les archives sans que l’administration de la Cinémathèque n’en accuse réception. Officiellement, ils n’existent donc pas.La direction prend alors la décision de jeter à la poubelle «l’excédent», soit 35000 bobines,des images, des positifs, des négatifs, des bandes magnétiques.
La décision tombait à point nommé: le parti au pouvoir (PRI) venait de perdre la présidentielle et toutes les institutions gouvernementales devaient être remises en parfait état de marche au parti vainqueur (PAN). Les films entrés sans trace officielle dans les archives, preuve du laxisme administratif,pouvaient être détruits en toute impunité.
Le 23 novembre commence le défilé des camions-poubelles.
Alerté par une voix indiscrète,Gerardo Ortiz Trejo, conservateur auprès de l’Institut mexicain du cinéma (Imcine) arrive à la Cinémathèque avec des camions de déménagement et quelques chauffeurs. Il récupère en douce les bobines et les emporte pour les planquer dans l’entrepôt de l’Imcine.
«Mais cet institut n’a pas la vocation de conservation, il sert à distribuer les copies de films mexicains à l’intérieur du pays et à l’étranger, explique Sibylle Hayem. Les films sont gardés à une température de 12° avec 50% d’humidité. Il n’y a pas vraiment la place pour entreposer 35000 bobines de plus.»
La direction de la Cinémathèque réagit aussitôt et somme Gerardo Ortiz de brûler les 35000 bobines.Il est menacé de licenciement s’il rend publique la nouvelle.Dans une folle course contre la montre, il identifie une centaine de bobines comme étant des chutes sans valeur, les rassemble et les brûle en public.Les autres sont à l’abri.Entretemps,Alfredo Joskowicz, ex-directeur des studios Churubusco Azteca qui,à Mexico, incarnent l’âme du cinéma local,est nommé directeur de l’Imcine.Le 3 avril, il décide de venir en aide à Gerardo Ortiz et d’établir une politique cohérente de conservation des films entre toutes les institutions concernées.
Accord in extremis? Fin du cauchemar? Pas du tout.«Selon la loi, poursuit Sibylle Hayem, les images sont développées dans des laboratoires qui doivent conserver les négatifs.Au fil des années, des dizaines de producteurs indépendants ont travaillé avec Filmolaboratoires, qui a entreposé depuis 1951 les négatifs dans un immeuble de trois étages. Patricia Millet, la propriétaire de l’immeuble, a annoncé que des bulldozers détruiraient bientôt l’entrepôt. Elle demande aux producteurs et réalisateurs d’emporter leurs films.Pour l’heure, seuls les héri- tiers de Fernando de Fuentes et la famille Gazcón sont venus retirer leurs bobines pour les remettre à l’Unam
En attendant,personne ne sait ce qu’il adviendra des trésors enfermés dans l’entrepôt. In extremis, les bulldozers ont rebroussé chemin et certains négatifs, considérés comme les plus précieux,ont été entreposés dans un local prêté par un voisin. Pour combien de temps? L’Imcine négocie et fait le forcing: qui pourrait se charger de l’ensemble des négatifs,et aussi des bobines-son, les pépites d’or du cinéma mexicain,dont personne ne semble vraiment se soucier.
LUC DELANNOY VENDREDI 24 AOUT 2001 LIBERATION  p 27 CULTURE
Sibylle Hayem, à la recherche du son perdu
Cette Française tente de restaurer les trésors des musiques de films.Jusqu’à la fin des années 60, le Mexique était, après l’Inde et les Etats-Unis, le troisième producteur de cinéma au monde avec près de 180 films par an
en moyenne. Pourtant, Sibylle Hayem s’est aperçue qu’il n’existait aucun disque de musique de films mexicains.Explication aux Studios Churubusco Azteca:«Je suis tombée sur une pièce bourrée de bobines puantes. Les masters des bandes sonores avaient été oubliés.Personne ne savait. Les autorités voulaient s’en séparer à cause de l’odeur.» Virus du vinaigre. Au Mexique, la musique de film a d’abord été enregistrée sur des disques en aluminium.Dans les années 50,ils furent remplacés par des bandes magnétiques.Victimes du virus du vinaigre,ces bandes sont en train de pourrir.«Il m’a fallu un an pour faire comprendre aux autorités qu’il y avait des trésors à restaurer.
Comme à Hollywood, les studios de Churubusco étaient très fermés et seuls quelques compositeurs y avaient accès.Et il n’y a ni partitions ni répertoire de tous les trésors qui furent enregistrés. J’ai restauré une bande pour l’envoyer au directeur des studios,Alfredo Joskowicz,qui m’a engagée sur le champ pour continuerla restauration.»
Première découverte: 80 des 156 musiques de Raul Lavista,l’héritier des pères du musical mexicain.Deuxième découverte,90 bandes de Manuel Esperón qui a composé pour plus de 600 films. «Esperón a débuté en accompagnant au piano les films muets, rappelle Sibylle Hayem.
Ses compositions font partie de l’inconscient populaire, il a composé pour les films la Mujer del Puerto (1933) –considéré comme le premier film parlant mexicain– Ay Jalisco,no te rajes (1942), Amorcito Corazón
(1960)… Il a aussi composé pour Jorge Negrete et Pedro Infante. Il a aujourd’hui 90 ans, je l’ai invité à venir écouter ses bandes qu’il découvrait après toutes ces années

Inédits. Troisième découverte:des musiques et des chansons inédites de Perez Prado,Libertad Lamarque, César Costa,Chico O’Farrill,Cuco Sanchez,Pedro Infante… «A partir du film Allá en el Rancho Grande(1936) de Fernando de Fuentes, le cinéma mexicain acquiert un style unique qui mélange le playback et la musique de fond.Dans tous les films, il y a des chansons interprétées par les vedettes de l’époque.Personne ne veut croire que Perez Prado a composé des musiques de fond, il a pourtant fait la musique de Desnudarse y Morir  de Miguel Morayta (1966) et A Fuego Lento de Juan Ibañez (1978).Chico O’Farrill a composé pour Mexico Nunca Duerme de Alejandro Galindo (1958).»
Avec toutes ses découvertes, Sibylle Hayem espère monter une phonothèque.Elle serait l’une des plus belles du monde l L.D.
Les entrepôts de la Cinémathèque de Mexico.  Sibylle Hayem, ingénieure du son française, vit à Mexico depuis 1978.
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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 20:57

"Je ne crois pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l'avons été" Virginia Woolf (quelques heures avant son suicide)


Empêtré dans les filets de l'âge et de la dissimulation je retourne à mon impuisance et à ma solitude comme Marcel Proust. J'ai toujours les yeux verts en amande, des cheveux noirs mais plus courts, plus drus. toujours une peau de fille, où pousse difficilement une barbe clairsemée. J'ai 63 ans, cela pourrait être le début de quelque chose, je pourrais donner un sens à ma vie, une direction, un but, je pourrais entrer dans la grande photo du monde, prendre ma place dans la société des hommes. pourtant je reste seul, un peu à l'écart, un peu au dehors, je disparais au coin des rues, on perd vite ma trace, vieille habitude de fugueur. je n'aime pas ce siècle qui a piétiné mes espérances, qui m'a tellement déçu. Mieux je le maudis.


Car à la fin, on est forcément égoïste dans la rupture, égoïste est  seul; nul n'est en mesure de nous y atteindre. certains tentent de s'approcher, d'accomplir des pas dans notre direction, ils cherchent des paroles, des gestes, mais ça ne pèse rien, c'est du vent, du sable. On est là dans la solitude absolue, intouchable. (...)


Les écrivains repoussent la mort, c'est pour cela qu'ils écrivent.


Je me souviens de tout. J'aurais aimé quelquefois perdre la mémoire, ne pas être assailli par les souvenirs, ne pas être rongé, dévoré, me débarrasser de toi, mon amour, mon triste amour. certains soirs, j'ai même songé qu'il eût été préférable de ne jamais te connaître. Cependant mes combats étaient absurdes. Toujours j'étais ramené à toi. Toujours revenaient les images du temps d'avant, le bonheur. C'est terrible le bonheur. Quand on y a goûté, impossible de faire comme si on ne savait pas.
 

 

Extrait de "Retour parmi les hommesPhilippe BESSON.retour-parmi-les-hommes_m.jpg

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 11:28

Quelle heure est-il à la Nation ?

Ce côté du monde, c'est mon centre, ma contrée intime, mon point de départ, ma respiration. Place de la Nation. C'est à partir de là que j'ai appris à regarder autrement la lumière des saisons, à lire les pierres, à surveiller les bourgeons, à guetter les merles, à toucher le bord des choses, à comprendre l'histoire, à entrer dans le temps, à bousculer les années sans demander la permission à personne, à modifier le sentiment de l'espace, à mettre de la musique et à danser, face aux grands arbres, aux passants et au ciel. À «retrouver » une liberté que je croyais connaître mais qu'en réalité je cherchais sans cesse, et que je cherche encore.

 

Je ne sais pas pourquoi j'aime autant cette ligne-frontière entre Paris et le Bois de Vincennes, ce Bois qui est pour tous les habitants du douzième une espèce de kiosque géant au fond du jardin, un privilège familial qu'on apprécie sans même avoir besoin d'y aller: savoir que le Bois tout entier appartient au douzième suffit à l'aimer et à en être fier. En revanche, savoir que seul le côté pair du Faubourg Saint-Antoine fait partie du douzième ne nous fait pas moins aimer son côté impair, qu'on regarde toutefois de loin, puisqu'on préfère ne jamais quitter le trottoir de gauche quand on s'aventure à pied, de la Nation à la Bastille et qu'on arpente les différents rythmes du Faubourg comme s'ils étaient les mouvements d'une symphonie.

L'horloge de la Nation a disparu pendant quelques jours après les grands cortèges du 1er mai. Dès le lendemain, j'ai buté sur le vide que son absence soulignait. J'ai cherché très vite tout autour, j'ai cru qu'on l'avait simplement déplacée: mais non, elle n'était vraiment plus là. J'étais perdue, j'avais peur qu'elle n'ait disparu pour toujours. Et quand elle a réapparu, quinze jours plus tard, elle était complètement désorientée: pour prévenir qu'il était midi elle disait trois heures vingt, ou cinq heures sept. L'heure était toujours incohérente sur chacun de ses cadrans, à la même seconde il était sept heures cinq, onze heures moins dix, huit heures vingt-cinq, alors qu'il était déjà neuf heures et que j'étais en retard. Elle aussi est devenue, peu à peu, ma boussole, ma confidente. Elle a été témoin de toutes mes attentes, mes joies, mes battements, mes inquiétudes. Un petit signe des yeux en passant — depuis vingt-cinq ans maintenant — et le monde pouvait se rythmer à nouveau.

Il y a dans chaque parcours du matin une série d'objets, d'ensei­gnes, de visages et de sons qui font partie du chant quotidien: la fontaine Wallace à l'entrée du Cours de Vincennes, les lettres de l'hôtel du Printemps, le nom des architectes sur les immeubles de l'Avenue Saint-Mandé et du Boulevard de Picpus, H. Bello, Frédé­ric Bertrand, Louis Grossard, Jean Falp, L Péchard; la mémoire de tous ces jours de sang Place de l'île de la Réunion, là où la guil­lotine avait été installée en 1794, du 14 juin au 27 juillet; sur ces pavés on assistait à la décapitation de 1 306 personnes qu'on transportait en charrettes, jour et nuit, jusqu'à la fosse commune, dans le jardin du couvent des religieuses de Picpus. Je lève la tête, je re­garde ces mots creusés dans la pierre et je ne comprends toujours pas comment ces scènes ont pu se passer là, dans l'angle de la rue des Colonnes du Trône et du Boulevard de Picpus. Juste au-dessus, sur un rebord de pierre, cinq pigeons dorment en plein midi, la tête enroulée sous les plumes. Au rez-de-chaussée, une fe­nêtre est ouverte, un rideau de tulle blanc passé bouge très lente­ment. Je n'ai jamais su qui habitait là, dans ces bâtiments fantômes de la Place de l'île de la Réunion.

La musique techno du manège, les joueurs de boules, les adoles­cents qui traînent devant le métro, les vendeurs de porte-monnaie, les jeunes Pakistanais qui tendent des bouquets de lavande sur le chemin en souriant et en répétant «Ci, ci, ci beaucoup». Ce sont toutes ces images vues en accéléré qui permettent de se préparer à regarder plus loin, vers la ville, la vraie, celle qui rayonne autour de la Place de la Nation, à partir de son faubourg, de ses boulevards, ses avenues et ses rues. La Nation est le résumé du monde. Les coulisses de Paris. On croirait que la ville tout entière se déplie d'un coup avec la présence de cette immense femme de bronze au centre de la Place. C'est elle qui donne l'élan, qui ouvre le rideau de Paris. Les plis de sa robe, la grâce du mouve­ment des hanches, l'ampleur de son geste, la main qui offre et décide en même temps. Elle désigne la marche vers la ville, une torche à la main, elle tourne le dos au Bois de Vincennes, elle re­garde déjà vers la Bastille et ce char qu'elle entraîne vers l'avant a l'air d'un jouet: Je vous présente Paris, que chacun trouve à partir d'ici sa fougue, entrez dans la danse, je suis celle qui vous ouvre le chemin, je suis l'ourlet de la ville, le bas de sa robe, je suis le tissu de cette frontière, je ne cesserai jamais de marcher avec vous.

C'est Marianne. Le Génie de la Liberté. Une jeune fille qui ressemble à la Gradiva, je cours avec elle, je l'aime depuis toujours, je cours encore, quelle heure est-il à la Nation ?

Elle aussi, comme l'horloge de la Place, est une espèce de boussole ou d'aimant qu'il me plait de saluer tous les jours, en prenant un café noisette chez Prosper ou au Dalou, en achetant le journal au kiosque devant le métro, ou en allant au cinéma, de l'autre côté du jardin, vers le Boulevard Diderot. Jules Dalou était l'ami de Rodin. C'est lui qui a sculpté cette immense scène du Triomphe de la République: il devait être par là le 19 novembre 1899 pour l'inauguration, en habit de cérémonie, légèrement déçu peut-être de ne pas avoir été choisi pour trôner Place de la République. L'enfant qui est assis près de Marianne et qui tient un livre, je n'ai jamais croisé son regard mais je sais qu'il tient un secret. Les crocodiles de fonte ont disparu. Le bassin aussi. Ils représentaient les ennemis de la République et les Allemands ont cru s'y reconnaître: ils ont aussitôt donné l'ordre de les faire fondre. Depuis, un jardin les a remplacés. Au fond de la nuit, autour des arbustes, rôdent des filles venues de Tirana, de la Sierra Leone, de Moscou ou de Budapest. Leurs visages sont régulièrement éclairés par les phares des voitures, ça ne dure que trois secondes et on ne les voit plus, on n'est même pas sûr de les avoir croisées.

 Les cloches de l'Immaculée Conception viennent de sonner. C'est dimanche dans la rue du Rendez-vous. C'est là que les hommes se réunissaient pour aller à la chasse. C'est par là aussi que passaient les bergers avec leurs moutons pour rejoindre Saint-Mandé ou Vincennes. Un orgue de Barbarie apparaît sous les fenê­tres du Boulevard de Picpus. Je jette une pièce de deux euros parce que je reconnais la mélodie: mon amant de Saint-Jean. La pâtisserie va bientôt entrer en scène, les tartes au chocolat sont éclatantes, comme tous les dimanches après la messe. Au bout de la rue, au coin de l'Avenue Arnold Netter, il y a toujours le même homme qui vend le Journal du Dimanche — je ne sais pas cc qu'il fait le reste de la semaine. Je file vers la boulangerie mer­veilleuse et prends place dans la queue. Les boutiques se succèdent dans la rue du Rendez-vous, elles ressemblent aux livres d'images que j'aimais découper en Tunisie, à plat ventre sur les mosaïques de ma chambre quand je découvrais la France à travers ces scènes où le fleuriste, le boulanger, l'épicier, le cordonnier, le libraire, le coiffeur, le poissonnier se partageaient la rue principale. Les pas­sants avaient des chapeaux noirs et des costumes de carton, les petites filles des robes brodées de coton rouge à col bateau, les charrettes de légumes et de fruits scandaient la rue et moi, j'imagi­nais les fanfares et les chorales de quartier.

Tout est intact dans la rue du Rendez-vous, en ce mois de juin 2002, comme dans ces premières lectures. Tout se déplie très lentement, le brocanteur, le pharmacien, le chocolatier, le traiteur vietnamien, le fromager, le charcutier, le marchand de chaussures, le marchand de vins, bref, c'est la fête dans le quartier: l'accordéoniste de la Nation est venu jouer sa Violetera jusqu'ici, des gitanes proposent des bouquets d'hortensias et le jeune fou au crâne rasé et béret de laine — celui que tout le monde protège et a vu grandir —, passe pour la quinzième fois devant le tabac en mar­monnant de grands raisonnements à mains hautes. Il est clair, pour tous ceux qui partagent cette rue du Rendez-vous, qu'elle porte toujours sur elle un air de fête, dans ce village qu'est encore Picpus; mais personne n'ose le dire. On se salue, on sourit, sans plus. Le fleuriste a sorti les géraniums, les capucines et les bou­quets de pivoines sur le trottoir, il y a même un olivier en pot qui me tente depuis quelques jours et, dans un jardinet de l'Ave­nue Saint-Mandé, tous les rosiers sont en fleurs.

De l'autre côté de la Place Courteline, juste après le jardin de Picpus, les hommes jouent à la pétanque et les clochards se sont aménagés un salon dans le kiosque à musique.

À la terrasse de chez Gudule, les lycéens commentent les sujets de philo: «Connaissons-nous mieux le présent que le passé?» De temps en temps, une mouette vient signer le ciel. C'est à elle que j'adresse à mon tour cette question.

Ce point du monde qu'est le douzième, c'est donc non seule­ment la Nation, Picpus, Bel-Air et Daumesnil mais Reuilly….La forme de son dessin est devenue mon paysage mental. Je m'explique. Pour raconter, j'ai toujours eu besoin de prendre appui sur les secondes du présent, sur tout ce que j'étais en train de vivre et qui battait la mesure. Elles vont fuir, ces secondes, mais je ne cherche pas à les rattraper; je connais un autre temps qui habite mes doigts, c'est simplement les faire entrer dans ma danse que je cherche.

Le douzième, cet arrondissement qui a été créé le Ier janvier 1860 et qui a été partagé en quatre quartiers, Bel-Air à l'Est, Bercy au Sud, Picpus au centre et les Quinze-Vingts à l'Ouest, a été le lieu de naissance de mon élan vers le roman. Il a signé cette envie qui surgit soudain de vouloir bâtir un livre entier, de recomposer sa propre histoire en une série de scènes, de faire de ces «secondes du présent » un motif irrégulier qui rassemblerait l'histoire plus lointaine, plus large, qui mettrait en scène d'autres pays, d'autres destins, qui croiserait sans cesse les temps, les visages, les corps et les lieux.

De la même façon qu'un fil invisible soutient tous les livres qu'on écrit, quelque chose de secret m'a conduite vers ce quartier pour pouvoir écrire. Comme un amour qu'on aurait croisé régulièrement sans jamais chercher à lui parler, sans même faire attention à la magie qui habitait déjà les corps. Et puis un jour, c'est l'évidence, on prend la route, on met la musique à tue-tête, on file vers la mer et on ne se quitte plus.

Je suis arrivée à Paris en septembre 1967 — mes frères m'attendaient au Train Bleu —, dans la Gare de Lyon: Tu vois comme c'est beau Paris, regarde là, du côté des rails, à cette table, venait dîner régulièrement Buñuel, c'est la plus belle salle à manger du monde, tu ne trouves pas ? J'étais tellement éblouie que j'ai cru deviner la mer en sortant sur l'Esplanade, je n'avais jamais vu une si grande horloge — au moins six mètres de diamètre et des aiguilles géantes — et en découvrant ce bas-relief, sous la loggia de la tour, qui montrait la Méditerranée avec des couleurs d'opérette. Le lien entre la Tunisie et la France était là, inscrit dans la pierre, depuis ce premier jour. Même s'il était logique que ce bas-relief soit présent, à cet endroit, puisque la Gare de Lyon a toujours été le grand lieu de rêverie du Sud, de la Méditerranée, de l'Italie. Paris, premier regard. Paris, première rencontre.

Et puis très vite, dans les semaines qui ont suivi, mes frères m'ont montré Montparnasse, le quartier latin, l'Olympia, les Grands Boulevards, la rue Mouffetard, Saint-Germain. Ils m'ont installée dans une chambre-alvéole que j'ai aimée passionnément, au carrefour de la Croix-Rouge, au numéro trois de la rue de Grenelle, ancienne adresse des Editions Gallimard — mais ça, je ne l'ai su que plus tard.

Je découvrais alors Paris sans me soucier de son découpage, tout ce que je voyais était différent, je ne voulais pas comprendre davantage: mes seuls repères étaient les cafés, les théâtres, les bibliothèques, les cinémas et mes cahiers d'écolier que je remplissais frénétiquement. Paris par écrit.

En avril 1968, je suis descendue à la Nation pour rejoindre un ami qui habitait rue Fabre-d' Eglantine et ce jour-là, je ne savais pas que j'étais en train de vivre une heure historique: la RATP avait choisi cette station pour faire des essais de « tourniquets ». Je suis restée longtemps à regarder les passants jouer aux tourniquets comme si c'était le Grand Huit, j'aimais faire partie des badauds, écouter les plaisanteries. Il y avait encore les poinçonneurs en uniforme, les femmes qui tricotaient, assises sur de minuscules sièges: quand on tendait le billet, elles posaient leur tricot sur les genoux, faisaient «clac clac » et prenaient la course des aiguilles.

Avec ces tourniquets, une note d'avant-garde avait inondé le métro. En quelques secondes, tout s'était métamorphosé. Il y avait dans l'air à la fois un goût de province sans temps bien défini, une odeur de pralines et de pain d'épices, signature de la Foire du Trône et une envie d'être déjà dans l'avenir: avec les images prophétiques du parc de Bercy, des arches du Ministère des Finan­ces, du train Meteor sans chauffeur, mais aussi de la Coulée Verte, de l'Opéra Bastille, des cafés branchés, des boutiques de créateurs, de toutes les inventions architecturales du quartier Montgallet ou de la rue Paul-Belmondo.

Ce jour-là, en sortant du métro, Place de la Nation, j'ai été prise de vertige, comme si j'avais vu, en accéléré, le dessin de ma vie future. Les tiges de fleurs sculptées par Guimard dans la fonte, m'ont paru, elles aussi, faire partie d'un monde enchanté. M, comme métro, disait le dessin. M, comme Marianne, préférais-je entendre. Tout à coup, ce cercle en forme de jardin au bout de la ville, cette gaieté soudaine, ces grands arbres, ces colonnes qui tra­çaient une frontière entre le dehors et le dedans de Paris, ces deux pavillons de Ledoux qui disaient bien qu'on avait rejoint la barrière de Paris, les lettres du Printemps suspendues dans le ciel, cette statue de Marianne que je découvrais, qui donnait la cadence et l'élan, comme dans un cours de danse, ces chevaux de bois qui tournaient devant le kiosque à journaux, cette odeur de pralines, tout m'entraînait confusément vers mes années d'enfance et vers mon avenir: quand j'irais, dix et quinze ans plus tard, le samedi, avec mes filles, au Guignol de Saint-Mandé — ballons, moulins à vent de plastique rouge et jaune, crochets de fer, queues de l'âne à saisir au vol, sucre glace et gaufres brûlantes teintées vanille chocolat... Bref, je ne savais plus si j'étais en 1670, au tout premier14 juillet, quand le Conseil Municipal de Paris l'avait baptisée Place de la Nation et que les fanfares résonnaient jusqu'à Bastille, ou encore en 1931, me faufilant d'un pays à l'autre dans l'Exposition Coloniale installée à Bel-Air, autour du lac Daumesnil: temple d'Angkor, pavillon de la Cochinchine, de la côte des Somalis, du Maroc, de l'Algérie, Porte d'Honneur. J'étais au cinéma. J'ai, en tout cas, reconnu ce plaisir particulier d'être à la fois très loin et très près, ce tremblement des choses qui vous font signe, qui vous demandent d'entrer, mais vous, vous n'avez pas le temps — s'il vous plaît, quelle heure est-il? Vous remarquez donc, pour la première fois, cette horloge à trois faces qui ressemble à celle des Fraises sauvages de Bergman, vous dites que vous êtes en retard, que vous repasserez et vous savez que vous dites vrai; vous regardez tout très vite et, par pudeur, vous oubliez la scène. Vous la résumez pourtant en une ligne de feu dans votre cahier bleu marine: La Nation, coup de foudre.

Je ne suis plus retournée dans le douzième jusqu'en 1976 où j'ai choisi de faire suivre ma première grossesse à l’Hôpital Saint-Antoine, pour pouvoir aller tous les mois rôder au marché Lenoir, Place d'Aligre, là où je savais que, chaque jour, on pouvait au même endroit faire ses courses, trouver de la petite brocante et se croire en vacances. Là encore, j'aimais les cadrans de l'horloge au milieu de la place, avec ce drôle de clocheton au-dessus. Aligre est devenu mon village pendant toute cette année, je retrouvais le vieux Paris que je n'avais pas connu et le marché couvert me conduisait, les yeux fermés, vers le Marché Central de Tunis. J'aimais les cafés, les saxophonistes, les conversations autour d'une minuscule table, avec à nos pieds tous les trésors qu'on se montrait: une opaline, une veste en cuir, des verres de bistrot, des fruits exotiques, un drap de lin brodé, des olives de Kalamata ou un vieux pull à torsades tricoté main qu'on avait trouvé au milieu d'une farandole de vieux foulards et de chemises en flanelle.

À l'hôpital Saint-Antoine, le jour où ma fille est née, une infirmière, très troublée, est venue me dire qu'une jeune fille venait d'accoucher et que son père — qui était le père du bébé — avait exigé qu'elle n'allaite pas, pour ne pas abîmer ses seins. Elle avait dix-huit ans. La jeune fille avait l'air heureuse; personne ne comprenait si c'était vrai ou faux.

Ma fille, que j'ai bien évidemment nommée aussitôt Marianne, est née à Saint-Antoine qui est resté pour moi le lieu le plus insolite et le plus miraculeux du douzième. Là où tout pouvait arriver, le lieu de création par excellence. Et puis, peut-être aussi parce que saint Antoine lui même, patron de l'arrondissement, avait le pouvoir de retrouver les objets perdus, j'ai cru être sous sa protection. Tout ce que je croyais perdu allait désormais pouvoir être retrouvé. En une semaine, alors que je prenais enfin conscience que je serais mère pour toujours, quelque chose s'est éclairé dans mes yeux, un nouveau défi, une certitude: j'écrirais un roman, un livre entier. Puisque j'avais été capable de créer un être à la fois fini et infini, un enfant qui aurait sa propre vie, je pourrais enfin voyager au-delà de mes cahiers et feuilles volantes.

La malice des rencontres a voulu que je visite, quelques mois plus tard, un appartement derrière la Nation et que je m'installe dans cet arrondissement, avec le sentiment de revenir dans mon pays de naissance ou plutôt de me créer un nouveau pays de naissance. Cette fois, au lieu de mosaïques et d'arabesques, des cheminées prussiennes, une façade 1900, un jardin municipal sous les yeux, scandé par de grands sophoras du japon sur tout le Boulevard. Et, par la fenêtre de la cuisine, si on se mettait à un point très précis, on pouvait voir une des Colonnes du Trône grimper vers le ciel. Depuis, Paris s'est confondu avec mon amour.

 

Colette Fellous Juin 2002

 

Née en 1950 à Tunis, Colette Fellous est productrice sur France Culture depuis 1980. Elle a dirigé de 1990 à 1999  Les Nuits Magnétiques - et est aujourd'hui productrice de «Carnet nomade».

Elle a publié ses deux premiers romans Roma (1982) et Calypso (1987) chez
Denoêl. Tous ses autres romans sont publiés chez Gallimard, comme Rosa Gallica (1989), Midi à Babylone (1995), Amor (1997), Le Petit Casino (1999) et Avenue de France (2001).

Paris par écrit    Vingt écrivains parlent de leur arrondissement

 Éditions L'Inventaire et la Maison des écrivains, Paris, 2002. ISBN 2-910-490-44-0

Table des chapitres

Guy Goffette, L'Amateur de passants                     11

Anne Weber, Le Client est roi                                15

Pierre Pachet, Temple                                            19

Michèle Gazier, La Revenante                                25

Arnaldo Calveyra, Parmi les villes de Paris...           31

Dominique Noguez, La République du VI`              37

Viviane Forrester, Quartier, paysage                       43

Philippe Vilain, De Paris et d'ailleurs                        47

Noëlle Châtelet, Définitions très subjectives             53

Maria Maïlat, La Puissance des ombres                   57

Jean-Noël Pancrazi, J'allais partir.                            65

Colette Fellous, Quelle heure est-il à la Nation ?       71

Dominique Buisset, PARIS (13 — 1) (XIII + I) = S   81

Jerome Charyn, La Schéhérazade de la 24` division  87

Magda Carneci, Paris. Le parc Georges Brassens     93

Nuno Judice, À la recherche du plan perdu               101

Brina Svit, La double vie de Guy et de Nissim          109

Nimrod, Passants célèbres de Montmartre               113

Tiphaine Samoyault, 67, rue de Flandre                    117

Michelle Grangaud, Paris vingtième                           123

Guy Goffette (1er), Anne Weber (2è) Pierre Pachet (3è),
Michèle Gazier (4e), Arnaldo Calveyra (5è`), Dominique Noguez (6e),
Viviane Forrester (7è) Philippe Vilain (8è) Noëlle Châtelet (9è),
Maria Maïlat   Jean-Noël Pancrazi (l0è), Colette Fellous (12%
Dominique Buisset (13è), Jerome Charyn (le), Madga Carneci (15%
Nuno Judice (le), Brina Svit (17`), Niinrod (18è)
Tiphaine Samoyault (19è), Michelle Grangaud (20°).

On ne traverse pas à grandes enjambées cette singulière " capitale des signes ", on l'habite, on la déchiffre et non seulement par les yeux, l'humeur de chaque jour, mais par les figures qu'on s'invente, les souvenirs dont on s'empare.

Respectant la règle du jeu, les auteurs de ces textes composent et proposent le portrait métaphorique d'un arrondissement de Paris qui leur est familier par le commerce des jours et de la mémoire. Ici, les voix se croisent, les perspectives se multiplient, les itinéraires bifurquent et s'évadent. Des constantes cependant, des concordances à tout le moins, se manifestent dans leurs parcours individuels.

Nos auteurs sont moins nomades qu'on pourrait le supposer... Oui, chacun, dans la Ville immense, est en quête d'un repos, d'un lieu qu'il ferait sien. Mais ces refuges sont un leurre auquel on fait semblant de croire. Et peut-être que l'écrivain, cheminant à travers les mots improbables, ne cherche inlassablement qu'une image de lui-même, celle qui se dérobe toujours.

Claude Esteban

 

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 13:02

INTERVIEW DOMINIQUE ROLLAND, HISTORIENNE (Paris Match Octobre 2011)

Auteure de « Petits Vietnams, histoire des camps de rapatriés d'Indochine » (Elytis, 2010)

 

Compte tenu de leurs conditions de vie en France, ces eurasiens n’auraient-ils pas mieux fait de rester au Vietnam ?

« il faut bien comprendre la situation eurasiens dans l’Indochine française. Issus de relations provisoires entre français, militaires ou fonctionnaires et jeune femmes annamites-les fameuses congaies !-, ils étaient rarement reconnus par leur père. Et donc, de ce fait, pas citoyens français. Mais pas tout à fait indigènes non plus, puisque de sang français. Cette ambigüité fait qu’ils ne sont véritablement intégrés ni d’un côté ni de l’autre. En 1928 cependant, un décret leur facilite l’accès à la citoyenneté, et en raison de leur connaissances des langues et des sociétés françaises et annamites qui les rendent fort utiles, ils sont souvent employés dans les postes subalternes de l’armée, des prisons, des douanes, de la sûreté : en fait, toute les instances de surveillance et de  répression de la colonisation.. Des deux côtés, on les soupçonnait notamment de traîtrise, c’était du reste inévitable, quand on est métis dans une situation coloniale, si on est fidèle à une part de soi-même, on est nécessairement traitre à l’autre.

. Lorsque le nationalisme vietnamien augmente, le ressentiment de certains vietnamiens crée des situations de tensions très dures. Il a deux massacres très violents en 1945 à Saigon et en 1946 Hanoi, attribués au Viet-minh, ce qu’il a toujours nié, mais vraisemblablement commis par des éléments extrémistes incontrôlés dans leurs rangs. Ces deux événements provoquèrent une angoisse très forte chez les populations franco-vietnamiennes. Alors quand on leur propose de les rapatrier en France, ils n'hésitent pas. D’autant que pour eux, il n'y a rien de plus beau que la France. Pour eux, la France, c’est beau, propre, blanc… Sauf que pour eux,  la réalité de la métropole, ce sera celle  des camps. »

 

Pourquoi ces gens, qui étaient des citoyens français, sont-ils restés oubliés pendant autant d’années ?

« Ils arrivent juste après la guerre d'Indochine. Dien Bien Phu est un traumatisme énorme, beaucoup de Français y sont morts. Plus personne n'a plus envie d'entendre parler de l'Indochine.  La gauche et le Parti communiste, qui auraient pu les défendre, soutiennent l’indépendance du Vietnam, et se trouvent donc embarrassés de cette population rapatriée perçus plutôt comme des collaborateurs de la colonisation. Bref, en France, ces rapatriés n'intéressaient personne. »

 

Pourquoi les habitants du camp ne se sont-ils pas fait entendre ?

« Il y a eu une révolte à Bias, en 1959, mais fermement réprimée, avec l’aide des CRS, par les autorités du camp qui craignaient une infiltration communiste. Les meneurs ont été rapidement expulsés. En réalité, les camps de Sauinte Livrade et de Bias étaient occupés majoritairement par des femmes qui ne parlaient pas français, des enfants et des hommes malades ou âgés. Comment auraient ils pu se défendre ? L’administration du camp les menaçaient de les expulser alors qu’ils ne connaissaient rien de la société française et sesentaient incapables de se débrouiller à l’extérieur.

 

Les enfants du camp n’auraient-ils pas pu faire quelque chose ?

« Ce qu’on fait ceux qui ont réussi à sortir du camp et à trouver un travail, c’est d’apporter un peu de confort matériel à ceux qui étaient restés. Dans l’étroite marge de manœuvre que laissait l’arrêté Morlot, une disposition kafkaienne qui interdisait aux hébergés du camp, sous peine d’expulsion,  de détenir des « signes extérieurs de richesse » puisque ceux ci auraient été autant de preuve de revenus. Dans l’ensemble, les enfants arrivés au camp réussirent à en sortir, par le biais des études pour certains, du travail pour d’autres, et leur intégration est une réussite, même s’il y a des échecs. Le plein emploi de cette époque leur a permis de trouver du travail et de s’installer dans la vie, ne revenant au camp qu’une ou deux fois par an, revoir leurs mères. Au bout d’une ou deux décennie,  seuls les parents âgés et les plus faibles, les chômeurs ou les handicapés, n’ont jamais réussi à partir, ou ne se sont pas sentis capables d’affronter l’extérieur. On assiste depuis les années 200,  au retour de ceux qui sont parti il y a trente ou quarante ans. Effet de la nostalgie, du sentiment d’être dépositaire de l’histoire, maintenant que les premières générations ont pratiquement disparu. L’imminence de la rénovation du camp, et donc de sa disparition physique, a constitué aussi un moteur de mobilisation pour accompagner ces changements et se battre pour la transmission de la mémoire à leurs enfants et petits enfants.

 

 

 

D’autres populations dans l’histoire contemporaine de la région ont a été hébergées dans des camps. Qu’y a-t-il de semblable dans leurs destins ?

Ici, au Moulin du Lot, ou dans d’autres camps militaires voisins, se sont succédés des réfugiés espagnols, des travailleurs indochinois, des harkis, en enfin les rapatriés d’Indochine. Ils avaient en commun d’être indésirables. Ils n’arrivaient pas là parce qu’ils avaient commis quelque chose de répréhensible, mais parce qu’ils étaient indésirables. C’étaient des camps de rélégation, de mises à l’écart. Ils étaient condamnés à l’oubli, en quelque sorte. Il ne faut pas oublier non plus que des juifs ont également séjourné dans ces camps, en transit vers Drancy. Eux ne sont pas revenus.

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